Chapitre 11 : La cohabitation de deux squatteurs

Cette fille était une squatteuse. Tout était dans l'aura, on se reconnaissait entre nous. De toute évidence, cela devait être un truc de Lexa de s'entourer de personnes sans-gênes susceptibles de débarquer chez elle à n'importe quel moment. Et cette idée était quelque peu dérangeante. C'était comme si ça m'enlevait une sorte de privilège que je m'étais imaginé avoir. Rien n'avait jamais été dit, il n'y avait pas de certitude, mais j'avais écouté mes pensées et maintenant j'avais la sensation de ne plus être si importante que ça. Peut-être que si Lexa était si peu réactive quand je me permettais d'agir comme si j'étais chez moi, c'était juste parce qu'elle en avait l'habitude. Bordel, je n'avais vraiment pas besoin de cette remise en question maintenant, la matinée avait déjà été suffisamment compliquée. Et voilà l'autre fille qui se présentait. En plus, elle dégageait une énergie particulièrement étrange au côté de celle de Lexa. Elles ne semblaient pas particulièrement accordées de là où je me tenais et, pourtant, il y avait indéniablement une relation spéciale entre ces deux là. Octavia, donc, se présenta après un échange de sms probablement houleux. Je n'avais pas forcément envie de me lancer dans la connaissance d'une nouvelle personne aujourd'hui, mais elle avait fait un effort et je me voyais mal nier sa tentative. Surtout alors que Lexa était juste à côté, observant soigneusement notre échange. Pour ne pas dire qu'elle surveillait clairement Octavia, lui indiquant par de trop nombreux regards de se comporter correctement. Pour le moment, l'attention était sur elle, mais j'étais sûre qu'elle pourrait tourner vers moi si j'écoutais trop cette petite voix qui voulait juste faire en sorte de voir Octavia disparaître.

- Clarke, l'inconnue qu'elle a trouvé sur le pont hier.

D'accord, il y avait mieux comme présentation, mais je ne savais pas exactement comment j'aurais pu me présenter autrement. C'était ce que j'étais. Une fille qu'elle avait ramassé la veille sur Ark Bridge. Nous n'étions pas des amies, pas des connaissances,... Il était impossible de mettre une étiquette sur notre relation même si j'avais une idée assez claire de ce que je désirais personnellement. Encore que... C'était plus que ça. Même ça ce n'était pas simple. Non, vraiment, c'était le mieux que je pouvais faire avec ce que j'avais entre les mains. Au vu de la tête de Lexa, elle était d'un autre avis et elle aurait probablement préféré que je me limite à mon prénom. Évidemment, Octavia flaira l'histoire juteuse et toute son excitation explosa d'un coup.

- Tu l'as trouvé sur un pont ? Tu ramènes les SDF maintenant ? Je dis pas ça de façon offensante, Clarke, t'inquiète pas. Tu as pensé à vérifier qu'elle te piquait rien ? A fermer la porte de ta chambre à clé pendant la nuit ? Pardon, là, tu peux être offensée, Clarke, mais la question méritait d'être posée. Et puis, comment tu as fait pour qu'elle te ramasse ? C'est pas comme si c'était la personne la plus sociable du monde.

Bien sûr, je comprenais l'inquiétude d'Octavia. Moi aussi, j'avais été inquiète quand Lexa m'avait fait cette proposition même si la raison n'était pas la même. Pour autant, son attitude n'en était pas moins étouffante. Depuis qu'elle avait commencé à parler, il avait été impossible d'en placer une malgré son effort pour se tourner directement vers la personne à qui elle s'adressait à chaque fois. Franchement, c'était à se demander comment elle avait fait pour ne pas se claquer la nuque après tous les mouvements de tête bien trop vifs qu'elle avait fait en quelques dizaines de secondes à peine. Je me sentis soudain sous le feu de toute l'attention de Lexa et je compris alors qu'elle me chargeait d'éclaircir la situation. Ce n'était pas difficile de comprendre, la raison et le message qui ne se cachait absolument pas dans son regard. Tu nous as mis dans cette emmerde, tu nous en sors. C'était logique. Ennuyant pour moi, mais logique.

- Euh... C'est une longue histoire.

Non, en fait, c'était plutôt court, mais il aurait fallu que je lui explique beaucoup de détails pour qu'elle puisse comprendre. Et, étonnement, je n'étais pas forcément très chaude à l'idée de parler à une inconnue – une vraie inconnue, cette fois – de ma tentative de suicide ratée et du cirque que j'avais fait sur ce pont.

- Je suis pas d'ici et il était tard. Je m'étais résolue à dormir sur un banc au parc, mais Lexa m'a gentiment proposé de m'héberger.

Ce n'était pas totalement un mensonge. Bon, d'accord, c'était un mensonge parce que je m'étais invitée, mais au moins l'histoire ne paraissait pas trop grosse pour être crue et elle mettait Lexa en avant. N'étais-ce pas un bon point ? Il fallait croire que non parce que Octavia semblait sceptique. Elle scruta une seconde Lexa qui haussa juste les épaules, puis observa à nouveau le salon.

- Et comment vous en êtes arrivés à foutre ce bordel ?

Super, on était en présence d'une détective...

- Je voulais la remercier pour son accueil alors j'ai...

- Foutu le bordel chez elle ? Bizarre comme technique.

- NON. C'est un fort en couvertures, pas un bordel, un peu de respect.

- D'où je suis, on dirait juste une couette qui couvre un ramassis de trucs.

- C'est différent de l'intérieur. Vois par toi-même.

