La vie de Mikaela Quinn reprit tant bien que mal malgré la disparition de Sully, que certains s'accordaient à qualifier de fuite pure et simple. Pourtant le couple Quinn-Sully était sans doute l'un des plus heureux de tout Colorado Springs et beaucoup ne comprenaient pas pourquoi le trappeur avait mis les bouts sans raison apparente. Tous savaient que les deux avaient eu une violente dispute, les bruits circulants vite, mais beaucoup de couples se disputaient, on cassait quelques assiettes, on se traitait de tous les noms, puis on se réconciliait... C'était ainsi depuis la nuit des temps. Pourtant, Sully ne donnait aucun signe de vie et Nuage Dansant était revenu depuis plusieurs semaines maintenant, ayant laissé son frère d'esprit avant la frontière de l'état.
Les mésaventures de la famille du médecin de la ville eurent cependant tôt fait d'être supplantées par Thanksgiving et, à la grande surprise de Jake, l'idée de Theresa que les participants à la fête, qui était bien entendu ouverte à tous, apportent tous un petit quelque chose à manger, sembla beaucoup plaire, surtout à Grace qui allait être exemptée de cuisine pendant les trois jours avant la fête !
Quelques familles annoncèrent immédiatement la couleur en refusant de participer, estimant que Thanksgiving était une fête familiale à partager avec les siens, mais dans le petit village de Colorado Springs, on se considérait bien souvent dans une grande famille hétéroclite et donc une fête comme celle-là ne dérangeait pas de trop les jeunes et les moins jeunes.
Comme il n'existait aucune salle digne d'accueillir la moitié de la ville, on commanda à Loren des bâches de chariots les plus grandes possibles et les femmes passèrent des jours et des jours à les coudre les unes aux autres afin de créer le plus grand chapiteau possible que des hommes fixèrent sur des troncs de petits arbres qu'ils étaient allés couper dans les bois. Le spectacle valait son pesant de cacahuètes et les enfants étaient tous attroupés au bord du grand champ qui accueillait d'ordinaire le piquenique dominical.
Accoudée à la rambarde à l'étage de la Clinique, Mikaela observait le montage du chapiteau. On criait, on jurait, parfois un piquet s'écroulait et emportait une partie de la bâche avec lui alors il fallait le redresser et trouver un système pour le faire tenir debout... C'était assez amusant à voir et depuis une semaine, la femme médecin ne se lassait pas de regarder quand elle faisait une pause, oubliant momentanément l'absence de son mari.
La pendule de la banque sonna soudain treize heures et Mikaela soupira. Elle baissa les yeux sur la rue encombrée devant sa Clinique et son regard dérailla vers le Saloon. Depuis qu'elle lui avait retiré ses plâtres, ne lui laissant que des attelles en bois plus légères qui lui permettaient de marcher et de travailler, Hank n'avait plus eut un geste envers elle, comme si le fait de ne plus être en danger avait monté un mur de planches entre eux. Pourtant, il n'était pas du genre à abandonner si facilement et en l'absence de Sully, Mikaela avait pensé qu'il allait s'en donner à cœur joie mais non, il restait sagement sur sa chaise basculée en arrière, les deux pieds sur la rambarde de son porche à fumer cigare sur cigare tout en vidant des verres de Whisky... Il ne jetait même pas un regard dans sa direction, comme d'habitude !
Un peu perturbée, Mikaela rentra dans la Clinique et prit le paquet de draps usagés qu'elle venait de retirer d'un lit fraichement libéré. Elle l'avait retendu de draps propres et comme elle redescendait au rez-de-chaussée pour fourrer tout ça dans le panier à laver, elle étendit la porte de son cabinet s'ouvrir. Pas inquiète, elle cria au visiteur qu'elle arrivait, même si elle préférait que ses clients sonnent avant d'entrer, au cas où elle serait occupée avec un autre client.
— Me voilà, je suis à vous...
Mikaela entra dans le cabinet en resserrant le nœud de son tablier dans son dos et, n'entendant aucune réponse, elle regarda autour d'elle. Personne.
— Bah ? Personne ? fit-t-elle, surprise. J'aurais juré avoir entendu la porte pourtant...
Soudain, un bruit sourd se fit entendre à l'étage et la femme s'approcha de la porte qui donnait sur les escaliers avant de se raviser et d'aller chercher la batte de baseball qu'elle gardait sous son bureau. Depuis qu'elle avait été attaquée, qu'on lui avait tiré dessus à bout portant, et suite aussi à différentes agressions mineures de clients ivres, et n'ayant pas toujours un homme à portée de main pour se faire défendre, elle gardait cette longue batte de bois poli qui accusait déjà quelques bosses...
L'objet au ras du sol, Mikaela pénétra dans le corridor qui menait aux chambres du rez-de-chaussée. Elle les visita rapidement, fermant les portes dans son dos, puis elle regarda vers le sommet de l'escalier, et une ombre passa furtivement dans un rai de lumière.
