XI

Retournement de situation

Quand une situation est au pire

Il faut qu'elle cesse ou

Qu'elle se relève

[William Shakespeare]

Le temps passa sans que je ne sois plus capable de le distinguer. Les heures, les jours Tout n'allait plus désormais que dans une chorégraphie incessante uniquement faite de gestes répétés et de non-parole. L'ambiance m'aliénait : on me tenait éloignée de tout et de tous. J'étais redevenue cette poupée de porcelaine, ce pantin fébrile, l'enfant sage que l'on dispense d'explications. Jours comme nuits, je ne savais qu'aller et venir à travers ces murs que je ne pouvais braver, telle la plus pitoyable des prisonnières. On ne me retenait pas, on ne me craignait pas, et pourtant j'avais perdu ma liberté, mon droit de vivre. A nouveau, ces hommes de la Guilde avait passé des chaînes autours de moi afin de m'emprisonner à eux, alors que dans le même temps, le seul des leurs que je souhaitais voir ne m'était plus apparut.

Seul. Je suis seule. Si seule…

Ils me regardent et que croient-ils ? La colère gronde en moi, résultat clinquant de ma frustration croissante. Je sens au dehors le vent dans les arbres, le sang sur la pierre, et je ne peux rien faire. Ne peux rien dire. La sensation de me fondre au décor comme un objet me prive de raison. Je me plains sans cesse alors on me gatte, on me dit que j'ai de la chance. De la chance d'être vivante, de la chance d'être libre de marcher dans cet endroit clos aux allures de désolation. Ils sont sûrs que je suis telle qu'ils me voient, mais leur portrait est brouillé d'erreurs. Je ne suis pas heureuse, je ne peux me réjouir de rien. Ici, incapable et futile princesse que je suis, que puis-je faire ?

Rien.

J'ai envie de courir, mais mon temps en ces lieux est bien trop long pour que j'en gâche la moindre petite parcelle. Alors je marche. Doucement. Je finis par me retrouver devant cette belle porte de bois vernis. Le nom de l'homme qui m'a élevé scintille sur une plaque dorée fixée à cette porte, et déjà ma main tremble.

Mes souvenirs sont nets. Intacts.

Je me souviens de tout, de sa froideur, de sa cruauté. J'ai même gardé de cette atroce nuit le troublant souvenir de ce court instant assise au-dessus de lui, de sa main dans ma chevelure, de mon amour pour lui, de sa voix m'appelant sa « fille ».

Je crois que sans le souvenir de cet instant je n'aurai plus le courage de le revoir. J'en ai déjà si peu dans un tel cas. Je veux le voir. Je voudrai retrouver ce lien, alors je me force. Dans un murmure audible à moi seul, la main posée sur cette porte, je m'exerce.

Papa. Papa. Papa. Papa…

Je fais cogner mon doigt sur la porte en trois coups bien distincts, puis entre sans attendre d'y être invitée. Les filles n'ont pas besoin d'invitation pour voir leur père, alors je me permets cette insolence.

A vrai dire, j'ignore pourquoi je tiens tant à présent à ce lien. Peut-être parce que le souvenir de cet être prêt à me donner la mort a réveillé quelque chose, je ne sais pas… Je le contemple.

Le regard de mon père est vraiment beau.

Deux ambres voilées nous gardons le silence.

Je m'approche doucement, inconsciemment craintive. Il ne bouge pas. Il sait bien cela. Je vois tant de choses dans ce doux regard : de la tendresse, de la détresse. De la culpabilité à n'en plus savoir que faire. Je voudrai resserrer mes bras autours de ce visage désolé pour lui offrir le salut, je voudrais caresser cette longue chevelure pour en calmer le propriétaire. Pour lui dire « je n'ai plus mal ». Mes jambes ne bougent pas.

- « Zero… Va-t-il bientôt revenir ? »

Son regard ne parvient pas à soutenir le miens, sa voix menue a perdu son ancienne distinction.

- « Je ne sais pas… Il ne m'en a rien dit. »

J'hoche la tête mécaniquement. Personne ne sait vraiment où il se trouve. Personne ne l'a vu. Personne ne s'en inquiète.

Après tout,

C'est Zero.

Je referme la porte sur mon court passage.

J'ai échoué.

Encore.

