Rating : T, pour un langage encore très choisi.
Note de Wam : Bon, alors ça n'aura pas de réelle importance pour ce chapitre, parce qu'il n'y a pas d'anniversaire à fêter ni que dalle, mais j'en ai eu besoin pour les dates, et j'ai fait quelques recherches, mais j'ai l'impression que les scénaristes sont un peu débiles et contradictoires. Selon les myspaces des personnages, Weevil, Veronica et Lilly sont nés en 1987 et Logan et Wallace en 1988. Ce qui est complètement débile puisque Lilly avait un an de plus que tout le monde, et que Weevil a fait trois terminales (donc il avait techniquement un an de plus que Lilly s'il c'est son troisième essai dans la saison 2). Du coup, j'ai un peu tout réarrangé à ma sauce : Weevil est né en 1986, Lilly en 1987, et Veronica, Wallace, Logan, Robin, Duncan et les autres de sa promo sont nés en 1988. Pour Veronica, j'ai décrété que ce serait le 18 août (après tout, pourquoi pas), et pour Logan, je me suis basée sur son "waw you got a vowel right" du "february" (épisode 1.21). Après le jeu des acronymes, j'ai découvert que february n'avait qu'une voyelle en commun avec March, April, September, October, November, et December. Bon, Logan aurait pu ajouter la consonne, mais j'ai décrété que Logan était un chieur. Comme la scène se passe en mai et que Logan est apparemment toujours mineur, j'ai éliminé Mars et Avril, et histoire de pas me prendre la tête j'ai décidé que Logan serait né le 2 septembre 1988. De manière purement arbitraire. Si vous n'aimez pas ces dates, tant pis pour vous Ca n'a, je le répète pas d'importance essentielle, mais au moins vous le savez, j'ai pris des libertés. Sur ce, bonne lecture...

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THE NICEST KIDS IN TOWN

« Ca fait dix minutes que je t'attends. » l'accueillit Weevil alors que Veronica entrait dans son horrible voiture vert pomme. Elle ne s'y faisait toujours pas. Après trois ans sans moto, Veronica n'arrivait pas à accepter qu'un ancien chef de motards roule dans une voiture vert pétant. Elle aurait plus attendu ça d'un 09er. Si le vert avait été la mode cette saison, évidemment.

Veronica leva les yeux au ciel. « Si ça peut te rassurer, je faisais attendre Lilly plus longtemps le matin. »

Weevil eut un petit rictus. « Ca m'étonnerait. »

« Si. Quand j'étais fâchée après elle. » grommela Veronica. Weevil haussa les sourcils. « J'ai jamais aimé être chaperonnée. Pas depuis longtemps en tout cas. » finit-elle par expliquer.

Weevil passa la première, et sortit du complexe de Veronica. Celle-ci réajusta son sac sur ses genoux. « Tu n'as plus de voiture, de toute façon. »

Veronica lui lança un regard mauvais. « Bien sûr que si j'ai une voiture. Elle n'avait rien, d'ailleurs. Une trace de sang misérable, et c'est tout, un coup de karcher et tout était parti. Je suis sûre que mon père a monté toutes ces révisions pour qu'il y ait tout le temps quelqu'un à mes côtés. »

Weevil eut un petit rire. « Je crois que la boule de hamster géante n'était plus disponible. »

Veronica bouda contre son siège. « Les Fitzpatricks sont repartis chez eux, je crois que vous leur avez foutu les jetons de leur vie. Ils me laisseront tranquille. »

« Arrête de râler, tu adores le fait qu'on soit tous toujours près de toi, à veiller sur ta petite tête. Ça ne te dérange pas autant que tu le dis. » répondit Weevil en allumant la radio.

Veronica s'avança, et changea de station, mais Weevil repoussa sa main. « Je conduis. Ma musique. »

« Ta musique est nulle. » contrecarra Veronica, toujours boudeuse. « Pas question que j'écoute ça pendant une demi-heure. »

« Tu préfères qu'on discute ? » plaisanta Weevil. Veronica eut un petit rire.

« D'accord. Raconte-moi, Weevil, tes amours, comment ça se passe ? » Weevil glissa un regard mauvais dans sa direction.

« Si je te raconte les miens, tu me racontes les tiens ? » demanda-t-il sur un ton qui mit Veronica mal à l'aise. Il était parfaitement capable de poser des questions dérangeantes. Même si sa vie amoureuse allait être très rapide à raconter, cela n'empêchait pas que Weevil semblait savoir des choses qu'elle ignorait.

Veronica plissa les yeux, et se rassit correctement. « Tu as raison, je ne veux pas savoir. »

Weevil freina soudainement, et se gara sur le côté, puis se tourna vers Veronica, les yeux ronds. Veronica paniqua, et regarda frénétiquement autour d'elle. « Quoi ? Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? » paniqua-t-elle.

« Tu recules ? Je t'offre le moyen de savoir quelque chose, et tu dis non ? » Si les regards pouvaient tuer, Veronica aurait été bonne pour la prison à perpétuité. « Eh bée. Ta vie sentimentale doit vraiment pas être cool. »

« Redémarre, ou je dis à tout le monde que tu as acheté une voiture vert pomme pour impressionner les Village People. » rétorqua Veronica, fixant la route devant elle. Weevil eut un rictus amusé, et s'exécuta.

Il y eut un silence pendant quelques minutes, puis Weevil reprit la parole. « Avoue. Ce qui te dérange le plus, c'est que Parker fasse partie du mouvement Protégeons les Veronica en Danger. »

« Demain, j'irai à la fac à pieds. Ou je dormirai chez Wallace ce soir. » se contenta de dire Veronica, laissant tomber sa tête contre la vitre.

Weevil avait l'air de beaucoup s'amuser. Veronica le maudit. Ils ne dirent plus rien jusqu'à la fin du voyage, et Weevil se gara juste à côté du bâtiment de Mac, qui avait cours dans un des amphithéâtres proches de celui de Veronica. Celle-ci leva les yeux au ciel. « Autant me balader avec Backup. Au moins, lui, il me fait des câlins. »

« Eh ben. Si tu en arrives à préférer les câlins d'un chien… » commença Weevil. Veronica leva un doigt qu'elle colla contre ses lèvres.

« Tt-tt-tt. Arrête-toi là. Et n'oublie pas. Tu oublies mon adresse. Je te préférais quand tu étais un vilain motard sans cœur. » bouda-t-elle. « Merci pour le voyage, Wikipédia. »

Elle poussa la porte, et sortit pour rejoindre Mac qui salua Weevil de la main. Celui-ci répondit d'un hochement de tête, puis appuya sur l'accélérateur et disparut pour se garer plus près du bureau de l'administration.

Veronica marcha jusqu'à Mac, qui l'enlaça. Elle avait l'air en forme, de l'avis de Veronica. Lorsqu'elle s'était réveillée à l'hôpital, son père et Wallace attendaient qu'elle se réveille, et ils lui avaient plus ou moins raconté ce qui s'était passé. Veronica n'avait pas beaucoup de souvenirs, mais le dernier concernait Mac, qui la libérait. Veronica se souvenait de son regard paniqué, presque hanté. Elle se souvenait d'un coup de feu à côté d'elle, de Braun qui avait tiré, de son visage décidé. Puis tout était flou, et elle revoyait son père l'enlacer, puis l'hôpital.

Elle était sortie une semaine après. Veronica se sentait parfaitement bien, mais elle était sûre que son père avait fait exprès de la laisser pour qu'elle ne soit pas tentée de désobéir. Les trois policiers postés devant sa chambre vingt-quatre heures sur vingt-quatre étaient supposés y veiller. Veronica avait eu envie de les étrangler, mais personne ne l'avait laissée faire.

Deux semaines après avoir été attaquée par deux hommes qui l'avaient assommée – elle se souvenait s'être violemment débattue, et en avoir mordu un à plusieurs reprises, puis sa tête avait cogné contre quelque chose de dur, et c'était un trou noir – Veronica trouvait qu'elle gérait plutôt bien les choses. Après tout, elle n'avait pas eu le temps d'avoir particulièrement peur. Elle s'était réveillée à quelques reprises, avait essayé de s'enfuir, mais ils l'avaient attachée à une chaise pour qu'elle ne bouge pas.

Evidemment, ils avaient accompagné le tout d'un ou deux coups, histoire qu'elle comprenne bien que partir, bouger, et même respirer, étaient de très mauvaises idées. Elle savait que Liam avait été là, mais son cerveau refusait de s'en souvenir. Elle ne savait pas si c'était si horrible. Mais elle était bien placée pour savoir que ne pas savoir était parfois pire. Elle avait eu un bandage au bras, mais s'en était très vite débarrassé lorsque son père avait eu le dos tourné.

Au moins, elle n'avait pas été violée. C'était déjà une énorme évolution, pour elle. Veronica avait essayé de prendre la chose du mieux possible, mais Logan n'avait certainement pas goûté à la plaisanterie.

oOoOoOo

« Hey. »

Veronica se redressa sur son lit, et haussa les sourcils, surprise d'avoir un visiteur. Elle lui offrit un sourire, alors qu'il pénétrait totalement dans la chambre, refermant la porte derrière lui. Il lui montra des fleurs, et pâlit légèrement en voyant qu'il n'était pas le premier. La chambre de Veronica n'avait rien à envier à un fleuriste.

« Je crois qu'il n'y a plus de vases. » prononça Veronica, légèrement mal à l'aise. Elle n'était vêtue que d'une blouse, au cas où il y ait des complications. Les médecins la gardaient en observations pour l'instant. Veronica se sentait bien. Elle blâmait la sensation d'être un peu à l'ouest sur les programmes lamentables de la télé.

Logan s'assit sur la chaise, et observa l'écran de télé. Il eut un petit rire. « Conan le Barbare, Veronica ? »

Celle-ci haussa les épaules. « Si je mets pas le son, je peux faire des dialogues très intéressants. Et puis, j'aime beaucoup voir notre gouverneur sous stéroïdes. Il ressemble à la Chose dans les Quatre Fantastiques. »

Logan eut un petit rire, et posa les fleurs à côté, sur la table de nuit. C'était un bouquet garni de fleurs rouges, jaunes, roses, blanches, un peu comme s'il n'avait pas trop su laquelle prendre, quelle couleur choisir, quel sentiment assumer. Ces fleurs n'auraient pas pu mieux définir leurs relations. Veronica ricana en repensant que Duncan lui avait offert des fleurs jaunes lors de leur premier rendez-vous.

Lilly lui avait arraché la tête le lendemain après que Veronica lui avait téléphoné pour tout lui raconter. Duncan l'avait accueillie le lundi matin avec un bouquet monstrueux de roses rouges ; probablement acheté par Lilly, en y repensant.

Logan tourna la tête de Veronica, et le contact la fit légèrement sursauter. Ils ne s'étaient plus touchés depuis presque un an, réalisa-t-elle avec incrédulité. Mais Logan ne retira pas sa main de son menton, ses yeux étaient fixés sur sa pommette droite, sur laquelle un bleu monstrueux et ensanglanté prenait une place gigantesque. Veronica ne dormait plus à droite, à cause de la douleur.

« Ce n'est pas aussi horrible que ça en a l'air. » tenta-t-elle de le rassurer.

