Bon, je crois qu'on ne peut même plus parler de retard, à ce compte-là, mille excuses... croyez-moi, j'ai souffert. Mais me revoici avec euh... un chapitre de dix kilomètres de long. Mais le couper m'était impensable. Pardonnez-moi !
Un an auparavant, alors que Sherlock était attablé à son pupitre et que tout le monde autour de lui s'activait pour ranger la classe après des travaux pratiques, un enfant qui passait près de lui avait gratuitement envoyé valser sa pile de livres. Des livres neufs – c'était ce qui l'avait avant tout préoccupé. Un autre enfant, qui avait vu la scène, s'était prudemment rapproché en disant : « Attends, ne bouge pas » et s'était baissé pour ramasser les livres un par un, prenant le temps de lisser les pages qui s'étaient cornées après leur chute, puis les avait soigneusement remis à leur place initiale. Trop surpris par ce service altruiste, Sherlock ne l'avait pas remercié. Il n'avait même pas regardé son visage. Il ne se souvenait que de l'image trouble de ces petites mains empilant sur le pupitre les précieux ouvrages de façon plus droite et ordonnée qu'à l'origine, et de cette intonation de voix qu'il connaissait si bien à présent.
C'était du John Watson tout craché. Il se mêlait de sa vie et y mettait de l'ordre sans même en avoir conscience.
Les jambes presque ankylosées de ne pouvoir s'étirer comme elles le voulaient, Sherlock esquissa un sourire hagard. Il avait passé les dernières minutes – heures ? – à ressasser les moindres contacts qu'il avait pu avoir avec John, et il y en avait eu plus en une semaine qu'en des années de simple camaraderie. Tout cet insupportable temps gâché s'écoulait entre ses doigts comme de l'eau sale entre les grilles d'un caniveau. John était-il aussi en train de penser à lui ? Était-il seulement en état de penser ? Sherlock pouvait-il prétendre l'être lui-même ? Il en doutait, car tout ce qu'il désirait, c'était aller trouver John et lui dire... lui dire que s'il voulait fuir, il le suivrait. Un scénario qu'il eût encore qualifié de grotesque pas plus tard que la veille se diffusa dans son cerveau : lui et son ami s'éloignant en courant de la ville en danger – nature du danger inconnue – pour tenter de regagner la gare la plus proche. A pied ? Ils avaient fait plus difficile que cela. Et là au moins, ils étaient ensemble et n'avaient besoin de personne.
Un sinistre grincement et des gémissements étouffés au-dessus de lui interrompirent le film et un soudain rai de lumière inonda la pellicule : la réalité s'était de nouveau emparée de lui. Il leva les yeux machinalement, le reste de son corps incapable d'articuler un mouvement. La lumière braquée en plein sur son visage l'empêcha de voir celui de la personne qui avait rouvert la trappe, mais la voix qui retentit le lui indiqua :
« Ne t'inquiète pas. Je vais te tirer de là. Satanée dalle... »
Rachel Howells. Responsable de l'auberge et complice de dangereuses manigances et d'enlèvement. La traîtresse salvatrice poursuivit :
« Je sais ce que tu dois éprouver, mais il faut faire vite. Attrape mes mains (elle posa la lampe et se pencha autant que possible vers le trou béant) et laisse-toi porter. »
Comme un pantin désarticulé, Sherlock se releva en titubant et se mit sur la pointe des pieds pour saisir les mains de la jeune femme – ces mêmes mains qui avaient retenu John dans cette abominable étreinte, qui l'avaient touché. Il fut dégoûté. Par réflexe, ses orteils s'appuyèrent contre le mur de pierre durant sa remontée vers la surface, qui fut courte mais pleine d'efforts.
Hébété, il demeura quelques secondes à genoux près de l'étroit gouffre tandis que Rachel reprenait son souffle. Entendre ses expirations déclencha brusquement chez Sherlock une rage froide, et il empoigna le col de la traîtresse :
« "Ne t'inquiète pas" ? Vous voulez rire ? Croyez-moi, c'est vous qui devriez vous inquiéter.
– Laisse-moi t'expliquer, commença Rachel en tentant de le repousser.
– Je me fiche totalement des pseudo-remords qui vous ont poussée à revenir ici. Tout ce qui m'intéresse, c'est de savoir où vous avez emmené John. Si jamais vous lui avez fait quoi que ce soit, ce sera avec plaisir que je vous montrerai à quel point vous êtes stupides pour avoir cru que vous ne risquiez rien en vous attaquant à lui. »
Ce n'était pas tant la menace mais plutôt cette voix à la mécanique brisée l'ayant proférée qui gela la femme sur place. Jamais elle n'avait rencontré un gamin capable de susciter chez elle une terreur sincère. Et il y avait de quoi être terrifiée : si John Watson n'était pas en sécurité, avoir été lui-même libéré n'avait aucune valeur aux yeux de Sherlock. Il la regarda dans le fond des yeux et entrouvrit les lèvres, pour dévoiler un rictus cruellement angélique qui eût fait prendre à Richard Brook ses jambes à son cou.
« Vous voulez que je vous montre tout de suite...?
– Ça suffit ! Calme-toi, d'accord ? Tu as toutes les raisons d'être furieux, mais ça ne t'avancerait à rien. »
Sherlock finit par se relever, les mains tremblantes, en continuant à toiser Rachel. Tout compte fait, il garderait ses poings pour Jack.
« Très juste. Alors avançons et répondez-moi. Où est John ?
– Je te promets qu'il va bien. Mais il est seul et il a peur. » Sherlock serra les dents. « Jack a dit vouloir accomplir les derniers préparatifs avant de retourner lui parler. Ça peut être d'une seconde à l'autre. Je désobéis en venant te chercher, mais je ne peux pas le laisser faire.
– Évidemment. Votre amie serait contrariée d'apprendre que vous avez mis l'un de ses élèves en danger. »
Rachel écarquilla les yeux, comme si elle venait brusquement de le réaliser, avant de continuer :
« John a besoin de quelqu'un auprès de lui, en qui il a vraiment confiance. Nous ne voulions pas vous séparer, sauf qu'on ne peut pas dire "non" à Jack. Il sait ce qu'il veut. C'est un passionné, capable de détester autant que d'aimer. Et de ceux qu'il aime, il n'y a qu'une personne capable de lui faire entendre raison. C'est très sérieux. Jack cache au fond de lui une rancœur plus immense que tu ne pourras jamais l'imaginer. Et sans cette personne, tout ça ne cessera jamais. »
Rachel baissa la voix.
« Ils sont cachés dans la tour de l'horloge. Jack s'apprête à recréer la légende. Il est déterminé.
– Ne me dites pas qu'il compte faire tomber la lune, dit Sherlock en roulant les yeux.
– Bien sûr que non. Mais il compte bien détruire Hurlstone. Vous le savez peut-être déjà, mais des explosifs sont dissimulés à des points stratégiques de la ville, afin de ne conserver que le manoir et la tour. »
Ce n'était pas le moment de se laisser aller au sarcasme, mais cela démangeait Sherlock : il ne manquait plus qu'une armada de robots géants pour avoir un scénario digne des blockbusters que son frère méprisait tant.
« Ne vous moquez pas de moi ! Les explosifs sont faux ! »
Rachel, le regard dans le vague, lui sourit tristement.
« Lui ne le sait pas. C'est là tout le problème. Quand il se rendra compte que tout son projet aura été anéanti, il sera incontrôlable.
– C'est vous qui l'avez doublé ? »
Sherlock n'en crut pas ses oreilles.
« Laissez-moi résumer... Vous êtes de mèche contre Jack depuis le début, vous savez que découvrir la vérité le rendrait fou et, malgré ça, vous avez volontairement enlevé et laissé John seul avec lui. Vous êtes... complètement malades.
– Ça n'aurait pas dû se passer comme ça ! se défendit Rachel, toutefois consciente de l'inutilité de sa plaidoirie. Je suis infiniment désolée que vous y ayez été mêlés. Je le jure. »
Sherlock la dévisagea avec répugnance.
