Coma
Droite comme un soldat dans l'ouverture de la porte, Ikkaku attendait que le capitaine la remarque, absorbé qu'il était par sa surveillance des différents capteurs l'informant de ce qui se passait dans le corps de Penguin. Derrière elle, Shachi, l'air sombre, s'impatientait en tapant nerveusement du pied tout en marmonnant avec une mauvaise humeur palpable.
— Oui ? Dit platement Law sans leur jeter un regard.
Ikkaku s'avança d'un pas. Gênée, quoique ce n'était ordinairement pas dans son caractère, elle avait l'air sensiblement mal à l'aise. Le capitaine lui paraissait dans un état de fatigue assez flagrant, et cela transparaissait ne serait-ce que dans son ton sec et agacé. D'autre part, la sèche réponse du chirurgien n'était pas réellement adaptée à la situation. Enfin... elle tout comme l'équipage savait que Law avait une vision très personnelle de ce qui était un comportement adapté.
— C'est notre heure de garde, tenta-t-elle prudemment tandis que le roux essayait de voir à l'intérieur par-dessus son épaule.
Trafalgar leva un regard mi-étonné, mi-importuné sur ses nakamas, comme s'ils venaient de troubler un état de profonde concentration. Il les fixa quelques secondes ainsi, silencieusement, sans qu'Ikkaku ne puisse déterminer ce qu'il pensait. L'épuisement le rendait-il encore plus inexpressif et laconique d'habitude ? Ou la tempête grondait-elle dans l'esprit tortueux du pirate ?
Le capitaine reporta ses iris gris sur le matériel qu'il mettait en ordre.
— Je suis de garde jusqu'à nouvel ordre. Fit-il avait une tranquillité placide qui manqua de faire bondir les deux membres de l'équipage.
Tous deux avaient pour point commun un caractère plutôt enflammé, d'autant plus lorsque cela touchait à la santé d'un de leurs camarades.
— Mais… ?
Shachi et Ikkaku, transportés d'incompréhension et de colère, fustigeaient leur supérieur du regard. De toute évidence, le capitaine avait déjà largement dépassé le temps de veille optimale, et le fait qu'il camoufle excessivement bien sa fatigue n'y changeait rien. Shachi en particulier — qui n'avait pas participé à l'opération — s'était senti heurté par cette tranchante directive.
Alors que Law laissait planer un silence qui ne leur disait que trop « allez-vous-en, je ne discuterai pas », Ikkaku remarqua soudain que la sphère bleutée était toujours présente autour de la table d'opération.
— Capitaine ! Ne put s'empêcher de s'exclamer la jeune femme. La Room…?
Sa voix s'étouffa vers la fin. Jamais, au grand jamais, Law ne maintenait une Room inutile. Au contraire, il minimisait au maximum l'usage qu'il en faisait, puisque ces dernières étaient particulièrement couteuses en énergie. D'ailleurs, avec la taille grandiose de celle qu'il avait fallu créer pour transporter le blessé en urgence… Nul doute que le capitaine devait être au bout de ses forces malgré l'effort qu'il faisait sur lui-même. Ikkaku se sentait bernée, un sentiment d'inutilité et de révolte lui montait dans l'esprit, sûrement accentué par les heures chaotiques qu'ils venaient tous de passer à bord.
— Je vais extrêmement bien, répondit simplement Law d'une voix claire et neutre.
Penguin tira Ikkaku par la manche. Il était le premier à avoir compris, en regardant le capitaine, de quoi il en retournait.
Actuellement, Penguin n'était pas maintenu en vie par les respirateurs et autres perfusions, mais surtout par la Room.
L'air grave de Law, les gestes de ses mains, son calme étrange, et son absence de réprimande, tout s'expliquait. Ils ne pouvaient être d'aucune utilité ici.
— Vous pouvez sortir… Je me charge de tout, murmura Law sans s'entendre, et sans même s'apercevoir que les deux autres étaient déjà dehors.
Le temps n'avait plus cours.
Il avait l'impression d'être plongé dans un bain de noirceur. Il ne sentait que la confusion et l'incompréhension de cet endroit de nulle part, sans dimensions, sans couleurs, sans forme. C'étaient plus des abysses que les limbes ; les abysses d'un monde intérieur où les lois du monde n'avaient plus aucun pouvoir. Une anarchie calme et silencieuse, d'une grandeur édifiante.
