Chapitre 11: "Pourtant, que la montagne est belle..."
D'après Gary, la chute avait duré des heures. Mais en fait, l'aigle géant qui l'avait attrapé entre ses serres, juste avant qu'il ne lâche la branche à laquelle il se tenait, l'avait laissé tomber seulement quelques secondes avant qu'il atterrisse sur le dos d'un autre oiseau. Avec un glapissement terrifié, le jeune homme s'aplatit autant qu'il était humainement possible et enfouit son visage dans les plumes brunes pour éviter de regarder le paysage qui défilait à une vitesse effrayante si loin en dessous de lui. A sa droite, chevauchant un autre aigle, Merlin poussait des bêlements de joie pure et s'amusait à agiter son couvre-chef de vieux sorcier décrépit au dessus de sa tête, la barbe dans le vent.
Un peu plus loin devant, le corps inconscient de Thorïn pendait lamentablement entre les serres du plus gros des rapaces. La paire de rois (l'aigle et le nain) était suivie des yeux inquiets de toute la compagnie, sauf par ceux de Gandalf. Il s'amusait à faire des doigts d'honneurs aux Wargs qui, la queue entre les pattes, regardaient piteusement partir leurs proies.
Le sens de l'exagération de Gary se manifesta à nouveau quand il mit pied à terre sur une corniche rocheuse, après un trajet d'AU MOINS cinq jours (selon lui). Heureusement, Nori, qui passait par là, lui remis la tête sur les épaules en le renseignant sur la véritable durée du trajet, soit 20 minutes. Horrifié par son manque de discernement, l'apprenti se traîna jusqu'au reste du groupe, cérémonieusement rassemblé autour d'un Thorïn qui venait de se réveiller et crachait ses poumons. Mais bon, cinq minutes plus tard, il allait déjà mieux, puisqu'il bondit sur ses pieds et se mit à critiquer le pauvre hobbit sans défense qui n'avait pour seul tort de lui avoir sauvé la vie. La troupe hétéroclite retint son souffle, croyant que Thorïn était sur le point de tabasser Bilbo. Merlin se mit même à marteler en rythme : "Fight, fight, fight, fight, fight, fight, fight..." jusqu'à que Dwalïn le fasse taire en lui fourrant une mèche de sa barbe dans la bouche (la barbe de Merlin, pas celle de Dwalïn évidemment. Ce serait dégoûtant dans l'autre cas).
Mais c'est là que le roi nain brisa net tous les pronostics de combat. Il prit Bilbo dans ses bras et le serra fort fort fort, comme s'il avait retrouvé son premier ours en peluche. Des grognements déçus se firent entendre, ainsi que le bruit de pièces qu'on faisait passer de main en main.
Gary s'offusqua.
"Vous osez parier sur votre roi?"
Tous les nains se figèrent et le scrutèrent, interloqués.
"Ben... oui.
- Mais c'est complètement irrespectueux!
- Il a raison, intervint ledit roi. Pour la peine, je réquisitionne le montant des gains."
Les nains soupirèrent, et ceux qui avaient parié sur le câlin lui tendirent l'argent de mauvaise grâce. Thorïn saisit les pièces et les glissa dans sa bourse en ricanant dans sa barbe. "Quelle bande de clampins" pensa-t-il en s'éloignant pour rejoindre son nouveau meilleur ami qui observait le paysage avec la bouche grande ouverte.
"Regardez, là-bas! s'exclama le semi-homme. Une montagne!
- Pouuurtaaant, que la montagne est belle, put-on entendre au loin.
- Erebor, murmura Balïn, les larmes aux yeux.
- Erequoi? demanda Gary, toujours prêt à gâcher les moments d'émotion.
- C'est chez nous, lui chuchota Fili (ou Kili).
- Enfin, nous, on n'y est jamais allés, ajouta Kili (ou Fili). Donc c'est pas vraiment chez nous."
Le groupe tomba dans un silence respectueux. Comme pour appuyer la solennité du moment, un petit oiseau surgit devant leurs yeux et continua sa route vers la Montagne Solitaire.
