Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE X

JOUR 19 – TROISIÈME PRIME

« Comment ? Les toilettes sont hors service ? »

Amon Himuro, le régisseur, parut quelque peu surpris par la véhémence du jeune musicien qui lui faisait face et répondit posément :

« Oui, un problème de canalisation, tout est inondé depuis ce matin. Mais ne vous en faites pas, ce ne sont pas les seuls WC du plateau. Il y en a d'autres au cas où, vous comprenez ? Je vais vous y conduire. »

Le groupe mêlé des Bad Luck et des Bloody Jezabel suivit le technicien le long d'un labyrinthe de couloirs chichement éclairés jusqu'à une porte sobrement peinte en gris.

« Voilà. Ce n'est pas grand, mais pour faire ce qu'on y fait, pas besoin de trente mètres carrés, pas vrai ? »

Il ouvrit la porte, dévoilant un espace de la taille d'un placard dans lequel tenaient laborieusement un sanitaire et un tout petit lavabo.

« Excusez-nous encore pour le dérangement, mais aujourd'hui tout le monde est logé à la même enseigne. »

Suguru et Hiroshi échangèrent un coup d'œil consterné ; aujourd'hui, pas de petite gâterie.

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Assis sur une chaise dans la loge attitrée des Bad Luck, Shûichi chantonnait, le visage illuminé par un sourire béat.

« Mon chéri à moi,
Chaque fois que je le vois,
J'ai le cœur qui bat,
Qui bat, qui bat, qui bat.
Serre-moi dans tes bras,
Moi Yuki rien qu'à moi ! »

Hiroshi le regarda d'un air un peu inquiet.

« Heu, Shûichi, pas de blagues hein ? Tu ne vas pas te mettre à chanter ça sur scène, cette fois ?

– Il va venir me voir, Hiro… Je vais enfin revoir Yuki pour la première fois depuis trois interminables semaines. »

Suguru lui lança un bref coup d'œil mais ne dit rien. Pour la première fois depuis qu'ils avaient mis les pieds dans cette maison maudite, Shindô semblait véritablement en état d'assurer le spectacle. Remonté comme une pendule, et pour une fois très au point sur leur version pop de Wandering souls, la chanson romantique, noire et désespérée des Bloody Jezabel, il ne faisait nul doute que, cette fois, le chanteur des Bad Luck allait les conduire vers la victoire. Le signe indien semblait vaincu.

On toqua à la porte et Amon Himuro passa la tête par l'entrebâillement.

« Les Bad Luck, ça va être à vous de répéter.

– On arrive ! claironna Shûichi en se levant d'un bond de sa chaise. Allez, qu'est-ce que vous attendez vous autres ? »

Il avait déjà disparu dans le couloir qu'Hiroshi et Suguru se mettaient à peine debout.

« Shû a l'air super motivé, ça fait vraiment plaisir de le retrouver, dit le premier.

– Oui, avec monsieur Eiri sur le plateau la victoire nous est acquise », approuva le second.

C'est donc avec une belle sérénité que les deux musiciens emboîtèrent le pas du régisseur pour rejoindre le plateau, plongé dans une semi-pénombre à cette heure de la journée.

XXXXXXXXXX

« Bonsoir à tous, et bienvenue pour deux heures de folie sur le plateau de Pop Academy ! »

Des hourras enflammés saluèrent l'apparition sur le plateau de Manami, qui avait ce soir-là troqué ses habituelles tenues extravagantes et, semblait-il, toujours plus courtes, contre un tailleur croisé bordeaux foncé qui défiait les règles de la décence et lui donnait l'air d'une femme d'affaires perverse.

« Ça va être chaud ! lança l'animatrice, manifestement tout aussi survoltée que le public. Alors, sans plus attendre, celles que vous attendez tous ! Les Bloody Jezabel ! »

Les cinq filles firent leur entrée sur le plateau, revêtues de faux uniformes de lycéennes en lamé, chacune portant une couleur différente. Nana ne laissait plus rien paraître de la mauvaise semaine qu'elle avait passée, et c'est avec un grand sourire qu'elle prit place aux côtés de Manami (qu'en privé elle qualifiait du doux surnom de Pétasse Siliconée).

« Alors les filles, ça roule ? Prêtes à en remontrer aux garçons ?

– Ouais, tout baigne, lâcha la chanteuse avec son arrogance coutumière.

