[Bloodstain - Unkle, An Echo A Stain - Björk]
Début de soirée. Ils étaient là, tous les quatre à attendre leur commande dans une sorte de cave à vin. La grande classe – il fallait toujours qu'Anna choisisse un restaurant français – mais pas non plus un de ses trucs de vieux avec quarante serviteurs qui vous remplissent votre verre à peine fini.
La situation était difficile à décrire. Pas grotesque, mais… un peu bizarre et excitante à la fois. Anna avait du mal à taire ce genre de petit rire nerveux latent, celui qui ne veut pas sortir mais fait tout pour laisser penser le contraire. Elle gigotait sur son banc de cuir et n'arrêtait pas de parler pour rien dire.
En plus, elle se sentait plutôt bien : avec sa robe rouge bordeaux qui la prenait bien au corps et ses talons vernis. Jun par contre, pour ne pas être reconnue, s'était retrouvée affublée d'une casquette qui dissimulait ses cheveux attachés, un T-shirt beaucoup trop large dont les manches lui arrivaient en dessous des coudes, et un pantalon large avec des baskets. Elle ressemblait à un mec. La seule chose qui n'avait pas changé : elle était tout en blanc.
« Une chaîne en or avec un maillot de basket par-dessus ton T-shirt, et tu aurais le swag, toi ! » plaisanta la brune.
La japonaise lui esquissa un petit sourire gêné en baissant le regard, ne sachant pas comment réagir. Bruce rigola mais on sentait qu'il était mal à l'aise. A vrai dire, il n'était pas tellement sapé pour l'endroit… en fait c'était presque comme Jun mais avec un bandana (et tout l'attirail évoqué par Anna). D'ailleurs il enleva son couvre-chef peu de temps après. Quant à Kazuya, il avait juste jeté un regard consterné à Anna, silencieux.
Elle avait presque envie de se défendre :
« Bah ça va, j'ai rien dit de mal ! »
Mais bon… c'était pas évident. Cette fille, Jun, était un peu coincée, quoi… pendant que les gars échangeaient, elles, elles n'avaient rien à se dire. Jun était gênée. Anna était gênée. Bon, il fallait faire quelque chose. Anna fouilla dans son sac à main et y dénicha un paquet de cartes.
« J'ai un jeu de tarot ! s'enthousiasma-t-elle.
- Ah oui, ce truc ! fit Bruce la bouche encore pleine.
- Oui par contre, finissez vos frites avant, je n'ai pas envie que mes cartes soient grasses… » se refroidit Anna en s'éloignant de son voisin de quelques centimètres.
C'était sûrement la seule activité purement pas physique que Bruce se donnait un peu la peine de suivre. Après une « garde-contre » complètement ratée de ce dernier, l'ambiance était plus détendue. Anna incita Jun à être preneuse au moins une fois.
« Tu peux pas faire pire que lui ! » caquait-elle en montrant Bruce qui riait de sa propre erreur d'appréciation.
Après des « garde », des « garde sans » et des indiens plus décisifs qu'on ne le croit (délires de tarot…), Jun et Bruce monopolisaient la parole. Ils s'étaient trouvé une passion commune pour les animaux. Jun savait des tas de choses qu'Anna ne comprenait pas toujours. Surtout sur les oiseaux, ce qui tombait bien parce que cela avait l'air de fasciner le grand black.
« Tu vas avoir de la concurrence ! » sifflait la britannique, mais Kazuya se contentait de faire des « non » de la tête avec un sourire amusé, et en s'efforçant de n'avoir l'air pas concerné.
Il partit devant sans faire vraiment attention aux autres.
« Je n'arrive jamais à savoir si il nous apprécie ou pas au final, soupira la brunette.
- Il nous ignore pas déjà. Et puis, le connaissant, s'il nous aimait pas, il mettrait pas quinze ans à trouver un moyen de nous le faire savoir » la rassura Bruce.
La troisième acquiesça d'un simple geste.