"C'était donc vrai, les corbeaux d'Erebor s'en retournent vers la montagne, lâcha un des nains (Bifür, peut-être? Ou bien Gloïn).
- Ooooooooooooooh, s'exclamèrent ses compagnons en coeur, des étoiles dans les yeux. La prophétiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiie!
- C'est pas un corbeau, ça, intervint Merlin qui avait finalement réussi à ôter tous les poils de barbe de sa bouche. C'est une galinette cendrée. C'est pourtant évident."
Déçus, les nains se préparèrent à s'installer pour la nuit en grommelant. Le sol n'était pas vraiment confortable, étant donné que la pierre n'est pas le must en terme de matière pour fabriquer les canapés. D'habitude, Gary était plutôt tatillon, mais à ce moment-là il était tellement épuisé qu'il aurait pu dormir n'importe où. La chute dans la caverne des gobelins, leur roi absolument immonde, leur fuite, et puis les loups géants, tout cela avait complètement bousculé ce qu'il pensait savoir du monde, et sa fatigue était autant morale que physique. Il se roula en boule contre le dos de Oïn et sombra aussitôt dans le sommeil.
Le lendemain matin, la compagnie se passa de petit déjeuner, car Bombur, en pleine crise de somnanbulisme, avait dévoré toutes les provisions. Ils durent aussi se creuser la tête pour savoir comment descendre de cette stupide corniche rocheuse sans se rompre le cou. En effet, les aigles étaient sympas, mais ils avaient un quota de compassion à ne pas dépasser, et ils s'étaient donc eclipsés subrepticement durant la nuit, abandonnant les nains au sommet d'un pic rocheux sans aucun sentier pour en descendre (vu que les aigles n'ont pas besoin de sentiers, pourquoi en auraient-ils installer un?).
Heureusement, la compagnie comptait deux intellectuels renommés qui étaient en train de débattre de la meilleure façon d'arriver au sol sains et saufs (du moins, en vie).
"Je peux transformer Gareth en pigeon géant, et il nous transportera jusqu'en bas, suggéra le vieux fou de Camelot.
- QUOI? s'insurgea le concerné qui n'avait pas très envie de se retrouver avec des plumes sur tout le corps.
- Ou sinon on fabrique une sorte de cape géante avec toutes nos capes, avec un peu de chance, et le vent dans la bonne direction, on flottera jusqu'au sol, proposa Gandalf.
- Oh oui! s'exclama Merlin en high fivant son poto. Je propose qu'on l'essaye sur Gareth!
- QUOI? s'exclama de nouveau Gary, qui n'avait pas envie non plus de s'écraser au sol pour cause d'invention défectueuse.
- Ou alors... commença Merlin.
- Ou alors vous utilisez votre magie pour creuser un escalier dans la roche, le coupa Bilbo d'un ton blasé.
- Je rêve ou vous venez de dire quelque chose d'intelligent, Bilbo? dit Thorïn en mettant une tape virile dans le dos du Hobbit, l'envoyant valser deux mètres plus loin. Vous l'avez entendu, Gandalf? Allez, mettez-vous au travail, bande de charlatans.
- Pourquoi faut-il toujours choisir la solution la moins drôle?" se renfrogna Gandalf en levant son bâton, tandis que Merlin approuvait furieusement de la tête à côté de lui.
Une lumière vaguement violette en jaillit, et aussitôt, le sol se mit à trembler. Les yeux de Gandalf se révulsèrent et il se mit à marmotter des incantations étranges. Au bout de deux minutes, il s'arrêta net, et se pencha pour contempler son travail. Il sourit de toutes ses dents, satisfait.
"J'ai fait un toboggan. C'est plus rigolo."
En effet, une piste descendait en spirale tout autour du rocher sur lequel la troupe se tenait.
"Wouhou! s'écria le cinglé de service (Merlin). Je propose que Gareth y aille en premier!"
Celui-ci aurait bien voulu montrer son désaccord en criant un troisième "QUOI?", mais il n'en eu pas le temps car son maître venait juste de le précipiter dans le toboggan abrupt. Il disparut aux yeux de ses compagnons avec un hurlement à en faire saigner les oreilles d'une banshee.
