Un cadeau inattendu

Lorsque Raphaël pénétra dans son bureau, ce fut pour y trouver une fille brune assise sur le lit bas, aux ailes d'un bleu chatoyant, aux yeux vert scintillant et à l'air passablement ennuyée.

« Tu sais, ça existe, les salles d'attente » commenta l'Archange en allant poser son livre sur son bureau.

Caliel – Calie, comme on l'appelait toujours – le regarda comme s'il avait dit une stupidité.

« Je n'aime pas attendre » lâcha-t-elle.

Une gamine. Ce n'était qu'une gamine d'à peine quinze ans, tout juste sortie du giron de son gardien. Forcément, elle ne fonctionnait pas au même rythme qu'un Archange créé une minute après le Big Bang.

Raphaël sentit une légère pointe de dépression l'envahir et éprouva l'envie de retourner chez lui pour se mettre sous la couette avec sa tasse à café spéciale coup de blues. Remplie à ras bord, bien sûr.

« Bon, qu'est-ce qui t'amène ? »

…Pourquoi fallait-il qu'il soit aussi professionnaliste ?

Baissant le regard, Calie se frotta le ventre.

« Je me sens un peu barbouillée, depuis hier… Jeliel voulait préparer le dîner, et bon, j'ai trouvé que c'était délicieux, mais j'ai commencé à avoir la nausée avant de me coucher et ce matin, c'est toujours pas passé, alors… »

Le guérisseur fronça les sourcils.

« Tu as vomi ? »

« Non. Mais j'ai la nausée. Et un peu le vertige. »

« Au dîner, il y avait quoi ? »

« Heu… Salade de thon et maïs, gaspacho et pour le dessert, de la compote pomme-vanille. En ce moment, je suis dingue de vanille. »

« Rien que des aliments frais ? »

« Le thon, c'est moi qui l'ai pêché, et c'était il y a deux jours ! Et franchement, je doute que Josué laisse les gens prendre des fruits pas frais. »

Raphaël pinça la bouche. Dans de telles conditions, on pouvait écarter l'intoxication alimentaire. Et en plus, si le problème venait de la nourriture, Jeliel aurait été malade aussi.

Il fallait tout de même qu'il soit sûr.

« Ouvre la bouche » intima-t-il en s'emparant d'un thermomètre.

Docile, Calie se laissa fourrer l'engin dans le bec sans rouspéter. En attendant d'obtenir le résultat, Raphaël la fit s'allonger sur le dos et commença à lui palper le ventre, histoire de détecter une possible douleur abdominale.

L'anomalie qu'il dénicha à la place manqua le faire tomber à la renverse.

« Quoi, c'est grave ? » s'inquiéta l'adolescente en voyant le guérisseur faire la même tête que si on venait de lui taper dessus.

Sans répondre, Raphaël reprit le thermomètre pour examiner la température indiquée, puis posa à nouveau la main juste au-dessus du nombril de la jeune fille.

C'était bien là. Indéniable. Un mouvement presque infime sous sa paume.

« Merde, Raph ! » s'énerva Calie. « Tu va me cracher le morceau ou zut ? »

« Tu es enceinte » laissa tomber l'Archange, encore sonné.

L'espace d'un instant, le cerveau de l'adolescente se bloqua complètement.

« En… Genre, en cloque ? Le polichinelle dans le tiroir ? »

« Ou si tu préfères, tu es dans un état intéressant, tu es gravide, en résumé tu portes l'enfant de Jeliel » déblatéra l'Archange.

« Chiasse ! Oh, je suis sûre que ça s'est fait quand on est rentrés du baptême d'il y a cinq jours, on avait fait l'amour comme des dingues alors qu'on était bourrés, mais il m'avait juré qu'il avait mis un préservatif, ce con ! Ah le con ! Je le savais, que j'aurais dû prendre la pilule ! »

« Calie » coupa Raphaël. « Le fœtus n'a pas cinq jours. Il est parfaitement mature et prêt à naître, tu es enceinte depuis près de treize semaines. »

« QUOI ! Putain mais déconne pas ! Treize semaines, c'est pas possible ! »

Le guérisseur avala sa difficulté avec difficulté.

