CHAPITRE 10 :
EPANOUISSEMENTS ET SOUVENIRS
Il avait laissé les heures, les jours, les mois, puis les années glisser sur lui, dans cette tiédeur anesthésiante. Il avait tenté de refouler ce fol espoir qui le saisissait dès qu'il entendait, dans le silence nocturne de la maison, un craquement impromptu, ou qu'il croisait, dans les mornes rues d'une ville devenue trop familière, une chevelure blonde. L'espoir, il le savait, était loin d'être un bien. C'était une tension négative, qui lui rappelait son manque, son désir de ce qu'il ne pouvait avoir, son éternelle insatisfaction. Car espérer guérir, c'était être souffrant, espérer être beau, c'était être laid, espérer l'autre, c'était son absence.
Le lendemain de ce jour fatidique, le blond n'était pas venu en cours. Sasuke avait erré dans la court nostalgique de leur baiser, le cœur palpitant, attendant fébrilement que se dessine sur l'horizon une silhouette qui ne vint jamais. La nuit et le froid tombant, il avait pris la direction de cet immeuble délabré où erraient des fantômes en costumes gris. Sur le chemin, sa cruelle mémoire avait fait surgir des images récentes, celle des yeux bleus s'épanchant de larmes aux portes de la folie, celle d'un éclat de sang rouge et brun, celle de la bouche d'où s'échappait une voix mourante et déterminée.
Ces souvenirs apocalyptiques, il l'avait immédiatement su, lui annonçaient une fatalité immuable. Il avait commencé à courir, ses chaussures cognant avec violence le sol encore gelé. Une douleur l'avait saisi aux poumons, sans que sa course effrénée n'en soit responsable. Sur le pente douce qui menait aux pieds de l'immeuble, il avait lamentablement glissé sur une parcelle glacée. Étendu sur ce sol froid, la tête douloureuse de l'avoir cogné brusquement, il avait pu voir le ciel et la cime du bâtiment plongée dans l'obscurité. Les étroites lucarnes sous les toits étaient toutes éclairées, sauf une. Détestable hasard, déséquilibre malencontreux, chute imprévisible, qui l'avait porté à voir cette affirmation grossière de ses soupçons.
Il s'était relevé, il avait poursuivit sa pénible descente.
Il ne voulait pas se remémorer la suite, la porte close, le silence étouffant, la voix molle de la vieille gardienne de l'immeuble, et puis l'absence, la longue et terrible absence de l'autre. Le blond n'avait prévenu personne ; si la concierge n'avait pas été en train de balayer le seuil, à cet instant-là, personne ne l'aurait vu, ce grand sac à l'épaule, s'enfuir avec tant de lâcheté. Personne n'avait su où il était partit, Sasuke avait pourtant bien essayé de le découvrir, questionnant la rombière et même quelques camarades de classe, avec subtilité et discrétion, cependant. Quel misérable individu ! Quelle haïssable personne que celui qui se dérobe aux exigeantes vérités de la vie. Il avait fui. Il l'avait fui...
Naruto ne lui avait pas laissé d'autre choix que celui de poursuivre le cheminement plat et maussade de son existence. Atrocement égoïste, il le laissait seul, avec ce désir insatisfait, avec cette sensation d'avoir effleuré du bout des doigts l'objet le plus superbe et le plus éphémère. Il avait réveillé en lui ces bonheurs fugaces qu'il s'était efforcé de mépriser, cette relativité absolue de son sort, cette divine sensation de complétude. Il avait abandonné un être en création, dans un état inachevé, primitif, qui ne réclamait que lui, qui se construisait à partir de sa passion pour lui, sur des bases névrotiques et vacillantes. Pour se sauver lui-même, Sasuke avait l'insupportable sensation que le blond l'avait sacrifié. L'école, la court, la salle poussiéreuse du dernier étage, les rues, la chambre, et les souvenirs, et les douleurs, et ses premières larmes véritables. Voilà tout ce qu'il lui avait laissé. Ignoble héritage, en vérité.