– Pourtant, les choses ont été un peu plus compliquées que d'habitude pour vous, poursuivit Manami qui savait appuyer là où cela faisait mal. En plus, avec ces deux jours de pénalité… Les Bad Luck en auront profité pour travailler ! »

Dissimulant soigneusement sa colère au souvenir de l'empoignade avec Hiroshi et de la sanction qui en avait découlé, Nana haussa les épaules avec dédain.

« Bah, ce serait trop facile autrement… On va les enterrer ! »

Ses camarades approuvèrent en opinant du chef, et Manami se remit debout.

« Après deux primes perdus et deux gages ratés, ils commencent à être sérieusement en danger, mais rien n'est encore perdu pour eux. Voici les Bad Luck ! »

Un tonnerre d'applaudissements salua l'arrivée des trois garçons. Toujours gothique, Hiroshi portait un pantalon de cuir noir et une chemise en voile pourpre foncé ; Suguru, quant à lui, avait préféré jouer la carte de la sobriété histoire de ne pas jeter d'huile sur le feu du mécontentement de sa mère et était vêtu d'un pantalon et d'un tee-shirt noirs. Il avait cependant conservé les mitaines et portait autour du cou un pendentif en argent représentant un crâne transpercé d'une croix.

Shûichi aussi avait fait des efforts ; mais dans un tout autre sens !

« Waouh ! s'exclama Mizuki, l'animateur de Sun-Sky. Shindô a décidé de jouer les escort-boys en l'honneur de son chéri, ma parole !

– Ou alors, il a des problèmes de fin de mois et va aller faire une passe après l'émission ! pouffa sa collègue Yui.

– Faut dire qu'en ce moment les Bad Luck ne touchent plus une bille ! »

Shûichi resplendissait positivement. Dans un genre éminemment tapageur, certes, mais force était de constater que l'on ne voyait que lui et qu'il éclipsait ses camarades. Shorty noir moulant, bottes jusqu'aux genoux bardées de boucles et de crochets, micro-bustier violet foncé et une paire de gants qui lui montaient à mi-bras, lacés sur toute leur longueur. Des bracelets cloutés et un collier de chien complétaient sa mise, et sur Internet, il dépassa en quelques instants Suguru pour venir talonner Hiroshi (17 pour cent) en qualité d'habitant le plus sexy de Pop Academy.

« Il peut se mettre de la ferraille tant qu'il en a envie sur le dos, ça le fera pas paraître plus viril pour ça », lâcha Keisuke, le petit ami de Nana, d'un ton désobligeant.

Les garçons prirent place eux aussi sur les sièges dorés et Manami repartit bille en tête.

« Hé bien, mon petit Shûichi, tu as l'air d'attaque ! C'est la perspective de voir bientôt ton amoureux qui te met dans cet état ? »

Justement, Shûichi scrutait le plateau, inquiet soudain de n'y point apercevoir l'écrivain à succès.

« Yuki… n'est pas là ? demanda-t-il d'un voix anxieuse.

– Aah, tu es trop impatient mon ange ! Mais il faut dire aussi qu'un beau gosse comme Eiri Yuki, qui n'aurait pas hâte de le voir arriver ? Enfin, il va te falloir attendre encore un peu, il ne viendra pas avant la deuxième partie de l'émission, mais rassure-toi, il sera bien là pour t'entendre chanter ! »

Yui pouffa à l'antenne de Sun-Sky.

« Ils font venir des écrivains à Pop Academy, maintenant. Méfiez-vous, ça va finir par devenir une émission culturelle !

– N'empêche, Plindami est vachement mieux gaulée que Nanako Matsuda ! » gloussa Mizuki, qui entreprit d'imiter la présentatrice vedette du magazine littéraire Billets d'humeur, dont les critiques souvent cinglantes faisaient trembler tous les auteurs du Japon. « Eiri Yuki ? Je reconnais qu'il a du style mais il devrait un peu se renouveler, la bluette ça commence à bien faire !

– Cela dit, ce serait marrant qu'elles inversent leurs rôles, une fois. J'imagine trop Plindami en train de causer littérature…

– Oui, sauf qu'elle doit pas savoir comment ça s'ouvre, un bouquin ! »

Loin de soupçonner que ses capacités intellectuelles étaient au même moment remises en question par deux animateurs radio, Manami annonça avec un immense sourire :

« Elle est jeune, jolie et talentueuse, elle vient d'Europe et est actuellement en tournée à travers le Japon. De passage à Tôkyô, elle a gentiment accepté de venir sur le plateau de Pop Academy. Je vous demande de faire un triomphe à Azalée ! »

Tout au long de la soirée, les artistes se succédèrent sans temps mort, et plus l'heure passait plus Shûichi devenait fébrile. Juste avant que les Bloody Jezabel n'entrent en scène avec leur reprise de In the moonlight, Manami dégoupilla la petite grenade qu'elle tenait en réserve afin de pimenter un peu la partie.

