A/N : Bon, définitivement, je ne sais pas poster à l'heure. Donc, il manque un OS extra sur Zelos, parce que j'ai découvert que je ne l'avais pas retravaillé depuis sa rédaction et qu'il a été écrit sur une période d'un an (au moins) donc j'ai besoin d'harmoniser le style. Comme jeudi, j'ai le retour d'office (comprendre que j'ai trois romans à finir avant), je ne sais pas quand exactement j'aurais le temps pour le faire... mais je le trouverai !

Sans tarder, l'épilogue. Comme toujours, n'hésitez pas à laisser un commentaire si vous avez aimé !


Épilogue : un bégaiement d'amour

Anna découpe la vie en tranches de lumière et d'émotion. Il y a toujours eu quelque chose de magique et de dangereux à sa présence : elle anéantit des années d'indifférence et de passivité. L'oblige à ressentir.

Peut-être : elle est la souffrance de l'air qui rentre pour la première fois dans les poumons du nouveau-né. Il a oublié. Il oublie chaque fois qu'il la quitte. Il le retrouve dès qu'elle ouvre la bouche, dès qu'elle le regarde, dès qu'il sait qu'elle est éveillée. Il n'a jamais réussi à vivre qu'en sa présence.

Ils se rendent d'abord à Flanoir. Elle est illuminée par la neige environnante, et ses dents claquent et elle se tourne vers lui avec un large sourire :

« Même à Hima, on n'avait pas vu un tel spectacle ! »

Elle saisit son bras quand ils marchent – peut-être parce qu'elle en a envie, peut-être parce qu'elle craint de glisser. Elle est silencieuse, pensive. Le soir, elle ôte ses gants, sa veste, ses bottes – tous achetés pour l'occasion – s'assoit près du feu, le contemple, le visage indéchiffrable.

Il la rejoint. Ils sont piégés dans une immobilité factice qu'ils n'osent pas briser. Leurs conversations se heurtent à leur propre présent et au futur qui leur échappe. Il veut parfois lui dire qu'il comprend, qu'elle a dû apprendre à n'être que mère pour exister pendant treize ans, et qu'il sait ce que cela veut dire. Il veut parfois lui dire qu'il regrette de savoir qu'elle est devenue comme lui : un soldat sans cause ni bataille. Parfois, il a l'impression que leurs corps sont emplis de choses qu'ils ne disent pas parce que l'autre les sait et ne peut pas les entendre.

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Quand il revient, Lloyd est là. Colette voulait retrouver sa famille pendant quelques temps. Son voyage semble bien se dérouler. Il parle des rencontres qu'il a faites avec enthousiasme et semble collecter des fragments d'idées et de plans pour le futur.

Il ne sait pas quoi lui dire. Anna est à côté de lui, et lui serre discrètement la main. Dirk l'observe du coin de l'œil. Il veut dire qu'il n'est pas son père, que le nain mérite beaucoup plus ce titre que lui, qu'il ne l'a pas vu grandir, pas vu mûrir, ne l'a pas éduqué, sauf à se battre – maigre don dans ce monde qui renaît.

Il veut s'enfuir.

Il s'oblige à rester.

Plus tard, quand la nuit est tombée et que les ombres dissimulent les visages, quand Kratos a moins l'impression de voir ses erreurs passées en train de l'accuser, Anna commence à parler de sa naissance. Il est presque simple de prendre la relève – de dire des faits. Il ne sait pas dire à Lloyd qu'il l'aime, ni lui transmettre la tendresse presque douloureuse qu'il a toujours eue pour lui. Il ne sait pas ce qu'être son père implique – sait simplement qu'il est parti quand il aurait dû rester – mais il peut au moins lui donner cela.

Et dans la pénombre, quand Lloyd se lève pour rejoindre sa chambre, il passe derrière sa chaise, et laisse tomber une main sur son épaule. C'est un réflexe, peut-être, de la saisir et de la serrer. Il sent son fils se figer et ils restent suspendus ensemble dans un instant incertain, tremblant. Et Lloyd continue sa marche vers sa chambre.

Le lendemain, Dirk est le premier réveillé. Kratos n'a pas dormi de la nuit, comme souvent. Le nain le contemple longuement.

« Si tu veux, on peut rajouter des étagères pour tes affaires, propose-t-il. Ici. Je suppose que tu as un endroit pour vivre, mais ça peut rendre les choses plus faciles ici. »

Il hésite. Il a un coffre, de maigres bagages qu'il a ramenés de Derris Kharlan et qu'il a déposés dans la banque de Meltokio, avec une partie des économies du Cruxis. Mais il hésite – il craint que cela le conduise à être un visiteur imposé, il craint une dispute ou un désaccord.