Quelques mois plus tard, le père était rentré au domicile familial. Ils s'attachaient tous à le nommer ainsi, bien que de famille, ils n'en aient que le nom. Il n'avait pas posé de question, il n'avait pas parlé avec son fils, il s'était contenté d'être là, certains soirs, certaines nuit. Et la présence de ce géniteur indigne l'avait rendu fou de rage. Il avait l'illusion que le retour du père était la tentation de combler le manque. Cette tentative était vaine, presque humiliante. Il se sentait rabaissé à l'état du solitaire que n'importe quelle présence rassurerait et satisferait. Mais ce n'était pas ce père que son âme et son corps réclamaient. C'était le blond. Parce que le blond suffisait à annihiler ce besoin d'affection, sans rien exiger, sans se placer en bourreau ou en juge, sans mépris, aucun. Sasuke ne se projetait pas dans ses pensées, il ne ressentait pas une once de déception ou de fierté dans le regard azuré. Il se contentait d'être, de sentir, de céder à la passion, ignorant l'autre et s'ignorant lui-même. Tandis qu'au père, il fallait plaire, il fallait prouver sa valeur, comme s'il avait fallu être le digne fruit d'un accouplement primitif entre époux qui ne s'aiment plus. Il y avait ce pesant héritage, cette pression générationnelle inéluctable, ce besoin de déchiffrer le regard, de s'y voir, de s'y sentir jaugé.
Il réalisait à quel point son modèle, son système de référencement en matière de relations humaines était faussé. Voilà pourquoi il n'avait jamais réellement vécu avant de se fondre dans l'autre. Ce narcissisme naturel, existant en chacun, était chez lui déformé ; il dépendait de regard trop proches et trop lointains à la fois, qui l'obligeaient à s'inventer une perfection à atteindre, pour répondre à des exigences imaginaires. Comme il était triste de constater que l'absence des parents avait toujours été source de soulagement. Comme il était inquiétant de réaliser que l'absence du blond était une torture telle qu'il sentait son âme agoniser. En s'enfermant dans la dépendance envers Naruto, il s'était libéré d'un autre carcan, qu'il ne pouvait plus supporter à présent. Et le blond était partit...
La nouvelle ville, les nouvelles rues, les nouveaux arbres, les nouveaux visages, mais toujours ce même ciel et ses mêmes nuages. La vie n'était pas devenue plus douce, ni plus douloureuse. Elle avait à peine changé. Elle restait son existence, celle d'un individu comme tous les autres, un individu pluriel. Cette complexité de son âme lui avait sauté à la gorge lorsqu'il avait eu à faire le choix : partir lui avait demandé tant de courage et de faiblesse à la fois qu'il ignorait s'il pouvait qualifier son acte de lâche. La volonté avait vaincu la représentation, et son instinct le plus évident, celui qui le poussait à se protéger sans cesse, avait décidé pour lui de son départ. Il s'était sans doute réfugié derrière lui, derrière ce fonctionnement primaire, pour ne pas avoir à s'encombrer de culpabilité, pour se justifier à lui-même son acte. Le brun souffrait-il, en ce moment même ?
Il était une évidence qu'il aurait préféré ignorer, celle du mystère inhérent à Sasuke. Car l'affection peut-être modelée, transcendée ou simplement dénaturée, mais le mystère, lui, était une gêne, un sentiment immuable dans lequel il se trouvait bel et bien empêtré. Mais sa fuite ne se réduisait pas à cette seule émotion. Elle était le besoin de briser un cercle vicieux dans lequel il se croyait enfermé. Ce mouvement n'était autre qu'une fatalité incertaine, pourtant il se l'attribuait sans hésitation. Par orgueil, il rejetait toute forme pragmatique ou spirituelle d'agnosticisme, il refusait de se poser en victime, il préférait se croire maître du cours tumultueux de son existence. Les cadavres flottant autour de lui auraient dû lui signifier qu'il était impossible de se détacher de son sort et que la mort était omniprésente, à travers lui et à travers tous les autres. La souffrance et la douleur étaient partie intégrante de cette condition humaine, tout comme les joies, les passions, l'affection, les craintes. Il ne pouvait pourtant s'en satisfaire, lui que sa propre douleur obnubilait, parce qu'elle avait été trop brutale, trop démesurée pour l'enfant qu'il avait été.