« Écoute… »

« Non, c'est pas vrai, bordel ! Je l'aurais su si Liel m'avait fait un coup pareil, je me serais senti enceinte tout de même ! »

« Les symptômes, ça passe facilement inaperçu, tu sais. »

« Nom, prénom de Papa, mais qu'est-ce que je vais faire ? J'en veux pas de ce gosse ! Raph, fais quelque chose ! Vire-moi ce squatteur de mes deux ! »

« A ce stade-là, le seul moyen de t'en débarrasser, c'est d'accoucher. »

« Accoucher… Merde, mais je veux pas ! Je veux pas ! J'ai quinze ans, enfin ! Non mais tu me vois avec un mouflet sur le dos ? Non, je peux pas ! »

Raphaël ne savait plus quoi répondre. Calie baissa les yeux sur son ventre.

« …C'est un garçon ou une fille ? »

(****)

Chez les anges, l'équivalent du téléphone portable, c'était la télépathie. D'une certaine manière, c'était bien plus pratique puisque la communication ne risquait pas de couper sans prévenir.

La mauvaise, c'était qu'on ne pouvait jamais brancher le répondeur.

Raphaël n'avait pas franchement apprécié que les cris de Sitaël lui transpercent le cerveau.

RAPH ! OH BON SANG, VIENS VITE CHEZ LIEL, C'EST URGENT !

Le temps que l'Archange se téléporte chez Jeliel, la blonde aux ailes bleues avait déjà fait cinq fois le tour du salon – un record, puisque le trajet n'avait duré qu'un millième de seconde.

« Raph ! » s'écria la minuscule gamine blonde présente dans la pièce, laquelle s'empressa de sauter au cou de son aîné. « Bisou ! »

« Coucou aussi, Hester » sourit le guérisseur en laissant la fillette lui coller une bise sur chaque joue. « Bon, qu'est-ce qui se passe ? »

Sitaël arrêta de s'agiter dans tous les sens… au sens physique du terme, sa grâce continuant à tourbillonner comme une toupie détraquée.

« C'est, oh là là, je discutais avec Calie, et Liel s'occupait d'Hester, et – et d'un seul coup, elle est tombée par terre ! »

« Calie ? » voulut s'assurer Raphaël.

« Oui ! Et maintenant, elle a mal au ventre, et Liel voulait te l'amener, mais elle souffre tellement qu'elle hurle dès qu'on la bouge ! »

MERDE.

Fourrant Hester dans les bras de sa gardienne, le guérisseur se rua presque dans la pièce d'à côté – d'où il pouvait sentir la grâce de Calie.

L'adolescente était allongée sur la table de la cuisine, son compagnon – blond aux yeux et aux ailes argentés – lui tenait la main, occupant le poste du petit copain très décoratif et totalement inutile sur le moment.

« Tu es là ! » s'écria Liel, sa grâce émettant une brève détonation de soulagement.

Sans répondre, l'Archange se pencha sur la jeune fille, qui n'allait incontestablement pas bien du tout. Pas besoin d'un diplôme pour en savoir la raison.

« Il ne perd pas de temps, ce gosse » ironisa Raphaël. « Faire son arrivée deux jours après l'annonce de la grossesse, c'est un record de vitesse ! »

« Attends, attends ! » intervint l'ange blond. « Comment ça, grossesse ? »

Le guérisseur dévisagea Calie d'un air incrédule.

« Parce que lui non plus ne sait pas ? »

« Qu'est-ce que tu crois ? » grinça l'adolescente. « Que j'allais lui balancer à froid, hey, chéri, tu m'a tellement bien sautée que tu va être papa ? Ahhh… AÏE ! »

« QUOI ! » s'étrangla le jeune homme.

« Quoi ! » s'étouffa Sitaël presque au même moment, debout sur le pas de la porte. « Calie, tu va avoir un bébé ? »

Un cri suraigu rebondit entre les murs de la cuisine.

« Un tit frère ! Un tit frère ! » s'écria Hester en se ruant dans la pièce, s'approchant de la table et se dressant sur la pointe des pieds.

« Sitaël, fais-moi sortir cette gosse ! » s'énerva Raphaël qui sentait monter le stress.

La blonde s'empressa de saisir sa protégée sous les aisselles et fit mine de battre en retraite vers le salon.