C'était noir, mais il y avait des pensées, des images, sans cohérence aucune, qu'il regardait sans voir. Elles flottaient indistinctement. Il n'aurait su les interpréter. Elles lui étaient familières, mais aussi… vides de sens. D'ailleurs, sa pensée n'était plus distincte de ce qu'il percevait. Cela formait un tout. Un paysage infini et noir et gris et blanc s'étendait à perte de vue. C'était ça, l'éternité ? Le vertige du perpétuel, de l'absolu ? Il ne savait qu'en penser. Pour le moment, tout était trop enchevêtré, il y avait une sorte de chaos en lui, un décalage entre ce qu'il était et ce qu'il pensait être.
En fait, c'était presque agréable. Il n'y avait pas de douleur. Il se sentait comme enfoui, à l'abri de tout, pour toujours. Qui le persécuterait jusqu'ici ? Qui aurait le courage de le rejoindre ? Lui s'habituerait, mais personne n'oserait le suivre. Ça faisait trop peur, vu de dehors.
C'était la solitude la plus complète.
Voulait-il partir ou voulait-il rester ?
Appeler quelqu'un… Mais qui ? Il n'y avait personne… Il n'y avait jamais eu personne… Les autres… N'existaient plus…
S'il essayait de bouger, il n'y arrivait pas, il n'avait plus de corps, ou alors il était loin, trop loin ; il voulait hurler mais le silence était complet, complet, complet et opaque. Il ne s'entendait pas respirer.
Était-ce si mal ? Personne ne le dérangeait plus. C'était calme. C'était sombre, mais c'était paisible. De toute manière, comment sortir ? Sortir de quoi ? De lui-même ? Affronter qui ? L'ombre ?
— Merde…
Il se doutait bien que cette intubation trachéale de fortune finirait par causer un problème. Déjà la mise en place semblait avoir mal été supportée par le corps de Penguin.
Avant qu'Ikkaku et Shachi ne tentent de prendre le relais, il avait bien senti que quelque chose finirait par clocher.
— Scan.
C'est bien ce qu'il pensait, le rythme cardiaque du bougre avait recommencé à s'emballer. Mais vu sa situation… C'était presque un bon signe.
Law surveillait la situation, penché sur le patient. Bon sang ! Penguin était si fragile… La chirurgie de l'intestin avait manqué d'être un fiasco à cause de sa faible constitution, et maintenant sa pression artérielle faisait des siennes… Comment avait-il fait pour ne pas remarquer cette faiblesse chez son nakama ?
Ç'a marché pendant des heures, pourquoi maintenant… ?
Mais il n'avait plus le temps de penser. Il y avait une urgence. Et comme souvent, l'urgence la plus traître et la plus préoccupante se nommait le caillot sanguin en formation. Le Scan confirmait cette hypothèse, et elle concordait avec l'augmentation de pression.
L'idée de rouvrir le corps de Penguin était loin : il pouvait opérer à distance. Après tout, la Room était encore là pour un bon bout de temps.
Non… non… Il ne voulait plus tomber…
Un fil d'âme le reliait à une douleur sans nom, et il ne pouvait la suivre, seulement la subir.
Non, non, il voyait le vide, le vrai, et ça faisait bien trop peur, c'était bien trop grand…
Pourquoi il devait supporter ça ? La souffrance était trop forte. C'était indéfinissable, car au lieu qu'elle soit répartie sur son enveloppe charnelle, elle était concentrée sur le point de conscience qu'était devenu son âme. Pouvait-il disparaitre ? Il sentait une gêne, une gêne horrible, mais où ? Elle l'insupportait, elle le torturait, elle lui rappelait une sensation terrible, celle de ses poumons privés d'air, mais cette fois c'était son cœur, privé de sang… ARGH ! Non, il ne pouvait pas supporter. On était toujours lâche face à la souffrance. Il n'existait pas de mots pouvant la vaincre. On ne désirait plus qu'un remède immédiat. Sous la souffrance, il n'y avait plus d'avenir, plus de passé, plus même d'humanité : seul importait le supplice présent. Il se débattait, en vain, contre une puissance qui l'écrasait, qui l'annihilait à petit feu.
Qu'est-ce qui n'allait pas avec le corps de Penguin ? Pourquoi les unes après les autres, les interventions parfaitement exécutées en demandaient d'autres, affaiblissant de fait de plus en plus l'organisme du malheureux ? Pourquoi chacune de ses fonctions vitales vacillait l'une après l'autre, sans lui laisser de répit ? Pourquoi plus il le guérissait, plus il s'écroulait ? Pourquoi il avait l'impression d'accomplir à sa place toutes les tâches du cerveau ?