La lune est pale au dehors. Adieu sa lumière, la nuit a pris ses droits, sa place. Au dehors claquent sur les pavés de la ville les talons de deux hommes armés, silencieux.

Il s'était plié à sa raison. Le monde ne tournait plus rond auprès d'elle, il fallait que tout cela cesse. Alors il avait supporté et les remontrances de Yagari, et les regards soucieux de Kaito.

Et puis à quoi bon se démener ? Ils avaient raison. Tous. Il oubliait son ennemie, il oubliait son but.

Il était devenu complètement fou…

S'occuper d'elle ainsi, braver la Guilde pour Elle.

Ça ne lui ressemblait pas. Ce n'était pas lui.

Il était devenu fou.

- « C'est calme ce soir… »

Il hoche la tête. C'est vrai, contrairement aux nuits précédentes, ce soir, le silence a fait main mise.

Les rues de la ville sont devenues oppressantes. Là où régnait chaleur et insouciance, on devine un massacre. Pas l'ombre d'un souffle de vie au-dehors : les échoppes, les commerces, les cafés, tous ferment leurs portes à la tombée du jour, quant à ceux qui n'ont pas encore fuient la ville ils se terrent chez eux. Que faire d'autre ? Avec l'envolée de Kaname Kuran les derniers maigres lambeaux de paix s'étaient évaporés, pauvre peau de chagrin faisant grise mine. Son associé espère des jours meilleurs, lui ne pense pas les voir arriver de sitôt.

Sans bruits, ils marchent, les sens à l'affut, prêts à bondir à la moindre occasion. Cette dernière ne vient pas coule le temps.

Rien ne se passe.

Il ne desselle aucune présence de sang humain, ni de cris. Ç'en est presque étrange. A cette pensée il sursaute : non le plus étrange dans tout cela, c'est qu'il commence à s'y habituer. Les heures filent, muettes. Il n'a jamais été quelqu'un de très éloquent, mais son second bien que peu loquace lui aussi en temps normal semble bien décidé à meubler leur mutisme.

- « Tu devrais aller la voir Zero. Cela fait des semaines que la Guilde la retient sans résultat, et elle ne cesse de t'appeler. »

Il n'avait pas besoin de cela.

A peine ces mots prononcés que lui vient l'envie irréfutable de crier, de lui hurler en plein visage qu'il sait bien qu'elle l'appelle, et qu'il sait tout aussi bien ce qu'elle veut. Elle a soif. Il le ressent jusqu'au plus profond de son être comme si le fait d'avoir éveillé la bête en elle les avait connectés de façon infime. Son corps réclame son sang à même mesure qu'il désirait le sien, mais il ne cèdera pas. Ni son corps, ni son cœur.

Totalement fermé à elle, il ne veut même plus penser à la moindre parcelle de son existence.

Il a changé.

Doucement.

Sans même m'en rendre compte.

Il a changé en oubliant auprès d'elle que son but ultime était de la détruire, elle, ainsi que toute son espèce. Mais à quoi bon, ses yeux le perdent. Sa voix l'hypnotise. Sans même user de ses dons, il n'a que trop conscience que la jeune femme peut l'asservir à sa guise. Il ne peut même pas prétexter être contrôlé par elle, il n'en est rien. Ce serait plutôt l'inverse. Il la veut. Il la veut plus que de raison. La dévorer pour qu'elle n'existe plus qu'à l'intérieur de son corps ne suffirait même pas à le satisfaire, et c'est bien là le noyau du problème.

Elle l'aliène, le soumet entièrement sans rien en deviner. Alors pour son propre bien-être, pour celui de sa vengeance, il la quitte à présent, et jure de ne la retrouver que pour serrer sa gorge entre ses mains. Et qui sait, peut-être après cela, la rejoindrait-il…

- « Zero… Prépare-toi ».

L'odeur du sang.

Toute proche.

Au loin les traits d'une silhouette aux yeux d'un rouge étincelant et au sourire carnassier se profilent. Il est tout prêt, il cherche sa proie. D'un simple regard, Kaito avertit qu'il est prêt à l'action. Il l'est aussi. Tous deux approchent de la bête : il entend sa respiration saccadée, son rire de gorge. Une bouffée de haine s'empare de lui : ces monstres doivent périr au nom du mal qu'ils provoquent. Sans une once d'hésitation, il se lance à sa poursuite, bientôt suivi de son allié. Le level-E est rapide, il les nargue tandis qu'à présent seul le bruit de leurs pas courant sur les pavés vient déranger le silence de cette ville meurtrie.