« Vous croyez pouvoir tout vous permettre avec nous parce que vous êtes des adultes. Mais John vaut mille fois plus que ce que vous pourriez espérer devenir en toute une vie. Cette personne que nous devons trouver. Son nom. Là, maintenant, c'est tout ce que je veux entendre venant de vous. »
Dans son salon aux fenêtres calfeutrées par des volets, la silhouette d'Eugenia Ronder s'agitait avec l'aisance et la nostalgie de l'artiste qui n'a jamais cessé de se considérer comme tel malgré une carrière injustement chaotique. Elle jeta son voile noir avec une sensualité feinte sur son canapé comme s'il était envahi par un groupe de spectateurs braillards dont le délire allait bien au-delà de la simple qualité du spectacle. Elle s'était souvent plainte de ces types lourdingues et patauds à l'époque où elle était encore l'étoile montante des cabarets de Hurlstone. Aujourd'hui, elle serait largement prête à supporter leurs blagues vaseuses et leurs remarques inappropriées si cela signifiait pouvoir vivre comme avant. Danser sous les projecteurs, et pas sous les ampoules grésillantes de ses lampes halogènes.
La sonnette l'interrompit en pleine pirouette et elle poussa un soupir, comme si ces interruptions étaient courantes. En réalité, deux visites en une semaine étaient un record.
Elle éteignit la musique, ré-enveloppa son visage où perlaient des gouttes de sueur et fila ouvrir la porte. Elle tomba sur une femme accompagnée par un petit garçon visiblement inquiet. Ni l'un ni l'autre n'étaient masqués. Aussi, malgré la nuit tombante et le voile, ce fut sans mal qu'elle reconnut le garçon.
« Mince alors ! Sherlock ! Qu'est-ce qui t'amène, mon grand ?
– ...C'est bien chez vous que John est venu avant-hier ? C'est vous, hein...? »
La voix fébrile de Sherlock lui rappelait la nuit du bal, après l'évanouissement de John. L'anxiété s'empara de ses traits cachés sous le tissu.
« Il te l'a dit ?
– Non, je l'ai compris tout seul...
– Qu'est-ce qui se passe ? John va mal ?
– Le temps presse, Sherlock, intervint Rachel, nous sommes là pour-
– Je sais pourquoi on est là, coupa violemment Sherlock, et je sais aussi à cause de qui on en est là. Alors vous pourriez au moins essayer de vous faire oublier.
– Et vous êtes...? demanda Eugenia en s'adressant Rachel.
– Eugenia, je suis Rachel Howells. Je travaille pour les Musgrave. Tu te souviens ? »
A ce nom, ils virent la bouche d'Eugenia s'entrouvrir avant de se tordre en une ligne affreusement douloureuse. Sherlock leva la tête vers la traîtresse : un primate eût pu mesurer l'étendue de l'histoire que ces deux femmes partageaient à la simple vue de ce visage bouleversé.
« C'est quoi ce délire...? souffla Eugenia, donnant l'impression qu'elle allait s'effondrer sur le palier.
– Jack est sur le point de faire une horrible bêtise. Il n'y a que toi qui...
– NON ! hurla-t-elle – et Sherlock sursauta presque. Vous croyez que j'ai fait tout ça par plaisir ? Que ça m'a amusée de disparaître de sa vie ? A quoi ça servirait, de revenir maintenant ?
– C'est toi qui as fait ce choix ! Je n'ai jamais pensé que c'était une bonne idée. C'était égoïste et irresponsable- tu es égoïste !
– Avec tout le respect que je vous dois, et je ne vous en dois aucun, je me fous royalement de votre opinion. Allez vous faire dévorer la moitié du visage et reparlons-en à ce moment-là.
– Eugenia, intervint Sherlock en haussant le ton, écoutez-moi ! Je sais que vous adorez John. Alors il faut que vous sachiez qu'il est en danger. »
Sa mâchoire se décontracta en baissant la tête vers le garçon. Eugenia prit congé de Rachel avec une nonchalance humiliante :
« Laissez-nous. »
Excédée, Rachel s'éloigna pour attendre près de la rue.
« Vas-y. Raconte-moi. »
Pour aller au plus vite, Sherlock s'efforça d'éluder quelques détails de l'enquête, et choisir ce qu'il devait ignorer sans cesser une seconde de parler donna lieu à un discours décousu mais duquel Eugenia tira du sens sans problème : Jack Musgrave, animé par une soif de vengeance inconnue, les avait trompés et John était maintenant seul entre ses mains. A tout moment, Jack pouvait décider de s'en prendre à lui. Pour la première fois de sa vie, Eugenia bénit ce voile qui cachait son horreur.
« Je n'ai pas vu tout de suite que Jack était dangereux. Je ne l'aimais pas parce que John était toujours contre moi quand il était là. A chaque fois, il se fâchait parce que je ne voulais pas être gentil avec lui. Alors quand j'ai eu des soupçons, je n'ai rien dit parce que j'avais peur que John me déteste. » Il ajouta, la voix hachée : « J'avais peur que Jack me le prenne. Et il a réussi !
– Personne ne te prendra John, assura Eugenia, presque offusquée par cette idée. Et même si Jack le voulait, il saurait qu'essayer de vous séparer ne suffirait pas. Votre lien est plus fort que ça, non ?
– Je sais que c'est grâce à vous. Vous avez aidé John à revenir vers moi... même si vous êtes une adulte, je crois que je vous aime bien. (Eugenia retint un gloussement.) Je voudrais être le seul à pouvoir sauver John. Je voudrais qu'il n'ait besoin que de moi. (Il haleta légèrement comme après avoir parlé à toute vitesse sans respirer.) Mais si vous pouvez l'aider, je... je veux bien...
– Coopérer ? termina Eugenia. Elle le prit par la main, il se laissa faire. Tu es l'un des garçons les plus épatants que je connaisse, et tu as tellement à lui offrir... et il le sait mieux que moi. Alors quoi que je fasse pour l'aider, selon lui, ce sera toujours toi qui l'auras sauvé. Et ça ira très bien parce que ce sera la vérité.
– Eugenia ! cria Rachel.
– Vite, allons-y, chuchota Eugenia. Ne dis pas à Rachel que je ne viens pas pour Jack. Je ne peux rien faire, contrairement à ce qu'elle croit. C'est bon, dit-elle plus fort quand ils arrivèrent près de Rachel, on est prêts ! »
Ils coururent jusqu'à la tour de l'horloge, un bâtiment plus récent qu'il n'en avait l'air mais avec une histoire manifeste. La tour était déjà abondamment décorée à l'approche des festivités qui commenceraient officiellement le surlendemain. Autour d'eux, l'habituel brouhaha noyait leurs essoufflements. Le cœur de Sherlock battait aussi bien des suites de cette course que par peur des événements qui allaient suivre. Il n'avait aucun plan précis : Eugenia affirmait ne pas pouvoir aider le fils Musgrave, et n'était là que pour sauver les apparences. Sherlock ne comprenait pas comment une femme comme elle pouvait se considérer comme impuissante face à un gamin un peu dérangé, parce qu'il ne connaissait pas la nature de leurs rapports. Il lui manquait des données, et ces données pourraient constituer un point décisif dans cette mission de sauvetage. Aussi, tandis que Rachel poussait la porte dans un grincement austère, Sherlock demanda à Eugenia avec la curiosité d'un enfant ingénu :
« Qui est Jack pour vous ? Pourquoi êtes-vous la seule à pouvoir lui venir en aide ? »
La question était neutre pour ne pas indiquer à Rachel les vraies intentions d'Eugenia. Rachel lui jeta un regard d'avertissement dont elle n'eut que faire : elle n'avait pas besoin d'une œillade menaçante pour prendre le temps de la réflexion. Elle se baissa néanmoins vers Sherlock, sa main tenant toujours la sienne, et lui murmura quelques mots à l'oreille, son voile effleurant ses boucles.
