Bonjour à tous! Voici un nouveau chapitre que, j'espère, vous apprécierez. Petite note de l'auteur : j'apprécie beaucoup les commentaires, positifs et négatifs, ils m'aident à m'améliorer. Alors n'hésitez surtout pas à me faire part de votre avis (sur mon style, la longueur des chapitres, les descriptions, les dialogues, les personnages…), car je tiens à vous offrir une histoire de la meilleure qualité possible. Un grand merci à tous les lecteurs.
Le moine Makoto-san s'était réveillé de très mauvaise humeur ce matin-là. Il n'avait pu dormir que trois heures à cause du vacarme causé par les rasetsus, les démons et le Shinsengumi en général. Il en avait par-dessus la tête. Cela faisait quarante ans que ce petit homme rondouillet et énergique gérait ce temple, mais jamais au grand jamais, il n'avait eu de locataires aussi bruyants que ces hommes-là. Il lui semblait que chaque semaine il se passait quelque chose avec ces samouraï, et le fait que le temple soit situé aussi près du Shimabara n'arrangeait rien. Il pesta en enfilant son habit de moine, et trébucha en sortant de sa chambre. C'était vraiment une exécrable journée. Il avait demandé à l'un de ses subalternes, de diriger les prières de ce matin. Ce subalterne était un idiot gringalet qui changeait sans cesse d'avis, mais il ne pouvait pas faire autrement. Il avait à parler à Kondou Isami.
Il traversa à grands pas les cours du Nishi Hongan-ji en rageant intérieurement. Tout allait de mal en pis depuis qu'il avait eu l'extrême générosité d'accueillir le Shinsengumi. Pour un peu, ces hommes auraient bien mérité leur surnom de loups de Mibu! Les rumeurs s'accumulaient au fil des mois : meurtres au sein même du temple, fantômes à lunettes se promenant la nuit, femmes travesties, démons divers et variés… Il n'était même plus possible aux moines de prier en paix! C'était du grand n'importe quoi!
Yûna avait aidé Sano à sortir de l'infirmerie pour qu'il puisse prendre un peu d'air frais assis sur les marches du temple. Ils virent le moine furibond traverser le Nishi Hongan-ji en trombe.
- Peut-être que si je le pousse dans l'eau du lac au fond du jardin du temple cela lui rafraîchira l'esprit et il se sentira mieux…, murmura Yûna en souriant.
- C'est une excellente idée! s'exclama Sanosuke, qui fit mine de se lever et de partir dans la direction du moine.
Yûna le rattrapa par la manche.
- Tu es fou? Tu ne vas quand même pas le jeter à l'eau? Il a déjà l'air suffisamment énervé comme ça! En plus tu n'arriveras même pas à marcher jusque là-bas.
-Je ne le blâme pas, après tout ce qu'il s'est passé hier soir…
Sano partit d'un grand rire mais cela réveilla ses blessures de la veille, qui commençaient à peine à cicatriser.
- Aïe!
-Sano, sérieusement, fais attention, le gronda-t-elle en lui prenant son bras.
Yûna eut une pensée pleine de pitié pour Kondou, qui en plus de devoir gérer Itou-san depuis sa découverte de la survie de Sannan, devait maintenant affronter un moine en furie. Elle songea que ce moine faisait presque plus peur qu'un rasetsu quand il était vraiment énervé… Ça ne devait pas être facile tous les jours, d'être commandant du Shinsengumi! Après avoir ramené Sano à l'intérieur, elle décida d'aller s'asseoir quelques instants au bord du lac pour profiter du beau temps. Elle avait plus que besoin de se remettre des événements de la veille.
- Kondou Isami!
La voix du moine résonna dans tout le temple.
Kondou sortit la tête par la porte de sa chambre :
- Makoto-san? Quelle charmante surprise! Entrez-donc, je vous en prie!
-Je vais faire un peu de thé, dit Chizuru en sortant.