« J'y réfléchirai, répond-il finalement. »

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Une chose qu'il a apprise durant ses millénaires d'existence : rien n'apaise les fantômes du passé. Il vit, et marche sur une terre fertile de cadavres qu'il a tués par son indifférence.

Ils se rendent à Luin. C'est Anna qui l'a choisi, et maintenant qu'il la contemple regarder la ville, le visage fermé, l'esprit lointain, il commence à comprendre : il faut les enterrer.

Elle se tourne vers lui :

« Tout a changé, affirme-t-elle. Je ne reconnais rien. »

Ils échangent un regard : ils sont perdus dans un esquif et le rivage ne ressemble à rien de ce qu'ils ont connu. Mais Luin est d'une vitalité qui frise l'impossible : les marchands y sont déjà revenus, autour d'eux se réorganise une nouvelle vie, et, sur une fontaine, la statue de Lloyd se dresse. Ironies. Anna s'assoit à la fontaine et la contemple en silence.

« Mes parents seraient fiers de voir leur héritage. »

Elle a un demi-sourire, à la fois amer et fier. Il ne sait que lui répondre : elle ne parle guère de ses parents. Il pense, parfois, qu'elle aurait aimé se réconcilier avec eux, mais il se trompe peut-être : Anna se laisse rarement toucher par les liens qu'elle a brûlé elle-même. Il l'admire pour cela, lui qui n'a jamais su couper ceux qui l'entravent et le font souffrir. Assise à la fontaine, elle ferme les yeux, renverse la tête. Le soleil brille sur sa peau, et il sait qu'elle écoute et profite du moment. Il peut la dévisager : elle n'aime pas savoir qu'il la regarde ainsi, peine à comprendre qu'il aime son visage parce qu'il est sien, qu'importe l'ombre discrète de ses rides à venir, peine à comprendre qu'il aime son corps parce qu'il est le sien. Il ne sait pas s'il arrivera un jour à la convaincre. Ce sont des cicatrices et des sujets autour desquels ils trébuchent maladroitement.

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Meltokio semble inchangée par les événements : les gens ont eu assez de temps pour recouvrir de leurs tracas quotidiens la manière dont le monde s'est modifié. La ville est immense et impardonnable. La lenteur d'Anna soulève des phrases acides, des regards plein de pitié ou des visages fuyants plus ils montent vers les beaux-quartiers. Ce n'est pas nouveau et il ne sait pas pourquoi cela prend une telle intensité : à côté de lui, Anna se tend de plus en plus.

Quand ils arrivent à l'hôtel, elle s'assoit lourdement sur une chaise et il a l'impression qu'elle serait plus à l'aise en faisant les cent pas dans la chambre.

« Je déteste ça, siffle-t-elle. »

Il ne sait que lui répondre.

Le reste du voyage est plein de tensions indémêlables qu'ils tentent de maîtriser, conscients que ce n'était pas de la faute de l'autre. Mais le mal est fait : la visite devient un souvenir de frustration et d'insatisfaction latente même si, oui, le palais était impressionnant, oui, le théâtre passionnant, oui, l'église immense, oui, les quartiers monumentaux. Quand ils rentrent, Anna dit juste qu'elle préférerait un peu de solitude – Kratos n'ose demander pourquoi Dirk sait faire partie de sa solitude. Il la laisse partir.

Il se demande si rester a été une erreur, s'ils peuvent construire quelque chose à présent. Il finit par frapper à la porte de Yuan et le supplier – ou presque – de lui donner du travail. Son ami prend un plaisir sadique à lui donner la gestion de leurs livres de comptes. Il finit aussi par se confier à Yuan, ce qui n'est jamais une bonne idée. De tous les quatre, Martel a toujours été la plus douée pour dénouer de telles situation. Yuan est toujours plus prompt au cynisme et à l'ironie qu'à la compassion ou à l'empathie.

« Et vous ne vous disputiez jamais avant ?, demande-t-il d'ailleurs avec mordant. Quel paradis ! »

À cela, Kratos fronce les sourcils.

« Ce n'est pas… »

Son ami lève les yeux au ciel avec exaspération :

« Ce n'est pas la même chose parce que bizarrement, il s'est écoulé treize ans depuis la dernière fois, et qu'entre toi et elle, vous avez fait des choix de vie radicalement différents. Cela fait combien de temps que vous faites semblant d'ignorer cela ? »

Kratos serre les dents et laisse l'étincelle d'irritation s'éteindre d'elle-même. Caché sous son mordant, il y a un conseil : aller la voir et parler. Yuan soupire :

« Je t'interdis de retourner la voir avant d'avoir fini les dossiers que je t'ai donnés. »

Ils échangent un regard qui aurait été un sourire dans d'autres temps.

