Le manoir Hawkeye était vide depuis maintenant quatre mois. C'était un endroit froid, austère et poussiéreux. Autant dire qu'il allait y avoir une sacrée corvée de ménage...
Riza déverrouilla la porte et posa sa valise dans l'entrée, restant immobile dans l'encadrement de la porte durant plusieurs minutes. Elle allait vivre seule à présent... Pendant quelques mois. Puis elle aurait un bébé à sa charge... C'était assez inquiétant, elle espérait être à la hauteur...
Les jours suivants furent consacrés au ménage. Elle avait songé à vendre la maison familiale afin de se prendre un appartement plus petit, mais n'était pas certaine. Il lui faudrait verser un loyer, tandis que là elle n'en avait pas besoin, ce manoir était dans la famille Hawkeye depuis des générations, et était donc intégralement payée. Quoiqu'elle pourrait toucher un montant important à la vente... Mais qui achèterait un logement d'une mineure, enceinte qui plus est ? Elle se ferait arnaquer, voler. C'était trop risqué.
Maintenant qu'elle n'était plus sous le commandement d'une école ou autre, Hawkeye pouvait porter les habits qu'elle souhaitait, et optait pour des larges : elle ne comptait pas non plus se faire remarquer, une jeune fille de quatorze années enceinte, cela ne court certainement pas les rues.
La semaine suivante, Riza partit à la recherche d'un emploi afin de ne pas trop utiliser son héritage, elle en aurait encore besoin par la suite, lorsque son bébé serait né. Elle serait dans l'impossibilité de travailler durant un moment, c'était certain.
Le soir-même, elle rentra chez elle, épuisée par sa condition et ses efforts physiques de la journée mais ravie d'avoir trouvé un emploi. Dès le lendemain elle serait serveuse dans un café de la ville. Un travail sans prétention, mais l'un des seuls qu'elle pouvait exercer, en raison de son âge et son manque d'études.
Riza ne vit pas passer les deux mois, trop occupée toute la journée à travailler ou s'occuper du manoir. Elle n'en utilisait que quelques pièces, afin de ne pas trop salir et donc se retrouver avec plus de ménage encore. Seuls l'entrée, sa chambre, la cuisine et la salle de bain la plus proche l'accueillaient quotidiennement.
Néanmoins, penser que personne ne se rendrait compte de sa situation au bout de ses six mois était une grosse erreur. Son employeur l'appela un jour, durant une tranche d'horaires où les clients se faisaient rares.
« Riza, puis-je te parler ? »
Le propriétaire du café était un homme très sympathique d'une trentaine d'années, nommé Patrick Wilson, célibataire qui appréciait beaucoup le contact avec les autres, d'où l'idée de tenir ce café. Il traitait ses employés comme ses enfants, avait des cheveux châtains et coinçait souvent un crayon sur son oreille, de cette façon il était certain de toujours l'avoir avec lui.
La jeune fille acquiesça et le suivit dans un coin des cuisines, où ils pouvaient discuter tranquillement. Elle se tripota nerveusement les mains, craignant le sujet de cette conversation... Elle doutait fort qu'il lui attire des problèmes, il était bien trop généreux et compréhensif pour cela, pourtant elle détestait se faire remarquer. Être invisible ne la gênerait pas.
« Cela fait deux mois que tu travailles ici, commença-t-il lorsqu'ils furent seuls. On t'aime tous beaucoup, j'espérais que tu nous faisais confiance. »
L'intéressée n'osait pas parler. Il l'avait grillée. Il allait la renvoyer. Et vu la rondeur de son ventre, elle ne pourrait trouver aucun emploi nulle part.
« Tu peux nous parler, on aurait tous accepté le fait que tu sois enceinte, tu le sais. »
Son ton était calme, doux, sans un soupçon de reproche. Wilson ne lui reprochait rien ? Pourquoi ? Elle avait trahi sa confiance !
« Je ne sais pas comment tu as fini comme ça, et tu n'as pas à en parler si tu ne le souhaites pas. Tu as précisé que tu étais orpheline, mais tu peux très bien nous demander de l'aide si tu ne t'en sors pas. Tu es encore une enfant, Riza. Ne grandis pas trop vite. Laisse les adultes t'aider. »
Elle ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit. Des larmes coulèrent. Mais qu'est-ce qui lui prenait de pleurer ? Elle ne devait pas craquer... Non...