Après quoi, Anna attrapa la protégée par le bras pour l'attirer vers elle. Elle la complimenta sur la façon dont elle portait aussi bien le blanc, un luxe qu'Anna ne s'accordait jamais. Cela ne déplut pas à Jun et elles continuèrent leur conversation. Anna voyait une grande après-midi shopping en perspective (surtout pour elle). Et puis, sans qu'on ne s'en rendit compte, elles s'étaient enflammées sur des questions de « qu'est-ce que c'est une jupe trop courte ? », la première finissant les phrases de l'autre, pour ensuite disserter sur le harcèlement de rue et enfin, arriver sur ce passage où elles avaient tellement de choses à dire qu'elles se coupaient la parole : la capitale du self-défense, l'Aïkido. La mère d'Anna en était une championne en son temps. En fait, la manière dont Jun s'exprimait, toujours d'une voix très douce mais parfois ferme, et bien si l'aïkido devait avoir une voix, c'aurait été celle-là. Et cela ressemblait aussi à sa mère.
Jun était réservée, mais pas si ennuyeuse et coincée que ça, finalement… Elle semblait même apprécier Anna.
Mais l'élan de la soirée s'arrêta net quand on vit, sur un parking désert, deux personnes qui s'opposaient : Yoshimitsu semblait gravement blessé, face à un vieil ennemi, Bryan Fury. Un temps de réflexion stratégique s'imposait. Anna s'attendait à ce que la sainte-nitouche se jette au milieu du combat avec un drapeau blanc, mais que nenni. Elle regardait la scène avec des yeux froids et attentifs. Elle n'était pas idiote. Bruce n'était pas ravi de revoir ce type, aucun d'eux ne l'était. Bryan avait été utile pour deux ou trois trucs, mais la seule vraie raison pour laquelle il avait traîné avec la bande, c'était parce que c'étaient les seuls à être capables de le retenir quand il partait dans ses furies de berserker.
Anna était sans doute la plus mal à l'aise : c'était une des premières victimes quotidiennes de Bryan. A cause de lui, elle avait quitté le club de musique. Il avait brisé sa harpe en deux parce qu'il trouvait le son cristallin de l'instrument insupportablement joli. Il passait le reste de son temps à lui faire des allusions tordues et des menaces de torture. Plusieurs fois, Bruce avait tiré Anna d'un mauvais pas, mais ce n'était pas l'idéal parce que le débat devenait encore plus houleux. Entre Bruce et Bryan, ce n'était pas l'amour fou non plus. Du coup, Anna préférait suivre les traces de Kazuya comme un petit chien parce que visiblement, Bryan avait peur de lui. Et c'était le seul à rester de marbre face à ses provocations.
Par contre, il fallait avouer que cette espèce de brute était un des seuls à être si désagréable qu'il poussait les deux sœurs à faire équipe. Nina avait le chic pour le taper là où il fallait, même s'il en explosait encore plus de rire. Avec elle, Anna n'avait plus peur du tout. Une fois qu'elles l'attrapaient, elles se faisaient des passes de tennis à coups de talons. Lui, masochiste qu'il était, il devait avoir l'impression d'être choyé, mais peu importait : au moins à la fin, il tombait raide mort.
… On y va ? On y va pas ? Les regards se croisaient.
« Yoshimitsu… il ne pourra pas nous reprocher de l'aider, si ? Et mettre Bryan hors d'état de nuire rassurerait tous les lycéens. Yoshimitsu est le témoin idéal pour vous, suggéra Jun.
- Toi aussi, quand t'auras décidé de te montrer » ajouta Kazuya.
Ils s'avancèrent, silencieux. Bruce brisa la glace.
« Ca faisait longtemps…
- Hahaha ! Je me suis à peine échauffé et t'as déjà envie de te faire démonter ! lui répondit l'intéressé.
- Viens par là… », se murmura le champion de muay thai levant ses poings.
Les deux tournèrent en cercle pendant quelques secondes. Anna regardait attentivement. Elle gloussa intérieurement quand elle comprit que le round n'allait durer que quelques secondes. Bruce s'arrêta net après un tour et demi pour provoquer son adversaire en donnant quelques coups dans le vide, sifflant ses chuintantes de boxeur. Bryan n'allait pas se laisser prendre au jeu, il restait sur la défensive. Mais las de voir le temps passer, il chargea dans une foulée de coups de coudes ultra rapides qui devaient se terminer sur coup direct qui propulsait d'habitude sa victime en un éclair. Son adversaire connaissait cependant cet enchaînement sur le bout des doigts (on aurait tort de prendre Bruce pour un imbécile, et Bryan aussi d'ailleurs… mais s'il était plus calculateur, il était aussi parfois en contraste plus impulsif). Après avoir bloqué non sans douleur chacun des mouvements, le grand basané attrapa son opposant pour lui asséner un coup de genou chargé. Bryan, envoyé valser à reculons se retrouva au pied de Kazuya qui l'accueillit à son tour avec son genou droit, et gardant une prise sur sa proie, colla son pied sur le crâne de Bryan pour lui rompre la nuque. Voilà, c'était plié. Le fléau s'effondra inconscient. Anna n'hésita pas à se faire plaisir en écrasant un bout de sa carcasse sous son talon aiguille.