— Qui est là ? demanda-t-elle. Brian ? Katie ?
Personne ne répondit alors elle monta. Elle regarda autour d'elle avant de passer sur le palier et un nouveau bruit attira son oreille. On fouillait dans une chambre !
Interloquée, la femme s'approcha en tenant bien fermement sa batte dans la main droite, comme on le lui avait appris quand elle avait joué au baseball pour la première fois, et de la main gauche, elle poussa la première porte de chambre. Vide. Comme la seconde et la troisième. La quatrième, par contre, révéla un visiteur.
— Ne bougez pas, levez les mains ! dit Mikaela. Je suis armée, si vous faites quoi que ce soit, je vous...
Le visiteur pivota alors et le canon d'un colt brilla. Mikaela inspira profondément.
— Que faites-vous chez moi ? dit-elle en serrant ses mains sur le manche de la batte. Qui êtes-vous au nom du Ciel !
— Ça ma jolie petite servante, ça ne te regarde pas ! siffla l'homme.
— Servante !? s'exclama Mikaela. Je suis le Docteur Mikaela Quinn ! C'est ma Clinique ici ! répliqua-t-elle, soudain furieuse. Sortez de chez moi immédiatement !
— Le Docteur ? Une femme ?
L'homme se gaussa soudain et, agitant sa main gantée, il se remit à fouiller dans la commode devant lui.
— Cessez immédiatement ! s'écria Mikaela. Je vous ai dit d'arrêter !
Elle brandit alors sa batte et la lui abattit sur le dos. Le bois éclata et l'homme poussa un hurlement digne du rugissement d'un puma en fléchissant les genoux.
Lâchant les morceaux de bois, Mikaela recula. L'homme, large et grand, posa une main sur le sol en grognant puis se redressa alors et, dégainant son colt, la brandit sur Mikaela qui se jeta sur le côté au moment où un coup de feu retentissait.
Puis ce fut le silence pendant une demi-seconde avant qu'un bruit sourd ne fasse trembler le parquet. Deux mains se saisirent alors de Mikaela et elle hurla en agitant les bras.
— Stop, stop ! s'exclama Hank. Mikaela, c'est moi, du calme !
— Hank... Hank ! Oh mon Dieu, Hank !
Sans réfléchir, Mikaela plongea dans ses bras et il s'agenouilla en la serrant contre lui.
— Ça va, dit-il. Calmez-vous, tout va bien...
Des bruits de bottes résonnèrent dans l'escalier et Jake et Loren apparurent.
— Elle est blessée ? demanda aussitôt Loren.
— Non, elle a juste eu très peur...
— Conduis-la en bas, dit alors Jake. Qui est-ce ?
— Je n'en sais rien... dit Mikaela en reculant.
Hank l'aida à se relever, mais ses jambes lui firent faux bond et elle s'écroula sur la carpette. Hank la hissa alors dans ses bras et l'emmena au rez-de-chaussée. Il la déposa sur le lit de camp qui lui permettait de dormir quand elle devait être de garde et comme il se baissait devant elle en lui prenant les mains, elle hocha la tête.
— Je vais bien... assura-t-elle. Comment avez-vous su ?
— J'ai entendu que vous criiez après quelqu'un et comme je sais que vous avez une fâcheuse tendance à vous mettre dans le pétrin toute seule, j'ai eu envie d'aller voir si tout allait bien... Visiblement non. Qui était cet homme avant que je le tue ?
Mikaela déglutit et secoua la tête. Elle ferma les yeux en soupirant et appuya alors son front contre celui du barman qui lui prit les épaules en se redressant.
— Seigneur... Je commence à en avoir assez, dit la femme. Comme si la disparition de Sully ne suffisait pas voilà que je manque me faire tuer...
Elle baissa la tête et Hank lui caressa la joue. Elle lui fit un sourire pincé et soudain, il y eut un bruit dans l'escalier et Loren et Jake apparurent en trainant le cadavre par les bras.
— Une balle en plein cœur, tu es encore habile, dit Jake.
Mikaela se leva alors et s'approcha de l'homme. Hank se releva et la regarda fouiller dans la veste. Elle en sortit alors une photo froissée et un papier épais plié en deux.
— C'est un passeport, dit alors Loren.
— Un passeport ? répéta Jake sans comprendre.
— Oui, regardez Dr Mike, c'est son identité... Il ne vient pas d'ici...
— Marshall, Marx... lut Mikaela. Je ne le connais pas... Et cette photo ? Qui est-ce ?
— Montrez ?
Hank prit la petite photo et la regarda attentivement.
— Connais pas, dit-il. Pas une fille de la ville, je les connais quasiment toutes...