John n'était pas laissé sous surveillance. Il eut pu errer à loisir dans la tour, grimper les dizaines de marches spirales menant vertigineusement à son sommet pour aller espionner son ravisseur et le majordome de ce dernier, qui y avaient fait leur nid comme des effraies. Il eut pu même s'enfuir – mais il devait agir comme le lui avait indiqué Sherlock. Mais comment agir quand il était pétrifié par l'angoisse de voir descendre le traître d'une seconde à l'autre et lui demander... quoi ? De lui prêter main forte dans son petit plan diabolique quel qu'il fût ? De le menacer de blesser Sherlock s'il refusait ? Recroquevillé sous les escaliers ouverts poussiéreux, voulant se réduire lui-même à un grain de poussière microscopique, il se sentait un peu comme avant une interrogation orale ou dans la salle d'attente du dentiste, sauf que l'issue était bien plus grave qu'une dent arrachée ou une mauvaise note dans son carnet. Soudain, des pas résonnèrent au loin avec la même régularité que les aiguilles de l'immense horloge extérieure. Ce ne pouvait être ni Jack ni Brunton : les escaliers au-dessus de lui constituaient l'unique chemin par où descendre. Mais son cœur s'emballa malgré tout : si seulement Sherlock était là !
« John ? »
Il reconnut la voix de Rachel Howells. Il se rappela vaguement l'avoir vue partir en catimini un peu plus tôt, alors qu'il ne se souciait que de Sherlock. Il décida de l'ignorer, rapprochant ses jambes repliées contre son buste.
« John. »
Un petit souffle d'air chaud dans cette tour froide et close. Il sortit la tête de ses genoux. Sherlock. Son impossible Sherlock était là, bel et bien là, penché vers sa silhouette qui devait avoir l'air bien misérable, pelotonnée sous ces sombres escaliers. Aussi misérable que quand celle de Sherlock était à croupir sous une horrible dalle de pierre.
« Mais... comment...? balbutia John – son ami pouvait inventer le pire bobard sur la façon dont il s'en était sorti, il y croirait inconditionnellement.
– Rachel Howells », répondit Sherlock comme si ça n'avait aucune importance, avec une dureté dépourvue de toute reconnaissance.
John enrageait. Ça aurait dû être lui. Pas cette femme.
Sherlock n'avait pas l'air heureux ni soulagé de voir John, même s'il l'aida à sortir de sa cachette avec une grande précaution. En fait, John n'avait aucune idée de ce à quoi pouvait se rattacher son expression. Il ne pouvait la décrire que comme un mélange de dégoût et de profond désarroi. Qu'avait-il pu se passer pendant leur séparation ? Était-ce la conséquence de son cloisonnement ou y avait-il autre chose ? Ce fut ce que John lui demanda tout en posant ses mains sur ses épaules nerveuses comme pour faciliter ses confidences. Sherlock ne changea pas de sujet ni ne proféra de remarque acerbe comme il le faisait quand on le mettait face à ses faiblesses. Au lieu de cela, il agrippa les coudes de John, autant par automatisme que par volonté de s'accrocher à ce qu'il estimait être un point fixe.
« Je ne comprends pas. Je devrais. J'aurais dû le remarquer. Mais je l'ai forcément remarqué, c'est certain. A un moment ou à un autre, je l'ai remarqué. Pourquoi je ne l'aurais pas remarqué ?
– Remarqué quoi ? s'alarma John. Calme-toi, tu me fais peur... » Il passa ses bras autour de son cou sans le quitter des yeux, mais Sherlock, perdu dans ses litanies, ne s'en rendit pas compte. John fusilla Rachel du regard : « Qu'est-ce que vous lui avez fait ?!
– C'est à moi que tu dois t'en prendre, mon chéri. »
John n'eut été plus surpris si la Vierge s'était réincarnée devant lui. Les sombres contours de la danseuse voilée se précisèrent, et la voix douce lui expliqua calmement :
« Je lui ai révélé un grand secret. Et il est encore un peu sous le choc.
– Sous le choc ? répéta John. Pourquoi ? Et puis, qu'est-ce que vous faites là ? »
Il n'était pas mécontent de la voir, mais il ne pouvait s'expliquer rationnellement sa présence ici. Qu'avait-elle à voir avec toutes ces histoires ?
« John, dit tout à coup Sherlock. Jack n'est pas... il n'est pas du tout celui que...
– Celui que j'imagine ? John eut un rire sans joie. Sans blague.
– Non John, intervint Eugenia. Sherlock veut dire que Jack n'est pas comme vous. (Elle soupira, résignée.) Il faut que tu le saches toi aussi. Jack ressemble à n'importe quelle personne de votre âge, mais en réalité, ce n'est plus un enfant depuis longtemps. Il est à peine plus jeune que moi. »
John se tourna vers elle, l'air profondément déçu. Il avait mis un point d'honneur à faire confiance à cette femme, mais ces inepties ne l'aidaient pas. Il estimait avoir subi suffisamment d'affronts pour ce soir.
« Je ne peux pas te forcer à me croire, dit Eugenia comme si elle lisait dans ses pensées, mais tu sais bien que jamais je ne me permettrai de me moquer de toi.
– Non ! C'est un enfant ! Il est peut-être différent, mais ça reste un... » John perdit ses mots. « Il a un visage d'enfant. Et une taille d'enfant. Et...
– Le livre !
– Quoi ? »
Sherlock sembla se réveiller de sa transe et tenait à présent les bras de John avec une excitation fébrile, l'affolement visible dans ses prunelles.
« La preuve était dans le livre John ! Cette édition rare de Tristan et Iseut qu'il avait eu pour ses dix ans ! Je l'avais trouvée avant qu'on aille chez Richard Brook, rappelle-toi. J'avais trouvé que quelque chose clochait. Maintenant j'ai compris. Mycroft possédait des livres de cette édition quand il était petit. Mais la maison d'édition a fermé il y a cinq ans à peu près, c'est ce qu'il m'a raconté un jour où Maman voulait les vendre à un vide-greniers. Ces livres étaient déjà rares, mais aujourd'hui ils sont introuvables, même par correspondance. Jack n'aurait pas pu l'obtenir à dix ans, sauf si...
– Sauf s'il les a fêtés à l'époque où cette maison d'édition était encore active, acheva Eugenia en souriant tristement à un John complètement dépassé. C'est moi qui le lui ai offert.
– La dédicace, se souvint encore Sherlock. Elle ne pouvait pas être si récente... et... vous aviez écrit Jacky. Vous l'avez appelé comme ça tout à l'heure. Vous me l'avez murmuré. Et vous êtes la seule à l'appeler comme ça... comment... comment j'ai pu passer à côté ?
– ...C'est n'importe quoi ! Ce livre, ça ne prouve rien du tout ! Vous pouviez l'avoir obtenu auprès d'un membre de votre famille plus âgé et...
– Je l'avais acheté grâce au service relais de la bibliothèque, spécialement pour l'occasion, dit Eugenia. Il est authentique. Nous n'étions encore que des amis. Mais... »
John délirait. Il était au beau milieu d'un cauchemar. C'était évident. Dans quelques instants, Sherlock allait lui sourire méchamment avant de se dissiper dans le néant et Eugenia allait retirer son voile sous lequel apparaîtrait le visage du vendeur de masques. Cette absurde logique était totalement équivalente à la réalité et au sourire désolé de Sherlock prononçant avec douceur, comme si le moindre de ses mots pouvait le briser :
« Jack était le fiancé de Miss Ronder. »
Là, maintenant, ce n'était plus qu'un détail insensé parmi tant d'autres. Cette dernière information était tellement gigantesque que John ne l'assimila pas et qu'il réagit avec une inertie telle que Sherlock s'alarma. John répondit à ses inquiétudes comme un automate. Il voulut les traiter de menteurs, mais il ne savait pas si ce qu'il disait était proche des mots qu'il tentait d'exprimer. Son cerveau plongea dans une épaisse brume de déni.