Il était évident que Yoshimitsu, toujours à genoux par terre, agonisant, n'allait pas leur dire merci aussi facilement. Il les regarda alors s'éloigner en silence. Jun était restée en retrait, pour ne pas être reconnue.
Mais là, en fait, elle avait carrément disparu.
Les deux jeunes hommes restaient calmes, mais on sentait une pointe de « tu aurais dû la surveiller, toi, pendant qu'on faisait le boulot ». Ca n'avait pas besoin d'être dit. Anna réagit de suite pour se faire pardonner :
« Je vais la chercher ! » s'exclama-t-elle avant de partir en courant vers une rue qui semblait la plus évidente.
Les deux autres la regardèrent partir interdits. Juste avant de disparaître dans le vent qui se levait au fur et à mesure que la nuit tombait, leurs derniers mots parvinrent à Anna :
« Laisse-la gérer ici. Va voir au lycée, ordonna Kazuya à Bruce qui commençait à la suivre.
- Et toi, tu vas où ?
- Chez eux… »
Au bout d'une ruelle, là… il y avait bien une ombre ?
Anna sentait l'atmosphère se rafraîchir. Elle traînait depuis presqu'une heure. La nuit était vite tombée. C'était vraiment sa veine, passer des heures à chercher cette nana… Et qu'est-ce qu'ils foutaient les deux autres ?
Le vent chantait des choses bizarres, comme des vocalises qui s'échappaient par des chemins étroits. Oscillant, comme des rubans portés par l'air.
Un dernier coin à inspecter se présenta.
« Après ça, je rentre » se dit la jeune femme.
Elle s'enfonçait dans une artère sombre de la ville lorsqu'elle reçut un appel. Elle appuya machinalement sur le bon bouton pour répondre.
Mais Anna resta figée, les yeux écarquillés. Givrée par la peur, son visage se pâlit devant le cadavre debout qui la regardait. Et d'un seul toucher, sa vision se brouilla dans une grande vague noire.
Un rire, comme ceux qu'Anna aimait bien imiter, d'une sensualité intimidante, résonna, à son réveil. Mais quel réveil ? Elle dormait ? Depuis combien de temps ?
La peur la gagna, un frisson, mais pas seulement : en regardant ses pieds, Anna se rendit compte qu'elle marchait dans l'eau. Une eau noire, trouble, qui bougeait toute seule, mue par une force souterraine. Elle cherchait autour d'elle, qu'est-ce qui s'était passé ? Plus de bâtiments, plus de gens, plus rien. On voyait juste l'horizon qui caressait le ciel, du noir au violet. Il faisait nuit. L'eau était froide.
Avec l'habitude de se rendre plus forte qu'elle ne paraissait, porter un masque et redouter que ses faiblesses ne fussent découvertes, Anna passait son temps à se couvrir. Là, elle tremblait comme jamais depuis bien longtemps. Pendant même une seconde, elle aurait souhaité que sa sœur fût là.
Dans la nuit, elle discernait une silhouette au loin, titubant, comme un zombie. Mais ce n'était pas un zombie, les zombies c'était dans les films. Enfin quand même : avec le bas de sa robe qui traînait dans une eau noirâtre, Anna se doutait du degré de bienveillance de quiconque elle pouvait croiser ici. On connaît tous ces fameux mondes parallèles plongés dans les ténèbres, que ce soit à la Zelda ou Silent Hill, l'accueil n'est pas fou.
On allait donc éviter le « bonjour » qui pouvait attirer l'attention du monstre.
En plus, le froid commençait à la gagner.
Une chose géniale, c'eût été de trouver les autres, les lycéens, les normaux. Oui, même ceux qu'on n'aimait pas trop. Mais Anna avait beau regarder partout autour d'elle, c'était juste l'horizon noir, absorbant, qui demeurait. Ce n'était pas un rêve. Alors la jeune femme décida d'aller… nulle part, elle marchait en se frictionnant les bras pour se réchauffer, vers les ténèbres qui aspiraient l'espace. Bien sûr, des coups d'œil étaient régulièrement jetés pour vérifier que l'autre « individu » restait bien à sa place.