Le moine dévisagea la jeune fille alors qu'elle se dirigeait vers la cuisine. Où allait le monde? Ces loups de Mibu pensaient donc pouvoir dissimuler des jeunes femmes dans ce temple en les déguisant en hommes. Répugnant. Il regarda Kondou de l'air le plus menaçant possible, sans se rendre compte qu'il avait l'air quelque peu ridicule.
Kondou semblait quant à lui très embarrassé.
'Et Saito qui n'était pas là pour inventer une bonne excuse pour les événements d'hier soir… Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui dire, moi, au moine?' pensa Kondou.
- Kondou. J'ai fait preuve d'une extrêêêême patience envers vous.
Kondou se retint de rire. Ce moine avait une curieuse manière d'insister sur certaines voyelles, ce qui donnait l'impression qu'il bêlait comme une chèvre.
- Mais cette fois, vous dépassez vraiiiiiiment les limites. Que s'est-il passé hier soir pour justifier un boucan pareil?
- Et bien, euh, c'est-à-dire…
Kondou n'aimait pas critiquer le comportement de ses hommes, surtout quand celui-ci était justifié. Son regard tomba sur une des peintures accrochées au mur, qui représentait une scène d'attaque de convois par des brigands.
- Et bien, voyez-vous, Makoto-san… Des brigands se sont introduits dans l'enceinte du temple hier soir!
-Des brigands, hein?
-Voilà.
Kondou sentait le regard suspicieux du moine peser sur lui. Il se rendait compte que son histoire n'était pas du tout en mesure de convaincre le moine. Il se rappela soudain que ce dernier était particulièrement féru d'objets d'arts et d'or en général…
- D'après un des hommes que nous avons interrogés avant de le mettre à mort…
Le moine grinça des dents à ce mot. Il avait en aversion tout ce qui touchait de près ou de loin au sang.
-… avant de le mettre à mort donc, reprit Kondou, et bien ils en avaient à certains… objets précieux conservés au Nishi Hongan-ji.
Le moine pâlit soudainement. Kondou craint qu'il ne s'évanouisse. Heureusement, Chizuru revint à ce moment-là, en portant une théière et deux tasses de thé vert.
- Ah, Chizuru, tu tombes-bien! Sers donc ce très cher Makoto-san, envers qui nous éprouvons une reconnaissance éternelle de nous donner hospitalité dans ce lieu sacré. Que dix mille grues blanches se penchent sur votre vie pour vous accorder joie, prospérité et longue vie!
Chizuru sursauta et s'inclina bien bas devant le moine.
- Hai! Merci beaucoup, Makoto-san!, s'exclama-t-elle.
Makoto-san se ressaisit, et se dit qu'il devait au plus tôt retrouver un prétexte pour aller faire l'inventaire de ses possessions. Mais il ne pouvait quand même pas laisser ces vauriens continuer à lui attirer des problèmes… Il avait des responsabilités, que diable! Il eut soudain une idée. Il prit un air hautain, et déclara :
- Oui oui… Dans mon immeeense générosité, nous acceptons de récompenser les membres du Shinsengumi pour leur excellent travail de protection. Nous avons un grand domaine au village Fudousou dans lequel nous serions ravis de vous voir vous établir.
Kondou ne s'y attendait pas. Il avait craint que cette fois, le moine ne les mette à la porte sans s'embarrasser de formalités, mais c'était une excellente nouvelle qu'ils puissent être relocalisés dans un bâtiment aussi beau que le domaine Fudousou! Il se hâta de remercier abondamment le moine, pour qui les compliments sonnaient presque aussi doux à l'oreille que le tintement des pièces d'or.