Il y avait eu les parents, le socle fondamental de son éducation et de son épanouissement, ceux qui l'avaient engendré, qui lui avaient appris, ceux qu'il avait aimé naturellement et spontanément. Leur décès avait été violent. L'imprévisible accident que nul ne redoutait tant il était irréel. Un couple aimant, un garçon de quelques années, trop jeune pour être ainsi abandonné, trop vieux pour ne pas comprendre, une pluie fine sur un bitume glissant, une explosion de taule parsemée d'éclats purpurins et la lente descente des bières dans la fosse terreuse. La brusquerie de ces morts fortuites ne les avait pas rendues moins insoutenables. Avec la taule avait explosé son épanouissement, désormais dénué de référence, devenant l'instable progression d'un enfant traumatisé. Il allait devoir grandir et se construire une identité sans base, sans pouvoir jamais s'appuyer sur ce modèle essentiel qu'incarnaient les parents. A l'époque, à un âge où le présent devrait être le seul temps porté à la conscience, il se projettait déjà dans son futur.
La grand-mère, dernier parent vivant, était le point familial auquel il s'attacha inévitablement. C'était une vieille femme au visage basané et ridé, qui souriait beaucoup. Elle avait donné le bleu de ses yeux à son fils et son petit-fils, cet azur d'intelligence et de simplicité, cet hymne muet à ceux qui vivent en harmonie avec la terre. Elle aimait les plaisirs quotidiens, l'odeur du pain chaud et de la confiture de framboise, la couleur des cieux matinaux et les poupées de porcelaine. C'était une femme d'un autre temps, dans ses éternels collants carnés, qui savait goûter les joies premières de la terre. Elle prit la suite de son éducation, dans sa vieille maison à la campagne, lui apprenant la valeur de la sueur et des larmes. Il avait commencé à se reconstruire, puis elle avait été emportée. Morte de vieillesse, dans son lit qui sentait la poussière, d'une mort douce et apaisante. Sa propre solitude n'en était que plus grande.
Le dernier mort n'était pas un parent, mais un individu auquel il s'était attaché par désespoir. Un garçon si semblable à lui-même, que son affection toute narcissique s'était évidemment portée vers lui. Un enfant mort à son âge, emporté par une maladie dont il n'avait rien voulu savoir. La dernière personne à laquelle il s'était volontairement attaché. Le dernier cadavre, le plus proche de lui, que malgré toute la force de sa douleur, il n'avait pas pu refouler. Il aurait souhaité oublier chaque visage et chaque corps, mais il avait le besoin incommensurable de se souvenir d'eux, pour que la souffrance demeure. Il existait par elle, elle qui était si ubiquiste, si présente aux fondements de son identité. Elle était devenue le socle qui le formait. Elle était sa justification, sa culpabilité.
Pourquoi avait-il eu peur à ce point ? Pourquoi avoir fui si prestement cette relation naissante, cet attachement inavouable ? Par crainte du cadavre, sans doute. L'individu pluriel qu'il était se trouvait être des plus paradoxaux, puisque cette souffrance dont il ne voulait se défaire car il s'y identifiait, il redoutait de la vivre directement, à travers les pâles restes d'un macchabée dont les souffles disparus lui évoqueraient le partage. Pourtant, à ne pas en douter, ce n'était pas tant le cadavre physique qu'il redoutait, mais la disparition. Malgré sa puissante négation, il s'était inexplicablement attaché au brun, et sa fuite en avait fait un corps mort, évaporé. Pouvait-il donc désormais réduire sa fuite à la peur du cadavre ? Non, en vérité, elle était plus profonde et plus alarmante : elle était la peur de son antithèse, de l'état contraire, celui de vie. Une existence devenue palpable, bouillonnante d'assauts de peines et de joies, une existence où il pourrait s'oublier, lui et sa fatale condition.