Est-ce que je venais vraiment de lui proposer ça alors qu'initialement, tout ce que je voulais, c'était la voir déguerpir au plus vite ? Il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas dans ma tête. Sans parler de ce foutu orgueil qui s'en mêlait toujours. Mais qu'est-ce que je pouvais dire ? Je prenais la construction de forts très au sérieux. A ma grande surprise, Octavia hocha la tête et rampa sous le toit après une demi-seconde d'hésitation. Je me tournais vers Lexa, un peu perturbée, mais elle n'eut à nouveau comme réponse qu'un hochement d'épaules. Décidément, elle n'était d'aucune aide. Je rejoignis Octavia sans un mot, appréciant assez peu de la découvrir allongée comme une crêpe à la place que j'avais revendiquée jusqu'ici.

- Je dois reconnaître que c'est pas mal.

- Pas mal ? J'ai construis un petit bout de paradis ici, un peu de reconnaissance.
- Mouais. Vous regardiez quoi ?

Bien sûr, il avait fallu qu'elle remarque le film mit en pause. Je le sentais très mal pour la suite. Elle ressemblait trop à quelqu'un qui prenait ses aises et allait s'installer.

- Oh, Lexa, est-ce qu'il te reste de la pizza ? Il est jamais trop tôt pour ça et vous m'avez donné envie.

Les bruits qui parvenaient de la cuisine étaient assez clairs. Une nouvelle pizza était mise au four, un verre sortit d'une armoire et remplit,... Vraiment, c'était mauvais signe. Quand Lexa apparut et qu'elle tendit un soda à Octavia je su que aucun espoir n'était plus permis. J'attrapais donc la télécommande et relançais le film avant de me chercher une nouvelle place. La garce avait en plus pris soin de me bloquer toute possibilité d'être installée près de Lexa.

* * *

Octavia était dérangeante. Elle faisait du bruit en mangeant, commentait chaque moment du film et n'arrêtait pas de gigoter. En plus, elle avait revendiqué l'épaule gauche de Lexa pour poser sa tête sans que cette dernière ne s'en plaigne. Elles étaient indéniablement à l'aise l'une avec l'autre. Et puis, il y avait ces sales petits regards qu'elle me lançait parfois comme pour me faire comprendre qu'elle savait exactement ce que je pensais. Peut-être que j'étais trop paranoïaque, cela n'aurait même pas été étonnant, mais mon instinct me soufflait que je ne me trompais pas. Il y avait quelque chose de bizarre avec elle. Quelque chose qui ne nous concernait qu'elle et moi et dont Lexa semblait complètement inconsciente.

- Elle est plus sympa qu'il n'y paraît, elle est juste un peu garce au début.

Ou pas. En fait, Lexa se rendait compte de tout parce qu'elle avait des yeux pour voir et probablement aussi une capacité à percevoir la tension qui régnait sous le fort. Je me sentais maintenant particulièrement bête à fixer mon téléphone sans savoir quoi répondre. Pas qu'une réponse soit forcément attendue puisqu'elle semblait être retournée au film. Seulement, je ne me sentais pas prête à laisser tomber le sujet. Même si tout restait dans la tête, j'étais immature et je m'en voulais pour ça. De quel droit est-ce que je jugeais son amie que je ne connaissais pas depuis deux films ? Sans parler de cette jalousie stupide que je ressentais en les voyant. Mais c'était plus fort que moi, j'avais de fortes pulsions territoriales vis à vis de Lexa.

Un coup à la porte vint arrêter mon malaise soudain.

- Lexa ? Je ne te dérange pas ?

C'était une voix d'homme cette fois. Son arrivée fit passer Octavia de l'état de loque humaine à celle de pile électrique en moins d'une seconde. Elle sauta hors du fort – manquant au passage de le détruire – et se rua sur le nouvel arrivant. Si Lexa affichait une moue blasée, il était facile de voir dans ses yeux que cette attitude la touchait. Elle sourit même en voyant apparaître la stature massive du visiteur devant l'entrée du fort, sa silhouette encore plus marquée par l'écureuil qu'était Octavia accroché à son dos.

- Octavia m'a dit qu'il y avait du nouveau par ici. Salut Clarke, je suis Lincoln.

Le petit ami, probablement. Ce simple détail rendit soudainement Octavia bien plus agréable. De base, elle agissait déjà sensiblement différemment maintenant qu'il était là, mais en plus, la savoir avec quelqu'un l'enlevait de la liste des menaces potentielles. Je me rendais bien compte que encore une fois j'étais ridicule et qu'il fallait vraiment que je m'empêche de penser, mais... Nan. Il serait toujours bon de corriger ça à un autre moment.

Si Lincoln paraissait gentil, il était aussi foutrement impressionnant. Dans le sens où mon corps aurait certainement pu rentrer trois fois dans le sien. Ce n'était quand même pas un détail commun. Mais il avait un sourire à faire fondre toutes vos barrières.

- Je te fais une petite place ?

Cette fois-ci, je ne ressentis même pas le besoin de frapper mon cerveau pour ça. Je n'étais pas dérangée par l'idée de partager mon fort avec lui – et Octavia maintenant qu'elle s'était transformée en petit animal trop chou – et je saisis même cette occasion pour me décaler du côté de Lexa. Comme quoi, j'apprenais de mes erreurs. Parfois.

- C'est un peu étroit, mais on peut se serrer.

Ouais, high-five, le cerveau. Oh non, Octavia me regardait encore bizarrement. Elle savait. Et elle devait aussi savoir que je savais qu'elle savait. Pour sûr, cette fille lisait dans les pensées, c'était la seule explication...