C'est un peu plus détendu que le moine traversa le Nishi Hongan-ji dans le sens inverse. Il décida même de faire le tour du lac afin de profiter du temps clair. Le ciel était bleu, l'air frais… Il se pencha pour admirer les belles carpes qui nageaient dans l'eau bleue. Il serait bientôt rentré dans sa chambre et pourrait compter à loisir tous ses biens les plus précieux et vérifier que rien ne manquait à son inventaire. La berge était un peu boueuse et glissante. Il allait devoir demander à son subalterne de se charger de trouver quelqu'un pour aménager les rives. Pff… Quelles responsabilités il avait! Mais au moins, ces carpes étaient vraiment très belles. Peut-être devrait-il installer des barques ou…
Soudain, son pied glissa.
- Aaaaaaaaah!
Le moine se retrouva dans l'eau, hurlant, jurant, crachant et se débattant au milieu des carpes, qui avaient été apeurées par cet énorme être qui venait troubler leur repas matinal.
Yûna, en entendant tout ce remue-ménage, arriva en courant depuis l'autre bord du lac où elle se reposait, pensant que Sanosuke avait mis son idée à exécution.
- Sanosuke Harada! Comment as-tu osé…, cria Yûna, avant de s'apercevoir que c'était par sa propre maladresse que l'homme était tombé à l'eau.
Elle plongea, et s'empressa de l'aider à revenir sur la terre ferme. Le moine était pesant, mais Yûna parvint sans trop de peine à le remettre sur ses pieds. En toussant, le moine s'adressa à elle :
- Merci, merci… Je ne sais pas qui est responsable du mauvais entretien de ces berges mais il aura affaire à moi.
Yûna ne répondit rien, et regarda le moine partir en essayant d'emporter ce qu'il lui restait de dignité. La jeune femme secoua la tête, puis reprit le chemin de ses quartiers pour se changer.
Elle croisa Saito et Hijikata, qui lui jetèrent un regard interrogateur sans prononcer un mot.
- C'est une longue histoire, leur dit-elle.
Contrairement à son habitude, elle dut se vêtir d'un kimono pour la journée le temps que ses vêtements sèchent. Sano la complimenta sur sa tenue, au grand rire de Shinpachi.
- Sannan-san, tu sais que tu as vraiment un air louche à observer les gens comme ça…
Comme prit en faute, Sannan se retourna vers Souji.
- Okita-kun. Je ne t'ai pas entendu arriver.
- Je vois cela, répondit son interlocuteur en souriant. D'habitude c'est toi qui a un talent pour espionner les gens et apparaître de nulle part quand on s'y attend le moins.
- Je ne suis pas aussi doué que Yamazaki-kun… Et c'est souvent toi qui te rends compte des choses tenues secrètes avant tout le monde, dit Sannan doucement. Ne t'étais-tu pas rendu compte le premier que Chizuru était une femme?
- Ne change pas de sujet, Sannan Keisuke.
Désignant Yûna du menton, Souji reprit :
- Elle est très belle, n'est-ce pas?
Sannan retourna son regard vers Yûna, qui riait dans la cour aux plaisanteries de Sanosuke et Shinpachi. Malgré les soucis de la veille qui se lisaient sur son visage, elle avait l'air d'apprécier sa première journée de repos depuis son arrivée au Nishi Hongan-ji. De toute évidence, les deux hommes se faisaient une joie d'essayer de lui remonter le moral. Sannan observait son sourire, sa manière de se mouvoir, ses yeux tellement pleins de vie, sa façon qu'elle avait de renverser sa tête en arrière quand elle riait, faisant onduler ses cheveux dans son cou comme une rivière au soleil.
- Elle… Elle a l'air très épanouie en ce moment, soupira-t-il. J'ai l'impression qu'elle est plus heureuse.
-Tu ne mettras donc jamais fin à tes réponses évasives…
Après un silence, Okita reprit :
- Je me souviens d'un jour, il y a longtemps. Nous parlions d'Hijikata-kun. Tu m'avais dit qu'il n'appréciait pas assez la vie, qu'il la traversait à toute allure sans profiter de son chemin, et que tu espérais avoir l'occasion de lui donner ce conseil un jour, afin qu'il puisse trouver le bonheur et qu'il arrête de se soucier de tout.