Pourtant, il avait réussi. Il avait réussi à percer la poche qui retenait tout ce stress, cette angoisse, cette peur depuis six mois. Il la prit dans ses bras, comme un père consolerait sa fille. Il avait tellement raison dans ses paroles... Elle était jeune. Pourtant elle s'efforçait d'être une adulte aguerrie. Ce n'était pas possible. On ne pouvait pas devenir une grande personne en six mois seulement. Cela prenait des années... Son employeur passa une main dans ses cheveux blonds qui avaient commencé à repousser et lui arrivaient au milieu du cou.
« Je... Je... Pardon... » s'excusa-t-elle avec quelques sanglots.
Il lui fit un sourire.
« Ne te force pas trop, ce serait dangereux pour ton bébé. »
Elle hocha mécaniquement la tête, sans oser dire quoi que ce soit. A part Claire, personne n'avait réellement fait attention à elle... A ce moment précis, la serveuse se rendit compte que le monde contenait de tout : de bonnes personnes comme ces deux-là, d'autres plutôt indifférentes, comme la plupart de ses connaissances, ainsi que d'autres mauvaises qu'elle ne connaissait pas particulièrement et espérait que ce ne serait jamais le cas. Cependant, il était impossible de contrôler le destin...
« Rentre chez toi pour aujourd'hui, tu as besoin de repos. »
Riza avait travaillé tous les jours sauf le dimanche depuis son embauche, sans jamais partir plus tôt ni prendre de journées. Beaucoup la considéraient comme une jeune fille sérieuse, travailleuse mais seule. Pourtant, aucun de ses collègues n'avait osé lui en faire la remarque.
La fille de Nathan Hawkeye dut arrêter son travail un mois et demi plus tard, sa condition ne lui permettant pas de continuer. Wilson lui avait accordé plusieurs jours de congé depuis leur conversation, attentif à elle, et lui avait répété nombre de fois de venir au café en cas de besoin.
Elle ne saurait jamais comment le remercier... Il était si gentil, si généreux... Il rendrait sa femme heureuse. Les hommes comme lui ne couraient pas les rues, et elle était satisfaite de l'avoir rencontré, peu offriraient leurs services aussi charitablement.
Riza faisait ses courses en grande quantité, et achetait des produits se conservant longtemps, comme des boîtes de conserve : n'ayant aucun colocataire, elle devait tout faire elle-même. De manière à ne pas avoir à retourner à l'épicerie souvent, elle agissait ainsi. Cela lui faisait une grande économie de temps et de fatigue.
Les deux premières semaines de repos furent mouvementées : n'étant pas habituée à rester tranquille, elle avait sans arrêt besoin de faire quelque chose. Mais son épuisement rapide et le manque de choses à faire avec le budget qu'elle s'était fixée la força à se calmer.
Elle se risqua à entrer dans la bibliothèque de son père pour la première fois depuis la mort de ce dernier, presque huit mois auparavant. Ici y reposaient de nombreux souvenirs, comme ses années d'apprentissage...
Penser qu'un homme comme Nathan Hawkeye, le grand alchimiste, n'avait pas enseigné son savoir ni reposé ses espoirs sur sa seule et unique fille était une erreur.
Dès son plus jeune âge, tellement tôt que Riza ne s'en souvenait pas, son père l'avait formée à l'alchimie. Elle avait appris des équations compliquées en même temps que l'alphabet. Peut-être même avant, elle était incapable de donner un âge précis. Peut-être à ses trois ou quatre ans.
La petite fille qu'elle était avait été ravie que son paternel s'intéresse à elle, et avait donné le meilleur d'elle-même. Celle-ci s'était révélée exceller dans ce domaine, et atteignit son apogée à ses sept ans.
Sa mère, Alice Hawkeye, se trouvait dans la cuisine et avait malheureusement fait tomber une assiette qui se brisa donc. Elle aimait profondément sa fille, et savait que celle-ci adorait la science que son père lui transmettait. De façon à lui témoigner son intérêt, elle l'appela et lui demanda avec un sourire de la réparer. L'appelée, ravie de cette mission, frappa dans ses mains par mégarde et positionna ses mains sur les morceaux qui se recollèrent. Sa surprise fut grande. Elle regarda ses mains. Elle avait fait une transmutation sans cercle !
Riza avait couru vers le bureau de son père pour lui annoncer la grande nouvelle. Celui-ci lui demanda une démonstration, mais elle ne réussit pas. Était-ce de la chance ? Déçue, elle fit plusieurs essais, et y arriva enfin.
