N/A : Ce que j'ai détesté écrire ce chapitre du point de vue de Severus... mais il m'a été encore plus difficile d'écrire la scène lorsque Severus n'était qu'un adolescent.


Chapitre 10

Impair et père


« Elle me brûle l'estomac ».


Je restai un instant pétrifié, tandis que se déroulait sous mes yeux l'un des souvenirs que je protégeais d'une éventuelle intrusion de Potter. Sa curiosité n'avait donc pas de limite ! Il s'introduisait sans honte dans mes pensées les plus intimes. Dans mon humiliation la plus cuisante. Je me revoyais, de l'extérieur, cette fois, me faire maltraiter par James Potter et ses fidèles amis. De là où j'observais la scène, celle-ci me paraissait encore plus pathétique.

- Qui veut me voir enlever le caleçon de Servilo ?

Je me secouai, pour interrompre le spectacle dont le Survivant se délectait et je sifflai, mes doigts enserrant violemment son bras :

- Vous vous amusez bien ?

Je l'expulsai de la Pensine sans douceur. Je ne contrôlais plus ma rage.

- Alors. Alors… Vous avez passé un bon moment, Potter ?

- N… non, balbutia-t-il.

Mais j'étais trop furieux pour entendre ses réponses. Je tremblais, parce qu'il avait assisté, du haut de son arrogante popularité, à un évènement répugnant. Mais aussi parce que je l'avais repêché juste à temps. Comme il aurait ri de me voir caché dans une penderie, rampant tel un misérable insecte.

- Un homme très amusant, votre père, n'est-ce pas ? vociférai-je en le secouant comme un prunier.

- Je… je n'ai pas…

Je le repoussai brutalement, ce qui le projeta à terre. Mon sang de Rogue, du monstre qui battait les enfants, bourdonnait contre mes tempes, les emplissant totalement.

- Vous ne raconterez à personne ce que vous avez vu ! menaçai-je.

- Non, assura le Gryffondor en se relevant le plus loin possible de ma haine. Non, bien sûr, que je…

Je ne lui laissai guère l'occasion de terminer sa phrase.

- Sortez ! Sortez, je ne veux plus jamais vous revoir dans ce bureau !

La rage m'engloutit entièrement, elle prit possession de tout mon corps, et je balançai vers Potter la première fiole qui me tomba sous la main. Elle ne le manqua que de quelques millimètres. La porte avait claqué depuis longtemps que je continuais à détruire les bocaux répugnants qui ornaient les murs de la pièce.

Je les exécrais ! Tous ! Tous les Potter, jusqu'à la trente-sixième génération. Si persuadés de leur propre importance et de leurs privilèges. Face à eux, je restais une vermine dont on se moquait.

Mes doigts vacillants se perdirent dans la masse de mes cheveux et je glissai le long du mur. Ma réaction proche de la folie me vidait de mes forces et j'étouffai une plainte douloureuse. J'aurais pu le tuer, à l'instant. Et ce sentiment injectait une nouvelle peur à l'intérieur de mes veines. Je me croyais guéri de ce genre de réaction destructrice. Mais j'avais tort. Un Mangemort jusqu'au bout des ongles. La Marque des Ténèbres gangrenait même les tréfonds de mon âme.

J'avais échoué. A tout point de vue. Non seulement je n'étais pas capable de brider mes émotions ignobles mais en plus, je prouvais au monde entier que Dumbledore n'avait aucune raison de me faire confiance. Il avait abandonné Poudlard l'esprit tranquille, persuadé que je prendrais soin de Harry Potter et de son éducation. Je lui rendais bien mal la foi qu'il plaçait en moi.

Je reniflai, dégoûté de moi-même. Je ne pardonnerais pas facilement au soi-disant élu. Par sa faute, j'étais redevenu cet être détestable uniquement animé par la haine.


Je pénétrai dans la pièce glacée, mes pas s'assourdissant au contact du tapis d'orient qui garnissait le sol de la salle gigantesque. Un rire m'accueillit. Un rire accroché juste au-dessus du gouffre sans fin de la folie. Le rire de Bellatrix Lestrange.

- Ce cher Severus, ironisa-t-elle.