- Je me souviens avoir dit quelque chose comme cela en effet.
Souji reprit :
- Avec tout mon respect, je crois que ce conseil est valable pour toi aussi, Sannan.
Il s'inclina, et partit. Sannan appuya sa tête contre la colonne de bois contre laquelle il se tenait. Peu de temps après, il regagna ses appartements.
Une fois dans sa chambre, Souji se remit à tousser et à cracher du sang. Il savait que ses jours étaient comptés. Combien de temps lui restait-il à vivre? Quelques semaines, quelques mois? Il l'ignorait, et n'avait aucun moyen de le savoir. Oh, combien il aurait voulu avoir plus de temps. Mais c'était ainsi. Il avait choisi de ne pas soigner sa tuberculose à la campagne afin de rester aux côtés du Shinsengumi, et il ne regrettait pas son choix. Qu'aurait-il fait différemment, s'il avait une longue vie devant lui qui l'attendait? Il songea à Chizuru. Oui, il aurait déclaré ses sentiments à Chizuru. Mais avec sa maladie et la guerre, c'était impossible. Il avait aussi remarqué son comportement autour d'Hijikata. Clairement, c'était lui qu'elle avait choisi. Et ils seraient heureux ensemble. Il en avait la certitude. Quant à lui-même, il était heureux de pouvoir continuer sa vie au sein du Shinsengumi jusqu'à sa mort.
Il tourna de nouveau ses pensées vers Sannan. Depuis longtemps, il avait eu l'intuition que Sannan éprouvait plus que du respect et de l'admiration pour Yûna. Cela se voyait à sa manière de la regarder, son regard songeur quand elle n'était pas là, et le simple fait qu'il avait l'air incroyablement plus heureux depuis qu'ils avaient commencé à travailler ensemble. Sannan l'aimait, mais il ne l'admettrait pas, ni aux autres, ni à lui-même. Bien sûr, il se donnait bonne conscience en essayant d'en apprendre plus sur elle, mais il s'était pris à son propre piège. Sannan ne pouvait pas se comporter comme s'il était immortel. De par sa condition de rasetsu, la longueur de sa vie avait d'ores et déjà diminué. Cependant il n'était pas condamné par une maladie mortelle. Il lui restait certainement plus que de temps à lui. Mais surtout, peut-être que Sannan aurait une chance avec Yûna. Qui sait. La vie est pleine de surprises, se dit-il. Enfin. Encore se faudrait-il qu'il se décide à agir.
- Yûna, tu es désespérante.
La jeune fille se tenait à genoux devant sa porte, toujours vêtue du kimono.
- Tu m'avais… Tu nous avais tous promis que tu prendrais quelques jours de repos pour te remettre de ton combat avec Kazama.
- Mais je vais déjà beaucoup mieux, dit-elle en désignant son épaule et sa jambe. Je suis une Oni, j'ai guéri très vite.
- Pour tes blessures peut-être, Yûna-chan. Mais tu es encore épuisée. Et ne proteste pas, tu as encore des cernes sous tes yeux.
-Sannan, juste une heure ou deux.
Il pencha la tête sur le côté.
- Est-ce notre première dispute?
Yûna se mit à rire.
- Ce n'est pas une vraie dispute. S'il te plait. Ça me changerait les idées. Je n'arrive pas à dormir de toute façon.
Yûna avait en effet l'air abattue, malgré ses tentatives de dissimuler son humeur maussade derrière un sourire.
- Très bien. Entre. Mais dans une heure et demi je te renvoie chez toi.
Un sourire en coin sur ses lèvres, elle prit un air faussement sérieux en se relevant, et, mettant sa main sur son cœur :
- Vous avez ma parole solennelle, Sannan Keisuke.