Et c'était là le problème. Il n'y avait plus rien. Ou si.
Dans un coin de l'image, derrière la brume noire, dans les reflets de l'eau opaque, un visage blanc scrutait. Anna releva la tête et juste à côté d'elle, des yeux jaunes, dorés, de serpent la fixaient avec obsession. Cette chose… on aurait dit une fille, un démon… La plus vivante des deux fit un bond en arrière. Prise de terreur, tremblante – aussi à cause du froid –, Anna semblait hypnotisée. Elle se plongeait dans le regard assassin de l'autre. A chacun de ses mouvements, la brunette réagissait d'un pas en arrière. Le corps de la créature était tout pâle, mort, couvert d'une couche visqueuse qui s'accordait avec l'eau du décor. Quand elle bougeait, on voyait quelqu'un qui souffrait, chacun de ses muscles semblait se tordre dans la douleur. Elle approchait.
Sa bouche s'ouvrit lentement. Anna devina cet air, c'était celui d'une femme qui veut vous manger. Elle vous tient, par la queue, et comme un chat avec une souris, vous fait glisser d'une main à l'autre, avec un regard illuminé d'enfant, mais très froid.
Un rugissement, comme si un dragon sortait de sa bouche, pénétra chaque cellule du corps d'Anna, fixant toujours, dans une peur gelée, son interlocutrice. Comme des dagues, elle dévoila ses dents prêtes à saigner de l'humain.
Elle fonça tout droit, et sans qu'Anna ne pût faire quoique ce soit pour se défendre, elle se retrouva projetée en l'air. D'une force ! Et sans avoir la moindre opportunité de se ressaisir, l'autre lui asséna un enchaînement de deux coups de pieds en faisant une roue. La brune retomba par terre, les mains pleines d'eau noire. Avec le froid, elle n'arrivait même pas à savoir dans quel état elle était. Heureusement, cela lui permit aussi de se relever plus vite et sans douleur. Apparemment. Car à peine Anna se releva-t-elle en prenant appui sur ses genoux, que son adversaire arriva avec un coup de pied ciseaux qui projeta Anna en arrière, sur le dos, le menton saignant.
Ca y est ? C'était déjà la dernière heure ? Cette pensée vint tout naturellement. Comme une simple décharge dans les neurones pouvait faire perdre un temps précieux… Réfléchir ne permettait pas toujours de gagner. Les humains ne sont pas faits pour se battre contre des bêtes. C'en était fini, pour Anna, elle n'avait pas réagi assez vite.
De l'eau, des petites vaguelettes se dressèrent. Le contact bizarre et un peu gluant du liquide noir devint de plus en plus poignant. Anna frétilla d'un sursaut mais il était déjà trop tard. L'eau l'avait saisie. C'était une main géante aqueuse qui commençait à la serrer, plus fort, tout en l'emportant de plus en plus sous terre. Eau ou terre visqueuse, peu importait, on n'y respirait plus.
Le ciel, des nuages. Bouffée d'air.
L'herbe, les arbres, les oiseaux… un décor qu'Anna n'aurait jamais cru apprécier autant, elle, la citadine. Puis elle se souvint. Sa mort imminente. Elle était morte ou pas ?
Dans un coin de l'œil… Jun. Elle se retourna, vit Anna réveillée et se rapprocha. Mais Anna se méfiait. Allongée par terre, sur les coudes, elle recula. Jun s'arrêta et leva un peu les mains en signe de paix.
« C'est… est-ce que c'est toi qui m'as sauvée ? » bégaya la brunette.
Mais elle fit « non » de la tête.
« Qui alors ?
- Je ne sais pas »
Un léger sourire avec un regard en coin laissait penser à Anna qu'elle le savait très bien.
« Tu ne veux pas me le dire »
Une phrase laissée sans réponse. Anna se redressa et regarda autour. Des plaines à perte de vue. Un petit lac fleuri se dévoilait en bas de la colline. Le ciel était rose, tout était magique.
« On est où ?
- Pas loin… je crois… » répondit Jun en cueillant une marguerite.
