10.

Moteur étouffé, sous bouclier d'invisibilité, le spacewolf du capitaine de l'Arcadia s'était posé sur l'un des remparts du château des Waldenheim.

- Je ne capte que le signe de vie du gardien du parc, renseigna Kei depuis la passerelle du cuirassé Pirate.

- En ce cas, nous ne serons absolument pas dérangés.

Suivi par la longiligne et silencieuse silhouette de Clio, Albator se dirigea vers la poterne la plus proche et en fit sauter la serrure d'un tir de cosmogun.

- Je ne comprends pas bien ce que nous faisons ici, murmura la Jurassienne.

- Ces lieux m'intriguent…

- Mais encore ? insista-t-elle.

- C'est assez indéfinissable. Cet endroit est pesant, il paralyse mes réflexes naturels. J'aurais dû mettre ce Waldenheim à terre…

- Il me semblerait plus normal de se réjouir de ne pas avoir commis un meurtre de sang-froid.

- Oh, un de plus, un de moins. Et pour un Pirate, la question n'est même pas sensée se poser, ironisa le grand Pirate balafré.

- Moi, je préfère savoir que vous ne l'avez pas fait.

- Et pourquoi ça ? s'étonna Albator.

- Cet assassinat n'aurait pas correspondu à ce que je perçois de vous.

- Je t'ai déjà dit de ne pas lire en moi ! aboya-t-il tandis qu'ils parcouraient une galerie aux murs recouverts de miroirs qui leur renvoyaient leur image à l'infini.

- J'ai promis de ne pas le faire, Albator. Mais cela ne m'empêche pas de ressentir des émotions.

Il ricana franchement.

- Désolé de t'enlever tes illusions, Clio, mais je suis tout sauf un enfant de chœur et tuer m'est aussi inné que de respirer !

- Je le devine bien. Je ne suis pas non plus tombée de la dernière pluie et en un siècle et demi j'ai pu en voir des choses. Mais depuis ces semaines que je suis à votre bord, mes impressions sont assez contradictoires.

- Tu m'analyses ? grinça-t-il encore.

- C'est un réflexe, admit la Jurassienne. Et je suis certaine que vous n'êtes pas aussi mauvais que votre réputation ne le donne à penser. Personne ne naît mauvais, ce sont justes les circonstances de la vie, les influences.

- Arrête un peu avec ta psychologie de bazar, tu me fatigues ! Je ne me préoccupe que de l'instant présent, c'est déjà bien suffisant ! C'est aussi la seule chose que je puisse faire, ajouta-t-il entre ses dents.

Poussant de hautes et lourdes portes en bois noir, Analyzer les précéda dans une salle qui semblait être celle dédiée aux portraits familiaux.

- On dirait que les Waldenheim ont traversé toute l'Histoire, remarqua Clio. Même nos ancêtres sur Jura ne remontent pas aussi loin dans le temps.

- Rien d'étonnant dès lors à ce que ce Skendar Waldenheim se hausse à ce point du col !

- Prends garde, capitaine, une escouade d'une dizaine d'hommes se dirigent droit vers l'aile où vous trouvez tous les deux ! prévint Kei.

- On dirait que même de son lit d'hôpital Waldenheim ne songe qu'à me mettre le grappin dessus ! On se replie.

Sur le seuil de la salle, Albator se retourna.

- Dépêche-toi, Clio !

- J'arrive, fit-elle en détournant le regard d'un petit portrait où souriait un adolescent qui, avec une bonne dizaine d'années de différence affichait un certain air de ressemblance avec le grand Pirate balafré.

- Le capitaine Waldenheim avait raison : il est revenu ! Feu à volonté, il faut l'empêcher de décoller, l'abattre !

- Analyzer, ramène tes chenilles ! aboya Albator alors que le petit robot rouge et blanc s'était immobilisé à mi-chemin entre la poterne et le spacewolf à nouveau visible.

Se dépliant soudain, s'ouvrant, ses pièces se réassemblant pour former un robot bipède trois fois plus haut que sa taille habituelle, Analyzer planta dans le sol les vrilles qui terminaient ses bras dans le sol, ouvrant une fissure qui s'agrandit en brèche, empêchant l'escouade d'atteindre les Pirates.

- Je peux savoir qui t'a transformé ainsi ? questionna Albator alors qu'ayant repris son aspect habituel, Analyzer s'était hissé à bord du spacewolf.

- Toshiro.

- Lui, il va falloir qu'il s'explique !


De retour à son bord, son capitaine n'avait pas toujours semblé disposé à reprendre son vol, immobile, menaçant et suffisamment puissant que pour dissuader de toute attaque, prudemment invisible cependant !

Mais celui qui le tenait n'était plus à l'œil n'était pas l'état-major terrien mais le Roi des Pirates !