« Allez, chérie, on arrête de déranger Calie, tu veux ? »

« Noooooooooooon ! » pleurnicha la petite. « Le tit frère ! »

« Il va venir, chérie, mais si tu es là, il fera le timide… Tandis que si tu attends à côté, il viendra plus vite, tu comprends ? »

La réponse parut contenter la fillette, qui cessa aussitôt d'imiter une corne de brume. Sitaël en profita pour partir en fermant bien la porte derrière elle.

Restés en petit comité, Jeliel foudroya Raphaël du regard.

« C'est de la connerie en barre ! Comment Calie pourrait être enceinte ? On a toujours mis des préservatifs ! »

« Les préservatifs, ça craque » fit remarquer le guérisseur qui avait entendu cette phrase exactement quatre-vingt mille trois cents soixante-deux fois.

« Mais putain, c'est pas possible ! Non, je n'y crois pas ! C'est un coup monté ! »

« Tiens donc ! » ricana l'Archange. « On voit tout de suite que Calie simule des contractions ! »

« PUTAIN VOUS ALLEZ ARRÊTER DE CAUSER ET FAIRE QUELQUE CHOSE ! » hurla l'adolescente.

Liel sursauta et eut l'air de se ratatiner sur place. Raphaël ne battit même pas d'un cil.

« Jeliel ? »

« …Oui ? »

« Fais chauffer de l'eau. Tiède. »

Le jeune homme ne discuta pas. Pendant qu'il allait farfouiller dans les placards, l'Archange s'occupa de retirer sa culotte à Calie – pour vérifier si elle était dilatée. Et pour l'être, elle l'était. En fait, il semblait que la naissance aurait lieu d'ici quelques minutes.

« T'as fini de te rincer l'œil ? » grogna l'adolescente.

« Tu sens venir tes contractions ? » interrogea Raphaël.

« Oui ! »

« Bon, dès que ça vient, tu pousses, c'est compris ? »

« C'est ça ton conseil ? Fous-le-toi au – AAAAAAAAAAHHHHHH ! »

« Pousse, je te dis ! » gronda le guérisseur.

« J'en fais quoi de l'eau tiède ? » demanda Jeliel, sa bassine à la main.

« Range cette cuvette dans l'évier et va tenir la main de Calie, je ne peux pas faire mon travail si elle me gueule dessus ! » lança l'Archange.

« TON travail ? C'est MA copine qui accouche, là ! »

« LIEL, TA GUEULE ! TOUT CA C'EST TA FAUTE ! »

« Mais – Mais, Calie… »

« TOUT CA PARCE QUE MONSIEUR N'A PAS SU LA GARDER DANS LE PANTALON ! »

(****)

Dans le salon, Sitaël et Hester étaient toutes les deux assises sur le canapé, la figure écarlate pour la plus âgée du tandem.

« Calie crie » commenta la fillette, l'air de trouver ça vaguement intéressant.

« Heu, oui… » bafouilla sa gardienne. « Elle est… un peu énervée, mon poussin. »

« Bébé fâche Calie ? » interrogea la gamine, sourcils froncés.

« Non, non, pas le bébé… Heu, je t'expliquerais plus tard, d'accord ? »

Hester hocha la tête d'un air absent. Les drôles de mots que disaient Calie étaient nettement plus passionnants que ce que disait Sitaël.

(****)

« Encore ! »

« AAAAAAAAAHHHHHH ! »

« Encore ! La tête est presque sortie ! » annonça Raphaël.

« J'en peux plus ! » gémit la jeune fille qui aurait mille fois préférée être livrée à toute la meute des Léviathans – ils ne pouvaient pas être pires que cela !

« Ne lâche pas ! » la rudoya le guérisseur. « Après la tête, le reste viendra tout seul ! »

« Chaton ? » fit Jeliel, l'air tout aussi misérable que sa petite amie. « Je crois que tu es en train de me broyer la main, là. »

Calie lui jeta un regard absolument noir.

« Liel, espèce de gros – OOOOOOOOOHHHAAAAAAAAH ! »

Le hurlement de l'adolescente ricocha au plafond… rebondit sur les murs… s'éteignit…

Un pleur s'éleva dans l'atmosphère confinée de la pièce.