« Tu n'étais pas obligée de le leur dire, dit sombrement Rachel, dont tout le monde avait oublié la présence. Ils auraient aussi bien pu ne jamais le savoir, ça aurait été pour le mieux !
– Ils auraient fini par le découvrir, alors autant que ce soit par moi ! argua Eugenia. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, ils sont loin d'être bêtes !
– Ce n'est pas la question ! Regarde dans quel état tu les as mis ! Ils sont trop jeunes et tu...
– Rachel ? fit soudain une voix d'homme au-dessus d'eux. Mais qu'est-ce que c'est que ce cirque ? »
Richard Brunton descendit les marches, ses semelles claquant avec plus de sonorité à mesure qu'il arrivait au rez-de-chaussée.
« Tu fondes un club secret de justiciers dissidents ?
– Dit l'homme qui est récemment entré en contact avec des gangsters.
– Sous pression. C'étaient les ordres de Monsieur.
– Et c'est une raison pour lui obéir aveuglément ? A force de le servir, tu ne fais même plus la différence entre le bien et le mal. Moi j'en ai assez.
– C'est MOI qui ai joué du galon auprès de ces gangsters, comme tu dis, pour faire implanter ces satanées fausses bombes et ne prendre aucun risque pour la ville. C'est MOI qui ai parlé des plans de Monsieur à son père pour qu'il puisse le contrer en les soudoyant à son tour. J'ai TOUT fait pour empêcher Monsieur de faire une erreur monumentale tout en lui restant fidèle. Plus le temps passe, plus j'ai l'impression de piétiner mes principes, mais toi tu joues les héroïnes sans aucune considération pour-
– Tes principes ? Tes principes ?! Et laisser un gamin enfermé seul dans une cave, ça en fait partie ? Je ne suis pas une héroïne, mais humaine, ça oui ! »
Brunton s'apprêtait à battre en retraite, mais renonça. Il était un majordome de la vieille école et tenait à ses dernières miettes de dignité guindée. Il préférait se disputer en privé, de préférence quand le fils de ses maîtres n'était pas en proie à la folie.
« Il est prêt. Et il demande le petit. Seul.
– Pas question Richard, dit Rachel en s'efforçant de paraître calme, j'ai justement ramené Eugenia parce que-
– Eugenia ? » Et, pour la première fois depuis qu'il était descendu, Brunton réalisa quelle était l'identité de la femme voilée. « Eugenia Ronder, ici ? Encore mieux ! Et comment tu comptes expliquer à Monsieur que tu as ramené à la fois l'enfant qu'il voulait écarter et son ancienne fiancée ? Perdre ton travail serait une récompense face à ce que tu risques !
– Ça suffit, intervint Eugenia, ça n'a aucune importance puisque je ne verrai pas Jacky. »
Le silence pesant qui s'ensuivit laissa vite place aux exclamations indignées de Rachel qui devaient se répercuter dans toute la tour. Sherlock profita du conciliabule – au moins, cette fois, Rachel Howells ne pourrait pas lui mettre le temps perdu sur le dos – pour entraîner John à l'écart.
« Est-ce que ça va ?
– J'ai l'impression de vivre mon cauchemar en direct, mais à part ça...
– Tu me jures qu'ils ne t'ont rien fait ?
– Juré, craché ! » Silence hésitant. « Sauf que moi non plus je n'ai rien fait. Je n'ai rien pu tirer de-
– Laisse tomber, c'est pas grave ça ! le coupa Sherlock avec un petit geste de la main comme pour chasser un insecte. De toute manière, on va bientôt tout savoir.
John inspira. « Donc... Jack... est un adulte. Et... était fiancé à Eugenia.
– Oui. » Sherlock comprit son besoin de dire ça à voix haute. « Pour moi aussi, c'est complètement dingue. » John se dandina d'un pied sur l'autre, stressé.
« Mais... comment il peut... Tu crois que c'est une maladie ?
– Peut-être. Possible. Aucune idée. (Sherlock inspira à son tour.) Désolé. De ne pas avoir compris plus tôt.
– Comment tu aurais pu le savoir ?
– Mycroft me dit souvent ça.
– Personne n'y aurait pensé. Pas même ton frère, j'en suis sûr.
– On voit que tu ne le connais pas encore. »
Ils se sourirent timidement, sans oser dire à quel point ils étaient heureux d'être de nouveau face-à-face. La querelle en fond sonore ne les troublait guère. John ne put lui confier combien il était peiné de n'avoir pas vu ce que Sherlock voyait en Jack, ne fût-ce qu'à propos de son double-jeu. Il avait interprété la suspicion de son ami comme de la jalousie pure et simple : là était son erreur. Quand tout serait terminé (même s'il ne savait comment ni quand cela le serait), ils parleraient tous les deux. Sans dissimulation, sans mensonges. Plus jamais.
« John ! appela soudain Rachel. Viens vite. Si Mademoiselle ne peut rien, toi si ! »
John eut la chair de poule à l'idée de n'être plus qu'un pion dans cet impitoyable univers d'adultes. En haut de ces marches grinçantes en colimaçon, il allait découvrir la vérité, ou tout du moins une vérité, et revoir cette personne qui n'était plus dans son esprit qu'une entité vague et fictive. Jack Musgrave, le jeune garçon serviable. Comme Rachel Howells, la gentille tenancière. Comme Eugenia Ronder, son amie sans visage. Son monde inconstant se désagrégeait sans même qu'il n'y eût besoin d'une lune en chute libre. Il ne lui restait plus que Sherlock. Il le sentait, à ses côtés, pendant la pénible montée dans ce vortex temporel : peut-être avait-il décidé de l'accompagner jusqu'à son entrevue avec Jack – même son nom sonnait différemment à présent. Les trois adultes les devançaient de quelques marches – trois ? Pourquoi Eugenia était-elle encore ici ? Sherlock le regarda un peu surpris.
« Rachel a dit que c'était pour qu'elle puisse m'empêcher d'intervenir. Tu n'as pas entendu ?
– ...Non, fit John comme s'il s'excusait. Sherlock le regarda affectueusement.
– Mais au fond, elle fait juste semblant d'obéir à Brunton, chuchota-t-il. Et je suis sûr qu'elle a toujours l'espoir qu'Eugenia change d'avis et aille parler à Jack. Je ne veux pas te laisser seul avec lui. Eugenia non plus. Elle est de notre côté. Si j'affronte Jack avec toi, elle ne m'en empêchera pas.
– C'est du suicide ! S'il te voit...
– Je ne te laisserai pas seul avec lui, répéta Sherlock. Et toi, c'est ce que tu veux ? »
Tout en continuant à grimper, il le regardait attentivement. L'humiliation qu'il avait vécue plus tôt était un moindre mal par rapport à leur séparation forcée. John était loin de lui, et il devenait soudainement terriblement inefficace et angoissé.
« Non, bien sûr que non, reconnut finalement John. On a été entraînés là-dedans ensemble, on finira ensemble. Sinon ça n'aurait aucun sens, et là, tout de suite, j'ai besoin que quelque chose ait du sens. » Leurs bras s'enchaînèrent comme deux maillons physiquement conçus pour ne pouvoir s'enclencher que l'un avec l'autre. « Tous les deux, ou pas du tout. »
La fatigue commençait à se faire sentir, et ils n'étaient pas à la moitié de leur ascension. Mais la peur les désertait à mesure que leur pacte silencieux s'échafaudait naturellement entre eux. Ils n'échangèrent pas de clauses, mais Sherlock savait que John approuverait celles qu'il créait mentalement : ne plus se quitter, et ne laisser personne tenter de les éloigner, grande personne ou pas. Il se répéta lentement les mots de John, les savoura, apprécia leur capacité à le faire rosir de bonheur et de confusion. Jack pouvait bien lui faire subir tout ce que ses désirs égomaniaques lui dictaient, aucun traitement ne serait assez puissant pour supprimer cet engagement.
