Comme elle l'avait pressenti, les jours suivants furent un enfer pour Rogue et Caroline. Ils se retrouvèrent avec une liste de près d'un mètre de potions à préparer en prévision des soins à apporter aux champions après les épreuves. Il y avait des potions cicatrisantes, de la Pimentine, de l'essence de dictame et des philtres calmants. Caroline grimaça quand Rogue lui tendit la liste et tous deux pensèrent que finalement, l'idée de Dumbledore d'embaucher une personne en plus pour préparer les potions cette année n'est pas une si mauvaise idée.
Caroline était affligée de voir que la plupart des élèves de Poudlard avaient choisi de croire qu'Harry Potter avait triché plutôt qu'en son innocence. Une distribution de badges infects avait débuté au sein de l'école, surtout parmi les Poufsouffle rancuniers, et les Serpentard qui n'avaient pas besoin d'un prétexte pour se moquer le pauvre garçon. Ces badges affichaient en grosses lettres rouges : « Vive CEDRIC DOGGORY, le VRAI champion de Poudlard ! » et dès qu'on appuyait dessus, le message devenait vert et se transformait en « A BAS POTTER ». Caroline et McGonagall avaient essayé de convaincre les autres professeurs d'interdire ces objets, mais ils rétorquèrent tous que ce n'était pas interdit par le règlement, au même titre que les vindictes lancées aux adversaires pendant les matchs de Quidditch, et qu'ils ne pouvaient malheureusement rien faire.
Mais ce qui attristait le plus la jeune fille, c'était de voir que Ron, le meilleur ami d'Harry, avait décidé de le laisser tomber et ne lui adressait plus la parole. Deux jours après que la Coupe de Feu ait désigné les quatre champions, elle décida de lui parler et l'arrêta dans un couloir.
— Ron, ne me dis pas que tu crois que Harry est responsable de tout ça !
— Tu vois une autre explication ? dit Ron en fixant ses chaussures, l'air malheureux.
— Et si quelqu'un l'avait fait à sa place ? Pour lui jouer un mauvais tour, par exemple. Le Tournoi des Trois Sorciers est une compétition dangereuse, tu sais ce qu'il risque !
— Tu parles ! Une gloire éternelle et mille Gallions de récompense… On se serait tous inscrit si on avait eu le choix !
Caroline était au courant des problèmes financiers de la famille Weasley. Alonso et Meredith avaient plusieurs fois proposé de les aider pour les fournitures scolaires de leurs nombreux enfants ou pour les achats de Noël, mais Arthur et Molly Weasley avaient toujours refusé aimablement. Ils étaient dignes, refusant d'être pris en pitié, et arrivaient toujours à joindre les deux bouts. Cependant, Caroline ne savait pas qu'un de leurs enfants pouvait le vivre si mal et qu'il irait jusqu'à se fâcher avec son ami pour une histoire pareille.
— Tu es celui qui le connaît le mieux, Ron, continua-t-elle d'une voix douce. Tu devrais savoir qu'il n'est pas intéressé par l'argent ou la notoriété.
— Je ne lui reproche pas ce qu'il a fait. Je veux juste qu'il arrête de me mentir et de me prendre pour un idiot !
— T'a-t-il déjà menti ? Vous a-t-il déjà caché la moindre chose, à toi et à Hermione ?
— Je dois y aller, j'ai un cours de divination dans dix minutes.
Ron s'écarta de Caroline et partit à grand pas dans le couloir. Pendant tout le temps qu'avait duré leur conversation, il n'avait pas quitté ses chaussures des yeux et il avait l'air aussi abattu qu'Harry. Dans les lettres que Ron et Ginny envoyaient parfois à Caroline, ils avaient décrit Harry comme quelqu'un de charmant et courtois, très différent de ce tout le monde imaginait. Et depuis qu'elle vivait à Poudlard, elle avait vu le trio agir comme des frères et sœurs, unis par quelque chose de plus fort que l'amitié. Aussi, elle pouvait difficilement croire que Ron se mettait à rejeter Harry à cause d'une jalousie qui n'avait pas lieu. Elle espérait que cette conversation le ferait réfléchir, sans toutefois se faire trop d'illusions.
Mais son plus grand problème était la surcharge de travail que devaient affronter Rogue et son assistante. Afin d'éviter la crise de nerfs, ils décidèrent que Caroline continuerait de préparer les potions pendant que Rogue donnerait ses cours. Malgré ça, leurs journées n'en finissaient pas et ils étaient parfois obligés de revenir au laboratoire après le dîner.