Le regard de Logan était sombre, elle ne l'avait plus vu aussi sombre depuis bien longtemps, et son cœur manqua un battement. « Tu as eu beaucoup de chance. » se contenta-t-il de dire.

« J'ai de la chance d'avoir une armée aussi géniale. Pour le reste, c'est vous qui avez tout fait. Je me suis contentée de rester inconsciente une bonne partie du temps. »

« Tu n'as pas idée de combien tout le monde était inquiet. » souffla-t-il, comme s'il lâchait un poids qui lui pesait sur la poitrine. « On a cru que ton père allait en mourir. Heureusement que tu n'as rien eu. »

Veronica se mordit la lèvre inférieure. Le regard perçant de Logan la mettait mal à l'aise. Il n'avait même pas l'air de se rendre compte de l'intensité de son regard. Elle se sentait comme quand elle avait quatorze ans, et qu'il la fixait sérieusement, sans désir, sans vouloir la mettre mal à l'aise, sans message disant « saute-moi dessus immédiatement ». C'était le même regard qu'avant que tout devienne compliqué. Un regard qui cherchait à la comprendre, à savoir ce qui se passait dans sa tête. Veronica n'avait jamais aimé ce regard, de la part de qui que ce soit. Et le fait que Logan la comprenne plus que quiconque rendait la scène encore plus dérangeante.

« Oui. » articula-t-elle difficilement. « Pour une fois, je ne me suis pas fait violer ou abuser dans mon sommeil. » Elle eut un petit rire gêné, et Logan secoua brièvement la tête, comme sortant d'une transe. Ah. Le regard sombre était de retour. Veronica savait mieux gérer cette émotion-là.

Il repoussa la chaise, et se leva. « Dis pas des choses comme ça. » dit-il d'une voix tremblante de colère.

« Logan, je plaisantais. Qu'est-ce que tu veux que je réponde à ça ? Que mon père avait raison d'être terrifié ? Ce sont les Fitzpatricks, tu les connais aussi bien que moi. »

« Justement ! Je me souviens que Liam était prêt à te tatouer le visage pour obtenir des réponses ! On ne savait pas ce qu'il te voulait ! Tu imagines s'il avait pensé que tu savais des détails sur le dossier de ton père ? Ou s'il avait un rapport avec la mort de Robin que tu ne soupçonnais pas ? Qu'est-ce que tu crois qu'il aurait fait ? Il t'aurait torturée ! Et comment tu crois qu'on aurait tous réagi ? »

Veronica cligna des yeux, arrachant compulsivement la peau de ses lèvres avec ses dents, et triturant ses mains. Elle regarda ailleurs, gênée. « Je ne veux pas me disputer avec toi. » murmura-t-elle. Logan s'approcha de la fenêtre, dos à elle, et posa sa tête contre la vitre.

« Tu n'as aucune idée de ce que ça a été, Veronica. Wallace, Dick, Mac, Braun... Eux, ils étaient inquiets parce que la situation était inquiétante, et qu'ils étaient dépassés. Mais ton père… On imaginait. On sait, Veronica. Ton père t'a vue dans un freezer, je t'ai retrouvée dans un parking, j'étais présent ce soir-là sur le toit du Grand… Tu ne peux pas insulter nos réactions par des phrases comme celles que tu m'as sorties. »

Veronica baissa la tête. « Je suis désolée. »

Logan ferma les yeux, et se retourna. Il n'en revenait pas d'avoir entendu cette phrase sortir de la bouche de Veronica. Il se contenta de hocher la tête, puis se dirigea vers la porte. Il s'arrêta devant, incertain. « Je ne sais même pas pourquoi je suis venu. » marmonna-t-il.

Veronica se laissa tomber contre son oreiller. « Je ne sais pas ce que c'est, d'être inquiète comme ça. Enfin… Je l'ai su, mais… »

« Mais quoi ? » demanda Logan en se retournant.

« Mais j'ai coupé le sujet de l'inquiétude de ma vie. » Elle planta ses yeux dans les siens, et le message était on ne peut plus clair. Elle n'avait plus été inquiète depuis qu'il avait été accusé du meurtre de Felix et qu'il était parti dans sa quête de revanche. Ça expliquait aussi la raison pour laquelle elle avait rompu. Elle ne supportait pas la pression, elle ne supportait pas d'être inquiète pour quelqu'un.

Logan se sentit touché de l'aveu qu'elle faisait à ce moment précis. Elle avouait ses sentiments pour lui à l'époque, le fait qu'elle y pensait toujours manifestement, et elle reconnaissait qu'elle était une sale égoïste qui ne supportait pas que son monde ne fonctionne pas comme elle l'entendait. Logan ne comptait pas lui rendre les choses plus faciles, cette fois. « Et plutôt deux fois qu'une. » railla-t-il, amer.

Veronica hocha la tête. « Braun et Wallace m'ont dit que j'étais une connasse sans cœur. »

Logan releva la tête, et eut un petit rire entre le choc et la sincérité. Veronica leva les yeux au ciel, elle aussi amusée. « Je suis suffisamment lucide sur moi-même pour savoir qu'ils n'ont pas entièrement tort. »

Logan se racla la gorge, et Veronica lui fit une grimace. « Pas entièrement. » insista-t-elle. « Mais j'avais de bonnes raisons. »

« Oui. Tu avais. Et je ne nie pas que d'une certaine façon tu en as toujours, mais maintenant… » commença Logan.

« Maintenant il faut avancer. » soupira-t-elle, les larmes aux yeux. Logan cligna les siens, surpris de voir Veronica être si vulnérable face à lui. Elle ne l'avait plus été depuis tellement longtemps que Logan ne s'en souvenait plus précisément. « J'ai vraiment été horrible, avec Wallace. Il a eu plein de problèmes, et je suis restée campée sur mes positions, fermée à ce qui lui est arrivé. Ça n'a pas été une année facile pour lui, mais quand j'ai eu besoin de lui, il n'a pas hésité une seconde à me rechercher, et à mettre sa vie en danger pour moi. Il n'a jamais hésité. »

« Tu en aurais fait autant pour lui. » la rassura Logan. Il avait l'impression d'être dans une autre dimension. Mais il mit cette vulnérabilité assumée de Veronica sur le compte des anti-douleurs. Il préférait ne pas croire qu'elle était sincère.

« C'est pas toujours les grands gestes qui comptent. Au contraire. Et je suis bien placée pour le savoir. »

Il y eut un silence détendu, et pour la première fois depuis une éternité, Logan et Veronica se regardèrent dans les yeux, et se sourirent. Un vrai sourire. Sincère. Qui leur fit un bien insoupçonnable. Logan se racla la gorge, et regarda le carrelage. « Il faut que j'y aille. Parker m'attend, elle m'en fait un peu baver depuis que tu es sortie d'affaire. »

Veronica hocha la tête. « J'aurais pas été aussi compréhensive, je pense. » concéda-t-elle, alors que son cœur se pinçait.

« Je crois qu'elle t'aime bien quand même. » Nouveau silence, puis… « Je suis content que tu ailles bien. »

Il se retourna pour ouvrir la porte, et au moment où il allait la passer, Veronica le retint. « Logan ? »

Celui-ci se retourna, et Veronica sentit une vague d'émotions l'ensevelir. Sa respiration se coupa, elle jeta un coup d'œil hésitant vers le bouquet de fleurs rouges, roses, jaunes, blanches. Est-ce que tu l'aimes ? Est-ce que tu penses toujours à moi ? Pourquoi est-ce que tu es venu ?

Elle avala ses questions, et afficha le sourire le plus sincère que son cœur pincé pouvait. « Merci. »

oOoOoOo

« Tu as petit déjeuné ? » demanda Mac avec une œillade inquiète.

« Oui, » mentit Veronica. Elle n'avait pas faim, depuis l'enlèvement, mais elle savait que son entourage avait remarqué qu'elle mangeait moins. Après une semaine d'hôpital, et une autre sans manger, Veronica commençait à flotter dans ses pantalons, mais elle arrivait assez bien à le dissimuler jusqu'à présent.

Mac ne la crut manifestement pas, et lui tendit une pomme en souriant. Veronica lui sourit, et la prit sans rien dire, puis croqua dedans pour faire plaisir à Mac. Les deux jeunes filles se remirent à marcher vers l'amphithéâtre de Veronica, pour son cours de psychologie. Il faisait doux et beau pour un mois de février. Veronica n'avait pas eu besoin de prendre de manteau pour sortir, mais elle avait pris un pull au cas où. La jeune fille leva le visage vers le soleil qui le lui chauffa. Elle soupira de bien-être.

« Quoi de neuf ? » demanda Veronica.

Mac grimaça. « Mes parents m'ont obligée à retourner chez la psy. Ils ont détesté que je me mette en danger. Je ne t'explique pas la dispute à laquelle j'ai eu droit quand ils ont dû venir me récupérer à l'hôpital parce que j'étais en état de choc. »

Veronica sentit une vague de honte l'envahir, mais Mac lui sourit. « Ils auraient fini par être au courant, de toute façon. Et puis ce n'est pas ta faute. Si c'était à refaire, je le referais. »

« Tu as été fantastique, Mac. » lui répondit sérieusement Veronica, en s'arrêtant au milieu du chemin. « Sérieusement. Sans toi… »

« Arrête. Ne parlons pas de ça ! C'est fini, tout s'est bien terminé, et c'est tant mieux. D'ailleurs, on devrait aller fêter ça ! Autour d'un verre ! »

Veronica sourit, et passa un bras autour des épaules de Mac pour se remettre en route. « Oooh une fête. Je suis partante ! » Alors qu'elle tournait pour repartir, une affiche interpella le regard de Veronica. C'était Gory Sorokin en train d'acheter de la coke, puis d'en sniffer un rail à une soirée. Veronica secoua la tête, écoeurée. « Ce mec est un déchet. » lâcha-t-elle.

Mac soupira. « J'ai vu sur le site qui lui est dédié qu'il se fait virer de Hearst. Apparemment, une source anonyme aurait envoyé des preuves de certains méfaits de Gory. Ça n'est pas passé au conseil d'administration, même s'il a de la famille haut placée. »

Veronica lui jeta un regard entre surprise et amusement. « J'arrive pas à croire que tu ailles sur un site sur ce type. »

« Hey. Ce site est très bien fait. Je n'y vais que pour y admirer le travail du webmaster derrière. » se justifia Mac. « Et puis je t'ai déjà vue aller vérifier les mises à jour, alors tu n'as rien à dire. »

Mac attrapa le bras de Veronica, et la tira vers l'amphithéâtre. Veronica eut un rictus diabolique. « Mais moi j'ai de très bonnes raisons de voir ce fils de rat descendre lentement mais sûrement en enfer. J'ai presque envie de fouiller pour savoir qui est la source anonyme. Ça va faire six mois que quelqu'un d'autre que moi s'acharne sur lui. »

Mac secoua la tête, et leva les yeux au ciel. « Oui, c'est probablement ton âme sœur. » ricana-t-elle.

« Ouais, probablement. En tout cas elle mérite mon admiration. J'espère que c'est un mec. Et qu'il est canon. » conclut intelligemment Veronica.