Ses réussites furent aléatoires. Parfois elle transmutait sans cercle, d'autres fois elle n'y parvenait pas.
Ce fut un mois plus tard qu'elle comprit : elle pouvait faire ce prodige uniquement si elle avait le cercle dans la tête au moment de la transmutation. C'est ainsi qu'elle dévora les livres d'alchimie de la bibliothèque, retenant des dizaines de cercles différents.
Puis le drame se produisit.
Riza ne l'apprit que le lendemain matin.
Sa mère était morte. D'une balle dans le cœur.
La petite n'avait que neuf ans. Elle récupéra son collier, un cœur en rubis orné de diamants, qu'elle-même tenait de sa mère. Un bijou qui se transmettait de génération en génération.
Mais Riza ne se résolut jamais à le porter. Il resta dans une petite boîte, accompagné de la chaîne en or. C'était un magnifique pendentif. Mais il était trop lourd à porter. D'un point de vue émotionnel. Ce fut sur cet objet qu'elle se fit une promesse qui devint sa raison de vivre : tuer son assassin.
A partir de ce jour, son père se renferma sur lui-même et ne lui parla plus, ne la regarda plus. Elle en souffrit énormément, et se jura de ne plus jamais utiliser l'alchimie, ayant pris conscience qu'il n'avait porté son attention sur elle uniquement pour son talent et non pas pour ce qu'elle était : sa fille.
Et il y eut cet autre jour... Avec cet événement...
Peu de temps après, Nathan prit un apprenti. Son nom était Roy Mustang. Ce dernier avait quatorze ans, à l'époque. Elle ne lui avait pas parlé pendant longtemps.
Riza aurait dû être jalouse. Le haïr. Le maudire. Il lui avait volé l'attention de son père. Mais il n'en fut rien. Vraisemblablement parce qu'elle pensait que son père ferait la même chose qu'il lui avait faite : le rejeter une fois qu'il aurait eu ce qu'il voulait. Ne souhaitant pas que ce garçon innocent subisse cette expérience, comme elle l'avait vécue, elle l'avait mis en garde, quelques mois après son arrivée, et sa réponse la surprit : ''j'ai foi en votre père, je sais que s'il me renvoie ce sera parce que c'est la meilleure chose à faire''.
Un soir, alors que Roy n'était pas là, bénéficiant de vacances pour deux semaines, son père alla la voir pour une raison bien précise : le secret de ses recherches. Le fait qu'il ne doive en aucun cas tomber entre de mauvaises mains. Le système du tatouage.
Riza, pensant qu'il avait compris qu'elle existait et l'estimait encore, avait accepté.
Elle resta allongée sur le ventre pendant dix jours, une fois que le dessin fut apposé sur son dos pour le restant de ses jours.
Néanmoins, cela n'avait rien d'une marque d'attention : son père n'avait fait que l'utiliser. Une fois qu'il eut eu ce qu'il souhaitât, il recommença à agir comme avant.
Elle n'avait que onze ans, et son existence se résumait à servir de livre.
Durant ses heures solitaires, l'alchimiste prodigue étudia ce tatouage et en découvrit bien vite le secret. Ce dernier était difficile à percer, mais c'était la sous-estimer que de penser qu'elle n'y arriverait pas. Pourtant, elle ne l'essaya pas. Elle refusait de satisfaire les ambitions de son père encore une fois.
Sa mort, un mois après son quatorzième anniversaire, fut néanmoins un choc pour elle. Elle n'avait jamais désiré sa mort. Surtout que cela signifiait que même s'il l'avait souhaité, plus jamais il ne la regarderait.
Ces souvenirs revinrent en elle, et elle laissa couler une larme. Il s'agissait simplement du passé, pourquoi pleurer ? On ne pouvait pas le changer.
Riza avait enquêté durant longtemps sur l'assassinat de sa mère, mais n'avait jamais réussi à trouver son bourreau. Cette recherche était sa raison de continuer à avancer. Elle avait pensé jusqu'à il y a huit mois qu'elle n'avait aucun autre prétexte pour vivre. L'arrivée de ce bébé risquait de changer un certain nombre de choses. Malgré tout, elle n'abandonnerait pas sa chasse pour autant. Même si le fait que son enfant soit celui d'une tueuse lui fasse quelque peu peur...
Une chose était dans tous les cas claire dans sa tête : elle ne serait pas ''Riza'' si elle ne tuait pas cet homme ou cette femme.