« Au fait, Hiro-chan, on t'a vu bien proche de notre petit Suguru ces derniers temps. On dirait presque que tu lui tournes autour… » fit-elle d'une voix abominablement sucrée. Le claviériste tressaillit, mais c'est avec sa décontraction habituelle que son petit ami répondit :

« C'est juste pour lui montrer que je ne l'oublie pas, vu que Shûichi accapare 90 pour cent de mon temps. Il faut bien que notre groupe reste soudé, pas vrai ?

– Hmm, oui mais… Tu admettras que ton attitude peut prêter à confusion, n'est-ce pas ? »

Sur l'écran géant qui surplombait le plateau défila un assemblage de tous les petits gestes tendres ou attentionnés qu'avait eu le jeune homme pour Suguru : le baiser sur la joue au sortir de la douche, les mains des deux garçons qui s'effleuraient quand ils préparaient les repas, la sollicitude d'Hiroshi après le strip-tease avorté de Suguru, comment il s'était allongé sur le lit du garçon après lui avoir apporté un comprimé de paracétamol. La courte séquence s'achevait par l'image du jeune homme enlaçant son camarade et déclarant « Il n'y a que toi dans mon cœur ».

Suguru était écarlate à la fin du petit film et Hiroshi assez peu à l'aise lui aussi. Montées ainsi, les images avaient vraiment de quoi les faire passer pour un couple… À l'avenir, il leur faudrait se montrer encore plus prudents. Et qu'allait dire son père si, par un comble de malchance, il venait à tomber là-dessus ? Nul doute que, d'ici quelques heures, cette séquence d'anthologie serait en circulation sur le net.

Mais dans l'immédiat il prit le parti d'en rire, espérant par là même noyer le poisson.

« Aïe, je suis démasqué ! dit-il d'un ton dramatique. Oh… c'était juste pour taquiner Fujisaki, il est tellement prude…

– Monsieur Nakano ! protesta le garçon, par réflexe.

– Vous voyez ? Qui n'en profiterait pas ? Il ne marche pas, il court ! »

Tous les occupants du plateau éclatèrent de rire, et Manami enchaîna :

« Donc, puisque Suguru ne t'intéresse vraiment pas, tu ne vois aucun inconvénient à venir me rejoindre dans ma loge, après l'émission ?

– Chère Manami, qui pourrait résister à un tel charme – et une invitation pareille ? » répondit le jeune homme, charmeur. Il était temps de poursuivre, et l'affaire en resta là.

Les Bloody Jezabel délivrèrent ensuite leur interprétation de In the moonlight, une chanson au ryhtme lent que les filles avaient revisité de manière plus acoustique, tranchant quelque peu avec leurs reprises précédentes, plus rock. Le jury apprécia le changement et accorda un 14,7 de moyenne générale aux filles, « en constante proposition », selon Bunko Egawa.

« Les Bad Luck seront-ils capables de faire mieux ? Vous le saurez après la pub ! »

Shûichi était sur des charbons ardents. Yuki devait faire son apparition d'un instant à l'autre et il ne se tenait plus, bouillonnant d'impatience. Manami, qui discutait avec Fumie et Yukari, reçut soudain un message dans son oreillette. Son sourire éclatant vacilla un court instant, mais elle se reprit aussitôt.

« Heu, Shûichi ? J'ai quelque chose à t'annoncer, mon ange.

– C'est Yuki ? Il est là ? » s'écria le garçon en jetant des regards éperdus tout autour de lui. Manami arbora une moue désolée pétrie de compassion comme elle aurait pu le faire si elle venait d'apprendre qu'il souffrait d'une grave maladie.

« Justement… je viens de recevoir un message et… il ne viendra pas. »

Le chanteur perdit toute couleur. Il resta un long moment à fixer l'animatrice, tâchant de déterminer s'il s'agissait ou non d'une mauvaise plaisanterie.

« Apparemment, il a eu un empêchement, un imprévu de dernière minute, et plutôt urgent. Ça va aller Shûichi ? »

Le garçon paraissait tellement en état de choc que Manami commençait à s'inquiéter. Intrigué, Hiroshi vint se joindre à la discussion.