Le jeune Hunter a beau faire, il ne voit pas le bout de cette course : l'ennemi est agile et sa vitesse est incroyable. Bientôt sacrément agacé par son impuissance, il se fait violence et dépasse de loin Kaito pour finalement rattraper sa proie. Alors que celui-ci s'engouffre dans un cul de sac, son sourire s'étire malgré lui. C'est fini. Du moins, c'est ce qu'il croit…

Car déjà son sourire retombe. Une nouvelle odeur se desselle tout autour.

Une odeur familière.

Elle l'appelle.

Cette voix, cette intonation. Non il ne peut pas le croire, ça ne peut pas arriver. Pas maintenant. Pas alors que son être entier se démène à la rayer. Et pourtant, il ne lui faut que quelques secondes et déjà elle est là, tout près de lui… Plus réelle que jamais.

Elle s'approche, ne voit même pas la situation dans laquelle elle intervient. Son regard d'opaline posé sur lui, elle se moque du monde autour l'approche, le touche. Sa peau est si douce qu'il en frémit. A son contact le monde s'effondre, elle le regarde, ses genoux flanches.

A genoux devant lui, elle s'offre à sa volonté.

- « Lève-toi ! ». Ses moyens se perdent devant cette vision, il reprend légèrement pied. Il sait qu'un danger rode, et craint pour elle, quand, dans le même temps, il se sent incapable d'osciller le moindre geste. Sa voix autoritaire à fait chanceler la belle apparition, et à présent trouble son regard de larmes.

- « Zero… S'il te plait… »

Gémissante, elle vient attraper sa main qu'elle blottie contre sa joue. Entre les doigts du chasseur, le contact le plus doux, celui de la peau et de la chevelure de sa proie, vient réveiller un vieux souvenir. Celui d'un ébat douloureux sur le sol. Il sent le même brasier le consumer à présent, et ne lutte déjà plus. Elle, soumise, suppliante. Blessée et blessante à la fois, que pouvait-il faire au fond contre cela ? La seconde qui suit achève de briser le mur qu'il s'obstinait à vouloir reconstruire : le voilà ses lèvres contre les siennes. Le dos courbé vers sa magnifique prise, il a défait sa main des siennes pour venir attraper son visage et la soulever vers lui. Elle n'a rien perdu de sa passion, de son empressement, elle l'extasie complètement. Son odeur, sa peau devenue brûlante, ses maigres forces qu'elle livre entièrement dans l'étreinte, tout lui devient insurmontable. Il n'entend plus rien.

Il n'entend pas près de lui son allié crier son nom avec force. Il n'entend pas les bruits de l'arme détruisant le vampire qui s'apprêtait à bondir sur lui. Il ne sent même pas la main de Kaito le secouer vigoureusement par l'épaule.

Coupé de la réalité, il touche, goûte à ce corps exquis. Son cou, son épaule, l'orée de ses seins. Totalement épris de sensations doucereuses rien ne semble pouvoir le tirer de sa transe. Soudain un cri, aigue, celui de la femme entre ses bras.

La seconde suivante, il est de nouveau seul, étendu sur le sol poisseux, une douleur atroce lui traverse l'épaule. Il tourne la tête, paralysé de stupeur. Son cœur bat la chamade, et il réalise alors. Il le voit. Kaito est à côté de lui, complètement déboussolé. Dans ses mains se tient le Bloody Rose dont la chaîne est toujours reliée à son propre veston. Il tourne la tête : Yuki a disparu.

Une illusion.

La plus enivrante de toute.

Elle est de retour.

- « Mais qu'est-ce que tu foutais bon sang ? Qu'est-ce qu'il t'a pris ? T'es malade ou quoi ?! »

Kaito hurle à s'en défaire la voix. La crainte se devine sans mal sur son visage d'habitude si calme. Comment lui dire ? Comment lui faire seulement comprendre ce qu'il vient de vivre ?

Personne ne sait, ni ne doit savoir, pourtant le doute né en lui.

Si. Il y a bien une personne qui doit savoir. Son visage se fronce.

Puisqu'il semble qu'elle veuille tant le revoir,

Il lui rendra une visite qu'elle n'est pas prête d'oublier.