Ils ne montèrent pas jusqu'au sommet-même de la tour, là où étaient les cloches ; ils débouchèrent néanmoins sur une pièce qui eût paru plus grande si elle n'avait pas été envahie par les charpentes et par les rouages et autres mécanismes dont il était difficile de déterminer s'ils avaient une réelle utilité ou s'ils n'étaient là que dans un but superflu de décoration. Le sol était parsemé de bougies, un choix imprudent d'éclairage pour un édifice de cette fabrication. Ces taches lumineuses étaient pourtant le seul aspect rassurant de la tour de l'horloge à cette heure-ci et en ces circonstances. Au-dessus d'eux, sous les combles, ils entendaient un vent léger s'infiltrer entre les cloches, les remuant imperceptiblement en un mugissement infime et lugubre. Brunton, qui menait la marche, fit signe à John de le suivre. John regarda Sherlock, puis Rachel et Eugenia. Les deux femmes comprirent les intentions des deux enfants, et hochèrent discrètement la tête ; si Rachel avait libéré Sherlock, ce n'était pas pour le laisser sur le carreau, après tout. C'eut été même contre-productif. Mais Richard Brunton ne l'entendit pas de cette oreille et refusa obstinément que Sherlock demeurât accroché à son bras.
Quand il tenta de tirer John vers lui, Sherlock le retint encore plus fort. « Vous ne le touchez pas !
– Ça ne me plaît pas plus qu'à toi, répondit Brunton comme s'il avait l'habitude de gérer des gamins colériques (ce qui était probablement le cas, étant donné que Jack Musgrave était son maître), mais les ordres sont les ordres.
– Laisse-les, dit Rachel. S'il veut me punir pour avoir désobéi, dis-lui de ne pas s'en priver.
– Tu es ridicule.
– De nous deux, qui l'est le plus ?
– Je vous trouve bien bruyants pour des retardataires ! »
La voix de Jack avait soudain éclaté depuis le fond de la pièce, résonnant telle celle d'une entité divine (ou maligne, en l'occurrence). John se raidit. Cette voix était trop juvénile pour appartenir à quelqu'un d'autre qu'un enfant. Il craignait sa réaction au moment où il allait le revoir (de là où ils étaient, Jack était invisible), tout avait changé avec une effroyable rapidité qu'il n'était pas sûr de pouvoir endurer.
« Viens, John, poursuivit affablement Jack. Tu n'as qu'à suivre les bougies, c'est simple. J'ai tout décoré exprès pour toi, ça te plaît ? »
Tout ce qui pouvait plaire à John, c'était redescendre les marches quatre à quatre et courir se cacher à l'auberge. Non, pas assez sécurisé. La maison d'Eugenia ? Cet endroit ne le rassurait plus tellement non plus... L'observatoire ? Comme s'il allait donner le plaisir aux Irregulars de le voir dans un tel état de panique, en admettant qu'ils fussent là-bas. La boutique du vendeur de masques ? Il préférait encore rester ici plutôt que de revoir cet excentrique au sourire malsain. N'y avait-il pas un seul endroit dans cette maudite ville où il eût pu être en paix ? Subitement, il se sentit profondément étranger à cette atmosphère à laquelle il avait fini par s'habituer – ou plutôt, à laquelle il avait espéré finir par s'habituer. Certes, lui et Sherlock avaient pris leurs marques avec pour seul mérite leur propre persévérance, mais ce ne serait jamais suffisant pour y être à l'aise : Hurlstone était truffée de bizarreries, mais pour elle, les bizarreries étaient ces deux petits garçons trop normaux pour espérer pouvoir se fondre dans la masse, même en faisant l'effort de camoufler leurs identités sous des masques et des capes luxueuses.
Sauf qu'ils n'étaient pas bizarres. Et Sherlock était tout sauf ordinaire. Il était sa seule chance de ne pas suffoquer dans cette ville qui, John en était sûr maintenant, ne voulait pas de lui.
Brunton abdiqua mais s'impatienta néanmoins. Sherlock murmura à l'oreille de John :
« Prends ma main. »
Leurs bras n'eurent même pas à se séparer tandis que leurs mains se nouaient : ils glissèrent simplement le long de leurs corps, sans rompre une seule fois le contact. Ils y étaient. Au bout de ce chemin dessiné par les dangereuses chandelles, l'envers de cette affaire leur serait dévoilée. A cet instant, John avait plus peur de heurter une bougie avec son pied que de connaître le dénouement de leur enquête. Sans doute était-ce l'adrénaline qui compromettait ses priorités.
La silhouette de Jack leur apparut enfin, au milieu d'une large couronne de cierges qui projetait sur le sol une rosace orangée se muant en un dégradé plus clair en son centre. De dos. C'est un adulte c'est un adulte c'est un adulte, se répétait John alors que la main de Sherlock se contractait dans la sienne. Ils appréhendaient de le voir se retourner, même si la découverte de son identité n'avait naturellement eu aucun effet sur son apparence.
Avec la majesté du clou du spectacle, le traître fit volte-face, croisant langoureusement les bras, et John étouffa un hoquet.
Jack portait le masque de la Nuit Blanche. Le seul et l'unique, mille fois plus monstrueux en réalité. Un cœur pourpre bordé de piques comme les épines d'une rose venimeuse, diabolisé par les arcs lumineux des cierges. Ses yeux jaunes allaient de l'un à l'autre, comme s'ils suivaient les mouvements des véritables yeux dissimulés derrière.
Jack éclata de rire, ce qui contrastait avec l'immobilité normale et néanmoins inquiétante du masque.
« Si vous voyiez vos têtes ! Oh, vous êtes drôles, vous. Je devrais vous garder. Tous les deux, puisque apparemment, jamais John sans son Sherlock, hein ? Ou Sherlock sans son John, peu importe. Vous êtes vraiment contrariants. » Il s'approcha de John. « C'est dommage, on aurait bien plus rigolé si on avait été seuls... si on jouait ? A qui a la plus grande résistance au feu ! » Il attrapa un cierge à pleine main et le rapprocha dangereusement du visage de Sherlock, dont la gorge s'assécha.
« NON ! hurla John affolé en tirant Sherlock derrière lui, et Jack rit de plus belle, comme un dément. T'es complètement cinglé ! Tu veux le tuer ?!
– Relax Max ! C'était une blague ! Et puis, s'il a pu s'évader de ma cave, pourquoi il ne survivrait pas à quelques minuscules brûlures...? »
Et il reposa le cierge.
« Très subtil comme blague, rappelle-moi ton âge ? attaqua Sherlock d'un ton lourd de sous-entendus.
– Oooh... Alors vous savez... Bon. Tant pis pour le jeu. Racontons plutôt des histoires. On n'est jamais trop grands pour ça. Allez-y, asseyez-vous. Non, écartez-vous. Je ne veux pas vous voir vous tenir les mains, c'est déplaisant. »
Ils ne purent faire autrement que s'exécuter. John fut au bord des larmes quand Sherlock lâcha sa main. Le sol était froid malgré la lumière environnante, et le petit diable les contemplait avec délectation, la tête penchée.
« J'aime les histoires. Je les ai toujours aimées. Même quand elles sont abominables. La mienne rentre dans cette catégorie. Vous êtes prêts à écouter ? » Sa voix menaçante étouffée par le masque n'invitait aucune réponse négative. Il commença à conter, son intonation marquée par l'influence certaine de Richard Brook : « Vivre dans une ex-ville fantôme, voilà qui doit sembler fascinant. Aussi fascinant que Londres pour un enfant qui n'a jamais vu que Hurlstone. Jamais on ne peut se contenter de l'endroit où l'on vit, même quand on n'a au départ rien à lui reprocher. Voici ce à quoi songeait un petit garçon, alors qu'il s'ennuyait à mourir dans son jardin en guettant l'arrivée de sa meilleure amie et fiancée. Elle était parfaite : l'ennui du garçon s'évanouissait dès qu'il la voyait. Ils rêvaient ensemble de voyages, jouaient jusqu'à ne plus pouvoir garder les yeux ouverts et promettaient de se marier dès qu'ils en auraient l'âge, car il paraîtrait qu'un mariage fait sous un orme avec des pâquerettes en guise d'alliances ne comptait pas. Vous y croyez, vous ? » Il ricana. « Ils ne s'en faisaient pas, la vie était belle. Leur amour n'avait rien de comparable avec ces liens plus domestiques que réellement tendres qu'entretenaient leurs parents respectifs.