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Ils partent voir la pousse de l'arbre de Kharlan. Ou plutôt : ils voyagent lentement, à dos de ptéroplan, avec l'idée de finir par voir l'arbre, et s'arrêtent en chemin, quand ils le veulent. Anna ne se plaint pas de dormir à la dure, même s'il comprend assez vite que sa jambe la fait plus souffrir que d'habitude. Il est soulagé quand elle lui fait assez confiance pour lui demander un jour de repos.

Revoir la nouvelle incarnation de Martel reste un choc. Elle est un fantôme et une autre personne – pleine de compassion en sentant le deuil qui l'habite, mais elle ne tente pas de l'imiter ou de la faire revivre. C'est un soulagement, même s'il ne sait toujours pas la regarder dans les yeux.

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Après cela, il reste à Isélia pour quelques semaines et ils finissent par décider de repartir à Heimdall, quand ses douleurs se seront en partie résorbées. C'est lui qui le propose : ce n'est pas chez lui, mais malgré la destruction, malgré le peu de temps où il y a vécu, c'est le seul lieu qu'il connaît qui échappe à l'empreinte du temps. Les habitations sont déjà reconstruites à l'identique. La ville est à son image : il est un vestige, un fossile du passé. Il est pétri de réflexes qui n'ont plus lieu d'être, d'habitudes et d'analyses qui se sont épuisées plusieurs millénaires auparavant.

La ville résonne d'échos dont il parle à Anna. Non pas des scènes qu'il a vues de lui-même, mais l'enfance de Martel et de Mithos, et sa voix mélodieuse pour guider ses souvenirs.

Anna l'écoute, pose des questions. Il arrive à parler de Mithos, et c'est étrange, de vivre cette dualité qu'il connaît depuis si longtemps entre l'élève qu'il a été et le fou qu'il est devenu. Il ne sait pas si l'indulgence d'Anna découle de sa compréhension de ce qu'ils ont été l'un pour l'autre ou si elle le fait pour lui, pour ne pas le blesser.

Et le soir, sa voix s'élève dans la pénombre :

« C'est étrange, n'est-ce pas ? De voir combien nous avons voulu changer le monde, et combien nous avons peu compté dans ce résultat. »

Il comprend, soudain, qu'il fait le deuil de Mithos et qu'elle fait le deuil de ce qu'elle aurait pu être, et qu'elle n'a jamais eu le temps de regretter avant de le retrouver. Il se demande s'ils seront capables de construire quelque chose à partir de cela.

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Il ose de plus en plus rester chez Dirk entre leurs voyages. Il a accepté l'offre du nain, et a trouvé Anna en train de trier ses placards pour faire de la place pour ses affaires. Il se souvient d'avoir essayé de l'en empêcher, mais elle avait secoué la tête avec énergie.

« Non, avait-elle répondu. J'ai déjà trop laissé de choses s'entasser. »

Et à la manière dont elle soupire quand les objets sont triés pour être distribués entre les familles du village et un orphelinat à Luin, il comprend qu'elle l'a fait autant pour lui que pour elle.

Il sent qu'un équilibre est en train de se créer, un espace où il arrive à exister avec Anna, Dirk et Lloyd dans le quotidien et non pour des visites ponctuelles. Il en est le plus surpris : il n'a jamais pensé possible qu'il puisse être capable de vivre d'une manière aussi domestique. Anne s'en amuse gentiment quand il s'en ouvre à elle :

« Je ne vois pas pourquoi, tu as toujours été un être d'habitudes. »

Et il ne sait comment lui répondre, parce qu'elle a raison.

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Une autre page se tourne quand Anna lui relaie l'envie de Lloyd à ce qu'ils fassent un voyage tous les trois. Ils hésitent ensemble : ils ont toujours du mal à conjuguer le fait d'être amants et d'être parents, et leurs voyages sont à eux deux. Mais l'idée persiste et ils finissent par partir tous les trois jusqu'à Palmacosta. Le voyage est étrange : jamais totalement inconfortable, mais dans une sorte de vigilance constante qu'ils n'ont pas connue depuis un moment. Mais ce n'est peut-être pas une mauvaise chose, parce qu'ils arrivent à mettre des mots sur le passé et sur le futur qu'ils n'ont jamais pris le temps de formuler.

Quand ils reviennent, ils s'assoient autour d'une table et parlent avec Dirk de faire des travaux dans la maison pour que leur vie à quatre soit plus facile.