« Et si c'est une fille ? »

Elles étaient arrivées devant la porte de l'amphi de Veronica, qui la poussa et remarqua que le cours avait déjà commencé. Elle n'en avait rien à faire de toute façon, Braun était presque gentille avec elle depuis son enlèvement. Veronica comptait bien en profiter autant qu'elle le pouvait. Pendant un moment, elle avait contemplé l'idée de se faire porter pâle, abusant de sa « faiblesse psychique », mais elle savait que Braun ne mordrait pas à l'hameçon.

Veronica fit mine de réfléchir un instant, puis eut un petit sourire énigmatique. « On est à la fac, nan ? Je pourrais toujours expérimenter… »

Mac leva les yeux au ciel et éclata de rire. Veronica aurait juré que, pendant une seconde, elle avait entendu celui de Lilly résonner dans la pièce.

oOoOoOo

Veronica essayait de garder son calme. Il faisait nuit, et Wallace n'était toujours pas arrivé pour la raccompagner. Il venait dîner chez elle, invité par Keith. Comme Veronica n'avait plus de voiture, elle était totalement dépendante de tout le monde, ce qui l'horripilait. Mais elle avait décidé de faire des efforts, et de faire confiance à son entourage. Ils le méritaient, ils avaient plus que prouvé qu'elle pouvait compter sur eux dans les moments les plus durs. Alors les moments les plus simples, devaient… Ben, être plus simples, justement. Non ?

Il faisait nuit, son dernier cours terminait tard, et tout le monde était rapidement parti. Elle était seule contre un poteau, et hésitait à retourner à l'intérieur. Veronica avait essayé de téléphoner plusieurs fois à Wallace, mais elle était tombée sur sa messagerie. Connaissant Wallace, il était capable d'avoir oublié de recharger son téléphone, et tomber en rade au pire moment. Elle espérait simplement qu'il ne lui était rien arrivé.

Par contre, elle se sentait stupide d'attendre comme ça. Mac et Parker étaient parties manger au restaurant, et Veronica ne voulait pas les déranger. Son père était suffisamment inquiet sans qu'elle lui téléphone en lui demandant de venir la prendre. Quant à Weevil, le voyage du matin l'avait amplement convaincue qu'il était un très bon ami quand il ne l'emmenait pas en voiture. Et, accessoirement, qu'il avait besoin d'une copine.

Veronica sentait son cœur s'emballer. Elle ne voulait pas bouger de peur de reproduire ce qui s'était passé sur le parking. Elle prit une longue et profonde inspiration, et saisit le taser dans sa main au cas où. Elle regarda autour d'elle, fouillant les buissons sombres et frémissants du regard. La moindre ombre l'obligeait à resserrer sa poigne sur le taser, et lentement, doucement, mais sûrement, elle sentit la panique l'envahir.

Sa respiration s'accéléra, et une sensation d'étouffement lui bloqua la gorge. Elle essaya de calmer les battements de son cœur, mais elle n'y arrivait pas. Elle avait chaud, ses vêtements l'étouffaient, ses jambes devenaient des cotons. Elle se sentit glisser le long du poteau, la respiration haletante, les yeux dans le vague, lorsqu'une main se posa sur son épaule.

Elle sursauta, et écarquilla les yeux de peur, mais sa main trempée de moiteur avait laissé glissé le taser. A sa plus grande surprise, le visage inquiet de Dick Casablancas apparut devant ses yeux flous.

« Hey. Veronica, calme-toi, c'est rien. Tout va bien. »

Il était tout pâle, et avait l'air au moins aussi angoissé qu'elle. Il eut l'air de paniquer un instant, puis il ouvrit son sac à dos, en extirpa un sac qu'il vida de son contenu – des restes d'un vieux sandwich, et une canette de bière vide – puis le tendit à Veronica qui l'accepta. Elle respira profondément dans le sac, se concentrant sur des pensées calmes, et rapidement, son rythme cardiaque reprit une vitesse normale.

Elle ferma les yeux, épuisée et toujours un peu angoissée, puis rendit le sac à Dick, qui le jeta par terre. Veronica lui fit les gros yeux, et Dick, levant les siens au ciel, se leva pour aller le mettre à la poubelle. Il réapparut rapidement à côté d'elle, et posa une main gentille sur son épaule.

« Ca va ? Tu veux que j'appelle une ambulance ? »

Veronica secoua la tête négativement. « Non. Ne t'inquiète pas. Tout va bien. » Elle afficha un petit sourire faible. « T'as pas bonne mine. »

Dick haussa un sourcil. « Ouais, bah toi non plus. Tu m'as foutu les jetons, recommence pas ça. »

Veronica s'appuya contre le poteau, et essaya de se relever. Dick lui tendit la main pour l'aider, mais Veronica l'ignora, et préféra utiliser le poteau et ses faibles forces. Elle n'avait pas renoncé à sa fierté. Encore moins pour de l'aide venant de Dick Casablancas.

« Qu'est-ce que tu fais là ? » demanda-t-elle finalement, alors que Dick lui tendait son sac. Veronica le saisit, et Dick haussa les épaules.

« J'ai croisé Wallace, il était en chemin pour te rejoindre, il avait l'air pressé et inquiet, un truc à propos de son frère, j'ai pas bien compris. Du coup j'ai pris la relève. Il n'a pas pu te prévenir il n'a pas de batterie. Par contre, il m'a laissé un mot qu'il m'a interdit de lire. »

La dernière phrase fut grommelée d'un ton boudeur, et Dick fouilla longuement dans ses poches, avant d'en extirper une feuille pliée grossièrement. Veronica la lui arracha presque des mains, l'air suspicieuse, et l'ouvrit.

Darrell a fait des siennes. Je dois annuler le repas chez toi. Désolé de t'envoyer Dick, mais je n'ai trouvé personne d'autre… Rappelle-toi, il est venu te sauver. Ne lui arrache pas la tête.

Wallace

Veronica observa Dick un instant, et inspira lentement. Elle leva les yeux au ciel, et se mit en marche, en traînant des pieds.

« J'imagine que c'est pas le bon moment pour te demander une faveur ? » tenta Dick en grimaçant un peu nerveusement. Veronica lui jeta un coup d'œil douteux.

« Ca dépend. Quel genre de faveur ? » Après tout, il lui avait sauvé la vie. Du moins, il avait participé à la mission de sauvetage. Elle n'aurait jamais soupçonné une telle chose. Peut-être qu'elle l'aiderait. Et qu'elle lui ferait un prix normal.

Ou peut-être pas. Elle ne savait pas encore trop.

Dick replaça sa mèche qui tombait devant ses yeux d'un geste machinal, et rajusta sa chemise hawaïenne ouverte sur un t-shirt noir « smell it bitch ! ». Classe. Et typique.

« J'ai besoin que tu prouves que j'ai pas fait boire une première année jusqu'à en faire un coma éthylique. » dit-il en hochant la tête, comme si le fait qu'il reconnaissait que c'était complètement stupide rendait la requête plus faisable.

Veronica pila net. « Bien sûr. Parce qu'on était ensemble à ce moment-là ? » demanda-t-elle avec un sourire sarcastique. « Comment tu veux que je m'y prenne ? » poursuivit-elle en reprenant sa marche.

Ils atteignirent le parking rapidement, Dick courant pour la rattraper. « Ca peut pas être moi. Ils disent que c'est moi parce qu'ils ont vu un blond aux cheveux longs et au style surfeur boire avec elle ! Mais, même si je suis unique, la Californie regorge de blonds aux cheveux longs et au style surfeur ! C'était pas moi ! Je veux dire, la fille était vraiment super moche, j'aurais jamais voulu prendre un verre avec elle ! »

Dick appuya sur le bouton d'ouverture centralisée, et ouvrit sa portière, mais s'interrompit en voyant Veronica figée, le fixant avec stupéfaction. Elle cligna plusieurs fois des yeux, ce qui irrita passablement Dick. « Quoi ? » grommela-t-il.

« Quel rapport entre boire un verre avec une fille à une fête et sa mocheté ? » demanda-t-elle, intriguée et dégoûtée à la fois.

Dick la regarda comme si elle débarquait d'une autre planète. « V, quand tu bois un verre avec une fille à une soirée, c'est que tu veux la serrer. Et quand tu la fais boire au point de faire un coma éthylique, c'est vraiment que t'as envie de te la faire, et que tu crois que tu n'as aucune chance. »

Veronica eut une moue singulièrement écoeurée, et pénétra dans la voiture. Lorsque Dick planta la clé dans le démarreur, elle secoua la tête. « Donc, si je comprends bien, la seule preuve que tu peux me donner pour croire que toi, Dick Casablancas, tu n'as pas fait boire une fille de dix-huit ans au point de la mettre dans le coma, c'était qu'elle était trop moche pour que tu lui offres un verre ? »

Dick tourna la tête violemment, outré. « Non. Elle était trop moche pour que je m'approche d'elle. Et j'ai certainement pas besoin de faire boire une fille pour me la taper. Encore moins si elle est laide. »

Veronica leva les yeux au ciel. « Tu es monstrueux. »

« Mais innocent. » rétorqua Dick, en sortant du parking. « Tu vas m'aider, alors ? Je suis totalement prêt à te payer, même le prix de la dernière fois. »

Veronica hocha la tête, gardant précieusement en mémoire le fait qu'il était venu à sa rescousse. Il n'était pas totalement perdu. Il avait bon fond. Quelque part, très, très loin, sous une couche de mauvaise foi, de valeurs douteuses, et de stupidité, Dick Casablancas avait très certainement bon fond. Depuis peu, en tout cas.

« D'accord. On va reprendre depuis le début. Qui t'accuse ? C'était à quelle soirée ? Où étais-tu à ce moment-là ? Qui pourrait te fournir un alibi ? Combien ai-je de temps pour prouver que tu n'es pas coupable ? »

Dick lui jeta un bref coup d'œil. « Euh, les parents m'accusent, parce qu'un tas de mecs de la soirée m'ont montré du doigt. Sauf que je connaissais pas les mecs, c'était une soirée dans une autre fraternité, les Pi Sigma Alpha, mais y avait que des gamins, c'était chiant. J'ai été vite raide déchiré, et j'ai passé la soirée avec une Française canon, mais elle partait avant-hier, ou un truc comme ça. »

« Tu veux dire que tu n'as pas d'alibi ? Tu ne te souviens de personne qui a pu te voir ? Tu es resté à la soirée tout le temps ? » insista Veronica, déjà agacée. Voilà où ça menait, la déchéance dans l'alcool, et les soirées débiles. L'envie de le laisser macérer dans ses ennuis démangeait douloureusement la jeune fille, mais elle se rappela d'une voix mentale puissante que Dick avait été sympa avec elle. Ça devait compter pour quelque chose. Et puis il la payerait cher.

Dick haussa les épaules. « Nan. J'ai vu que la fête était naze, alors j'ai bu. Après je suis parti me coucher. »

« Seul ? » hasarda Veronica. Elle espérait sincèrement que Dick pourrait se vanter d'avoir violemment sauté sa Française, parce que la retrouver serait plus simple.

La grimace mal à l'aise et gênée de Dick lui donna sa réponse. « Tu n'as pas réussi à la ramener chez toi. »

« Un vrai complot. » grommela-t-il.

Veronica haussa un sourcil, mais ne rétorqua rien de mesquin. Elle en fut très fière. « Logan pourrait te servir d'alibi ? » demanda-t-elle, croisant les doigts pour que la réponse lui plaise.