Un après-midi où Caroline surveillait un chaudron entier d'essence de dictame et que Rogue préparait son prochain cours avec les Gryffondor et les Serpentard de quatrième année, Mme Pomfresh entra précipitamment dans le bureau.
— Ne vous dérangez-pas, je viens juste chercher les potions que vous avez déjà terminé, dit-elle en attrapant les flacons déjà remplis et refermés.
Elle les remercia et sortit de la porte tout en marmonnant :
— Quand on pense à ce qu'on leur prépare… Pauvres gosses !
— Vous comprenez pourquoi je m'inquiète, à présent ? demanda Caroline une fois que la porte se soit refermée.
— Vous êtes d'une sensiblerie affligeante, rétorqua Rogue en haussant les épaules.
— Jeter un sort en classe sous le contrôle d'un professeur et affronter un danger sans personne pour intervenir sont deux choses totalement différentes. Je ne pense pas que ces enfants…oui, ce sont encore des enfants ! s'exclama-t-elle en voyant que le professeur de potions levait les yeux au ciel. Ils ne sont pas préparés à ce genre de choses, et vous ne m'empêcherez pas de penser que ce Tournoi n'est qu'un vulgaire coup politique déguisé en rencontre sportive soi-disant amicale !
— Qu'est-ce que vous pouvez raconter comme inepties ! lança Rogue d'un ton excédé en nettoyant trois grand chaudrons d'un coup de baguette magique. Laissez donc l'organisation de ce Tournoi à ceux qui s'y connaissent et occupez-vous de vos affaires !
— Pourquoi croyez-vous que Fudge ait eu l'idée brillante d'organiser le Tournoi des Trois Sorciers cette année, alors qu'il n'avait pas eu lieu depuis cent ans ? Depuis l'évasion de Sirius Black, la popularité de notre Ministre de la Magie a baissé et il avait besoin d'un coup d'éclat pour se refaire une réputation. Et aussi pour distraire la population magique du fait que le Ministère n'a toujours pas remis la main sur Black. Il envoie des jeunes dans l'arène pour sauver son propre poste !
Rogue resta d'abord silencieux, fixant Caroline d'un drôle d'air. La jeune femme pensa qu'elle avait encore dit une énormité, mais Rogue finit par déclarer prudemment :
— Ce n'est pas si idiot, finalement.
— Merci quand même ! répliqua Caroline, vexée.
Ils furent alors interrompus par des cris et des bruits de coups venant du couloir. Les élèves devaient attendre que la salle s'ouvre et une bagarre avait dû être provoquée par les adolescents surexcités à cause de l'ambiance électrique qui régnait au château. Les deux adultes se précipitèrent et ouvrirent la porte devant un attroupement formé autour d'Harry, Ron et Hermione d'un côté, et de Malefoy et son ami Goyle de l'autre.
— Qu'est-ce que c'est que tout ce bruit ?** demanda Rogue d'une voix calme qui ramena sans peine le calme.
Harry et Malefoy avaient chacun leur baguette à la main, et Hermione et Goyle cachaient leurs visages derrière leurs mains en gémissant. Rogue pointa un doigt sur Malefoy et exigea :
— Expliquez-moi.**
— Potter m'a attaqué, monsieur…**, commença le Serpentard.
— Nous nous sommes attaqués en même temps !** rectifia Harry avec colère.
— Et il atteint Goyle…Regardez…**
Malefoy laissa son camarade s'appuyer sur lui pour montrer son visage à Rogue. Harry avait probablement jeté un sort de Furoncule car le nez du garçon était couvert de boutons violets purulents.
— A l'infirmerie, Goyle**, décréta le professeur de potions.
Ron s'avança alors à son tour en traînant Hermione derrière lui.
— Malefoy a frappé Hermione**, s'écria-t-il. Regardez !
Il obligea Hermione à baisser ses mains, et tous purent voir que les dents de devant de la jeune fille s'étaient allongées sous l'effet d'un sort de Dents-Poussées, au point de dépasser son menton. Elle avait tout de même eu de la chance car, si sa bouche avait été fermée quand le sort l'avait touchée, ses dents auraient pu transpercer sa lèvre inférieure et les dégâts auraient vraiment été terribles.
— Je ne vois pas grande différence**, dit calmement Rogue.
La pauvre Hermione se mit à pleurer et s'enfuit en courant. Aussitôt, Harry et Ron se mirent à insulter Rogue en même temps, si bien qu'il ne comprit pas la moitié de ce qu'ils disaient. Pour un peu, Caroline se serait joint à eux. Comment osait-il traiter une élève de cette manière ? Hermione avait de grandes dents, et alors ? Il n'avait aucune raison de se montrer aussi méchant avec une enfant de quatorze ans !
