Chapitre 10 : Encore sur la route

Flagstaff, the City of Seven Wonders, Dark Sky City, AZ 136 539 habitants, tard dans la nuit.

Bobby Singer venait de passer le balai, d'un air un peu vide. Il n'aimait pas faire le ménage et ne faisait pas attention aux tas de poussière dans tous les coins qui s'étaient amassés au fil du temps. Il s'approcha d'une des tables : il y avait deux trois types qui s'endormaient, leurs mains serrant quelques pintes bien entamées. Il donna quelques coups, sans méchanceté aucune.

- Eh…

Ils s'éveillèrent en reniflant, indignés.

- Bobby !

- Il est trois heures du matin, vous dégagez. A demain !

- Putain Bobby…Laisse-nous dormir !

- C'n'est pas une auberge ici, j'aimerais bien pioncer, moi aussi.

- Ca t'empêche de dormir ? T'as qu'à venir avec nous !

Ils se plaignaient mais rassemblaient leurs affaires en terminant le reste de leurs bières. Bobby attendait, accoudé au comptoir. Il tendit le bras pour achever son verre de whisky, une bouteille de Clan Campbell avait attendu trop longtemps et avait bien pris la poussière. Il accompagna les clients retardataires jusqu'aux portes du bar : la nuit avait bien enveloppé sa rue, pauvre en réverbères. Heureusement, les pauvres gars habitaient à quelques rues.

- Vous ne voulez pas que je vous raccompagne ? demanda Bobby en prenant conscience de l'obscurité presque oppressante.

- Mais non Bobby, allez ! Va te coucher ! Embrasse le whisky pour nous.

Il resta à l'antre de la porte pour les surveiller, ils prenaient le bon chemin, ouais. Il ferma la porte derrière eux, à clef et passa une main extenuée à sa nuque. Il se dirigea vers le comptoir, passant un dernier coup pour faire disparaître les boissons renversées et étouffa un long bâillement. Ellen ne l'avait toujours pas appelée, pourtant il lui avait fait jurer de lui donner des nouvelles. Cette pensée l'agaçait, alors il pensait qu'il valait mieux se coucher. Mais à peine avait-il éteint les éclairages aux néons à l'intérieur de son bar que quelque chose de louche arrivait, encore. Il se tourna vers les volets : ils laissaient filtrer la lumière : une lumière très forte, probablement les pleins phares d'une voiture qui était venue se garer juste devant. Mais la lumière ne s'était pas éteinte, elle restait toujours aussi forte et parvenait même à l'aveugler. Il entendit quelques pas.

Ils étaient déjà arrivés ?

Pourtant, le téléphone n'avait pas sonné…

Après avoir fait un détour derrière le comptoir pour s'armer d'un modeste revolver de la marque Colt, Bobby marcha jusqu'à l'entrée et ouvrit doucement.

« T'es gonflé de nous accueillir comme ça, tu sais. »

John Winchester fut le premier à se présenter à lui, et à lui passer sous le nez. Bobby haussa les sourcils.

- T'es déjà là ? s'étonna Bobby en déposant l'arme, tu viens vraiment de Las Vegas ?

- Ouais, regarde !

L'homme désigna les nouveaux venus : Anna Milton et …

- Castiel ! souffla Bobby, abasourdi.

Il l'observa comme s'il était revenu du royaume des morts, puis lança un regard fou à John, qui se servait déjà (encore) un verre de whisky (encore et toujours).

- Tu avais raison, alors…

Bobby n'en croyait pas ses yeux. Enfin, il remarqua la présence de la jeune femme. Elle s'était avancée vers lui pour lui présenter sa main.

- Anna Milton.

- Elle…

- C'est une élue, elle aussi, acheva Castiel en hochant la tête.

- Tu prendras bien un verre, Castiel ?

L'attitude toute nouvelle de John Winchester à son égard le perturbait – mais ce n'était pas désagréable.

- Je ne bois toujours pas, depuis notre départ de Las Vegas.

John Winchester regretta grandement l'incompréhension de Castiel face à ses sarcasmes et à son ironie.

- Anna ?

Il désigna la bouteille, elle refusa poliment.