Elle s'installa en riant à sa place habituelle, au bureau de Sannan, et commença à broyer des plantes dans un mortier.
Chizuru entra.
- J'ai vu Yûna se diriger vers ta chambre, Sannan, alors j'ai préparé un peu de thé.
- Chizuru-chan! Merci beaucoup! s'exclama Yûna.
Après avoir servi le thé dans leurs tasses, Chizuru sourit, s'inclina, et quitta la pièce. Yûna sourit de nouveau. Elle n'aimait pas beaucoup Chizuru au début, car elle la trouvait trop passive, pour une Oni. Elle lui en voulait un peu de ne pas utiliser ses pouvoirs pour protéger ceux qu'elle aime. Mais elle se rendait progressivement compte qu'en réalité, sa présence était cruciale au moral des troupes, et que sans elle (et sans son thé), ils seraient tous un peu déprimés.
Sannan s'éclipsa quelques instants pour aller servir leurs repas aux rares rasetsus qui avaient survécu à l'attaque de la veille. Quand il revint, il trouva Yûna toujours absorbée dans ses préparations. Il s'assit près d'elle, se demandant comment il allait pouvoir aborder le sujet qui lui brûlait les lèvres.
- Yûna…
-Oui?
-Je… Je me demandais, pour ce qu'il s'est passé hier… Comment te sens-tu?
-Et bien…
Un pli soucieux barra son front.
- Je crois que je suis encore un peu sous le choc. Je ne m'attendais pas à recroiser Kazama dans cette situation. Et je m'inquiète beaucoup. Pratiquement toute l'unité rasetsu a été anéantie. J'ai peur qu'il ne revienne et qu'il… Qu'il…
Elle détourna son visage. Sannan décida de ne pas lui poser plus de questions. Elle avait sans doute eu aussi peur pour la survie des hommes du groupe qu'ils avaient eu peur pour elle. Il lui resservi du thé. Il voulait lui dire qu'il comprenait ce qu'elle ressentait, mais en vérité il savait qu'il ne pouvait comprendre. Quelle que soit l'altercation qu'elle avait eue par le passé avec Kazama, il était clair que ce démon avait eu un impact tragique sur sa vie qu'il ne pouvait mesurer.
- Yûna, s'il y a quoique ce soit que je puisse faire…
Elle secoua la tête.
- Non, Sannan. Agis juste comme d'habitude.
Elle déglutit péniblement, et essuyant les larmes qui commençaient à lui monter aux yeux :
- Kazama a tué quelqu'un dont j'étais très proche. Il n'y a qu'un moyen pour moi d'honorer la promesse que j'ai faite sur la tombe de cette personne. C'est la raison pour laquelle je suis ici.
Se ressaisissant, tentant de battre les larmes qui lui étaient venues, elle reprit :
- Enfin… Travailler pour une cause juste est la plus grande joie que l'on puisse espérer de notre existence, non? Je te suis reconnaissante de me permettre ce bonheur.
Se rappelant des mots de Souji, il posa sa main sur la sienne. Depuis qu'il l'avait rencontrée, elle avait ouvert une porte en lui vers un monde inconnu.
- Yûna, la vie n'est pas seulement le devoir.
La jeune femme se sentait au bord de craquer. Elle sentait la fatigue se saisir d'elle tout à coup. Des mois d'insomnies l'avaient poussée à bout. Elle ne pourrait plus se concentrer ce soir. Son regard se posa sur quelques notes tracées à l'encre de Chine prises par Sannan la semaine précédente.
- Et bien, il y a quelque chose que j'aimerais faire, dit-elle dans un murmure.
-Tout ce que tu désires. De quoi s'agit-il?
-Pourrais-tu m'apprendre à écrire avec un pinceau?