Cette fois encore, la tension qui habita Dick à cet instant précis lui fit comprendre que la réponse n'allait pas lui plaire. « Nan, il se rachète auprès de Parker-la-Brune depuis que les Fitzpatricks se la sont joué Alpha Dog sur toi. Enfin… Sauf que tu t'es pas fait tuer comme le gamin dans le film. Ce qui est positif. »

Lorsqu'il vit Veronica déglutir péniblement, il fronça les sourcils. « Je t'ai pas ruiné la fin du film, j'espère ? Parce que c'est une histoire vraie, alors bon, t'aurais dû être au courant quand même… »

« Non, Dick. Tu ne m'as pas ruiné la fin du film, ne t'inquiète pas. » répondit Veronica en levant les yeux au ciel. « Donc Logan n'était pas dans la suite ce soir-là, tu étais pire que bourré à cette soirée, et tu ne te rappelles de rien. Merci, Dick. Ça va être très simple. Garde ton argent pour te payer un bon avocat, ce sera mon conseil du jour. Profites-en, il est gratuit. »

Le visage de Dick se décomposa, et Veronica fut surprise de réaliser que ça ne l'emplissait pas de joie. Si elle commençait à devenir humaine, ça ne pouvait pas être bon signe. Il semblait écraser le volant de ses mains, et avait l'air profondément concentré, plongé dans ses pensées. Veronica jeta des œillades inquiètes vers la route. Il n'y avait pas grand monde sur l'autoroute qui ramenait dans la banlieue de Neptune, mais Veronica n'était pas rassurée quand même.

« Dick, concentre-toi sur la route ! » s'exclama-t-elle lorsqu'elle comprit qu'il essayait de se remémorer la soirée, peu attiré par l'option prison. Veronica le comprenait extrêmement bien. Surtout que, aussi bizarre que cela puisse être, Veronica avait tendance à croire Dick.

Soudainement, le blond tapa violemment sa main au milieu du volant, se souvenant d'un détail. Le klaxon résonna bruyamment, surprenant les deux jeunes, qui sursautèrent tous les deux de manière tout à fait ridicule. Dick fit une grimace d'excuse en jurant contre lui-même, alors que Veronica tentait de se remettre de sa crise cardiaque momentanée.

« Putain, DICK ! » s'énerva-t-elle. « Refais jamais ça ! »

« Il y avait ce surfeur ! Je me rappelle plus son nom, mais c'était, genre, un champion ou quelque chose ! »

Veronica fronça les sourcils, retirant la main moite qu'elle avait plaquée contre son cœur dans son effroi. « Tu te souviens à quoi il ressemble ? »

Encore cette horrible grimace. Veronica leva les yeux au ciel, et jeta ses bras en l'air, hors d'elle. « Oh, je t'en prie Dick ! C'est pas possible, tu le fais exprès ?! »

« Si je le revoyais, je le reconnaîtrais ! Veronica, j'ai que jusqu'à lundi pour prouver que j'y suis pour rien ! Le juge me convoque, après ! »

Veronica lui glissa un regard meurtrier. Il avait intérêt à la payer immédiatement. Peut-être qu'elle lui demanderait même un bonus. « Qu'est-ce que tu as fait avec lui ? Un champion, ça devrait être facile à retrouver, non ? »

« Je me souviens surtout de sa voix. On est partis tous les deux, huit verres après mon arrivée ! »

« Ca correspond à combien de temps, ça, huit verres ? » demanda Veronica, qui n'en revenait pas de devoir modifier des valeurs universelles par des verres d'alcool. C'était atteindre un niveau de pathétique qu'elle n'aurait jamais soupçonné. « Et vous êtes partis faire quoi ? Ne me dis pas que tu tenais absolument à te taper quelqu'un ce soir-là… » grimaça-t-elle, imaginant malgré elle la situation. Elle ne sut pas si elle allait exploser de rire, ou ouvrir la fenêtre pour vomir. Déjà qu'elle n'avait pas grand chose dans l'estomac…

Dick lui retourna son regard mauvais. « M'insulte pas. Aucune bite ne franchira mon endroit où le ciel n'éclaire pas. C'est une porte de sortie, et je tiens à ce que ça le reste. »

« Un simple non aurait suffi. » gémit Veronica, en ouvrant la fenêtre. « Alors !? Ca fait combien de temps, huit verres ? Et vous avez fait quoi ? »

Dick réfléchit, et Veronica regardait frénétiquement la route, croisant les doigts pour qu'aucune voiture ne s'arrête devant. Plus jamais, jamais, elle ne remonterait en voiture avec Dick Casablancas. Elle en faisait la promesse solennelle.

« Ca doit faire deux heures, huit verres. On a… Euh, je crois qu'on s'est tapé un raid dans la chambre d'un quatrième année de la fraternité. »

« Un raid ? » demanda Veronica, hésitant entre vouloir savoir ce que cela voulait dire, et l'ignorer à jamais.

« Disons juste que l'alcool, ça remplit la vessie. » rigola Dick, se remémorant très certainement la scène. Veronica grimaça, soupira, et maudit sa malchance. Evidemment, cet abruti n'avait qu'une mémoire très sélective des évènements.

« Un témoin ivre dont tu ne te rappelles pas le nom, c'est comme si tu expliquais à Van Lowe que tu as passé la soirée avec Casper. » rappela Veronica, croisant les doigts pour qu'ils arrivent le plus vite possible chez elle.

« Il était pas ivre ! » contrecarra Dick, comme si c'était une évidence. Bien sûr ! pensa Veronica, c'est tout à fait normal qu'un jeune de vingt ans totalement sobre aille uriner dans la chambre d'un garçon qui n'avait rien demandé. « Il avait un concours le surlendemain. Tu sais, le truc de la plage, le concours ? Il y a participé ! Il pouvait pas boire, de peur d'avoir une gueule de bois ou d'être malade. Il m'a juste bien aimé. Il m'a trouvé cool, on a parlé de surf, de filles, de vagues. »

« Et après vous vous avez pris une armoire pour une pissotière ? » marmonna Veronica. « Evidemment, ce sont les bases de l'amitié, chez les débiles. Il l'a gagné, au moins, ce concours ? »

Dick haussa les épaules. « Comment je le saurais, moi ? »

Veronica darda sur lui un regard incrédule. « Parce que tu ne vis que pour le surf ? » articula-t-elle, n'arrivant pas à croire qu'elle avait autant de patience.

« Et les filles ! N'oublie pas les filles ! Mais j'ai pas vu la lumière du jour dimanche matin. J'étais trop naze. D'ailleurs, lundi non plus. J'ai passé la journée à dormir. Hey. » râla-t-il en voyant Veronica lever les yeux au ciel. « J'ai fait face aux Fitzpatricks. Je méritais cette beuverie monumentale. »

Veronica soupira, et se laissa tomber dans le siège. « On est jeudi, Dick. Depuis combien de temps tu as été accusé ? »

« En fait, lundi ils ont téléphoné. » répondit-il en haussant les épaules, comme si ce n'était qu'un détail. « Je voulais t'appeler immédiatement, mais Logan me l'a interdit. Il paraît que t'as besoin de repos, et tout. Moi je crois que si t'as pas un truc dans lequel fourrer ton nez, tu déprimes, mais j'ai pas osé lui donner mon point de vue. Et puis, c'est pas comme si cette histoire allait te mettre en danger ! »

« Tu veux dire que Logan sait, mais qu'il t'a interdit de m'approcher ? » résuma Veronica, interdite.

Dick haussa de nouveau les épaules. « Ouais. J'étais censé être sur tes talons, mardi, mais il s'est arrangé pour que tu restes avec Wallace toute l'après-midi plutôt que de me laisser t'approcher. C'est bon, j'allais pas te casser. »

Veronica ouvrit la bouche, choquée, énervée par l'attitude de Logan. « Mais pour qui il se prend, celui-là ? » s'écria-t-elle, en sortant son portable. Dick écarquilla les yeux, et le lui arracha des mains, pour le jeter dans le coffre.

Veronica le massacra du regard. « Qu'est-ce que tu fous ? DICK ! »

« Ok, pour ton information, sache que tu es en train de ruiner des années passées à perfectionner l'art de ne jamais me mêler des affaires des autres, mais là, je ne te laisserai pas l'engueuler. Tu lui en as assez fait baver comme ça, tu peux me croire, parce que quand tu lui as brisé le cœur l'an dernier, j'étais aux premières loges. » Ils étaient presque arrivés chez elle, et Veronica détacha sa ceinture pour récupérer son portable, mais lorsqu'elle réalisa qu'elle devrait gesticuler jusqu'à l'arrière, et que Dick était Dick et aurait une vue imprenable sur son postérieur, elle décida de prendre son mal en patience. Il ne perdait rien pour attendre. « J'ai même dû lui faire croire qu'il y avait un feu pas loin de chez toi pour que la famille de Weevil puisse laver la suite. » ajouta-t-il comme si c'était un souvenir absolument monstrueux.

Veronica voulut réagir pour la phrase raciste, mais réalisa que ça n'aurait aucune importance. Dick ne retiendrait rien. A un feu rouge, il se tourna directement vers elle, et croisa son regard. « Il a vraiment eu les jetons, Veronica, quand Wallace et Mac l'ont appelé pour lui dire que t'avais été enlevée. Je l'avais vu dans tous ses états, mais celui-là, jamais. »

Veronica se rassit correctement sur son siège, fixant avec mauvaise humeur la boîte à gants. « Il a même été jusqu'à décommander son rendez-vous avec Parker-la-Brune pour se jeter dans la cage aux fauves – ton père. Crois-moi, vu les complexes masochistes de l'autre folle, il risquait gros. »

« De quoi tu parles ? » Veronica fronça les sourcils. Dick évita immédiatement ses yeux.

« En tout cas, il s'est démené pour te sauver. » ignora-t-il superbement. « Il est resté avec ton père, alors que tu peux me faire confiance là-dessus, il foutais carrément les boules, et il a pas hésité à se jeter dans la gueule du loup. Et j'ai cru comprendre qu'il connaissait suffisamment bien les Fitzpatricks pour savoir dans quoi il mettait les pieds, et surtout à quoi tu étais confrontée. »

« Waw » se moqua Veronica. « Autant de grands mots, et de longues phrases pour un si petit cerveau… Tu vas te fouler ta seule neurone, à ce rythme-là, Dick. »

« T'as pas le droit de traiter Logan comme ça. » continua-t-il en redémarrant. « Il voulait juste te protéger. T'as de la chance d'avoir autant de monde prêt à agir pour toi, tu sais. »

Veronica regarda par la fenêtre avec mauvaise foi, mise mal à l'aise par la dernière phrase de Dick, qui sonnait étrangement sincère. Si Dick Casablancas en arrivait à lui faire la leçon, alors elle devait être tombée extrêmement bas. Elle ne dit rien, et Dick gara rapidement la voiture dans le parking pour la déposer chez elle. Veronica descendit, récupéra son portable dans le coffre, et le rangea dans son sac, sous l'œil rassuré de Dick. Alors qu'elle allait repartir, sans un merci, Dick la rappela.