— Voyons**, dit Rogue d'une voix doucereuse une fois que les deux garçons eurent arrêté de hurler. Cinquante points en moins pour Gryffondor et une retenue pour Potter et Weasley. Et maintenant, rentrez en classe ou je vous donne une semaine entière de retenue.**
Il fit entrer les élèves et s'apprêtait à refermer la porte quand il vit que son assistante était restée dans le couloir, en le scrutant d'un air mauvais.
— Vous venez ou vous préférez faire le pied de grue dans ce couloir ? demanda Rogue d'un ton moqueur.
Caroline continua de le fixer, très mécontente. Puis elle lança :
— Vous savez, vous êtes très mal placé pour vous moquer du physique des autres.
Elle profita du fait qu'il était sous le choc de ce qu'elle venait de dire pour ajouter :
— J'espère que vous êtes mort de honte !
Elle le planta devant la porte de la classe et avança en direction de la sortie des cachots.
— Et vos potions, Sanders ? cria Rogue, qui avait retrouvé l'usage de la parole, dans son dos.
— Débrouillez-vous ! répondit Caroline sans se retourner.
Une fois dans le hall, elle essaya de retrouver la trace d'Hermione. Elle réfléchit et décida d'aller voir si elle n'était pas allée se réfugier dans les toilettes des filles. Elle grimpa les escaliers, toujours en colère contre Rogue. Qu'il s'amuse à se moquer de son assistante, cela n'avait pas grande importance puisqu'elle était capable de répondre à ses piques. Mais utiliser sa position de professeur pour s'en prendre à une élève qui ne pouvait pas se défendre face à lui, ça, elle ne pouvait décidemment pas l'accepter !
En approchant des toilettes des filles, elle entendit des pleurs résonna en écho contre la pierre. Elle ouvrit doucement la porte et pénétra dans la salle. Les pleurs cessèrent, comme si Hermione avait peur d'être découverte.
— Hermione, c'est Caroline. Où es-tu ?
Caroline avait parlé d'une voix très basse pour éviter d'attirer l'attention, ou de faire paniquer la jeune fille. Elle dut attendre quelques instants avant que la porte d'une des petites cabines ne s'ouvre. Hermione s'avança, le bas de son visage caché sous son pull. Caroline la rejoignit et posa doucement sa main sur l'épaule de l'adolescente.
— Il faudrait que tu ailles à l'infirmerie. Tu ne peux pas rester dans cet état.
— Ve ve veux fas font fe.., essaya d'articuler Hermione.
— Ne parles pas, tu risques de te blesser.
Au bout de cinq minutes de discussion et de négations virulentes, Caroline réussit à la convaincre de sortir des toilettes en lui cachant la tête sous sa cape. Quand elles croisaient des élèves qui les observaient avec un peu trop de curiosité, Caroline expliquait que la jeune Gryffondor s'était brûlé au visage en cours de potions. Tant pis si Rogue n'allait pas apprécier ce mensonge, il n'aurait qu'à s'en prendre à lui-même. Si les élèves de sa maison n'étaient pas aussi arrogants et cruels, jamais ils ne se seraient retrouvés dans une telle situation ! Heureusement, elles arrivèrent sans encombre à l'infirmerie, où elles furent accueillies par une Mme Pomfresh débordée. Elle vit l'état d'Hermione et se mit à maudire les gamins qui jetaient des sorts à tort et à travers.
— Comme si nous n'avions pas assez d'ennuis comme ça ! déclara-t-elle en faisant asseoir Hermione sur un des lits.
Sachant que la jeune fille était entre de bonnes mains, Caroline quitta l'infirmerie. Etant toujours en colère contre le professeur de potions, elle décida de faire l'école buissonnière et de rentrer dans ses appartements pour se décrasser et se détendre. Après un bon bain, elle prit tout son temps pour se préparer. Elle mit une robe gris perle qui arrivait au-dessus du genou, et elle attacha ses beaux cheveux en une longue natte parfaitement tressée. Quand elle redescendit dans le hall, elle n'était plus l'assistante transpirante et noire de saleté qui avait quitté les cachots deux heures plus tôt.
A peine était-elle arrivée en bas des marches que Rogue surgit devant elle, sa cape noire couverte de taches et de poussière.
— Sale petite peste ! s'exclama-t-il.
— Vous êtes dans un état épouvantable ! Qu'est-ce qui vous est arrivé ?