Pourquoi le corps de Penguin ne l'aidait plus à vivre ?
Une réponse idiote aurait été : coma profond. Mais un tel coma profond ne s'appelait plus ainsi, il se nommait mort cérébrale, et la mort cérébrale se caractérisait précisément par son irréversibilité.
Impossible. L'encéphalogramme était formel. Le cerveau de Penguin fonctionnait toujours, au moins médiocrement. Seulement il ne faisait pas ce qu'il fallait… alors pourquoi fonctionnait-il ?
Rah… Quel cauchemar… L'artère était bouchée et en état d'inflammation sévère…
S'il avait pu hurler, il aurait brisé ce monde obscur par sa voix, s'il avait pu se tirer une balle, il aurait vidé la cartouche dans son propre cœur, sans réfléchir, sans se poser de question. Par pitié… Par pitié… Arrêtez… Il était là, quelque part, il sentait, il savait ! Ça ne servait à rien, il préférait crever, rester ici, mais que la douleur s'arrête ! Il mourrait de toute façon si cette souffrance ne s'arrêtait pas.
Non, il avait trop mal. Il ne voulait plus. Il aurait vendu le monde entier pour faire cesser ça. N'avait-il pas le droit de décider ? Il ne voulait plus.
Le caillot était enlevé. Il n'y avait plus aucune raison pour que le cœur de Penguin dysfonctionne.
A cet instant précis, Law aurait tué pour que Penguin tousse, crache du sang, remue, ne serait-ce que pour lui montrer qu'il y avait encore quelque chose de conscient en lui.
Une réaction en chaine, et tout s'arrêtait. Une anomalie, où qu'elle soit localisée, et Penguin sombrait.
Il ne pouvait pas flancher. Maintenant, la pression artérielle descendait.
Non. Il ne permettrait pas. Parce que cela signifiait que Penguin était lentement en train de glisser d'un coma profond vers la mort.
La douleur n'avait pas cessé, mais elle était largement supportable. Non, elle diminuait encore, elle disparaissait presque. Il ne restait qu'une légère gêne, infiniment ténue, qui persistait, quelque part, peut-être.
Il eut l'impression que tout doucement, il cessait d'exister.
Plus de douleur pour le rappeler au monde extérieur. Plus de pensée pour lui prouver qu'il pouvait encore agir. Seulement cette minuscule sensation de gêne, confuse et minime.
Peut-être que s'il se laissait mourir, la petite gêne cesserait, et lui-même s'arrêterait enfin de souffrir. De toute façon, il n'avait pas le choix. Lui ne décidait rien, ici, n'est-ce pas ?
Il voyait, à une certaine distance qui se réduisait, un… gouffre ? Un trou ? C'était bien quelque chose du genre, mais ce n'était pas effrayant. Plus il s'en approchait, plus cela avait l'air logique, presque accueillant. Une issue. La fin qui devait arriver. S'il avait encore senti son corps, il aurait ouvert la bouche, fermé les yeux, pour s'en aller là-bas.
Alors c'est comme ça que se sent une histoire… Qu'on a fini de lire…
— Non… Impossible.
Pourquoi l'encéphalogramme était-il plat ? Pourquoi il n'y avait plus aucune activité cérébrale ? Il le maintenait en vie. Il contrôlait sa pression artérielle, sa respiration, sa circulation sanguine. Rien ne pouvait dévier. Alors pourquoi s'obstinait-il à lui fournir des signaux alarmants ?
— Tu ne peux pas mourir… Penguin…
Si Penguin était incapable de se faire vivre lui-même, il se chargerait lui-même d'assister son cerveau. Il en était capable. Il lui suffisait du maximum de concentration. Il pouvait créer et doser une activité électrique dans son cerveau, stimuler les connexions.
« Non… »
Un mot déformé lui était parvenu, comme s'il était sous l'eau, et très loin de la source de cette voix.
Ça faisait si longtemps…
Etait-ce un signal ? Devait-il faire quelque chose ? Il ne pouvait rien faire. Ni même répondre qu'il ne pouvait rien faire. Si on attendait quelque chose lui, on s'y prenait mal. Il était parfaitement passif.