« Alors, tu vas m'aider ? »

Veronica se retourna, et le regarda longuement. « Je vais voir ce que je peux faire. »

Dick hocha la tête. « Tu sais, si tu ne le retrouves pas, il y a une fête demain, pour les vacances d'hiver. Il y sera sûrement, parce qu'il participe encore aux concours de dimanche. »

« Le Neptune Contest ? » demanda Veronica. Elle se souvenait de cette occasion. Lilly l'y traînait constamment pour y admirer les surfeurs venus des quatre coins du monde, et rendre Logan jaloux par la même occasion. Même si celui-ci était souvent trop absorbé par la vision des rois de la glisse, maîtrisant momentanément la mer. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle avait oublié cet événement.

« Il y a la grande fête habituelle, où tous les participants sont invités. Il y sera forcément, et tu pourras lui poser des questions. »

« Tu le reconnaîtras ? » Veronica en doutait largement, mais Dick avait l'air résolu. Elle mit de côté que tous les ans, c'était une famille 09er qui organisait la soirée, et Veronica haïssait les soirées de 09ers.

« Je ne boirai pas, promis. Je t'emmène, et te ramène. Si je suis sobre, je le reconnaîtrai. » affirma-t-il, l'air plus sincère qu'il ne l'avait jamais été.

Veronica trouvait la situation immensément bizarre. Elle le fixa longuement. « C'est chez qui, la soirée, cette année ? »

Dick eut l'air de redouter fortement la question. Il rougit légèrement, ce qui n'arrangea pas la situation pour Veronica, puis murmura d'une voix à peine audible. « Shelly Pomroy. »

Veronica sentit son cœur s'arrêter. Elle déglutit une fois, deux fois, tandis que Dick évitait son regard, comme s'il se souvenait de son attitude à l'époque. Veronica voulut crier non, lui jeter tout ce qu'elle avait à portée de main en hurlant, elle voulut lui arracher la tête parce qu'une fois, ça avait suffi, et elle sentit son cœur s'emballer.

Puis elle se rappela la tombe de Cassidy au cimetière. Elle vit la culpabilité dans les yeux de Dick. Elle serra la mâchoire. « Si je te vois t'approcher d'un seul verre, je m'en vais immédiatement. Tu passes me prendre à vingt-trois heures. Et je double l'intégralité de mes honoraires. »

Dick leva la tête, comme s'il n'en croyait pas ses oreilles, mais Veronica avait déjà tourné les talons. Il la regarda monter les escaliers, l'air fébrile, et il remarqua qu'elle avait l'air plus fine que d'habitude, si c'était possible.

Il repensa à sa réaction lorsqu'elle avait entendu le nom de l'organisatrice. La nausée lui tordit l'estomac.

Logan allait le tuer.

oOoOoOo

Veronica poussa la porte de chez elle et s'appuya contre, en fermant les yeux. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle retournerait à une fête chez Shelly Pomroy. Son cœur lui martelait douloureusement la poitrine rien qu'à y repenser. Mais une partie d'elle avait besoin d'y retourner. Ne serait-ce que pour faire la paix avec elle-même. Elle se le devait. Pour se prouver que Cassidy n'avait pas gagné. Qu'elle avait vaincu.

« Ca va ? » demanda Keith, les sourcils froncés, l'air sincèrement inquiet.

Veronica ouvrit les yeux, et afficha un sourire de circonstance, en se poussant de la porte. Elle lâcha son sac dans l'entrée, et se traîna sur le tabouret pour s'avachir sur le bar. « Aussi bien qu'on puisse aller quand on est raccompagnée par Dick Casablancas. Wallace ne peut pas venir. Darrell fait sa crise d'adolescence, il est parti donner un coup de main à sa mère. » expliqua-t-elle devant le regard interrogatif de son père.

« Quand est-ce que je récupère ma voiture ? » geignit la jeune fille, « C'est horrible de devoir être conduite par des gens. »

« Je fais tout vérifier. Tu devrais la récupérer samedi. Weevil m'a dit que ça commençait à bien faire. Il ne passe pas te prendre demain ? »

Veronica arbora un air coupable et laissa tomber sa tête entre ses bras. « Je veux ma voituuuuuuure. » puis elle releva la tête, et ajouta : « D'ailleurs, je pense que ce serait sympa que tu téléphones à Alicia, puisque tu es un ancien shérif, peut-être que tu pourrais impressionner Darrell au point de lui retirer l'envie de devenir un PCHer ? »

Keith déposa la nourriture sur la table, et repoussa son bras avec l'assiette qu'il tenait dans la main. Veronica se décala, la tête toujours dans les bras, comme quand elle était enfant et qu'elle n'avait qu'une envie : aller se coucher. Elle finit par se redresser, et s'asseoir correctement, remarquant pour la première fois une enveloppe marron. Veronica fronça les sourcils, et fit une moue inquisitrice.

Elle plissa les yeux en direction de son père, qui avait l'air étrangement sérieux. « C'est un peu trop petit pour contenir un poney. » fit-elle remarquer.

« Tu sais, » commença Keith la bouche pleine de raviolis, en servant Veronica, « un jour, je t'offrirai vraiment ce poney. Et tu te sentiras très, très bête. »

« En attendant, je continuerai de rêver. » Elle ouvrit l'enveloppe, et parcourut les deux pages du regard. Keith se racla la gorge, mal à l'aise. « Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle.

« J'ai fait quelques recherches sur Robin. Je me suis dit que ça pourrait être intéressant de se remettre un peu à ça, histoire de se changer les idées. »

« Elle a été internée ? » s'exclama la jeune fille, bouche bée.

Keith acquiesça. « Quand elle avait seize ans, pendant six mois. Apparemment, elle aurait fait une tentative de suicide. »

Veronica releva la tête, puis la secoua, n'en croyant pas ses yeux. « Marjorie m'avait dit qu'elle avait disparu pendant six mois sans un mot. »

« Je suis désolé, Veronica. » soupira son père. « Mais, si on en croit ce document certifié, elle a déjà été suffisamment fragile pour tenter de mettre fin à ses jours. »

Veronica sentit ses yeux piquer violemment, et quelque chose remonter au fond de sa gorge. Elle se la racla douloureusement. « J'arrive pas à le croire. »

« Mais ça colle, n'est-ce pas ? » murmura Keith.

Veronica opina du chef malgré elle. « Elle découvre que Brad la trompe avec sa sœur, qu'il va la quitter alors qu'elle porte son bébé. Elle savait que sa tutrice qui dort seule dans son bâtiment avait de la drogue… Mais pourquoi prévoir un rendez-vous avec Ratner, dans ce cas ? »

Keith haussa les épaules. « Tu ne pourras pas trouver de sens dans tous ses faits et gestes. Tu ne sauras pas ce qui lui est passé par la tête à ce moment. Peut-être qu'elle voulait simplement se sentir mieux avec la drogue, et qu'elle a surdosé ? »

Veronica secoua la tête. « Elle était enceinte. » insista-t-elle.

« Crois-le ou non, Veronica, toutes les femmes n'ont pas l'instinct maternel. Elle n'avait parlé à personne de sa grossesse, à part à Brad. Elle traînait avec d'autres garçons, elle menait manifestement une vie que tu ne soupçonnais pas. Que ce soit intentionnel, ou accidentel, il n'en reste rien que, d'une manière ou d'une autre, elle voulait se détruire. Tu n'y es pour rien là-dedans. Ni toi, ni personne d'autre. Il y a des fois où, malgré toute la bonne volonté du monde, on ne peut pas sauver les autres d'eux-mêmes. »

oOoOoOo

« Ca n'a aucun sens. » assena Marjorie, en s'asseyant sur son lit, la voix emplie de colère.

Veronica se mordit les lèvres. Elle aurait parié que Marjorie allait avoir cette réaction. Elle aurait eu exactement la même si on lui en avait dit autant à propos de Lilly. Mais après tout, il n'y avait aucun doute avec Lilly. Elle n'aurait jamais pu se fracasser le crâne toute seule.

« J'ai les papiers, elle s'était fait interner à l'époque. Ces six mois pendant lesquels elle n'avait pas donné de nouvelles ? Elle était internée dans un hôpital psychiatrique pour une tentative de suicide. » Elle lui tendit les feuilles, mais Marjorie les déchira sans y jeter un regard. Veronica ne pouvait pas l'en blâmer.

« Et moi je te dis qu'elle ne se serait jamais suicidée ! Jamais ! Je me souviens quand on avait seize ans ! Elle était déjà cachottière, elle faisait déjà des coups en douce ! C'était avant Brad, avant les choses sérieuses. »

« Tu m'as dit qu'elle n'était sortie avec Brad que pendant votre année de terminale. Qu'il l'avait en quelque sorte sauvée… Peut-être qu'elle s'était totalement reconstruite autour de lui, et qu'en comprenant qu'il ne l'aimait plus, ça l'a brisée et qu'elle est redevenue auto-destructrice… »

Marjorie se leva, et s'approcha de Veronica, menaçante. « Non. Elle est revenue de cet endroit, et là elle était brisée. Mais avant, elle allait parfaitement bien. Elle ne s'entendait pas avec ses parents, mais… Mais après c'était pire. Elle n'a jamais voulu me dire où elle avait été envoyée, mais après, tu n'as pas idée de combien elle est devenue monstrueuse avec eux. »

« Marjorie… » souffla Veronica, à bout d'arguments. Elle ne pouvait pas mieux faire. Elle ne pouvait pas trouver de preuves là où il n'y en avait pas. Elle ne pouvait pas en inventer. Or, tout laissait à croire que Robin s'était vraiment suicidée.

« Tais-toi. » tonna la jeune fille d'une voix glaciale, qui figea Veronica sur place. Elle n'aurait jamais imaginé que la douce et gentille Marjorie pouvait parler comme elle venait de le faire. « Je croyais que tu étais son amie. Mais en fait, tu voulais juste te débarrasser de ta culpabilité. Et maintenant que tu te rends compte que tu n'y étais pour rien parce qu'elle était déjà suicidaire, de toute façon, ça n'a plus d'importance ! Mais moi je sais. Je connaissais Robin. Elle ne s'était pas reconstruite autour de Brad. Elle l'aimait vraiment, et je suis persuadée qu'elle s'est prise à son propre piège. Qu'elle ne voulait pas l'aimer, mais qu'elle est tombé amoureuse de lui malgré elle… »

« Ca ne change rien ! Ce n'est pas parce qu'elle… » Veronica s'étrangla de frustration, inspira un bon coup, et passa en mode attaque. « Tu l'as dit toi-même, après tout ! Elle était cachottière, elle faisait des coups en douce… Elle ne te parlait plus, tu n'avais aucune idée de ce qui se passait dans sa tête ! Rappelle-moi, Marjorie ! Qui a-t-elle appelé le soir où elle a découvert que Brad la trompait ? Qui a-t-elle appelé le soir de sa mort ? Pas toi, il me semble ! Toi, sa meilleure amie ! A qui elle n'avait même pas dit pour sa grossesse ! Qu'est-ce que tu savais d'elle, après tout ? A part qu'elle haïssait ses parents, et qu'elle était seule ? Tu ne crois pas qu'elle avait toutes les raisons du monde de mourir ? »

Des larmes coulaient le long des joues de Marjorie, ses lèvres tremblaient, mais Veronica n'arrivait pas à s'arrêter.