Sannan fut surpris par sa requête, mais il acquiesça de bon cœur. Il empila leurs notes et manuscrits et les reposa sur une étagère, et déposa les fioles et alambics sur une autre table. Il sortit des pinceaux, un bloc d'encre solide, une pierre à encre et du papier de riz, puis s'assit à la table, à droite de Yûna. En désignant ces objets, il expliqua :
- Les Chinois les nomment les quatre trésors du lettré.
- C'est un très beau nom, qui montre leur valeur.
Il versa de l'eau dans le creux de la pierre taillée, et frotta une extrémité du bâton à encre jusqu'à obtenir une encre épaisse. La jeune femme le regardait, hypnotisée et fascinée par chacun de ses gestes. Sannan les avait répétés des centaines de fois, mais pour Yûna, c'était une expérience totalement nouvelle qu'elle s'apprêtait à réaliser.
- Alors… La première chose que tu dois savoir, lui dit-il, c'est que la calligraphie a beaucoup à voir avec le maniement d'une épée. Si tu sais manier une épée, tu sais manier un pinceau. Tu sais manier une épée. Tu n'as donc plus alors qu'à apprendre la technique propre au pinceau.'
Yûna le regarda, surprise. Il reprit son explication.
- Les deux arts sont semblables : tu dois être capable de respirer adéquatement, de te positionner toi et ton outil dans un espace en trois dimensions, d'utiliser l'énergie correctement, et de percevoir l'équilibre et l'harmonie dans ce que tu fais. Et surtout, d'être centrée.
Il lui tendit un pinceau.
- Voici comment se tient un pinceau, lui dit-il. Il se tient toujours à la verticale.
Elle trempa son pinceau dans l'encre, laissant ses poils s'imbiber lentement du liquide noir, et essaya de copier la façon dont Sannan le tenait. C'était plus difficile qu'il n'y paraissait. Par réflexe, elle le tenait à l'occidentale.
- Attends, je vais te montrer.
Sannan reposa son pinceau. Il se rapprocha de Yûna, appuyant son bras gauche derrière elle. Il enroula délicatement sa main droite autour de celle de la jeune femme pour repositionner ses doigts correctement. Elle frissonna à son contact. Elle s'était attendue à ce que les mains de Sannan soient calleuses après des années à manier le sabre, mais elles étaient douces et pleines de tendresse. Pourquoi son cœur battait-il toujours aussi fort quand il se rapprochait d'elle?
Toujours en maintenant ses doigts autour de ceux de l'Oni, il rapprocha la pointe du pinceau du papier. Il fit glisser le pinceau de la gauche vers la droite, calquant sa respiration sur celle de la jeune femme dès ce premier trait. L'encre plus noire que le ciel d'une nuit sans lune pénétra dans le papier lentement, luisant sous la lumière des bougies. Yûna ne tremblait plus. Elle s'abandonna aux gestes de Sannan tandis que les traits se muaient en caractères, et les caractères en un texte qui ressemblait à un paysage, comme si chaque élément le composant avait une vie propre. Elle pouvait sentir son souffle chaud sur son cou.
Le temps s'était arrêté. Elle appuya son dos contre le torse du samouraï. Elle sentit que son cœur à lui aussi cognait très fort dans sa poitrine. Il retrempa le pinceau dans l'encre, et prit une autre feuille. Il continua à écrire lentement, toujours en tenant sa main. Elle se sentait complètement apaisée, pour la première fois depuis des années. Elle sentit ses muscles se détendre progressivement : ceux de ses doigts et de son poignet d'abord, puis ceux de ses avant-bras, de ses bras, de ses épaules, de son dos, et bientôt de son corps en entier. Penchant sa tête en arrière, elle reposa sa nuque sur son épaule tout en fermant les yeux, essayant de deviner quels caractères il traçait. Il lui sembla reconnaître quelques anciens poèmes et haïkus, mais d'autres lui étaient inconnus. Elle finit par lâcher prise totalement et perdit le contrôle de son esprit, ne cherchant plus à deviner la signification des textes, juste à les ressentir. Le rythme auquel Sannan écrivait était pour elle comme la marée qui monte et qui descend. Dans un souffle la marée montait le long du rivage sur le sable, dans un autre souffle elle se retirait au loin, emportant avec elle tous ses trésors. Ils étaient tous deux hors du temps, de l'espace, du monde, dans un univers qui n'appartenait qu'à eux. Un univers dont l'axe central était le pinceau qu'ils tenaient ensemble.