— Alors qu'est-ce que ce gus faisait ici ? demanda Jake. Il fouillait une chambre, Dr Mike ?
— Oui, la chambre numéro six... Mais elle est vide depuis plusieurs semaines... Peut-être qu'il vivait ici dans le temps, avant que ce ne soit ma Clinique mais bon, cela fait près de vingt ans quand même...
Se relevant, la femme soupira profondément et croisa les bras. Hank posa ses mains sur ses épaules et elle lui jeta un regard en coin.
— Enlevez-moi ça, dit-elle alors en s'éloignant vers son bureau. Ça fait désordre...
— Bien, m'dame, dit Jake en fourrant la photo et le passeport dans sa poche. Allez Hank, aide-moi un peu...
Hank prit l'autre bras du bonhomme et ils le trainèrent derrière le cabinet en passant par la porte de derrière. Là ils le chargèrent dans un grand tonneau vide et Jake fit ensuite rouler le tonneau jusqu'en bas de la ville comme si de rien n'était.
Regardant la porte entrouverte du cabinet médical, Hank pinça les lèvres. Est-ce qu'il retournait voir si Mikaela allait bien où est-ce qu'il rentrait à la Pépite d'Or comme si de rien n'était ? Apparemment, le coup de feu n'avait pas alerté les voisins plus que cela, trop occupés qu'ils étaient à préparer Thanksgiving...
Jurant dans sa barbe, Hank retourna dans le cabinet médical mais le trouva vide. Intrigué, il appela Mikaela et la voix de la femme lui répondit depuis l'étage. Il la rejoignit.
— Oh Mike, laissez ça... dit-il en entrant dans la chambre.
— Bien sûr, je n'ai pas de femme de ménage, moi, grogna Mikaela en frottant le sang sur le parquet avec une brosse. Si demain j'ai un malade, je devrais bien l'installer quelque part.
— Vous avez d'autres chambres...
La femme agenouillée sur le sol ne lui répondit pas et Hank soupira. Il alla s'asseoir sur le lit, regarda autour de lui et son regard se posa sur la commode aux tiroirs ouverts.
— À votre avis, que cherchait cet homme ? demanda-t-il.
— Je n'en sais rien, ces meubles sont vides et seuls les convalescents de longue durée y mettent des affaires. En tous cas, il n'est pas de la ville car il a cru que j'étais une domestique.
Hank haussa les sourcils. Mikaela se redressa alors en soupirant et elle passa son poignet contre son front.
— Bon, dit-elle. J'en suis quitte pour mettre un tapis...
— Demandez à Loren s'il n'a pas quelque chose pour ôter le sang du bois, suggéra alors le barman.
Mikaela tourna la tête vers lui et haussa un sourcil. L'homme était appuyé contre la tête de lit, les mains derrière la tête, et il mâchonnait quelque chose avec un sourire en coin. La femme se releva alors et lui donna un coup dans les bottes pour qu'il les dégage du dessus-de-lit.
— Allez, levez-vous, vous n'avez rien à faire sur ce lit, dit-elle.
— Hum... Oh si, il y a beaucoup à faire sur un lit...
Mikaela devint aussitôt rouge brique et elle le traita d'idiot avant de lui faire signe de partir mais Hank se leva et, sans prévenir, la saisit par la taille.
— Hé ! Mais je vous en prie, faites comme chez vous...
Posant ses deux mains sur les reins de Mikaela, Hank fit mine de réfléchir.
— A vrai dire, j'aimerais bien, oui, répondit-il au bout de quelques secondes. Mais vous allez crier au viol tel que je vous connais et je n'ai pas envie d'être pendu haut et court maintenant...
Il la relâcha et s'éloigna mais Mikaela, sans vraiment réfléchir, lui attrapa la main au vol et il la regarda. Il revint ensuite vers elle et la prit dans ses bras.
— Je suis faible, marmonna alors Mikaela contre son épaule.
— Non, simplement délaissée par un mari trop lâche pour affronter la vérité.
Hank la repoussa, lui caressa le front et les joues puis il l'embrassa sur le front et lui souhaita une bonne journée avant de quitter la chambre. Mikaela l'entendit quitter le cabinet et apostropher sèchement un homme dans la rue. Elle s'approcha de la fenêtre entrouverte et soupira profondément. Ses reins fourmillèrent alors et elle jura tout bas en retournant à son nettoyage. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Elle était mariée, bon sang ! Mariée à un homme avec qui elle s'était disputée et qui avait ensuite lâchement fuit vers le nord et qui ne donnait pas de signe de vie depuis plus de trois semaines maintenant, certes, mais mariée !
Grommelant, Mikaela s'abima dans son récurage de parquet et, enragée, elle finit par venir à bout du sang qui imprégnait les planches du parquet en sachant parfaitement qu'elle serait incapable de lever les bras le lendemain sans souffrir...