Le soir est venu, encore, et toujours aucune nouvelle de Zero. J'ai beau me tordre le corps de soif, cela ne change rien. La bête hurle au fond de moi, une voix crie avec elle que mes choix le concernant ont toujours été erronés jusqu'à présent. Et je l'admets, enfin. J'ai toujours retenu ma soif de lui. Moi qui aimais tant Kaname, je faisais fausse route. J'ai constamment marché sur le mauvais chemin.

Mes nausées me sont revenues. J'ai soif, tellement soif. Je sens mon cœur palpiter contre ma poitrine, affolé, il te cherche…

« Yuki… »

Cette voix… Depuis combien de temps ne l'ai-je pas entendu ?

« Yuki… »

Je n'arrive pas à y croire, ça ne peut pas être réel… Comment cela le pourrait-il ? Je cours de nouveau vers le bureau du président, haletante. Cela ne se peut pas, pas maintenant ! J'entre en trombe et commande qu'on me laisse sortir de la Guilde immédiatement.

Interloqués, le directeur et Yagari-sensei me dévisage étrangement, puis s'alerte alors que je prononce le nom de celui qui m'appelle. Je dois le voir, ce temps d'une infinie lenteur qui ne semblait jamais couler vient de commencer une course que je ne me sens pas prête à endurer. Il le faut pourtant, je sens sa présence toute proche. Et menaçante. Son aura protectrice a disparu, ne reste plus que la colère.

Il arrive…

Artémis n'est plus à mes côtés, pourtant, elle aussi, je la sens non loin de nous. Le temps cours, il me rattrape. Si je ne quitte pas la Guilde, un malheur arrivera. Ils hésitent. Comment leur en vouloir ? Alors, bien que le temps soit contre moi, je me livre à la signature d'un pacte par le sang, un pacte assurant que je ne m'échapperai pas. La cage de la Guilde me poursuivra si je tente telle folie, mais je suis résignée à affronter le pire.

« Yuki… »

Il est si prêt à présent. Mes pas me précipitent au dehors. Je tremble, une peur sans nom me déchire le ventre, mais n'empêche pas mes jambes de courir en trombe dans les rues pavées de la ville. Je dois quitter la place principale, trouver un endroit où me cacher, un endroit où personne ne sera blesser. Ma tête me tourne, je l'entends plus distinctement encore. Je ne sais plus si je me précipite vers lui ou si au contraire je tente de le semer, mais peine perdue, je suis déjà emprisonnée dans ses filets. Ses yeux sont sur moi, je le sens. Mon sang bouillonne à l'intérieur, mes tempes douloureuses me rappel à de vieux souvenirs, à un amour inconditionnel. Je sens des larmes monter à mes yeux et me brouiller la vue, les chasse. Je serai forte. Je n'ai pour me défendre que mes mots et ma volonté de survivre : pas d'armes, pas de piège, rien qu'un instinct de survie indémontable.

Je quitte enfin le centre-ville. Autour de moi seules restes des maisons aux allures de ville fantôme. Cela me décharge d'un poids : la vie n'est plus en ces lieux. Mes jambes ne bougent plus, laissant à mes sens le soin de reprendre le relai. Son odeur vient titiller mes narines, une drôle d'impression vient me troubler : il n'est pas seul. Un autre homme de son rang est avec lui, mais il m'est alors impossible de déceler à qui appartient cet effluve. Les yeux clos, je les sens s'avancer rapidement. Je tente le tout pour le tout. Je sens mes iris se teinter de rouge, tout me semble alors plus clair. D'une traite, j'entrouvre une porte restée ouverte et pénètre alors dans une maison laissée à l'abandon par ses occupants.

Ma respiration se coupe. En totale alerte j'attends qu'un bruissement vienne trahir celui qui me cherche. Ce dernier a, par ailleurs, masqué sa présence en même temps que j'en faisais de même pour moi. Un sourire aigre vient tracer ses lignes sur mes lèvres : c'est tellement typique de lui…

Tout commence,

Maintenant.

A Suivre…

[Aux lecteurs francophones du site , retrouvez cette fanfiction sur /fanfics/Animes-Mangas/V/Vampire-Knight/%E2%9C%A5-A-Spark-inside-Us-%E2%9C% J'y réponds à toutes vos rewiew et y publie plus régulièrement que sur ce site.]