« Hélas, ces amours idéaux sont toujours voués à prendre fin. C'est inéluctable. Grandir, personne ne le souhaite, mais personne n'y échappe. Mais, ironie du sort : le garçon ne grandissait pas. Il prenait en âge, mais son apparence était comme figée dans le temps. Un cas rarissime, avaient décrété les médecins, la seule phrase compréhensible au cœur de tout leur jargon. Il aurait probablement conservé un physique un peu juvénile même avec une croissance normale, mais cela lui importait peu : il était littéralement coincé dans un corps d'enfant. Essayez d'imaginer : votre esprit se développe, vos facultés se décuplent, votre potentiel se dévoile, alors que vous vivez dans un corps trop petit pour contenir de pareils trésors. Ne vous sentiriez-vous pas dévorés par une détresse infinie, un atroce sentiment d'implosion ? »
Sherlock se pinça la lèvre discrètement.
« En voyant la personne que vous aimez plus que tout au monde grandir normalement, en vous imaginant qu'elle ne voudra plus de vous parce que vous n'êtes pas comme elle, vous sentiriez-vous capable de lui confier votre secret ? Pas lui. Bien qu'il se doutait que, secret, ça ne le resterait pas longtemps. La pauvre était déçue. Pas que son fiancé soit différent, non ! Mais de son manque de confiance en elle. Lui qui avait toujours été seul, il avait été terrifié de perdre son point de repère, sa raison de vivre, celle avec qui il voulait finir ses jours, et elle lui avait dit ce qu'il voulait absolument entendre : cela ne changeait rien à ce qu'elle éprouvait. Même si les habitants ignorants voyaient d'un mauvais œil un garçon en apparence si jeune en compagnie d'une adolescente. Comme si la ville n'abritait pas en son sein des choses plus extraordinaires ou plus scandaleuses, je vous jure. La mémoire sélective fait des miracles. Quoi qu'il en soit, le pauvre garçon était sensible au regard des autres, mais même la plus forte des personnes se serait retranchée chez elle plutôt que de supporter en permanence les commentaires accusateurs de ses concitoyens.
« Bien entendu, en plus de son médecin, son amie lui rendait souvent visite. Mais, entre-temps, elle s'était découvert une autre passion : la danse. Après la mort de ses parents, elle avait rejoint la compagnie burlesque de Hurlstone et se produisait régulièrement dans les cirques et les cabarets à l'époque du carnaval. Le garçon, ou plutôt jeune homme, n'allait pas la voir malgré son désir, mais lisait toutes les critiques des journaux locaux en plus de ce que son amie lui racontait. Ce dont il pouvait être sûr, c'est qu'elle ne manquait pas de talent. Hélas, ce fut cette passion qui causa sa perte. »
Il resta un moment silencieux, et ce fut comme si le masque endurait lui-même la morosité de celui qui le portait.
« Vous voulez savoir pourquoi ? Parce qu'après une représentation au cirque d'une troupe itinérante, un lion hors de sa cage avait attaqué la pauvre femme qui s'était trouvée là au mauvais endroit au mauvais moment, et lui avait volé la vie. Inadmissible maladresse ou crime volontaire ? Ni l'une ni l'autre possibilité n'avait pu être prouvée. Inutile de vous préciser que le jeune homme penchait pour la seconde. De toute manière, le mal était fait. Le corps de sa bien-aimée avait disparu de la surface de la planète. Incinérée, lui avait annoncé un des hommes de la compagnie burlesque.
« Vous croyez que cette sordide histoire aurait été suffisante pour faire disparaître la coutume du carnaval ? Que nenni ! La seule mesure prise par les autorités locales avait été l'interdiction des animaux dans les cirques de passage. The show must go on, mes amis. Les gens se permettaient de juger non-conforme une histoire d'amour qui ne les concernait pas, mais ils fermaient volontiers les yeux quand il s'agissait d'un meurtre dont la sentence pouvait collectivement affecter leurs existences confortables. La dépression du jeune homme s'était muée en haine. Envers les instigateurs de la coutume du carnaval et, ainsi, envers sa propre famille, responsable de la reconstruction de la ville. Si Hurlstone était restée une ville fantôme, jamais il n'aurait connu sa fiancée, mais elle serait encore en vie quelque part ailleurs. Il ne pouvait plus la sauver, mais agir, si. Tel était son but ultime : consumer la ville, en faire un tas de cendres à l'image de celle qu'elle avait tuée, mais plus pitoyable encore. Hurlstone était née poussière, et elle redeviendrait poussière. »
Sur cette conclusion, Jack reprit le cierge qu'il avait tenu près de Sherlock et le brandit devant son visage masqué, la flamme se reflétant dans les yeux corrompus.
« Alors, comment trouvez-vous mon histoire ? Elle vaut bien celles de Rich, pas vrai ? Oh, s'il savait ! »
John pouvait à peine respirer tellement sa gorge était serrée. L'histoire ne paraissait que plus irréaliste une fois narrée, et pire que jamais était-il convaincu que Jack Musgrave n'était pas un être de chair et de sang mais une improbable chimère.
« Qu'en pensez-vous ? s'impatienta Jack. John ! Tu es bien silencieux. C'est moi qui te laisse sans voix ? Qu'en penses-tu ?
– Je pense... bafouilla John en se tordant les mains, bien conscient qu'il devait répondre très vite et qu'il ne devait surtout pas gaffer à propos d'Eugenia. C'est vraiment injuste ce qui est arrivé, et tu as le droit d'être très malheureux mais... pas de commettre quelque chose d'aussi atroce. »
Comment diable avait-il eu la force de dire ça à voix haute ? C'était suicidaire !
« J'ai entendu dire que tu avais passé à tabac l'un de tes camarades de classe... c'était pour quoi déjà ? »
John rougit, les dents serrés, et Sherlock ouvrit grand les yeux. Ils pouvaient presque entendre le sourire cruel apparaître sur les lèvres de Jack.
« Voilà : sans remise en question, il n'y a rien de plus facile au monde que de juger.
– Sauf que ta comparaison est aussi équitable que celle d'un vol de bonbons dans une épicerie et un rapt, fit remarquer froidement Sherlock.
– Faux, car nos motivations restent les mêmes. Mais pas les moyens, je vous l'accorde ! Moi aussi, j'ai du goût pour ce qui est dramatique. Et quoi de mieux pour supprimer Hurlstone qu'insuffler de la réalité à sa légende ? Le masque que je porte n'a qu'une valeur symbolique. Mettre la main dessus n'a pas été une mince affaire. D'un point de vue pratique, j'aurais pu m'en passer, mais je vous l'ai dit : j'aime quand les choses sont bien faites. Je me suis plongé dans un tas de bouquins que j'ai fait emprunter, tous à propos de l'histoire des masques, même les plus archaïques, pour me faire une idée du masque dont les caractéristiques se rapprochaient de celui de la légende.
– Et tu as fini par en trouver un, dans un livre qui appartenait à ton père. Le masque de la Nuit Blanche.
– Un coup de chance incroyable. J'étais allé chiner dans les boutiques de masques de la ville, au moins pour en avoir un se rapprochant de ce que je cherchais, sans succès. Puis je me suis rappelé de l'étrange bonhomme qui s'était installé juste après la reconstruction de la ville. Il était chargé comme un baudet, les sacs pleins à ras bords de masques. Je n'étais qu'un gosse, mais jamais je n'ai oublié cette image. Je n'ai pas eu de mal à trouver sa boutique, même si elle était éloignée. Quand je suis entré, je l'ai remarqué tout de suite : c'était lui, le masque dont j'avais besoin. Pour ne pas éveiller les soupçons, j'ai fait semblant d'être intéressé par le masque d'à côté et je me suis renseigné sur son prix. Et j'ai bien fait. Les masques placés là n'étaient pas à vendre. Conclusion, il allait falloir le voler.