Sannan sentait le corps de Yûna se détendre progressivement à son contact. Elle savait tenir un pinceau maintenant, mais il ne voulait pas lâcher sa main. Elle qui était toujours si forte, elle lui parut presque fragile et vulnérable en cet instant. Ainsi détendue et apaisée dans son kimono en soie, éclairée seulement par quelques bougies, il la trouvait plus belle encore. Elle provoquait en lui un torrent d'émotions qu'il n'avait encore jamais ressenti auparavant. Il posa sa tête contre la sienne, effleurant ses cheveux de ses lèvres.
Sur la dernière feuille, il traça quatre caractères.
Lentement, il lâcha la main de Yûna et la prit dans ses bras. Elle reposa le pinceau, et lui rendit son étreinte. Ils restèrent enlacés longtemps.
Au bout de plusieurs minutes ou de plusieurs heures, Sannan sentit que Yûna s'était endormie. Aussi délicatement que possible afin de ne pas la réveiller, il la prit dans ses bras et la porta jusqu'à son futon, où il l'allongea. Il l'enveloppa dans une couverture. La nuit était fraîche; il retira la veste bleue qu'il portait par-dessus son kimono et la déposa sur elle. Il l'observa dormir un instant, puis se dirigea vers son bureau. Il prit la feuille aux quatre caractères, la plia minutieusement, et la glissa dans le manuscrit rédigé par le maître de l'Oni.
Il la regarda dormir jusqu'au matin.
Aux premiers rayons du jour, Yûna commença lentement à émerger du sommeil. C'était sa plus longue nuit depuis bien longtemps. Elle avait l'impression d'être dans un cocon chaud et confortable. Une de ses couvertures avait une odeur familière et rassurante; elle s'emmitoufla dedans. Elle sentit une petite brise d'automne se glisser sous la porte, jusqu'à son visage. Elle sourit, et ouvrit les yeux. Tiens, elle n'était pas dans sa chambre? Elle se redressa en regardant autour d'elle.
- Bonjour, Yûna-kun! As-tu bien dormi?
Elle vit le secrétaire général du Shinsengumi verser du thé dans leurs tasses. Mais alors… Elle avait dormi dans son lit? Et… Cette couverture qui sentait si bon, c'était sa veste? C'était un peu embarrassant. Elle rougit en se remémorant les événements de la veille. Elle avait dû s'endormir, et Sannan l'avait probablement installée sur son futon. Elle vit qu'il la regardait toujours, et rougit encore plus car elle avait oublié de répondre à sa question.
- Oui, j'ai très bien dormi! Merci beaucoup! Je me sens reposée maintenant.
Elle réajusta son kimono, dont le col s'était un peu ouvert durant la nuit, laissant apparaître la base de ses épaules. Sannan détourna les yeux pour ne pas la gêner, et reporta son attention sur sa tasse de thé. Yûna se leva, et s'agenouilla sur un coussin. Elle vit que Chizuru avait apporté deux repas ce matin. Elle rougit en imaginant les rumeurs qui allaient courir. Elle allait forcément devoir faire face aux plaisanteries de Souji, Harada et Shinpachi. Mais cela n'avait pas beaucoup d'importance. Elle remercia Sannan, et savoura son repas.
- Ma veste te va mieux qu'à moi, Yûna.
- Sannan, ne te moque pas. Mais merci d'avoir aussi bien pris soin de moi.
-J'ai une bonne nouvelle pour toi : nous déménageons au village Fudousou.