Plus le vide s'approchait, plus il se sentait paisible. Il avait l'impression de vivre le véritable espoir : la certitude de la fin. Peut-être même verrait-il une dernière quelque chose autre que cette obscurité avant de disparaitre à jamais… ?
Il avait rêvé. Il n'y avait pas de lumière ici. C'était peut-être la seule chose qu'il regretterait. Un brin de lumière. Mais cela faisait déjà si longtemps qu'il était là que la lumière était déjà devenue un concept abstrait, inaccessible. On devrait vivre comme un coma. Comme si derrière il n'y avait rien, ou comme si derrière il y avait tout.
Il n'était plus rien, plus personne. « Il », ça ne voulait plus rien dire.
Il avait l'impression d'arriver au terme d'un long, long, très long voyage. Il avait traversé des abysses comme c'était inconcevable, vu des ombres qui étaient ses reflets et les reflets d'inconnus. Il était fatigué. Lutter contre cette noirceur l'épuisait. Il pouvait s'y laisser aller. Il avait fait de son possible. Rien ni personne ne lui en voudrait. Il n'avait trahi personne. Il partait léger comme le vide.
Sa vie… sa vie avait été une belle vie.
Sa… vie ?
Pouvait-il encore… penser ?
Pourquoi ces images, ces gens qu'il ne reconnaissait pas, mais dont la présence lui inspirait une consolation si profonde ?
Pourquoi sentait-il, d'un côté, le vide et la paix, de l'autre la tristesse et l'amour ?
Avait-il encore un dernier choix à faire, alors qu'il ballottait dans cet abîme de nulle part ?
Voilà. Désormais, il contrôlait tout à fait ce qui pouvait avoir une incidence sur la vie de Penguin.
Se pouvait-il qu'il n'ait dans les mains qu'un pantin de chair qui se refroidirait à peine la Room disparaitrait-elle ?
Non. Pour le moment, il ne faisait qu'aider Penguin, c'est-ce pas ? C'était une assistance, même si tous les paramètres étaient en son contrôle.
Il ne pouvait s'empêcher de parler en même temps, comme pour se convaincre lui-même qu'il devait continuer. La pensée que ses mots n'atterrissaient nulle part lui glaça le sang. N'aurait-il fait que parler aux morts, toute sa vie ? Son existence était-elle à ce point dénuée de sens ?
Et après tout… S'il continuait comme ça, il pourrait toujours retarder le moment…
Ou devait-il faire autre chose ?
Plus que jamais, la mort lui paraissait subjective. Être mort, ne pas être mort. Ça n'était pas binaire. On pouvait mourir mille fois durant sa vie, et respirer éternellement en étant mort.
Penguin respirerait éternellement, tant qu'il ne s'arrêtait pas…
Le lien étrange vibra. C'était une tige tortueuse et effritée, qui à un endroit n'était plus qu'un filament.
C'était le fil de tout à l'heure, celui qui menait à la douleur. Mais maintenant elle n'était plus là. Il devait mener à autre chose. N'était-il pas brisé ?
Le fil menait à tous les chemins.
Avait-il choisi ?
« Penguin… »
Oui… Il avait un nom… Penguin, c'était lui… Il était bel et bien quelque chose… Il… Il, c'était Penguin… Quelqu'un l'appelait… Il entendait…
Quelqu'un l'attendait. Quelqu'un l'attendait, il avait choisi de revoir quelqu'un.
L'horrible voyage était fini. Il pouvait rentrer à la maison.
La maison… La lumière…
C'était fini.
— Penguin !
Il entrouvrit les yeux dans un effort surhumain, sans d'abord comprendre ce qu'il voyait. Il sentait, mais sans sentir réellement, qu'on lui ôtait quelque chose de l'intérieur de la gorge, et son réflexe de vomissement se déclencha : il était cependant trop faible. Soudain, sa trachée fut libérée, il put respirer, et l'air dans ses poumons lui paraissait délicieux, infiniment frais et nouveau. Penchée au-dessus de lui, une figure le regardait fixement en ouvrant et en fermant la bouche. Au bout de quelques secondes, Penguin commença à percevoir les sons.
—…in…ss…pa…Penguin, tu m'entends ? Si tu ne peux pas répondre, essaye de cligner des yeux plusieurs fois…
Quoique le centre nerveux de Penguin avait bien ordonné de fournir une réponse articulée correcte, Penguin, surestimant son état, n'avait en premier temps réussi à fournir qu'une vague onomatopée. Il lui semblait qu'il avait les paupières humides.