- Les micros et caméras à longue portée d'Eraser ont tout enregistré. Il semblerait qu'on n'a pas vraiment procédé à une inspection en profondeur des lieux. Il n'en a surtout heureusement pas eu le temps ! commenta Yogan. En revanche, il semble que la créature femelle a pris quelque chose dans une vitrine ! Qu'en penses-tu, Lothar ?

- Beaucoup de mal. Depuis qu'il a mis les pieds sur ce domaine, Albator n'arrive plus à fonctionner normalement. Il ne sait pas pourquoi et ça ne le rend que plus dangereux !

- Tu as vu aussi bien que moi la réaction de Waldenheim, hier à la fin du duel : il a parfaitement compris, lui ! Et il va se battre d'autant plus désormais.

- Oui, il va peut-être falloir que je me débarrasse moi-même d'Albator, fit Lothar, sombre. Je ne peux pas permettre qu'il devienne trop dangereux !


Toshiro, les pensées visiblement ailleurs, buvait un café dans la cambuse principale de l'Arcadia quand Clio y entra et machinalement il se leva par politesse.

- Clio, si vous désirez prendre place.

- C'est bien vous que je suis venue voir, fit la Jurassienne d'une voix douce et chaude alors que le chef cuistot lui apportait une bouteille de saké.

- Je me suis laissé dire que le capitaine avait vu Analyzer avec… son amélioration.

- Et il semble que vous n'en ayez soufflé mot à quiconque, pourtant au moins lui aurait dû être au courant.

Toshiro ne put s'empêcher de rire.

- Je doute que ce genre de règle soit de mise sur un cuirassé Pirate !

- Et moi, je pense qu'elle l'est plus encore qu'ailleurs afin de tenir – si pas la discipline – l'obéissance de fortes têtes. Mais pour moi aussi, je manque d'expérience Pirate !

Toshiro remplit à nouveau sa tasse.

- Bien que tu aies été présente, tu ne viens pas me parler de la transformation d'Analyzer de petit robot courtaud à géant redoutable ?

- La projection d'un fantasme, rit Clio avant de sans doute redevenir sérieuse bien que son expression sans traits ni bouche ne semble se modifier.

- Peut-être… Que me veux-tu ?

- Voici deux photos. Vu que tu vis et parles ordinateurs, tu pourrais m'en vieillir une et m'en retravailler l'autre en faisant disparaître la barbe argentée ?

- Un jeu d'enfant… Pourquoi ?

- Tu le découvriras toi-même au vu des résultats, s'ils sont ceux que je subodore… Et ça va singulièrement compliquer une situation déjà explosive.

- Cet Albator me semble une bombe à retardement depuis notre arrivée ici, reconnut le génial ingénieur. Pourquoi restons-nous, ça le rend presque hystérique et hors d'état de raisonner avec la froideur presque inhumaine de notre première rencontre… ?

- Il doit organiser le pillage du château, pour rentrer dans ses fonds, j'imagine…

- Il va donc retourner sur Terre, comprit Toshiro. Ca ne lui réussit pas, il en devient ingérable, et il ne donne explication à son comportement…

- Notre capitaine n'a de comptes à rendre à personne, même à moi ! siffla Kei Yuki depuis l'entrée de la cambuse. Quelles que soient les raisons qui le perturbent, il se reprendra et nous reviendra au mieux de sa forme… Il tient à sa liberté et à son jardin secret plus qu'aucun de nous à bord, sans nul doute ! Nous la respectons depuis cinq ans et cela continuera. Il est notre capitaine, tout simplement.

- Et avant ces cinq années ? glissa la Jurassienne.

- Je l'ignore, je ne le connaissais pas alors. Quelle importance ! ? Il a son parcours de vie, comme nous tous !

Clio pouffa à nouveau.

- Surtout ne le dites pas devant lui, sur ce dernier point, il vous retournerait votre psychologique neuneu au visage !

- Voilà bien pourquoi je me suis toujours tue !

Kei posa sur la table son porte-document.

- Je peux partager un verre avec vous, et ce même si je dois plutôt être cataloguée comme étant du côté de vos geôliers ?

- Une jolie matonne, sourit Toshiro.

Refermant son ordinateur, Albator se leva et revint vers la baie vitrée lui donnant une vue imprenable sur l'espace environnant, avec dans un coin une planète bleue.

Serrant les poings, il se tourna par réflexe vers le portable posé sur sa table.

« J'espère que cette connexion dont tu m'as parlé fonctionne, Oyama ».

Il se racla la gorge.

- Ordinateur, prépare-moi le pillage en règle de ce château d'Heiligenstadt, j'y envoie mes Marins demain !

- A vos ordres, capitaine, répondit la voix synthétique de l'Ordinateur Central de l'Arcadia.

Albator sourit, satisfait.