« Elle était seule, tu réalises, ça ? » poursuivit Veronica, la voix cassée par les larmes qui emplissaient ses yeux. « L'homme qu'elle aimait la trompait avec la sœur qu'elle honnissait, ses parents pensaient probablement qu'il avait raison, la méprisaient, elle n'avait aucun rêve, aucun désir particulier ! Elle ne parlait à personne des plus gros problèmes de sa vie ! Et tu penses réellement qu'elle n'aurait pas pu mettre fin à ses jours ? »

Le corps de Marjorie fut secoué de légers soubresauts qu'elle tentait manifestement de retenir, et elle s'avança vers Veronica. « A t'entendre, elle n'avait pas l'air si différente de Lilly Kane. » prononça-t-elle, la voix haineuse. « Pourtant, si les circonstances étaient les mêmes, tu n'aurais jamais, jamais accepté une réponse comme celle-ci. »

Veronica cligna des yeux pour en chasser les larmes, et attrapa son sac pour se diriger vers la porte. « La différence, c'est que Robin n'était pas Lilly Kane. Et que les circonstances ne sont pas les mêmes. Ne crois pas que je ne suis pas désolée, Marjorie. Elle était mon amie à moi aussi. Et j'aurais aimé la sauver autant que toi. »

Veronica quitta la pièce, et entendit derrière elle quelque chose de lourd tomber, suivi de bruits de verre brisé. Elle descendit les escaliers de la sororité, ignorée par les filles qui couraient en direction de la chambre de Marjorie. Un long gémissement empli d'une détresse inhumaine résonna alors dans toute la maison, brisant le cœur de Veronica. Celle-ci déglutit difficilement, sortit à l'air libre, et essuya les larmes qu'elle ne parvint pas à retenir.

Contre un arbre, Veronica vit Robin l'attendre, mais elle lui passa devant sans un regard.

« Je suis désolée, Robin. Je suis désolée. »

oOoOoOo

« Tu dis un mot, et je t'étrangle. »

Dick resta silencieux, et hocha la tête, puis démarra immédiatement. D'une humeur massacrante, Veronica s'installa à côté de lui. Elle ne s'était pas spécialement préparée. Comme elle comptait passer le moins de temps possible en compagnie de ces abrutis finis de 09ers qui l'avaient humiliée au point de la détruire cinq ans auparavant, Veronica était décidée à ne pas reproduire les mêmes erreurs. Ce n'était pas la pauvre Veronica détruite, la pseudo-badass qui allait à la fête de Shelly.

Non. Celle qui se rendait à la fête de Shelly et qui n'était pas invitée… Elle ne se ferait pas humilier. Loin de là. Elle ne rentrerait pas le lendemain matin, ses chaussures à la main, sa voiture gentiment décorée par des « ça aurait dû être elle, Abel ». D'abord, elle n'avait plus de voiture. Et si quelqu'un arrivait à lui retirer ses bottes, il méritait très probablement de coucher avec elle.

Logan pouvait en témoigner.

Penser à Logan n'était certainement pas une bonne idée. Veronica secoua la tête, et remarqua alors que Dick la fixait avec une légère insistance. Elle fronça les sourcils dans sa direction, se demandant ce qu'il lui prenait – apparemment, regarder la route en conduisant n'était qu'une option sur ce modèle – et se rappela alors qu'elle lui avait promis de grandes souffrances en cas de désobéissance.

Elle n'arrivait pas à croire que Dick la pense réellement capable d'étrangler quelqu'un.

Encore que.

« Qu'est-ce que tu veux ? » grommela-t-elle, pour cacher la fierté qu'une telle réalisation lui faisait ressentir.

Dick eut une moue soulagée, et enchaîna : « T'as dit à ton père où t'allais ? »

« Non. » rétorqua Veronica. « Tu as dit à Logan que tu m'emmenais ? »

Dick tourna la tête vers la route. « Nan. »

Veronica haussa un sourcil. « Ca ne l'a pas surpris de te voir partir à une fête sans boire vingt litres d'alcool avant ? »

« Si. » marmonna Dick, avec mauvaise foi, et un peu de mauvaise humeur. « Il s'est foutu de ma gueule, en disant que j'avais pas dû aller à une fête sobre depuis mes onze ans. »

« Dick, » soupira Veronica, légèrement irritée, « tu sais aussi bien que moi que c'est vrai. Aux treize ans de Lilly, tu étais déjà ivre, Duncan et moi avons passé notre temps à nettoyer ton vomi avant que Céleste ne s'en rende compte. Et, tu ne t'en rappelles peut-être pas, mais tu avais vraiment vomi partout, ce jour-là. »

Dick grimaça, et jeta un regard désolé vers Veronica. « Oups. Moi je me rappelle avoir beaucoup rigolé. Mais mon souvenir s'arrête là. Je crois qu'il y avait une vague histoire de gâteau qui sentait mauvais… »

« Exact. » confirma Veronica, avec un sourire mesquin. « Tu avais vomi sur le gâteau. Duncan s'était dévoué pour le cacher dans le jardin, et avait fait croire à Céleste qu'on avait tout mangé en douce. Lilly s'était fait arracher la tête pour ça. »

« Ouais, mais Lilly me l'a fait payer la semaine suivante. » contrecarra Dick, qui déboîta une voiture à toute vitesse. Veronica s'agrippa à la poignée au-dessus de la fenêtre, et ferma très fort les yeux. Dick eut une moue gênée, et marmonna « Désolé, désolé. Je ralentis, promis. »

Elle ne savait pas ce qu'avait pris Dick, mais si ça le rendait aussi aimable, Veronica voulait bien qu'il en fasse une cure jusqu'à ce qu'elle n'ait plus à le voir aussi souvent.

Lorsque Dick se gara, Veronica fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait passé un moment quasiment agréable en la compagnie de Dick Casablancas. Elle n'aurait jamais imaginé même dans un rêve à la Tim Burton, que ce soit possible. Pourtant, elle n'avait rien bu, encore moins un voyage chez le dentiste.

Avant de sortir de la voiture, Veronica préféra résumer les règles de la soirée, histoire d'être bien claire dès le départ avec son nouvel allié inattendu. « Tu ne bois pas. Tu ne prends rien qui puisse s'apparenter à de la drogue. Tu ne t'amuses pas. Et tu me cherches ce surfeur qui peut te servir d'alibi. Si je te vois parler à qui que ce soit, et avoir un sourire sur le visage, j'appelle un taxi et je serai aux premières loges pour entendre le verdict. »

Dick déglutit bruyamment, et hocha solennellement la tête. Veronica regarda à travers le pare-brise des groupes de jeunes entrer et sortir de la maison de Shelly, tous plus imbibés les uns que les autres. Parmi eux, elle crut distinguer une jeune fille aux longs cheveux blonds, et à la robe blanche. La jeune fille se tourna vers elle, un sourire triste sur le visage, et lui fit un clin d'œil.

« Ca va aller. » dit le fantôme.

Veronica prit une lente inspiration.

« Ca va aller. » répéta-t-elle.

Elle sentit Dick poser sur elle un regard coupable, et légèrement inquiet, mais elle l'ignora. Elle prit son sac en bandoulière, et ouvrit la porte, puis marcha lentement jusqu'à son fantôme, jusqu'à celle qu'elle avait été jusqu'à cette soirée, cinq ans auparavant. Elle fut surprise de réaliser que cette fille-là lui avait manqué. Que son regard innocent lui avait manqué. Une partie d'elle méprisait cette fille, trop faible pour survivre dans ce monde, mais une autre partie d'elle réalisait combien cette fille était nécessaire.

L'ancienne Veronica n'était pas morte. Elle avait été terriblement blessée, et Veronica l'avait laissée pendant cinq ans au fond de son être, tapie, oubliée. Mais si elle était là… pensait Veronica, si elle était là… Ce n'était pas pour rien. Tout irait bien.

Veronica la fixa longuement, et l'autre lui fit un sourire sincère, confiant. Alors Veronica effaça les larmes qui menaçaient de couler d'un geste rageur de la main, et se dirigea vers la maison d'un pas sûr. Elle sentit l'autre marcher derrière elle, une sorte de chaleur rassurante l'envahir, et un petit sourire inattendu étira ses lèvres. Tout se passerait bien, cette fois-ci.

Dick regardait Veronica fixer avec force la porte de la maison de Shelly, les larmes aux yeux. Elle avait l'air profondément plongée dans ses pensées, se remémorant probablement ce dont elle pouvait se souvenir, et Dick sentit une douleur lui enserrer le cœur. C'était sa faute, si elle était comme ça. Sa faute si elle avait été détruite, si elle n'était plus elle-même.

Puis Veronica se mit à marcher vers l'entrée, et Dick ne put s'empêcher de penser que, dans la nuit de fraîche de février, Veronica Mars semblait rayonner de force. Plus que jamais, elle avait l'air indestructible.

oOoOoOo

Tout le monde était toujours aussi ivre mort. Pas une âme avait l'air d'avoir ingurgité moins de huit litres d'alcool, et beaucoup vomissaient déjà un peu partout, ou s'évanouissaient sans raison apparente. En cinq ans, Veronica était surprise de voir que ses camarades de classe n'avaient pas changé. Elle n'aurait pas dû être surprise, mais… Peut-être qu'elle resterait toujours cette Veronica naïve, après tout. Cette surprise avait un côté rafraîchissant, elle ne la dérangeait plus.

Dick restait derrière elle, à une distance tout à fait normale, mais beaucoup plus proche que ce qu'ils toléraient habituellement. Veronica trouvait son attitude extrêmement bizarre, et elle se demanda une seconde si Logan (ou son père ?) ne lui avait pas demandé de la coller au train pour veiller sur elle. Son instinct lui disait que non, Dick avait eu l'air mal à l'aise lorsqu'elle avait mentionné Logan. Or, Dick n'était mal à l'aise vis à vis de Logan que quand il s'agissait de Parker. Veronica en déduisait donc que Logan était avec Parker ce soir là.

Non, son cœur ne s'était pas pincé.

Quant à son père… Veronica était persuadée qu'il ne se souvenait même plus de la présence de Dick à Neptune. Il avait été tellement impliqué dans sa mission pour la retrouver qu'il ne s'était même pas rendu compte que Dick Casablancas avait été là. Il ne l'avait même pas mentionné dans son récit, d'ailleurs. C'était Mac et Wallace qui le lui avaient appris à l'hôpital, ajoutant qu'ils avaient été aussi surpris qu'elle de savoir ça. Mac avait ajouté un « Il faut le voir pour le croire » auquel Veronica avait vigoureusement hoché la tête.

Personne ne la remarqua. Son cœur battait à toute vitesse. Les gens dansaient, riaient, la musique était trop forte. Ses mains étaient moites. Elle avait l'impression d'être dans un de ses cauchemars, elle s'attendait presque à voir Lilly apparaître, sa blessure sanglante sur le front, lui dire que c'était toujours la même histoire. Sa respiration s'accéléra.

Mais Veronica avala sa peur, et serra les poings. Elle n'était plus cette fille naïve. Elle s'était promis que tout irait bien. Et sa promesse serait respectée. Dick toucha son épaule, et Veronica se retourna brusquement. Il leva les mains bien en évidence, pour lui faire signe qu'il ne voulait pas lui faire peur, puis lui indiqua un groupe, non loin du bar. Veronica fronça les sourcils, mais Dick la poussait déjà gentiment en direction de trois jeunes hommes.