– On savait que la disparition du masque n'était qu'une façade, dit Sherlock. Et là, c'est clair que ce n'est que la partie facile.
– Tu l'as dit. Je t'en prie, à toi le micro. Voyons ce que sait faire le petit détective. »
Sherlock se mit sur ses pieds et déambula dans la rosace de lumière. « La vraie difficulté était de préparer la destruction de la ville sans éveiller les soupçons. Première étape, le matériel. Ton majordome, à ta demande, est entré en contact avec un gang spécialisé dans la fabrication de bombes. Tu ne pouvais pas le faire toi-même, puisqu'on ne t'aurait pas pris au sérieux en raison de ton apparence d'enfant.
– Je vois qu'on se comprend.
– Mais il leur fallait une couverture. Une qui soit crédible dans cette ville. Un arbre au milieu d'une forêt. Comme un cirque itinérant, par exemple ? Chinois, pour être précis.
– Pas mal, accorda Jack.
– Chinois ? répéta John.
– Les Irregulars en avaient parlé, la première fois qu'on est allés au quartier général, tu ne te souviens pas ? ...Ils étaient venus il y a un mois. Ça peut sembler tôt, sauf dans la mesure où ils restent jusqu'au carnaval. Or, ils sont partis avant. Pourquoi une troupe de cirque itinérante choisirait de partir avant de s'être produite pour le carnaval, là où elle aurait le plus de chances de gagner de l'argent et se faire remarquer ?
– Ah... J'oubliais les Irregulars, songea Jack tout haut.
– J'y viens. Pendant que ton majordome concluait l'accord avec eux, avec une bonne aide financière de ta part, je suppose...
– Ça aide d'être le fils du fondateur de la ville.
– ...tu avais toi aussi un clan à rencontrer. Les Irregulars.
– En général, les enfants même sans en faire partie connaissent la bande à Wiggins. Ce qui n'est pas un problème en soi tant qu'ils gardent le secret auprès des adultes. Sauf que Wiggins et les autres ne sont pas censés savoir que j'en suis un. Cette génération me connaît mal.
– Donc tu étais au courant des caméras. Impossible d'installer les bombes et de voler le masque tranquillement. Ton objectif était de faire officiellement partie du clan pour trouver un moyen de saboter leur système.
– Tu es Billy ?! s'écria John.
– A votre service. Et Jack se pencha vers lui, obséquieux.
– C'était il y a un peu plus de deux semaines, dit Sherlock en se remémorant les paroles du Professeur Cairns. Billy se fait virer du clan et, quelques jours après, on vole le masque et le cirque s'évanouit dans la nature. Pas de coïncidence possible.
– Croyez-moi, ça semble beaucoup plus simple raconté comme ça. (Jack s'adressa à John.) C'est pour cette nuit. Quand je te laisserai sortir d'ici, tout ce qu'il y avait aux alentours aura disparu pour toujours. Mais tu es en sécurité ici ! Je ne t'aurais pas laissé mourir. Parmi tous ces morveux qui ont envahi ma maison, tu es le seul à avoir fait attention à moi. Cela dit (il pointa le pouce vers Sherlock), il n'aurait pas été plus en sécurité si je l'avais amené avec nous dès le départ. C'est juste que sa présence m'est désagréable. »
John n'eut pas besoin de regarder Sherlock pour savoir ce qu'il pensait à ce moment-là : il allait falloir jouer le jeu. Il prit sur lui malgré sa voix encore tremblotante :
« Alors tu... comptes laisser la tour telle qu'elle est ?
– Oh non ! Elle est la première à succomber à la lune dans la légende, mais je tenais à la voir se consumer lentement, douloureusement, avec finesse. Pas si facile d'assassiner le temps. Vous serez là pour admirer le spectacle, je ne vous ferai pas brûler avec elle, ne vous en faites pas ! Tout ça ne vaut pas la chute de la lune, mais le coup, ça oui ! »
John eut un haut-le-cœur. Ce type était tellement convaincu que son plan allait fonctionner que John était encore plus terrifié par sa future réaction face à cet échec que par l'idée que ce scénario invraisemblable eût pu se concrétiser.
« Et combien de temps exactement avant... l'impact ? s'enquit Sherlock.
– Quelques minutes, quelques heures... je n'ai pas encore décidé, répondit Jack en faisant un petit tour sur lui-même. Patience !
– Se faire battre par un adulte, grimaça Sherlock. Comment une affaire qui sort autant de l'ordinaire peut se terminer de façon aussi banale ?
– Oh, vous avez été doués ! Pour me mettre des bâtons dans les roues, vous êtes des champions. Au fait, comment vont Wiggins et les autres ? »
Sourire narquois. « Ils sont toujours en rogne contre toi.
– Bah. Ils n'auront bientôt plus l'occasion de l'être. Non, vraiment, vous vous êtes bien défendus. Mais vous restez... des enfants.
– Toi aussi. »
Les deux amis se pétrifièrent. Derrière eux avait retenti la voix d'Eugenia, dont ils entendirent les pas légers progresser le long de l'allée de cierges.
« Tu n'en as plus l'âge, pourtant tu agis comme tel. Et c'est mon œuvre. Ce n'est pas toi qui as échoué à me protéger. C'est moi qui t'ai mis en danger. »
Sherlock empêcha John d'intervenir d'un doigt sur les lèvres. « Attends, laisse-la faire, murmura-t-il.
– Je pourrais dire que tu n'as pas changé, mais c'est difficile à dire avec cet affreux masque », fit Eugenia avec un rire nerveux. Face à elle, Jack s'était figé, l'expression statique du masque contribuant davantage à l'effet d'arrêt sur image d'un film d'horreur.
John fut terriblement mal à l'aise au milieu de cette réunion impromptue d'amants malmenés. Sans oser faire un seul mouvement, lui et Sherlock écoutaient religieusement la jeune femme donner ses explications désespérées à un homme masqué qui n'avait lui non plus pas bougé d'un pouce depuis cette apparition.
« Tout ce temps, j'ai voulu te comprendre. Je tentais de me persuader que t'accepter suffisait, mais... au fond, je pensais que tant que je ne pourrai pas comprendre ce que tu ressentais, une relation saine n'était pas possible, et que tu souffrirais loin de moi. Il a fallu qu'une espèce de monstre plante ses crocs dans mon visage pour réaliser à quel point j'avais tort. La peur du rejet, la perte de contrôle, la vie rêvée qui nous file entre les doigts. Brusquement, j'ai tout ressenti. J'ai tout compris. »
Elle sourit, et une larme apparut de sous son voile.
« Je t'ai tellement admiré, Jacky, pour ce courage qui t'a permis de te montrer à moi tel que tu étais. Tu étais encore bien jeune. Et je me suis tellement haïe quand je me suis rendue compte que, moi, à un âge plus avancé, je n'aurai jamais cette force. Mon ami t'a annoncé ma mort comme je le lui ai demandé et, depuis, il n'y a pas eu une seule journée où j'ai eu envie de disparaître pour de bon. Il y a des jours où je n'arrive même pas à sortir de mon lit. (Elle fit une pause, et reprit d'une voix étranglée mais ferme.) John. Sherlock. Retournez-vous. »
Ils obtempérèrent sans mot dire, les épaules collées l'une à l'autre. Ils entendirent un léger froissement de tissu, et ils surent immédiatement à quoi il se rapportait. La femme voilée avait à présent son visage à l'air libre.