Super… avoir atterri avec la hippie de service. Pas étonnant que Kazuya n'avait plus eu envie d'entendre parler d'elle pendant un moment. Anna ne savait pas où elle était, ni ce qu'étaient devenus les autres, comment les trouver…
« Hé ! lança-t-elle avec agressivité. Ca ne te dérange pas qu'on soit au milieu de nulle part ? C'est toi qui as fait ça ? Quand je vois le désastre, c'était vraiment pas la peine…
- Je ne sais pas exactement ce que c'est… confessa Jun en baissant le regard, les mains sur les genoux. Il m'arrive… de perdre conscience…
- Quoi, c'est toi qui as failli me tuer ?
- Je suis désolée »
Anna l'agrippa par le col de son T-shirt blanc. En la voyant de plus près, la colombe avec son aura angélique, sa pureté affichée sans fioritures, Anna se vit tout à coup comme une espèce de charivari avec des motifs dépareillés partout.
« Huh ! Tu t'énerves jamais, en plus… La fille sage, tout le temps calme, « Oh la la je suis désolée ! » la singea Anna avec des gestes et des grimaces. Laisse-moi te dire, sainte-nitouche : je te croyais plus cool que ça, mais en fait, t'es d'un classicisme affligeant ! »
Anna s'éloigna. Il y avait des fruits, du bois, et la journée semblait sur le point de se terminer. La jeune femme n'ayant pas la moindre idée d'où aller, ni de ce qui venait de lui arriver… préférait encore rester avec cette fille. Même si franchement : camper, elle détestait, et Jun, elle ne l'aimait pas tellement non plus. Alors les deux en même temps…
Anna s'installa dans l'herbe. Allongée par terre, elle expira un grand soupir… quand un faucheux vint lui chatouiller l'avant-bras. Elle se leva brusquement en grognant :
« Dès demain matin, je me barre toute seule ! »
Jun ne fit rien de plus en guise de réponse que de garder le silence et baisser gracieusement le regard.
La japonaise passa le reste de la soirée assise sur l'herbe en tailleur, en train de méditer. Anna la regardait avec envie, jalousie. Même en s'asseyant dans un coin, elle avait plus de charisme qu'elle. La fashionista avait beau tout mettre de son côté pour être vue comme la meilleure, la plus belle et la plus forte, elle avait beau sortir les robes, le phare à paupières, les coups de crayons les plus raffinés avec une technique égalant celle des professionnels, récupérer tout l'argent qu'elle voulait, et faire preuve d'esprit, ça ressemblait au final à de la poudre aux yeux, plus qu'autre chose.
Souvent, Anna se disait que sans sa sœur, sa vie aurait tout simplement été parfaite et peut-être même qu'elle aurait été une femme parfaite. En voyant Jun, ce n'était plus si évident. Malgré tout ses efforts au final, tout le monde se moquait d'elle au lycée, les seules personnes qui ne le faisaient pas la détestaient sincèrement, car Anna était capable de créer la même jalousie dans le cœur des autres, que celle que Jun générait en elle. Ou du moins, c'est ce qu'elle pensait pour se rassurer, qu'elle était plus féminine et plus jolie que les autres. Beaucoup le pensaient, au moins par rapport à sa sœur. Cependant, si on regardait bien, Anna passait le plus clair de son temps accompagnée de garçons. Elle n'avait jamais pu s'intégrer dans un groupe de filles. Ceux qui s'en rendaient compte l'étiquetaient comme mangeuse d'hommes. Personne ne se serait douté qu'une fille aussi élégante puisse être un « bon pote ».
Ramenant ses jambes à elle, Anna posa son menton sur ses genoux, les yeux brillants d'un début de larmes. Ne sachant pas quoi faire, elle s'était contentée de suivre ce que disait Jun. Anna essayait de réfléchir, mais ce n'était pas elle qui trouvait les solutions. C'était trop injuste.
Jun, c'était donc la seule personne désormais, qui pouvait rendre Kazuya comme avant. Anna la regardait avec fascination, mais cette admiration allait de pair avec un dégoût de sa propre personne, inutile et impuissante, à l'image de ce que reflétaient les yeux de sa sœur, Nina.