« Dick ! » l'acclamèrent les trois 09ers en rigolant. Ils n'avaient pas l'air spécialement soûls et Veronica fut surprise lorsqu'ils lui sourirent tous les trois, reconnaissant et acceptant sa présence.

Dick les serra dans ses bras en rigolant, et Casey, Luke et John saluèrent Veronica. Celle-ci leur sourit, prise au dépourvu, et les gratifia d'un petit « hey ! » à peine audible à cause de la musique.

John Enbom avait le teint encore plus bronzé que d'habitude, ce que Veronica n'aurait pas pu croire si elle ne l'avait pas vu de ses yeux. Elle savait qu'il était dans une fac à Hawaï, il avait refusé de postuler dans les facs de la Ivy League, ou à UCLA. En tout cas, il était en forme, et exceptionnellement bien bâti. Il n'avait probablement rien à envier à Connor Larkin.

« Mec, Dick, ça faisait longtemps ! Un verre pour notre ami, barman ! » s'exclama John en tapant du poing sur le bar. Le barman s'exécuta immédiatement, mais Dick leva la main, sans même jeter un regard vers Veronica.

« Nan, mec. Une autre fois, sans problème, mais pas ce soir. »

Les trois jeunes hommes le dévisagèrent, incrédules, et même Veronica ne put s'empêcher d'être étonnée. Puis, d'un même mouvement, les trois paires d'yeux se tournèrent vers Veronica, et leurs visages avaient l'air encore plus circonspects.

Finalement, ce fut Casey qui osa dire tout haut ce que les deux autres pensaient tout bas. « Euh, est-ce qu'on a loupé un épisode ? » demanda-t-il, son regard passant alternativement de Dick à Veronica, qui pâlirent au même moment.

« Beuuuurk non ! » cria Veronica, pendant que Dick poussait un « T'es pas bien, mec ? »

Leurs grimaces avaient l'air tellement sincères que les trois 09ers furent immédiatement convaincus. Luke s'essuya le front, l'air soulagé. « Tu m'as fait flipper un instant. »

« Dis pas des choses comme ça… » insista Dick, l'air un peu bouleversé.

Veronica lui jeta un regard noir. « Je serais probablement la plus à plaindre, si c'était le cas. » cracha-t-elle à Dick.

« Non, mais tu sais, » ajouta Casey. « on vous voit arriver ensemble, Dick refuse de boire… On aurait dit Logan et toi quand vous vous êtes mis ensemble. »

Dick grossit les yeux à cet instant, et secoua violemment la tête en direction de Casey, un énorme « NOOON » silencieux que le jeune homme ne perçut qu'au dernier moment. Veronica s'était immédiatement renfrognée, et affichait son sourire de circonstance.

« Sujet sensible. » marmonna Luke dans sa barbe, mais Veronica n'entendit pas.

« Quoi de neuf, Casey ? Comment va ton autre grand-mère ? » assena Veronica avec un regard mauvais.

Casey leva les bras en l'air, montrant qu'il s'excusait et n'avait pas d'arme. Il ne put retenir un petit rire, « T'as pas changé, Veronica. »

Celle-ci haussa une épaule. Dick la tira un peu à l'écart, et se pencha, tout en regardant aux alentours. « Je vais aller faire un tour pour voir si je le trouve. Tu restes là, et tu bouges pas, d'accord ? »

Veronica lui jeta une œillade désagréable. « Je ne reçois d'ordres de personne. Encore moins de toi. »

« Ce n'était pas un ordre. » grommela Dick, exaspéré. « Bon. » Il soupira, réfléchit une seconde, puis. « Est-ce que tu veux bien rester là, s'il te plaît ? Je suis sûr que John, Casey et Luke auront des choses sympas à te raconter. »

Veronica ne changea pas d'attitude, et Dick laissa tomber sa tête. « Ton père et Logan me tueraient s'il t'arrivait un truc alors que j'étais là ? » proposa-t-il, en dernier recours.

« Et ça me dérangerait, pourquoi ? » articula Veronica, le faisant légèrement paniquer. Elle savoura quelques secondes la situation, puis leva les yeux au ciel. « Fais vite. »

Dick déguerpit sur le champ, et Veronica se rapprocha des trois autres 09ers. Elle n'avait pas une confiance infinie en eux, mais Casey et Luke étaient plutôt sympas, ils n'avaient jamais pris activement part dans son lynchage lycéen, et elle ne l'avouerait jamais, mais elle était un peu angoissée à l'idée d'être seule avec ses pensées (ses souvenirs ?) à la fête de Shelly Pomroy.

Tout ce qu'elle espérait, c'était que Luke, Casey et John ne chercheraient pas à se remémorer cette magnifique soirée pendant laquelle sa réputation de salope avait été soigneusement construite. Ça finirait forcément mal.

« J'imagine que tu es sur une affaire ? » demanda gentiment Casey. « D'où ta présence en compagnie de Dick Casablancas… »

Veronica hocha la tête, légèrement inconfortable. « Une longue histoire stupide. »

« Je suis impressionné que tu aies accepté de l'aider. » confia Luke.

« Il me paye extrêmement cher, crois-moi. » sourit Veronica. « C'est le prix de ma gentillesse. »

Les trois garçons éclatèrent de rire, lorsqu'une voix qui glaça Veronica retentit.

« Alors comme ça, tu tapines toujours chez les riches ? »

Veronica se retourna, et elle sentit les trois autres se rapprocher imperceptiblement d'elle. C'était la première fois qu'elle la voyait depuis qu'elle avait voulu faire un cube de sa voiture, mais elle n'avait pas changé. Plus vulgaire, plus insupportable, plus odieuse que jamais, Madison Sinclair dardait sur elle un regard dégoulinant de mépris et de suffisance.

La rage se diffusa dans les veines de Veronica à une vitesse incroyable, et elle se surprit de ne pas lui coller une gifle retentissante sur le champ. « Désolée, j'avais pas réalisé que c'était ton coin du trottoir. » rétorqua-t-elle.

« Tu veux te venger de moi en traînant avec Dick ? » cracha Madison, en observant Veronica de haut en bas. Celle-ci éclata de rire.

« Alors, ça faisait quoi de coucher avec Don Lamb, Madison ? Est-ce que ça veut dire que tu te tapes Vinnie Van Lowe, maintenant ? »

Derrière elle, Veronica entendit les garçons se mettre à rire, alors que le visage de Madison se décomposait littéralement. Une haine sans merci s'empara des traits de Madison, qui s'approcha de Veronica, mais Luke, Casey et John s'avancèrent au même moment.

« Fais attention, Veronica Mars, il va t'arriver des bricoles. » tonna Madison.

Aveuglée par la rage, Veronica fit un pas en avant, « Tu vas faire quoi ? Coucher avec Logan ? Déjà fait, Madison. Tu ne me fais pas peur. Je suis beaucoup plus forte à ce jeu là que tu n'oses l'imaginer. Souviens-toi. J'ai appris de Lilly Kane. »

« Lilly n'était qu'une… » commença Madison.

« Je te conseille d'arrêter ta phrase immédiatement. » retentit une voix derrière Madison. Veronica leva les yeux et ne reconnut pas Dick sur le coup. Il sortit de la pénombre, et se plaça du côté de la jeune fille, face à Madison. Il avait l'air profondément en colère, et le petit ricanement méprisant que Madison lâcha ne fit que renforcer son état.

« Ou sinon quoi, Dick ? Tu vas me quitter ? »

« Dégage, Madison. »

La jeune fille passa une main dans ses cheveux, balaya les quatre garçons d'un regard à la fois sulfureux et méprisant, et ignora superbement Veronica, puis repartit, avec un rictus horripilant au possible. Veronica la suivit des yeux, hors d'elle, et s'apprêtait à faire un pas pour l'étrangler, mais Casey la retint.

« Elle n'en vaut pas la peine. »

Dick restait fixé sur la silhouette de Madison, qui se dandinait et s'approchait d'un garçon qui lui offrit immédiatement un verre. Il secoua la tête, dégoûté, puis repartit sans se préoccuper de Veronica. Il avait l'air un peu secoué, mais Veronica préférait qu'il l'ignore. Elle se sentait plus à l'aise quand ils avaient ce genre de relations.

Veronica se tourna vers le bar, et eut une envie fulgurante de boire un verre pour diluer sa colère, mais se calma par elle-même. Elle ferma les yeux quelques secondes, et quand elle reprit le contrôle de son corps, afficha un sourire figé, et se tourna vers les trois garçons, qui la gardaient à l'œil.

« Alors comme ça, tu as appris pour Aspen. » dit John.

Veronica réalisa pour la première fois que Logan n'était pas parti seul avec Madison à Aspen, cet hiver-là. Casey, Luke, John et plusieurs autres 09ers avaient fait partie du voyage, Madison, Shelly, et d'autres filles étaient aussi venues. Ça n'avait pas été un voyage en amoureux. Même si l'imagination de Veronica avait réussi à définir cet événement dans des proportions monumentales – la dernière fois qu'elle y avait vraiment pensé, Logan avait appelé Madison, déprimé, et lui avait demandé de partir à Aspen pour rattraper le temps passé, lui disant qu'ils avaient l'opportunité parfaite de se venger de tout ce que Veronica leur avait fait.

Veronica hocha la tête. « Madison s'est fait une joie de tout me raconter dans les plus grands détails. »

Luke et Casey échangèrent un regard. « Et tu ne l'as pas crue, j'espère ? » grogna Casey.

Veronica recula la tête, surprise. « Logan a confirmé ce qu'elle m'a dit. »

Luke ferma les yeux, et soupira. « Veronica, quoi que Madison t'ait raconté, ça ne s'est pas passé comme ça. Quant à Logan, il n'était certainement pas en état de se rappeler de quoi que ce soit. »

« Ca n'a aucune importance. » s'énerva la jeune fille, mal à l'aise. « Il l'a fait quand même. Et puis techniquement, vous n'étiez pas là quand ça s'est déroulé. Enfin… J'espère. » grimaça-t-elle.

« Elle t'a dit que Logan l'avait draguée et qu'ils avaient fini par coucher ensemble, j'imagine ? » insista Casey.

« Qu'est-ce que ça peut vous faire ? » gronda Veronica.

« C'est une menteuse ! » explosa Luke, qui semblait avoir rêvé de ce moment depuis longtemps. « Elle fait tout ça pour te blesser, c'est injuste que tu croies… » Il s'étouffa dans son indignation, et essaya de reprendre son calme. Casey reprit le flambeau.

« Déjà, il a fallu qu'on fasse une ambassade pour que Logan accepte de venir à Aspen. Il n'était ni motivé, ni de bonne humeur et, tu peux nous croire, complètement immunisé contre Madison. »

« Il déprimait quotidiennement, être avec lui était même un enfer, pour être honnête. » continua Luke, le regard intense. « Et, le dernier soir, on a décidé de mettre le paquet, tu connais nos soirées. »

Veronica avait envie de se boucher les oreilles. Mais elle ne put s'empêcher de hocher la tête, et son cœur battait violemment contre sa poitrine. Ses mains se mirent légèrement à trembler, si bien qu'elle les enfonça dans ses poches pour ne plus avoir à y faire attention.