Mais maintenant qu'il avait totalement ouvert les yeux, il reconnaissait la figure…
— Cap'taine, bafouilla Penguin en crachotant.
Trafalgar ne savait pas s'il voulait embrasser Penguin ou se jeter à la mer pour en finir ; le visage tordu dans une expression d'extrême fatigue, il n'avait même plus conscience d'autre chose que de la présence de Penguin. Il avait réussi. Penguin était vivant. Il pouvait émerger de ce cauchemar.
Sortant en la salle d'opération en s'efforçant de garder un pas ferme, il tomba nez à nez avec plus d'une dizaine de figures familières, inquiètes et tourmentées.
— Tout va bien…
Le sourire douloureux de Trafalgar ne dupa pas Shachi, qui se précipita pour empêcher le capitaine de s'effondrer.
Il voyait Penguin, qui s'était redressé sur son lit. Il les regardait. Il était vivant.
— Tu n'as toujours pas mal ?
Penguin secoua la tête. Il tenait assez mollement sur ses appuis, avait vaguement retrouvé quelques notions d'équilibre et de sensation. Mais les analgésiques par perfusion l'empêchaient encore de prendre conscience de l'état de son corps.
— Eh, Shachi ?
Le roux se tourna vers Penguin.
— Où est passé… ?
Shachi mettait la pièce en ordre. Sans croiser le regard de Penguin, il répondit en se gardant bien de rentrer dans les détails.
— C'est lui qui s'est… euh… chargé de toi. Je crois bien qu'il n'a pas dormi depuis…
Il laissa sa phrase en suspens. Il ne savait même pas quand le capitaine était rentré dans sa cabine pour la dernière fois.
Encore trop alangui pour poser la question qui lui brûlait les lèvres, Penguin se renfonça dans son lit.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? Demanda-t-il, la main sur son ventre entouré de bandages.
— Tu te souviens de New Dusk ?
Quoique se faire répondre à une question par une autre question embrouillait un peu l'esprit encore confus de Penguin, il haussa un sourcil interrogateur.
— Pourquoi je ne devrais pas m'en souvenir ?
Maintenant qu'il y pensait, les images se rapportant à la ville crépusculaire étaient moins nettes que ce à quoi il s'attendait mais globalement, il se rappelait.
Shachi, qui se maitrisait afin de ne montrer ni une trop grande euphorie, ni une trop grande angoisse, comprit que Penguin n'avait aucune idée du temps qu'il avait passé inconscient.
— Euh… Bon, j'étais pas là, tu verras avec les autres.
Le roux fit signe d'entrer au reste de l'équipage, qui était resté par précaution à l'entrée, de peur de provoquer trop d'émotions ou de tumulte dans l'esprit du convalescent. D'ailleurs, le capitaine aurait vraisemblablement recommandé un repos complet dans la plus absolue tranquillité mais c'était trop tard.
— Penguin !
— Penguin…
— Tu vas bien ?
— Quelle frayeur…
— Comment… ?
Et Penguin souriait doucement, se disant qu'on se souciait bien de lui pour un simple blessé de l'infirmerie. Quelque chose lui faisait un bien fou… Communiquer… Ça devait être ça. Il pensa spontanément que personne ne devrait jamais être privé de parole, sans même comprendre d'où lui venait ce pressentiment.
— Déjà ?
Cela faisait maximum une heure que Penguin était réveillé ; Ikkaku ne s'attendait certainement pas à croiser le capitaine de sitôt, surtout dans l'état où elle l'avait vu quitter la salle d'opération. Ce qui était plus exceptionnel encore, c'est que le chirurgien avait en apparence totalement récupéré, semblant parfaitement frais et dispos.
L'illusion fonctionna sur Penguin, qui ne trouva rien d'anormal chez son supérieur en le voyant lui rendre visite.
Après un bref interrogatoire médical, écourté par le fonctionnement optimal quoique lent des fonctions cognitives du patient, Penguin prit la parole.
— Je pourrai me lever demain, hein ? Je ne vois pas pourquoi Bepo s'est acharné à me dire qu'il ne fallait pas que je bouge d'un orteil pour le moment, fit le pirate en riant avec une sincérité troublante.
Trafalgar, partagé entre l'envie de rester ébahi devant la vision miraculeuse de ce corps cliniquement mort qui lui parlait et son devoir médical, hésita une demi-seconde avant de lui répondre.