- Vous devez être épuisés, dit Bobby en croisant les bras.

- Pas vraiment, répondit John.

En réalité, aucun n'était épuisé : ce ne sont pas des choses aisées pour les démons et les anges de ressentir les futilités de l'être humain. Et pourtant, ils avaient tous partagé l'existence des mortels. Pendant une fraction de seconde, Anna se demanda si les anges pouvaient mourir. Elle ressentit une intense sensation de vide avant de laisser Castiel lui passer devant pour s'asseoir au comptoir.

- Quelqu'un a appelé quand t'es allé le chercher, dit Bobby à John Winchester.

Enfin, il effectua un petit signe de tête : il parlait de Castiel.

« Un gars a appelé tout à l'heure, vers vingt-deux heures. Au début j'ai cru que c'était une blague, mais j'ai l'impression que tout ce bordel qui nous tombe dessus est parfaitement cohérent… Même cet appel. »

- Qui ? demanda aussitôt John en avalant quelques gorgées de l'excellent scotch de Bobby.

Son scotch était toujours excellent, en plus.

- Il m'a donné un nom tellement con, je ne pense pas que ce soit vraiment le siens !... Ca ne te dira rien, non ?

Et il glissa une main dans sa poche pour en tirer un papier. Le nom y avait été rapidement griffonné, accompagné de quelques notes supplémentaires.

« Balthazar » lut John à voix haute.

- Il a dit qu'il voulait te parler, dit Bobby en se tournant vers Castiel, tu le connais ce type ? Il a même dit qu'il avait débarqué de France dans la journée pour des affaires...

- Qu'est-ce qu'il veut ? demanda Castiel, ce nom ne me dit vraiment rien…

Bobby poussa un soupir. Sa voix lui revenait clairement en tête…

« Oh, Bobby ! Bobby Singer ! Je sais que tu vas comprendre ce que je vais dire. Ta petite vie a été bouleversée il y a deux jours, c'est fou ! C'est fou comme le monde est plat, en réalité et comme tout le monde s'amuse à lui donner du relief, tu ne crois pas ? »

- Il a dit des conneries, balança Bobby.

« Mais Bobby, j'ai retrouvé un homme ici à Phoenix. Ne va pas t'imaginer n'importe quoi, surtout – mais cet homme porte un étrange surnom, un peu comme moi. Lucifer ! De quoi t'empêcher de dormir. Mais tu ne m'as pas l'air d'être une fillette, je te visualise bien : toi et ta barbe imposante ! »

- Il a parlé d'un certain Lucifer.

« Lucifer tient à rassembler les élus. Il dit qu'il faut qu'on se réunisse, et il a parlé de ces mecs, tu les connais ? Ils portent des noms moins cons que le miens… »

- Ils veulent réunir ceux qui ont reçu la révélation récemment, et il veut qu'on retrouve Dean et Sam. Qu'on les ramène ici.

Anna retint son souffle. Elle saisit la main de Castiel dans l'urgence et la secoua sans attendre. John affichait un air grave et semblait plongé dans une intense réflexion.

- C'est l'homme qu'il nous faut, dit-elle, c'est lui ! Ils savent déjà comment faire revenir Sam et Dean, nous avons du retard…

- Et si c'était un piège ? demanda Bobby, et si on se trompait ? Nous sommes dans un jeu, ne l'oublions pas. Et nous sommes les pions de Dean et Sam.

- Je les connais, coupa Castiel, aucun d'eux ne voudrait faire de nous leurs pions.

Il accorda un regard à John.

- Ce sont tes fils, ajouta t-il.

- Je sais.

- Ecoutez…

Anna s'était redressée : elle se tordait les doigts d'angoisse.

- Cet homme est le dernier serviteur de la lumière, dit-elle, nous devons le retrouver. Il nous mènera aux hommes de Sam, dans la foulée. Souvenez-vous ce que j'ai dit. Au dix-neuvième jour, les serviteurs feront couler leur sang, alors le créateur et le destructeur jailliront dans notre monde.

Castiel dévisagea longuement Anna, ses cheveux roux et son visage qui semblait en souffrance. Elle en savait plus qu'eux, certainement. Il existant sans doute une différence entre les élus.