« Et ben, et ben » roucoula gentiment Raphaël en assurant délicatement sa prise sur le minuscule être qui reposait à présent dans ses bras, « tu nous en auras fait voir, toi. »

Pour toute réponse, le nouveau-né continua à pleurer de toutes ses forces.

« Jeliel, apporte-moi la bassine et deux serviettes propres » ordonna l'Archange en tournant son attention sur le père de fraîche date, lequel paraissait singulièrement assommé.

Sans piper mot, le jeune homme s'exécuta. Le bébé piailla pendant que le guérisseur s'occupait de le débarbouiller avec l'une des serviettes, puis se mit à gigoter pendant que le torchon restant était enroulé autour de lui en guise de couverture de fortune.

Raphaël tendit l'enfant à Liel.

« Tiens-le-moi, il faut que je vérifie si Calie a bien tout évacué. Il ne faudrait pas qu'elle nous fasse une infection à cause d'un morceau de placenta qui serait resté derrière ! »

Le bébé était curieusement léger dans les bras du jeune homme. Maintenant qu'il était propre, on pouvait parfaitement voir la fine touffe de cheveux noire qu'il avait sur le crâne ainsi que la couleur bleu argentée de ses ailes fragiles.

Liel se rendit compte qu'il retenait son souffle lorsque l'enfant se mit à frotter son petit minois contre le tissu de sa chemise, exactement comme un petit chat.

Calie tendit le cou.

« …Il est mimi. » lâcha-t-elle, presque étonnée.

Liel la regarda dans les yeux. Tout doucement, il déposa le nouveau-né dans les bras de sa compagne. Laquelle commença aussitôt à protester :

« Holà ! Qu'est-ce qui te… »

Sa voix mourut lorsque le bébé ouvrit les yeux.

C'était des yeux couleur d'argent en fusion, exactement les yeux de Jeliel, sous une touffe de duvet aussi brun que ses cheveux à elle. Et ils étaient braqués sur elle.

Son bébé la regardait.

Des larmes translucides se mirent à rouler sur les joues de Calie. Elle sentit la main de Liel se glisser gentiment sous sa nuque, et elle vit que lui aussi pleurait.

Raphaël ne pleurait pas. Il souriait.

Un son métallique comme celui d'une boîte à musique commença à vibrer dans la grâce des deux adolescents. Une résonance qui se transforma en fredonnement puis en cantique tandis qu'ils prenaient conscience de ce qu'ils avaient sous les yeux.

C'est un bébé. C'est notre bébé.

Ils venaient de tomber amoureux.

S'il y avait un moment que Raphaël privilégiait dans les accouchements, c'était celui-là.

Histoire de les laisser à leur découverte mutuelle, le guérisseur recula vers la porte et l'ouvrit pour partir. Et se retrouva nez à nez avec Sitaël.

« Alors ? » fit la jeune fille, de son air le plus sainte-nitouche.

« Un garçon en parfaite santé, à priori aucune complication » déclara l'Archange.

La grâce de la blonde se mit aussitôt à vrombir.

Un bolide miniature fila dans la pièce, si rapidement qu'on n'aperçut qu'un éclair doré.

« Le tit frère ! » s'écria Hester qui bondissait sur place. « Montre ! Calie montre ! »

« Hester ! » s'écria sa gardienne d'un air fâché.

« C'est bon » s'esclaffa Jeliel qui se pencha pour saisir la fillette et la mettre au niveau de l'accouchée.

A la vue du bébé, la petite s'illumina comme si elle venait d'avaler une ampoule.

« Bébé joli » gazouilla-t-elle en tendant sa menotte pour caresser la joue du nouveau-né qui émit un petit miaulement.

« N'est-ce pas ? » roucoula Calie, sa grâce ronronnant à plein régime.

Devant une scène pareille, qui donc aurait pu résister ? Certainement pas Sitaël ou Raphaël.

« Bon » finit par lancer l'Archange, « avant que je m'en aille, est-ce que quelqu'un a pensé à un nom, si on veut le baptiser ? »

Un silence.

« …Inias ? »

Calie dévisagea Liel, puis regarda à nouveau le bébé, qui semblait avoir accepté les caresses de sa grande sœur toute neuve.

« Pourquoi pas… Ca sonne bien. »

« Alors, ce sera Inias. » approuva Raphaël.