Il y revenait sans cesse, à ce départ, à cette fuite désespérée, au brun. Son effrayante fixation avait une saveur délicieuse, un goût doux-amer, qu'il désirait et répugnait tout à la fois. Il se sentait lié à ce corps lisse et inaltéré, à ce sombre sourcil et à la courbe gracile de la nuque. Il était irrémédiablement attiré par des souvenirs sensuels et douloureux, par des rues enneigées et la court carrée d'un école habillée du froid hivernal. Il n'avait pas non plus oublié sa musique, agressive, poignante et mélancolique, ni la lame, monstre merveilleux de ses rêves égarés...
Le hasard lui-même le poussa à aller à la rencontre de ces lieux, un matin de décembre. Il était parti depuis plusieurs années déjà, et s'enfonçait dans une atroce torpeur, une léthargie comateuse que ses songes forçaient régulièrement, rappelant à sa mémoire le parfum ambré et le visage aux lèvres veloutées. La rue était à peine éclairé et les oiseaux attendaient pour chanter qu'Apollon ait lancé son char dans sa course circulaire. Les façades grises s'enfilaient maussadement ; il avançait maussadement. Il levait les yeux, de temps à autre, cherchant fébrilement une vision poétique, mais ne rencontrait que l'agonie de son âme.
Les globes azurés se soulevèrent encore une fois, et se figèrent aussitôt, sans lire précisément le mot, sans le comprendre, mais ressentant immédiatement son sens. Les lettres immaculées se détachaient de la photographie sombre de l'affiche de concert. En bas, dans un coin, le nom de cette ville, une adresse, une date, et puis, en arrière-plan, les reflets lumineux sur les archets en bois de pernambouc et les visages concentrés des musiciens. Et toujours, face à son regard confondus, le nom du compositeur. Il l'avait oublié. Ce mot si fondamental, qui faisait à cet instant battre son cœur à une vitesse folle...
Chostakovitch...
Avant de franchir la porte imposante de la salle de concert, il bascula une dernière fois la tête en arrière. Dans le ciel gris pâle de cette fin de journée, les nuages avaient dessiné des volutes bleues, telles une élégante dentelle de veines sur une peau laiteuse...
Il entra finalement et découvrit l'intérieur somptueux, avec ses gradins en hémicycle, ses balcons sculptés d'or et son lustre central, monumental. Dans sa fosse, l'orchestre se préparait ; les musiciens frottaient leurs cordes et soufflaient dans leurs instrument dans une légère cacophonie.
Mais de ce spectacle inédit, ses yeux ne voulurent pas. Ils tournaient, encore et encore, cherchant frénétiquement une silhouette. Chaque galerie, chaque loge, chaque allée fut fouillée de son regard. A mesure que le silence s'installait, annonçant le commencement imminent du concert, il pressentait se déception. Jamais il n'avait imaginé que le brun pourrait ne pas venir. Et pourtant, il fut contraint de s'enfoncer dans le fauteuil de velours rouge, tandis que la lumière disparaissait pour laisser place aux notes du russe.
Il quitta la salle, l'âme encore émerveillée des violons, des envolées lyriques, des octaves franchies avec violence. Ses oreilles avaient entendu Chostakovitch comme si c'était la première fois. Devant lui, les violonistes superbes étaient devenus objets sacrés. Il aurait souhaité resté dans cette salle immense, en faire son tombeau, comme un hommage à la musique dans lequel il aurait misérablement pourri de sa propre petitesse...
Il fut contraint de se confronter au dehors, cependant. Le froid était particulièrement mordant, cet hiver-là, et malgré son long manteau, il frissonna. La cigarette qu'il avait calée entre ses lèvres refusa même de s'allumer, une brise glaciale soufflant la maigre flamme de son briquet. Il retourna donc légèrement vers le bâtiment, s'insinuant un instant dans une des petites alcôves de pierres, ornementations architecturales baroques de ce vieux monument.
A l'abri du vent, il vit l'extrémité de la cigarette s'embraser enfin, et aspira une longue bouffée parfumée. Un frisson étrange et pourtant familier traversa sa colonne vertébrale. Il souffla la fumée d'un air tendu et releva la tête.
La cigarette glissa entre ses doigts et alla rouler sur le sol pentu, atterrissant contre la chaussure d'un jeune homme blond...