« C'est vrai, j'ai toujours été si égoïste. Finalement, ce visage ne m'a pas rendue plus laide que je ne l'étais déjà. Personne ne mérite quelqu'un comme moi. J'ai essayé de me racheter. En permanence. Mais jamais à des fins purement désintéressées. Simplement pour me dire que je n'étais pas si méprisable. Il y a peu, j'ai aidé une personne à y voir clair dans ses sentiments, et à enterrer sa fierté. Ce que je n'ai jamais pu faire moi-même. C'est quelqu'un de bien plus pur et de bien plus honnête que moi. Comme toi. C'est moi qui t'ai corrompu.
– Vous pouvez renoncer, dit soudain Rachel, sortant à son tour de sa cachette en compagnie de Richard. Il n'est pas trop tard.
– Bande de... »
Un hurlement soudain et bestial explosa dans la gorge de Jack, et ses mains agrippèrent sa tête oscillant furieusement de droite à gauche comme s'il cherchait à s'en départir. Une vague de pitié que jamais John n'eût imaginé ressentir encore à l'égard de cet être le heurta de plein fouet : en quelques minutes, tout son univers s'était écroulé en même temps que la confiance qu'il avait accordée aux rares personnes qui comptaient pour lui. Le pire était leur apparent stoïcisme, presque de l'indifférence. Au bout du compte, qui était le plus aliéné ? Ils étaient de toute manière sains et saufs, mais cela importait peu.
John quitta la pièce précipitamment. Il envisagea brièvement de dévaler les escaliers aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes, avant de se souvenir qu'il ne pouvait aller nulle part sans se sentir vulnérable. Sans Sherlock. Morose, il s'assit sur la plus haute marche avec les braillements en fond sonore, ses pensées tourbillonnant de concert avec le colimaçon. Il entendit Sherlock s'asseoir à côté de lui en laissant toutefois une distance suffisante entre eux.
« Tu penses que je suis un trouillard ?
– Jamais. »
De nouveaux éclats de voix retentirent au loin, ceux émanant de Jack ne semblant former aucun mot correct.
« J'ai pitié de lui, avoua John. Il n'a plus rien ni personne. Même son propre père lui a menti, c'est ce qu'a dit Brunton. Ils ne pensaient pas à mal, mais... je ne veux pas voir ça, les voir tous s'allier contre lui. Y a rien de pire. (Il leva les yeux vers son ami.) Est-ce que je suis horrible de penser ça ? Parce que, ça a raté, mais il a quand même souhaité tuer toutes ces personnes...
– Je sais. Eugenia s'en rend coupable, mais elle ne pouvait pas imaginer les conséquences de sa disparition. Je ne dis pas qu'elle a pris la bonne décision, surtout qu'il n'y en a pas. Elle a pris celle qui lui semblait être la mieux, pour lui et pour elle. Ça peut paraître égoïste, mais ça se défend. (Il soupira.) Non, tu n'es pas horrible. On tente de nous faire croire depuis qu'on est tout petits qu'il y a simplement les bons et les mauvais, mais si le monde fonctionnait de cette façon, ça se saurait. J'ai mes raisons pour ne pas avoir pitié de lui, tu as les tiennes. Et j'entends bien ce que tu dis. »
Son discours était simplissime, et John n'avait pas besoin de plus. Il avait vu Jack se retourner contre lui, mais il savait que cela n'arriverait jamais avec Sherlock.
« Je crois que le reste ne nous regarde plus, dit Sherlock après un long silence. On a toutes les réponses qu'on cherchait. On n'a plus qu'à récupérer le masque.
– Comment ?
– Va le voir, répondit Brunton derrière eux – et les deux enfants sursautèrent. C'est bon, nous lui avons tout dit.
– Déjà...?
– Demande-le lui. Maintenant, il n'en aura plus besoin. (Sa voix était lasse et son teint cireux tandis qu'il fixait John.) Il vaut mieux que ce soit toi, tout seul. Fais vite, je t'en prie.
– Qu'est-ce que vous faites...? » demanda John en le voyant emprunter les escaliers menant au sommet de la tour.
Il fut bientôt hors de vue. John se leva et souffla à Sherlock :
« Tu m'attends ici ? »
Ce fut dans un soulagement frénétique qu'ils sortirent finalement tous les deux de la tour infernale. John tenait entre ses mains le masque qui leur avait causé tant d'ennuis et que Jack lui avait tendu avec l'expression la plus vide qu'il eût jamais vue, en prononçant des mots si hors de propos que John ne s'en souvenait même plus. Il avait pensé qu'une épiphanie se produirait en revoyant ce visage, n'importe quoi lui indiquant son âge véritable. Mais il demeurait un fantôme que John n'avait en fait jamais connu. Il n'était même plus le petit diable semant la terreur sur Hurlstone. Il ne l'avait jamais été. Son rêve avait volé en éclats, à l'inverse de la ville.
« Comment ça va se passer entre eux, à ton avis ? murmura John. Et qu'est-ce qu'ils vont devenir ?
– Va savoir. On pourrait aller rendre visite à Eugenia demain si tu veux.
– Mais c'est demain qu'on part !
– Et alors ? »
John émit un petit rire. En effet, étant donné l'habilité qu'ils avaient développée à faire le mur, leur départ imminent n'était pas leur plus gros obstacle.
« D'accord. Une dernière fois. Pour lui dire au revoir correctement. On lui doit bien ça. »
Sherlock regarda fixement les pavés, soudain intimidé. Ils venaient de vivre des instants tout bonnement incroyables, et Sherlock craignait que John ne pût plus se fier à aucun de ses sens. S'il lui avouait maintenant tout son ressenti à l'égard de cette semaine, à son égard, peut-être ses mots pénétreraient-ils dans l'esprit de John aussi peu efficacement que les révélations concernant les identités de Jack Musgrave et d'Eugenia Ronder, et qu'il les qualifierait d'invraisemblables. Et, cela, Sherlock n'était pas sûr de pouvoir le supporter. Il attendrait. De toute manière, ces mots seraient tout aussi réels aujourd'hui qu'une semaine plus tard.
John regarda le masque, qui était terne maintenant qu'il n'était plus porté.
« Je ne suis pas pressé d'aller le rendre. J'espère que le vendeur de masques ne nous retiendra pas longtemps...
– Il sera trop heureux de retrouver son masque pour faire attention à nous, tu pourras vite rentrer dormir, rétorqua Sherlock.
– Parce que tu crois qu'on va réussir à dormir après ça ? Moi, je crois que je suis bon pour rester éveillé pendant les dix prochaines années !
– C'est scientifiquement impossible, tu n'as pas de souci à te faire.
– Bon, alors tant que je serai ici », rectifia John.
Il eut une nouvelle boule dans la gorge. C'était sa dernière nuit avant de retrouver sa propre chambre, chez lui, sans un Sherlock pour le réveiller à des heures indues. Sa dernière nuit, et elle ne serait qu'angoisse et cauchemars éveillés, sans oublier leurs infects camarades de chambre qui avaient une terrible dent contre eux. Il songea que Sherlock était soudain bien silencieux lorsque ce dernier balbutia d'une voix blanche :
« John... Regarde... »
Le visage de Sherlock s'était affaissé, ses lèvres s'étaient mises à trembler tout comme le doigt qu'il pointait vers le sommet de la tour, léché par un orange diabolique qui se répandait le long des murs en crépitements d'une douceur provocante. Hypnotisé par cette vue, John ne réagit pas avant d'entendre quelqu'un clamer : « Au feu ! » repris par ses concitoyens comme un chœur de cérémonie occulte dans une tonalité de panique allant crescendo. La beauté ignoble des flammes envoûtèrent le garçon à un point tel qu'il ne sentit pas les bras minces de Sherlock entourer son buste tandis qu'il faisait inconsciemment un pas vers cette destruction odieuse et sublime, expirant une fumée âcre et mortuaire derrière laquelle les chiffres romains de l'horloge paraissaient onduler, et les aiguilles s'entortiller comme des basilics.
Sous ses yeux - sous leurs yeux, le temps était assassiné.
A priori, il ne devrait rester qu'un chapitre et l'épilogue. Désolée de mon irrégularité, que ce soit pour mon délai de publication ou mes longueurs de chapitre ! Mille bisous !