Un souvenir réapparut dans son esprit. Ils avaient rarement autant ri. Heihachi devait partir aux Etats-Unis pour les affaires et avait emmené Kazuya malgré lui. Ce dernier, qui pensait mourir d'ennui, avait soufflé le mot à Anna et Bruce. Le boxeur étant lui-même américain, il avait eu l'idée qu'un jour, il pourrait faire visiter son pays à ses deux camarades. Kazuya lui avait répondu, « Pourquoi attendre ? Je paye vos billets ». Il suffisait juste qu'il puisse s'éclipser quand Heihachi ne regardait pas, pour qu'ils se rejoignent tous les trois.
Lors d'une journée bien ensoleillée, Bruce avait réussi à accoster un jeune qui peinait à trouver une échappatoire dans un embouteillage. Il avait besoin de se garer pour une grosse fête qui commençait dès l'après-midi (le truc qui durait trois jours quoi), mais rien à faire : c'était bouché ! On le voyait de loin commencer à pester contre les voitures, les piétons, tout, puis vint même le sujet de ces maudits parcmètres qu'il fallait toujours payer. Surtout pour rester garé des heures, la galère. Et vu les paquets de bonbons pas très légaux qu'il avait ramenés pour l'occasion… Mais c'était soit ça, soit parquer sa bagnole beaucoup plus loin et perdre du temps. Il devait vraiment se sentir fichu, ce pauvre gamin (enfin pas pauvre). Bruce était venu le voir.
« Regardez, je connais par cœur ce genre de truc, les gars. C'est le genre de mec qui aligne et qui négocie pas » avait dit le jeune homme à ses deux autres potes quelques secondes avant.
Anna et Kazuya étaient restés à l'écart, observant la scène.
Bruce était allé parler au gars. Il disait :
« Oui, oui, pas de problème ! », des choses comme ça.
Puis ils sortirent de la voiture (ils étaient trois, le gars, son pote et une jeune fille, qui avaient l'air inquiets). Mais le fils du propriétaire les rassurait :
« Allez, maintenant on va s'amuser, c'est nickel ! »
Il venait d'obtenir du type de la garer à sa place pour qu'ils aillent à leur soirée dans la plus grande sérénité, en échange d'une certaine somme (avec toutes les mises en garde « Mon père connaît des gens, alors pas de conneries, hein ! »). Bruce monta dans la voiture et la ramena juste au pied de ses deux camarades.
« Montez ! »
Ils avaient donc une voiture de luxe pour un bon moment, et quelques billets au bout du chemin. Le gamin avait signalé qu'il n'avait pas eu le temps d'emmener la chose au garage comme son père lui avait demandé. Une histoire de joint de culasse, rien de bien grave qui n'empêchait pas de faire rouler la bécane.
« J'ai fait les niveaux, mais il voulait quand même pas que ça tarde » avait expliqué le jeune.
Evidemment, s'il espérait voir d'autres billets, Bruce comptait bien suivre les consignes, seulement il voulait partir en virée avec ses deux potes avant de faire son travail.
« Dîtes-donc, ces ricains ! Ils feraient confiance à n'importe qui ! » rigolait Anna, toujours stupéfaite que ça ait marché à ce point.
Si Kazuya était calme, il n'en revenait pas non plus. Au Japon, personne n'aurait fait confiance comme ça à des étrangers.
« Ils sont pas tous comme ça non plus, hein ! » rappela Bruce.
Ils étaient allés sur une de ces routes gigantesques, pendant bien trois heures avant de revenir en ville. C'est là qu'ils arrivèrent sur un pont en cours de relèvement.
« Oh non ! On va devoir faire tout le tour, déprimait Anna. Tous les magasins vont fermer et je vais même pas voir les robes…
- Attends » interrompit Bruce un grand sourire aux lèvres.
Kazuya lui lança un regard de défi et ils se mirent lentement à rire tous les deux. Puis Bruce se retourna vers la banquette arrière.
« T'es prête ? »
Le pont n'était pas encore très haut, mais promettait déjà des sensations folles sans se briser en deux. Un coup de marche arrière, et la voiture repartit à toute vitesse droit devant pour faire le saut de l'ange.
Ca faisait tout drôle de voir l'horizon si bas, depuis une voiture.
Et tout à coup, BIM ! Retour au sol. Ca n'avait duré que quelques secondes de suspension, mais quand on quitte la Terre, elle nous le fait sentir.
La voiture à l'arrêt, il y eut un grand silence. Les ouvriers autour qui essayaient d'installer leur chantier était paralysés, ébahis. Tout le monde avait reçu des coups à l'atterrissage, ils sentaient leurs genoux, et Anna s'était cognée la tête.