« Qu'est-ce qui se passe ?

– Yuki… ne viendra pas… murmura Shûichi, le regard vide.

– Quoi ? Mais pourquoi ? »

Pour quelle raison le romancier avait-il annulé sa venue ? Le guitariste ouvrit la bouche pour réclamer davantage d'explications mais la voix d'Amon Himuro annonça au même instant :

« Reprise dans dix secondes ! »

« Ça va être à nous, Shû. Tu… ça va aller ? »

Shûichi hocha la tête d'un geste mécanique, le visage toujours fermé.

« Retour sur le plateau de Pop Academy ! s'exclama Manami, soulevant une vague de hourras enthousiastes. Mais avant de reprendre, je dois vous annoncer que, malheureusement, notre invité spécial, Eiri Yuki, ne sera pas parmi nous ce soir. Espérons que rien de trop sérieux ne le retienne, et place maintenant aux Bad Luck ! Shûichi, tu vas assurer tout de même, pas vrai ? Prouve-nous que tu es fort ! »

Par tous les kamis, mais c'est épouvantable ! Il ne pouvait rien arriver de pire ce soir ! songea Suguru, affolé, bien que rien dans sa physionomie n'ait pu trahir son désarroi. Pourquoi monsieur Eiri a-t-il changé d'avis ?

« Les Bad Luck, c'est à vous de montrer ce que vous savez faire ! Ça va chauffer avec Wandering souls ! »

Rongés par l'appréhension, Hiroshi et Suguru suivirent Shûichi au centre du plateau. Le chanteur n'avait pas décroché un mot depuis qu'il avait appris la défection de Yuki, et ils redoutaient un effondrement total dès les premières paroles. Après une brève introduction au synthétiseur, Hiroshi enchaîna à la guitare, puis Shûichi se mit à chanter.

Du moins aurait-il dû le faire ; mais là, rien.

Mais qu'est-ce qu'il fait ? C'est à toi, Shûichi ! songea le guitariste, éperdu, sans cesser de jouer.

C'est pas possible, c'est un cauchemar, ça recommence…

Une chape de silence s'était abattue sur le public. Hiroshi et Suguru avaient repris l'introduction, dans l'espoir qu'un déclic se produise… et soudain :

« Je… »

Il a parlé ? Il a dit quelque chose ?

« JE CHANTERAI PAS PUISQUE YUKI N'EST PAS LÀ ! »

Stupéfait, Suguru cessa de jouer, de même qu'Hiroshi. Ce dernier, tout aussi confus que son petit ami, finit par demander :

« Shûichi… mais qu'est-ce que tu racontes ?

– La grève ! rétorqua le chanteur en brandissant son micro comme un étendard. Oui, vous m'avez tous bien entendu, je fais la grève ! Et je ne chanterai pas tant que je ne saurai pas pourquoi Yuki n'est pas là ce soir ! »

Pour la première fois de sa carrière, Manami paraissait prise de court et lançait des coups d'œil autour d'elle, incapable de savoir quoi faire.

« Mais qu'est-ce que tu fais, grand frère ? gémit Maiko en se tordant les mains. Allez, chante ! »

Mais Shûichi demeura campé sur ses positions, et devant le mécontentement croissant du public, qui commençait à huer les trois garçons, Shizuka Kobayashi prit le parti d'intervenir. Pas d'interprétation, aucune volonté de participer, arguments fallacieux invoqués ; la triste et éphémère prestation des Bad Luck fut sanctionnée par un zéro sans appel.

« Hé bien, heu… Les Bloody Jezabel remportent le prime une nouvelle fois ! annonça Manami avec un large sourire retrouvé. Et sans plus attendre, accueillons la révélation pop de l'année, j'ai nommé Aya ! »

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Eiri Yuki roulait à tombeau ouvert sur l'autoroute qui conduisait à Kyôto. Après le coup de fil de Mika l'informant que Tasuha avait eu un accident et était à l'hôpital, il avait bondi dans sa voiture, ne prenant que le temps d'avertir la production de Pop Academy de son absence pour cause d'extrême urgence. Shûichi allait sans doute très mal vivre ce faux-bond, mais… comme Mika l'avait annoncé, bouleversée, Tatsuha avait reçu un choc très violent à la tête et était inconscient.

Le jeune homme écrasa l'accélérateur avec un soupir. Il s'excuserait une autre fois.

À suivre…