— A votre avis ? J'ai dû terminer seul le reste des potions, pauvre gourde !
— C'était votre punition pour avoir été aussi désagréable, dit Caroline en relevant le menton d'un air de défi.
— Comment osez-vous… !
Rouge de colère, Rogue mit la main dans sa poche pour attraper sa baguette mais, à ce moment-là, une voix haute perchée retentit derrière eux :
— Mais qui est donc cette magnifique apparition ?
La femme la plus extravagante qu'ait jamais vue Caroline, accompagnée de Dumbledore et de Ludo Verpey, s'avançait l'air décidé dans leur direction. Vêtue d'une robe rose foncé, ses cheveux de couleur platine avaient été savamment bouclés en une masse sophistiquée à l'arrière de son crâne. Rogue et Caroline reconnurent avec horreur Rita Skeeter, la journaliste de la Gazette du sorcier.
— Rita, je vous présente Caroline Sanders, l'assistante du professeur Rogue, déclara Verpey joyeusement.
— Vraiment ? Comme c'est charmant…
Elle jeta un rapide coup d'œil à Rogue avant de reporter son attention sur la jeune femme.
— J'aimerais beaucoup écrire un article sur vous, ma chère, dit Skeeter en la jaugeant de derrière ses lunettes incrustées de pierre précieuse. Il y a eu si peu de gens acceptés à un tel poste à Poudlard ! Je suis sûre que mes lecteurs seraient passionnés par le récit de votre quotidien ici. Surtout que votre photo serait du plus bel effet, avec un aussi beau visage…
— Je pense que vous avez déjà assez de notes pour écrire une belle série d'articles sur le Tournoi des Trois Sorciers, objecta Dumbledore d'une voix aimable. Il ne faudrait pas que vous ayez trop de travail, Rita.
Skeeter se tourna vers le vieux directeur et afficha un sourire qui laissait voir une rangée de dents en or.
— Ne vous en faites pas. Une fois que je suis lancée, rien ne peut m'arrêter !
Elle ouvrit son sac à main en crocodile et tendit une petite carte à Caroline.
— Contactez-moi, et nous pourrons reparler tranquillement de cet article.
Elle lui adressa un petit clin d'œil et salua ses hôtes avant de prendre congé.
— Ma chère enfant, il semblerait que vous ayez réussi à éveiller la curiosité de la célèbre Rita Skeeter, lança Dumbledore avec un sourire espiègle.
— Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? se lamenta Caroline en jetant un regard effrayé à la carte de la journaliste.
— Vous n'avez donc pas conscience de votre beauté, Miss ? demanda Verpey.
Les joues de Caroline prirent une teinte rouge écrevisse et elle se mit à bégayer, ce qui fit rire Rogue sous cape. Dumbledore et Verpey les quittèrent et rejoignirent la Grande Salle, tandis que Rogue continuait de ricaner.
— « Magnifique apparition »…, dit-il en imitant le ton théâtral de Skeeter. Mort de rire !
— Pour la dernière fois, arrêtez donc de vous moquer des gens ! déclara Caroline, outrée par un comportement aussi immature.
— Je suis impatient de vous voir en couverture de la Gazette. Ce sera du plus bel effet !
— Méfiez-vous ! l'avertit Caroline. Si jamais j'accepte cette interview, je pourrais très bien raconter tout ce que vous m'avez fait subir depuis le début de l'année.
Le rire de Rogue stoppa aussi vite qu'il avait commencé. Son visage reprit son expression grincheuse et il fixa son assistante.
— Parce que vous croyiez que travailler avec vous me procure le moindre plaisir ? Vous n'avez pas idée de ce que vous m'avez… Mais où est-ce que vous allez, encore ? s'écria-t-il quand Caroline s'éloigna.
— Je vais vous aider à ranger le labo, sinon vous allez passer la soirée à vous plaindre ! répondit-elle.
— Si vous étiez restée au lieu d'aller vous pomponner, nous serions déjà installés à notre table dans la Grande Salle ! rétorqua le professeur de potions en la rejoignant.
— Vous êtes gonflé, c'est moi qui ai préparé les deux tiers des potions de la journée ! Quand je vois votre tenue, je n'ose pas imaginer le capharnaüm que vous avez dû mettre dans votre bureau !
Leur dispute se poursuivit jusqu'au dîner. A deux, ils purent rapidement ranger le bureau mais, une fois attablés avec les autres professeurs et les jurés du Tournoi, ils refusèrent de s'adresser la parole et boudèrent comme deux enfants. Caroline décida de tout faire pour échapper le plus possible au caractère houleux de Rogue.