— Penguin… (Il cherchait ses mots, les sourcils froncés) Sache que je t'attacherai moi-même à ce lit si tu t'avises d'essayer d'en sortir dans les six prochains jours au minimum.
La candeur de Penguin fit place à de la stupéfaction.
— Tu as été étranglé… (il posa la main sur le cou de Penguin) et même si mon dernier Scan n'a détecté aucune lésion cérébrale, je préfère être assuré. Ton bras était dans un sale état, mais c'est finalement le moins pire, tu as juste perdu beaucoup de sang… Je t'ai opéré là (il traça un cercle sur les côtes), tu avais une fracture minime, et tes intestins étaient grièvement endommagés… Tu pourras bientôt recommencer à manger normalement, mais il faudra faire attention. Il y a des déchirures musculaires plutôt sévères à ce niveau, fit-il enfin en esquissa un geste courbe au-dessus de l'abdomen de Penguin.
Ce dernier regardait, interdit, les endroits désignés. Bon sang, il avait été charcuté… mais pour le moment, il était simplement heureux d'être éveillé.
— Tu as passé plusieurs heures dans le coma. Tu risques d'avoir… (il se retint de dire « mal ») très mal, après que je t'aurai retiré ça (il désigna la perfusion). Mais je ne peux pas te laisser sous antidouleurs éternellement.
Trafalgar parlait d'une façon si douce, si posée, que Penguin ne trouvait pas l'idée de paniquer outre-mesure. Dit comme ça, ses blessures paraissaient de simples mots, d'autant plus qu'il était encore insensible. Il ne saisissait pas l'étrange insistance du regard de son capitaine.
— Et Holly… ? Lâcha Penguin, un peu sonné, après un silence.
Law remplissait un dossier.
— Elle a fui, et nous sommes rentrés, fit-il laconiquement, faisant clairement comprendre qu'il n'avait pas envie de s'étendre sur la question et que ses pensées étaient ailleurs.
Après l'effervescence de la première heure, le calme était revenu dans la pièce. Shachi, très proche de Penguin, avait évidemment tenu à lui tenir compagnie autant qu'il le pourrait. Laisser un tel convalescent seul n'était de toute façon certainement pas une façon professionnelle de veiller à sa santé. Son ami venait justement de lui faire remarquer le comportement atypique et le soulagement contenu de Law.
— Penguin…
Le principal intéressé leva les yeux.
— Je ne pense pas… Que tu étais censé te réveiller, après ce qui t'est arrivé.
Penguin fronça les sourcils dans une intense concentration. Il comprenait ce qu'on lui disait : il était bel et bien passé à côté de la mort. Seulement…
— Je n'arrive toujours pas à me rappeler exactement… Juste avant… Ni pendant…
— C'est normal, le rassura immédiatement Shachi, c'est déjà un miracle que tu sois si… Conscient !
Vivant, voulait dire le roux. Tu m'as fait si peur, Penguin… pensa-t-il sans oser le formuler. Et dire que tu aurais pu disparaitre comme ça, sans moi, te faire trancher comme du beurre… ! Il n'imaginait même pas la boucherie qu'avait dû être la salle d'opération pendant ces longues heures… Il ne voulait pas l'imaginer.
— Et c'est normal que… enfin… tu étais dans un coma très profond. Tu n'es pas censé te souvenir de quoi que ce soit. Peut-être même que le trauma t'a fait oublier le combat…
Pensif, Penguin demeurait absent, comme s'il essayait intérieurement de saisir ces réminiscences enfouies dans son subconscient. Il était pourtant quasi-certain d'avoir vécu quelque chose durant les dernières heures… Mais c'était comme tenter de revoir un rêve, ça lui glissait entre les doigts, et il ne parvenait pas à mettre de mot dessus, ni même à déterminer s'il ne s'agissait que d'une impression.
— On est sous l'eau, reprit le roux pour changer de sujet. Comme on a finalement pas eu le temps de se ravitailler, on s'arrêtera au plus vite… Bepo doit bientôt voir si on arrivera plus près de Cold Blue ou de l'île de Nijimasu. Mais ça m'a l'air d'être des coins paumés… Râla-t-il sans retenue, provoquant l'hilarité de son compagnon.
Il parlait, parlait, de ses bandes dessinées, de la dernière blague entendue, comme s'il ne s'était rien passé, et Penguin l'écoutait, comme avant.
Le vide et la paix… La tristesse et l'amour…
[Merci de votre lecture :x Samarlis]