« Eh, vous vous en êtes sûrement pas rendus comptes mais la perte de contrôle une fois en l'air, je peux te dire que le conducteur il la sent ! fit Bruce encore tout étonné.
- Bah, nous on a surtout senti l'atterrissage, geignit Anna. La prochaine fois c'est moi qui conduis !
- Ouais en fait pour nous c'était… pas très fascinant » ponctua Kazuya.
Puis ils éclatèrent de rire.
« Non, ça valait pas du tout le coup ! »
Surtout en pensant que la voiture en question, il fallait la rendre.
« Qu'est-ce qu'on est cons quand même ! » se disaient-ils.
La voiture put repartir, mais la sueur coulait sur le front de Bruce. Elle n'allait plus tout à fait droit. Un peu paniqué à l'idée de manger un trottoir - ou pire, un piéton - il donnait des coups de volant peu rassurants. Quand il se rapprochait dangereusement du bord de la route au risque de heurter une personne, Kazuya lui disait :
« Non, Bruce, laisse les gens tranquilles »
De quoi faire glousser bêtement l'intéressé, ce qui en soi n'arrangeait rien.
Puis, le japonais lui fit signe qu'il y avait une aire avec des hangars pas loin.
« Ouais mais attends, ça ressemble à un champ de tir ça, analysait Bruce. Je veux pas tomber sur de vieilles connaissances… La dernière fois je suis parti juste après avoir parié sur moi-même, ils ont quand même lancé une chasse à l'homme… »
En plus, la nuit commençait à tomber. Anna faisait un peu la gueule, tant pis pour son shopping.
Ils décidèrent d'y aller le plus discrètement possible. Ils arrivèrent à s'arrêter sans être vus, sous un lampadaire moyennement enthousiaste, pour ouvrir le capot, histoire de voir s'il n'y avait pas un gros problème comme un radiateur retourné par exemple.
« Bon, je crois pas qu'elle prendra feu, fit Bruce dubitatif.
- Nan, mais t'as bien arrangé le coup, ironisa Kazuya. Regarde, en plus de la mayonnaise et du joint, on a tout bien foutu le bordel, les bougies, la direction, y'a plus rien.
- Mais attends regarde, s'intrigua Bruce, les mains noircies de cambouis et d'huile. Il est droit ! Il est droit le joint de culasse ! On l'a remis droit !
- C'est pas possible.
- Nan, mais il en a l'air en tout cas. En plus il va être tard pour le garage… »
Le lendemain, ils recroisèrent leur pigeon, mais par hasard. Ce n'était pas prévu, et ils étaient sur la route vers le garage mais le jeune les pressait de rendre la voiture. Il avait stressé toute la matinée parce qu'il ne l'avait pas retrouvée pas dans les parkings avoisinants.
« Ah oui, oui ! On a tout fait regarde ! » improvisa Bruce.
Kazuya et Anna étaient incapables de rester de marbre devant cette farce. Bruce expliquait :
« Tout est nickel, enfin pour le joint de culasse, hein ! Regardez, ils ont même redressé les bougies et tout… »
Bruce lui-même avait du mal à se retenir d'exploser comme les deux autres. On entendit même un gros choc : c'était Anna qui tapait du poing sur le portail, tellement elle n'en pouvait plus. Il poursuivit :
« Ouais, par contre euh… ton père il t'avait pas dit ? Elle a une direction un peu comme ça… et il faisait des mouvements avec ses bras tenant un volant imaginaire qui partaient vers la droite.
- Hum… non, je n'avais pas remarqué, expliquait le jeune.
Ah si si ! Ah moi je l'ai senti ! » faisait Bruce en imitant bien le mec convaincu et irrévocable, pour stresser son interlocuteur.
Les deux autres étaient pliés en quatre, ils s'étouffaient de rire et la voix d'Anna atteignait des sommets insoupçonnés. Bruce les entendit :
« Bon les deux guignols là, vous avez fini de rire comme des bouffons ! » leur balança-t-il.
Cette journée restait importante dans le cœur d'Anna. Car la fin du voyage avait été beaucoup moins drôle pour Kazuya. Elle ne connaissait pas les détails, mais après ça, il n'eut plus jamais un instant de bonheur qui ne soit parasité par des pensées amères.