Je gelai ma progression tandis qu'elle s'approchait. Autrefois ensorcelante de beauté, elle n'était plus, aujourd'hui, qu'épave. La cadette des Black se débattait avec les démons d'Azkaban et son regard aux paupières lourdes oscillait sans cesse entre déraison et conscience.

- Que fais-tu ici ? questionnai-je, crispé de cette présence que je ne désirais pas.

- Le Seigneur des Ténèbres m'a demandé de te recevoir, minauda-t-elle, un horrible rictus grimant ses traits sauvages.

- Pourquoi ? Où est-il ?

Je me giflai mentalement de ma stupidité. En face de moi, Bellatrix jubilait.

- Le Maître est un homme secret, railla-t-elle.

Je m'abstins de la détromper : il n'y avait plus rien d'humain chez le Lord Noir depuis longtemps.

- Il m'a appelé. Cela semblait urgent.

J'avais été contraint de fausser compagnie à Ombrage, alors qu'elle réclamait des avancées dans ma quête concernant « l'arme secrète » de Dumbledore. Je risquais ma tête, à ce jeu-là. Si je ne satisfaisais pas la directrice de Poudlard, un aller simple à Azkaban me tendait les bras. Et je n'y survivrais pas.

- Ne soyez donc pas si impatient, Severus, siffla une voix derrière moi.

Je fis volte-face, avant de tomber à genoux. Soumis.

- Mon Seigneur, chuchotai-je. Vous vouliez me parler ?

- Bella ne vous a-t-elle pas accueilli avec les honneurs qui vous reviennent ? ironisa le terrible mage, ignorant mon intervention. Dites la vérité.

- Oui, Mon Seigneur. Votre prévenance me touche.

Des mots vides de sens qu'il apprécia.

- Relevez-vous. Et parlez.

Je m'exécutai vivement. Le contrarier était la dernière chose que je désirais.

- Dumbledore a organisé une réunion de l'Ordre, ce soir.

- Dans quel but ?

- La Prophétie.

Je soufflai la réponse, murmure à peine audible. Le Maître s'emportait souvent et violemment quand on évoquait le sujet.

- Je ne l'ai plus vu depuis son départ de Poudlard, ajoutai-je. Et Minerva McGonagall ne me fait pas suffisamment confiance pour me communiquer des informations importantes.

Bellatrix gloussa. Sans joie. Sans sincérité. Je tressaillis. Le sourire qui dévoilait ses dents ressemblait à celui d'un carnassier, juste avant l'attaque. Que susurrait-elle au creux de l'oreille cruelle, dès qu'ils se trouvaient seuls ? Elle se méfiait de moi, de mes actes. Le Seigneur des Ténèbres écoutait-il ses médisances ?

- J'ai une mission pour vous, Rogue.

- Oui, Maître ?

- Je sais que vous travaillez pour Dolorès Ombrage.

Je muselai ma surprise. Qui donc m'espionnait d'assez près à Poudlard pour être au courant de cela et le dévoiler au Lord Sombre ?

- Arrangez-vous pour qu'elle quitte son poste de directrice à la fin de l'année.

- Mon Seigneur… Mais pourquoi ?

- Elle nous sera bien plus utile au Ministère, expliqua-t-il généreusement. Je veux que vous trouviez la cachette de Dumbledore. Il ne doit plus retourner à Poudlard. Jamais.

Je déglutis péniblement, comprenant sans explication complémentaire ce que ces mots signifiaient. Albus Dumbledore avait une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

- Disparaissez, maintenant. Je pense qu'une autre réunion vous attend.

J'entendis distinctement le marmonnement haineux de Bellatrix :

- Il n'est même pas capable de nous communiquer l'emplacement du quartier général de l'Ordre.

Je ne répliquai rien, déjà prêt à transplaner au square Grimmaurd. Je m'inquiétais autant pour ce qui allait suivre que pour les moments passés auprès du Seigneur des Ténèbres. Je devrais confesser à Dumbledore l'arrêt des cours d'Occlumencie. Sa colère - peut-être moins douloureuse que celle de mon maître - serait à la hauteur de mon incapacité. Je le décevrais, encore une fois.