- Si nous voulons vraiment libérer Dean et Sam, nous devons collaborer avec nos ennemis… Je vous en supplie, faites-moi confiance.

- Tu dis qu'il est à Phoenix ? reprit John en s'adressant à Bobby.

Ce dernier repensait encore à la voix de Balthazar.

« Nous vous attendons à Phoenix. Ne tardez pas trop, ces types sont louches. »

- Ce n'est pas très loin d'ici, fit remarquer Anna, nous pourrions nous y rendre demain ?

- Il a même donné une adresse.

John examina de nouveau le petit papier. Il y avait le nom du cabaret Centerfold's. Il ne pu s'empêcher de sourire : un cabaret… Pff !

- Ce Balthazar m'a l'air franchement français pour nous donner rendez-vous là-dedans.

Bobby ne retint pas ce profond soupir qui lui titillait depuis quelques minutes, à l'évocation de ce Balthazar.

- Je dois aller faire le plein, commenta Bobby, on part dans mon truck, de toute façon le cabaret ouvrira le soir, seulement…

- Alors vous êtes sûrs de vous ? demanda Castiel.

John ne répondit pas et se contenta d'inspirer profondément. Non, il n'était pas sûr, et à part la petite Milton, personne n'avait l'air particulièrement ravi du voyage.

- Tout ce que je veux, dit le père, c'est sauver mes fils.

Castiel ne dit rien, parce qu'il n'y avait rien à dire. Il resta assis dans le fauteuil, John Winchester quitta la pièce en compagnie de Bobby pour aller jeter un coup d'œil à son truck et pour le remplir d'essence. Quant à Anna, elle semblait s'être assoupie, les yeux clos, étendue à moitié sur le petit sofa plein de trous.

Sans s'en rendre compte, Castiel s'était enfoncé dans son fauteuil. Il n'était pas fatigué, mais ses yeux se fermaient lentement. Il pensait trop : son esprit faisait des siennes. Il inspirait, expirait, profondément. Il se sentit un peu honteux de se réfugier ainsi dans les souvenirs de l'homme qu'il avait été avant de devenir un ange. C'était difficile car tout était entouré d'un genre de halo. L'impression de faim, le froid et la terreur. Tout s'était évanoui, lorsque la connaissance était venue à lui et lui avait serré la main de force.

Il repensait à sa vie morne, aux choses sans importance. Et à ce qui avait réussi, un jour – à lui donner du relief. C'était à cette époque-là…

Il revoyait clairement Dean et son sourire, sa gestuelle et ses manies. Les souvenirs lui revenaient en flashes, tandis que l'essence emplissait le moteur de la caisse de Bobby. Le temps s'arrêtait pour lui, et il continuait de courir pour tous les autres.

Castiel se souvenait de l'intense froideur de John Winchester et de l'absence d'un frère qu'il n'avait jamais pu rencontrer. Il repensait aussi au goût des lèvres de ce fils perdu, et à tout le bien qu'elles savaient donner. Il se crispa, touchant le canapé en un geste brusque. Dean Winchester avait été le seul homme.

Il restait le seul.

Le destin avait voulu qu'il devienne plus encore.

La douce ironie emportait Castiel. Sa mémoire le dominait, le méprisait. Il se laissa faire. Ses pensées le conduisaient jusqu'aux nuits passées à ses côtés, et lorsqu'il le prenait contre lui, la fadeur du reste lui sautait aux yeux. Son odeur lui était revenue et sa voix grave aussi.

« Cas »

Castiel l'assoupi rêvait, à moitié conscient (sa nature d'ange le protégeait de la fatigue mais pas de la nostalgie, et moins encore de cette obsession qui portait le nom de Dean.) Il entrouvrit les yeux, extenué de penser. Son corps était en éveil alors qu'Anna était toujours « endormie ». A quoi pensait-elle ?

Les deux autres étaient revenus à l'instant, il garda les pans de son manteau contre lui.

Il ressentit le manque, l'horreur de ne pas l'avoir, plus que toute chose. Son regard s'assombrit.

- Ce putain de club n'attend que nous, annonça Bobby en remettant sa casquette en place.