« Logan s'est surpassé. » poursuivit John, et Veronica n'arrivait pas à croire que trois 09ers qui l'avaient longuement méprisée pour une raison ou pour une autre en arrivent au point de jouer les marieuses en faisant passer une des leurs pour une mante religieuse. « Il ne tenait plus debout, ses yeux étaient quasiment fermés à longueur de temps. Madison n'était pas mieux, mais au moment où il allait se coucher, elle l'a suivi. »

Veronica fronça les sourcils. « Alors quoi ? Je suis supposée pardonner à Logan parce qu'il était ivre mort et qu'il ne s'en rappelle pas ? » Veronica eut un rire sans joie. « J'ai déjà fait ça une fois, s'il recommence à chaque fois, c'est qu'il n'est pas si désolé que ça. »

« Il était limite inconscient, au moment où il est allé se coucher. C'est John et moi qui l'avons porté, et il venait de vomir ses tripes dans la neige. » développa Casey. « D'abord, c'est surréaliste qu'il ait réussi à la lever, si tu vois ce que je veux dire. »

Veronica leva les yeux au ciel. Elle ne comptait pas développer sa pensée sur le sujet, mais Veronica était bien placée pour savoir que, dans n'importe quel état, Logan était parfaitement capable de 'la lever'. Pour peu qu'il ait toujours voulu coucher avec Madison, Veronica était plus ou moins persuadée que ce détail n'avait aucune importance.

« La véritable chute de l'histoire, celle qui a d'ailleurs toute son importance » articula John, « c'est ce que Madison a dit à Shelly le lendemain. »

« Waw, j'aurais jamais cru que vous étiez de telles commères. » marmonna Veronica, gênée, mal à l'aise, voulant fuir cette conversation au plus vite, de peur que la chute de cette histoire ne change ce qu'elle avait mis beaucoup de temps à accepter. Ce dont elle avait mis beaucoup de temps à se convaincre.

« Je suis sorti avec Shelly, quelques semaines après, et… Tu connais Shelly. Elle parle constamment. »

Veronica leva les yeux au ciel. « Alors, la chute ? » demanda-t-elle malgré elle.

« Disons que Madison n'était pas aussi satisfaite que ça de cette partie de jambes en l'air. » prononça John, ménageant son effet, horripilant Veronica au plus haut point. Qu'il dise ce qu'il avait à dire, nom de Dieu !

« Pourquoi ? Parce que, comme tu l'as fait remarquer, il n'arrivait pas à 'la lever', comme tu l'as dit si poétiquement ? » grommela Veronica avec mauvaise humeur.

« Non seulement ça ! » confirma Casey. « Mais quand mademoiselle Sinclair a enfin réussi à faire ce qu'elle voulait… Ce n'est pas son nom qu'il a crié. »

Veronica sentit ses joues s'enflammer à une vitesse affolante. Elle eut l'impression de fondre sur place, honteuse comme jamais elle ne l'avait été. Mais les garçons l'ignorèrent, ou ne s'en aperçurent pas. « Nope ! » ajouta John, comme si ce n'était pas une évidence. « Il a crié ton prénom. Madison était littéralement dégoûtée. Elle a joué sa fière pendant plusieurs semaines, se vantant d'avoir couché avec Logan Echolls, et a même essayé de le convaincre le lendemain qu'il le voulait autant qu'elle – ce qu'on s'est empressé de démentir pendant le voyage retour – mais elle a tout raconté à Shelly. »

Veronica se laissa aller contre le bar, évitant les regards des autres. « Ca n'aurait rien changé. » affirma-t-elle. « Même si j'avais su ça, ça n'aurait rien changé. Pas… Pas à l'époque, pas comme ça. »

Casey posa sa main sur l'épaule de Veronica, et la força à le regarder dans les yeux. « Tu sais, on est vraiment désolés de la façon dont on a traitée au lycée. A Aspen, justement, on en avait parlé. Logan écoutait, et plus il écoutait, plus il buvait. Il n'arrêtait pas de parler de toi, il écrivait des textos tout le temps, qu'il effaçait immédiatement. On n'a appris qu'après que c'était lui qui t'avait quittée cette fois, et on ne comprenait pas pourquoi. »

« On peut parler d'autre chose ? » bégaya Veronica.

« Il n'a jamais aimé Madison. Il ne se rappelle de rien, et il a sûrement cru que c'était un rêve avec toi… » insista Casey.

Il n'avait pas l'air de réaliser combien cette conversation mettait Veronica mal à l'aise. A sa plus grande stupeur, la personne qui vint à sa rescousse fut Dick, qui traînait derrière lui un jeune homme bronzé, et très beau à regarder. Veronica repoussa la main de Casey, fit un faux sourire d'excuse aux garçons en leur lâchant un bref « merci », et s'enfuit à toute vitesse pour rencontrer Dick.

« Alors, c'est notre témoin ? » demanda-t-elle d'une voix aiguë et pressante, jetant un regard rapide et gêné vers John, Luke et Casey.

Le sourire radieux de Dick valait toutes les réponses. Veronica ne put s'empêcher de penser qu'il ne pouvait pas mieux tomber.

oOoOoOo

« T'es super silencieuse. » fit remarquer Dick. « Je viens de te faire un chèque qui vide quasiment mon compte en banque, et tu dis rien. »

Après avoir fait promettre au surfeur qu'il irait tout raconter à la police dès le lendemain (Veronica avait pris son nom pour faire des recherches et le faire chanter s'il le fallait), Dick avait proposé de la ramener. Veronica ne s'était pas fait prier, et avait déguerpi sur le champ, sans même dire au revoir à ceux qui lui avaient tenu compagnie.

Veronica tourna la langue sept fois dans sa bouche, le regard perdu sur le paysage nocturne de Neptune, puis commença la conversation la plus stupide qu'elle eût jamais lancée. Elle savait qu'elle allait se maudire. Maudire Dick. Le reste du monde aussi, par la même occasion. Mais elle n'arriva pas à s'en empêcher.

« Pourquoi ça ne te dérange pas plus que ça que Madison et Logan aient couché ensemble ? » finit-elle par dire. Elle se mordit la langue en punition, et évita soigneusement le regard incrédule que Dick lui lança.

« J'avais couché avec Lilly. J'imagine que c'était qu'une question de justice. »

Veronica tourna violemment la tête vers lui, les yeux écarquillés. « QUOI ? » s'exclama-t-elle d'une voix qui perça les oreilles de Dick. Celui-ci éclata de rire.

« Nan, je déconne. » Puis son visage se fit plus sérieux, et il haussa les épaules. « Mais je l'aurais probablement fait si j'en avais eu l'occasion, à l'époque. » reconnut-il. Veronica dut se rendre à l'évidence que c'était probablement vrai. Si Lilly avait jamais voulu se taper Dick Casablancas, ami de Logan ou non, elle n'aurait pas eu besoin de dire s'il te plaît.

Il eut l'air encore plus gêné, lorsqu'il enchaîna : « Et puis Madison a toujours eu un truc pour lui. »

Veronica haussa les sourcils. « Vraiment ? »

« Tu ne trouvais pas bizarre que mes ruptures avec Madison coïncident toujours à celles entre Logan et Lilly ? »

Veronica cligna des yeux, n'en croyant pas ses oreilles. Comment avait-elle pu être aussi aveugle ? Et naïve ? Elle petit rire nerveux lui échappa, et elle avoua presque contre sa volonté. « Honnêtement, je pensais qu'il y avait un truc dans l'eau. Ou que Madison copiait Lilly. »

« Oh, Madison copiait Lilly parfaitement. Elle a toujours envié Lilly. Elle t'enviait toi aussi. Elle passait son temps à râler qu'elle aurait dû être à ta place. »

« Elle n'a jamais cherché à séduire Duncan. » contrecarra Veronica.

« Tu plaisantes ? » Dick tourna la tête vers elle, oubliant encore une fois la route devant lui. « Mais Duncan était trop niais pour elle. Et Lilly lui a fait comprendre que son frère était chasse gardée. Quant à Logan, jamais Madison n'aurait osé le draguer à l'époque où Lilly était en vie. »

Veronica n'arrivait pas à croire que Dick puisse être aussi lucide sur la personnalité de celle avec qui il était sorti si longtemps. Veronica avait toujours pensé qu'ils s'aimaient tous les deux, un peu à leur façon. De la façon dont les 09ers s'aimaient : avec intérêt, et pour s'amuser. Mais Dick avait l'air de comprendre bien mieux Madison Sinclair que Veronica n'aurait jamais pu l'imaginer.

« Je n'étais pas surpris que Madison se tape Logan. J'étais plutôt surpris que Logan se tape Madison. » finit-il. « Puis John m'a raconté ce qui s'était vraiment passé. C'est pour ça, j'en veux pas trop à Logan. »

Veronica ne répondit rien, et Dick eut un petit rictus amusé. « Je suis pas aussi stupide qu'on le croit, hein ? »

Veronica eut un petit rire nerveux, et secoua la tête, sans un mot. Elle laissa tomber sa tête contre la vitre, et replongea dans ses pensées.

oOoOoOo

Logan et Parker sortirent du restaurant en riant. Il faisait nuit noire, mais la rue était éclairée par des lampadaires, encore décorés pour la St-Valentin. Logan se pencha pour murmurer quelque chose à Parker, qui frissonna et l'entraîna sur la route déserte pour l'embrasser passionnément. Le baiser dura de longues secondes, pendant lesquelles Logan repoussait petit à petit Parker vers le trottoir opposé, où était garé sa voiture. Lorsqu'ils se détachèrent, ils partagèrent un sourire heureux, et Logan prit la main de Parker pour finir de traverser la route, car une voiture arrivait à toute vitesse. Logan fronça les sourcils en voyant la Mercedes noire accélérer alors qu'ils étaient parfaitement visibles.

La voiture ne ralentissant pas, Logan paniqua et poussa violemment Parker qui tomba sur le bitume. Elle s'attendait à entendre le crissement des pneus lorsque la voiture freinerait, mais elle n'entendit qu'un violent bruit sourd, et le temps qu'elle ouvrît les yeux, la voiture avait déjà disparu.

« C'est qui ce dingue ?! » s'exclama Parker en tournant pour attraper la main de Logan. « Heureusement que tu m'as poussée. »

Il n'y eut pas de réponse, et sa main toucha la poussière du trottoir. Parker sentit la panique l'envahir, et elle se releva le plus rapidement possible. « Logan ? » appela-t-elle.

Ce fut en se levant qu'elle la vit.

Une forme étendue sur le sol.

« Logan ! » Elle se précipita vers la forme, et plaqua ses mains sur sa poitrine, son visage, le secouant le plus fort qu'elle pouvait. « LOGAN ! » Les larmes embuèrent sa vue, et elle continua de crier son nom, comme s'il allait avoir le pouvoir de le réveiller.

Mais ses yeux restaient définitivement clos.

A SUIVRE…


Merci à Elilove59, missgege93, Faithlove43, Vamala, LilyAnthea, Choupinette, Lydia, Pomme-banane, BA-VM, Chromo, et Cassotis pour leurs très gentilles reviews qui m'ont motivée et fait chaud au coeur ! En espérant vous revoir dans une prochaine review...

La suite, dans quinze jours...