Ma main se posait sur la porte d'entrée de la demeure des Black lorsque je fus interrompu par une exclamation, juste derrière moi. Je pivotai, ma baguette dirigée vers l'imprudent qui me surprenait.

- Toujours sur tes gardes, Severus.

Lupin.

Sa figure fatiguée, aux traits ordinaires et fades, s'encadra dans la lumière diffusée. Il s'approcha, lentement. Un condamné emmené au bûcher.

- Nous devons parler, annonça-t-il. A propos de Harry.

- Vraiment ?

L'ironie pointait et je haussai un sourcil interrogateur. Le loup-garou s'intéresserait-il à autre chose qu'à sa petite personne pathétique ?

- Je préférais te parler, seul à seul.

- Tu veux dire sans ton clébard de copain ? dis-je, mordant.

Lupin ne releva pas l'insulte et me proposa de le suivre, vers le parc qui déployait sa verdure, de l'autre côté de la rue. J'accédai à sa demande, la curiosité me titillant plus que de raison.

- Je sais que les cours d'Occlumencie ne se sont pas vraiment passés comme tu le désirais.

Je bouillonnai à l'instant même où il amorça le début de sa phrase. Il osait, l'hybride ? Je n'en attendais pas moins de lui, de son esprit fraternel et tellement Gryffondor.

- Cela ne te concerne pas, Lupin, crachai-je.

L'animosité avait au moins le mérite d'être entièrement sincère.

- Harry a fait une erreur, Severus, continua-t-il, ignorant mon intervention pleine de fiel. Mais c'est un enfant. Et il a besoin de ces cours. Tu es le seul…

- Cet intrigant arrogant n'a besoin que d'une chose : une aiguille pour faire éclater sa tête enflée, sifflai-je avec mépris.

- Ne confonds pas James et Harry, accusa mon ancien collègue. Il n'est pas son père.

Je l'attrapai par le col de sa robe miteuse de sorcier et je le plaquai contre le mur d'enceinte. Des brindilles se rompirent sous nos pieds. Mon visage à quelques centimètres du sien, je grondai :

- C'est toi qui me dis ça ? Toi ?! Demandes-tu à Tonks de prendre l'apparence de Lily, quand tu l'embrasses ?

Ses joues se drainèrent de toute couleur. Il me repoussa violemment, un reste de sa sauvagerie animale dansant au fond de son regard.

- Tais-toi ! cria-t-il.

Mais ma fureur équivalait à la sienne. Mon humiliation tambourinait à l'intérieur de mes tempes. Je n'écoutais plus la raison qui me dictait le silence. Seule la colère dominait. Elle se déchargeait en mots infâmes, abjects.

- Quoi ? Elle ne sait pas que, lorsqu'elle devient une sorcière rousse aux yeux verts, c'est uniquement pour combler ton amour déçu ?

- LA FERME ! hurla-t-il.

- Elle ne sait donc pas à quoi ressemblait Lily Evans ?

Remus sortit sa baguette, incontrôlable, cette fois. Les sarcasmes me venaient si facilement.

- Tu n'as aucun droit, menaça-t-il, tremblant de rage. Tu n'as aucun droit de souiller la mémoire de Lily et les sentiments de Tonks avec tes paroles de Mangemort graisseux et dégoûtant.

- Et qui m'en empêchera ? Toi ?

Mon rire avait quelque chose de terrifiant, même à mes propres oreilles. Je ne craignais pas ce triste sire sans dignité. Il n'était qu'un pion facilement manipulable. Il l'avait toujours été. Potter, Black, Pettigrow. Evans. Dumbledore. Moi. Nous le faisions gigoter comme un pantin. Il s'attaquait à plus fort que lui, quand il tentait de me ramener sur le chemin de la raison et du devoir.

- Tu ne peux pas comprendre. Tu ne sais rien de l'amour.

Mon hilarité se brisa net. Je le défiai de s'aventurer plus loin dans ses analyses à deux noises.

- Joue les vertueux autant que ça t'arrange. Mais nous savons tous les deux ce que tu vaux, loup-garou.

Je l'abandonnai à ses réflexions, pour rejoindre le quartier général.

Dumbledore ne s'en laisserait pas compter aussi aisément. Il était plus coriace que ce vestige de Gryffondor sans courage.