Bonjour à tous !
Deux petites choses avant de commencer : La première, c'est que je suis très consciente de poster ce chapitre alors que je n'ai pas fini de répondre à mes reviews des précédents, et je m'en excuse très platement. Je fais tout mon possible pour répondre à ceux qui attendent encore un message de ma part dès demain. Et j'en profite pour vous remercier cent fois, à la fois pour vos reviews adorables et votre soutien.
La deuxième : J'ai créé une autre fic, qui sera en fait un recueil d'OS directement liés à "Enchaîner une étoile". Il n'a pour l'instant qu'un seul OS (même si un deuxième est prêt sur mon disque dur et n'attend qu'une relecture), mais il sera alimenté au fur et à mesure des Nuits du FoF, qui consistent à écrire un OS en une heure sur un thème donné. Le titre de ce recueil est "In Pede Serpentarii" et il me permettra de décharger au fur et à mesure des thèmes et de l'inspiration tout ce que j'aurais à dire sur ce sujet et cette fic sans avoir trouvé la place de le mettre ici. Si vous êtes intéressés, n'hésitez pas à passer. Si vous voulez plus d'infos sur "D'où sort ce titre ?" ou "C'est quoi les Nuits du FoF ?", n'hésitez pas à m'envoyer un MP
Sur ce... ENJOY !
(7 décembre 2005, 12h13)
Victor avança vers la petite table de la cafétéria que Boris et lui occupaient habituellement avant d'hésiter. Boris n'était pas là aujourd'hui, il était en congé. D'habitude, il ne réfléchissait pas une seule seconde à ce qu'il devait faire et mangeait seul à sa place habituelle. Mais un coup d'œil vers la table des autres patineurs lui confirma qu'il mourrait d'envie d'aller avec eux. Les recommandations de Boris lui revinrent en tête. Ce n'était pas par plaisir que Boris insistait pour manger seul avec lui, c'était pour le protéger de leur influence et de leurs pièges. Chaque patineur ici souhaitait sa défaite, selon lui, et il devait reconnaître que cet argument était crédible. Mais si c'était le cas… Pourquoi chacun d'entre eux, autour de cette table, avaient-ils un palmarès assez impressionnant ? Pourquoi n'avaient-ils pas tous été écrasés par le plus manipulateur d'entre eux ?
- Victor ! Viens avec nous si tu veux ! l'appela Irina, l'une des patineuses du groupe.
Sa proposition acheva de le convaincre et il se laissa tomber sur une chaise vide à côté d'eux.
- On ne te voit pas souvent ici ! fit remarquer un autre patineur.
- Oui, avoua-t-il. En général, je mange plutôt avec Boris… expliqua-t-il, légèrement honteux.
- On a remarqué que ton copain s'acharne à te garder sous son aile. Dis-lui de te laisser respirer un peu, de temps en temps !
Sa remarque surprit Victor qui ne trouva rien à répondre. Pourquoi tout le monde trouvait que Boris l'isolait autant ? Ce n'était pas comme s'il le gardait enfermé en permanence… Un souvenir lui revint soudainement en tête. L'air choqué de Yakov quand il lui avait demandé l'autorisation de sortir Makkachin et sa réponse : Pourquoi tu me demandes ça ? Bien sûr que tu peux sortir ton chien ! Mais chez Boris, il ne le pouvait pas. Chez Boris, il ne pouvait pas sortir de chez lui si ce n'était pas pour patiner. Est-ce que vraiment, c'était ce que son petit-ami essayait de faire ? Est-ce que vraiment, sa seule intention était de le garder enfermé ?
(7 décembre 2005, 22h10)
Victor bâilla en se retournant dans son lit. Sans qu'il ne s'en rende compte, la discussion qu'il avait eue le midi même avec Irina continuait de le travailler. Il s'était habitué à vivre chez Yakov et à ne voir Boris que lors de ses entraînements. Mais, maintenant qu'il avait passé une journée entière à la patinoire sans que son petit-ami n'y soit aussi, il réalisait à quel point cette situation le troublait. L'absence totale de Boris avait beau avoir quelque chose de reposant lors de ses soirées, elle lui laissait tout de même un sentiment amer. Il ne pouvait pas nier qu'il restait amoureux de lui, attaché à lui, et qu'il lui avait manqué pendant cette journée. Pourtant, quand il s'imaginait une autre soirée qu'il aurait passée avec son compagnon, il réalisait que sa situation actuelle était largement plus enviable. Il avait promené Makkachin lui-même en profitant du paysage de la ville endormie sous la neige au lieu de rester seul à attendre que Boris revienne de cette promenade, il avait discuté longuement avec Yakov de son entraînement et de l'actualité du patinage au lieu d'être obligé de se coucher dès 21 heures au nom du respect de ses règles de vie, il s'était couché en étant fatigué mais apaisé au lieu de tourner dans son lit pendant des heures en étant assailli par ses doutes et ses angoisses sur ses performances.
Il ne pouvait pas nier qu'il se sentait beaucoup mieux maintenant que depuis les deux dernières années, pourtant, plus les soirées chez Yakov passaient et plus une évidence se dessinait dans son esprit : Boris lui manquait. Pas le Boris qui lui imposait des règles de vie strictes et des critiques de ses performances. Le Boris qui l'aimait, qui l'encourageait, qui était fier de lui et avec qui il était heureux de passer chaque seconde de son temps libre. Comment les différencier ? Il se rendait bien compte que Boris ne devait pas avoir ce caractère renfermé et ses sautes d'humeur sans raison. Son propre comportement pouvait-il être à l'origine de tout ça ? La plupart de leurs disputes avaient eu lieu à cause de ses résultats ou de son sérieux lors des compétitions. A l'époque, Victor avait trouvé ses exigences intenables, invivables. Mais lui non plus n'allait pas bien. Lui aussi était épuisé par le stress des compétitions, par ses angoisses sur ses capacités à passer des quadruples flip, par la fatigue des entraînements. A présent qu'il allait mieux, qu'il était plus apaisé, moins anxieux, est-ce que leur couple aurait une chance de repartir sur des bases saines ? De tout recommencer depuis le début en conservant juste cet amour fou et ces moments de bonheur qu'ils avaient connus au début de leur relation ?
Peut-être. Peu importe, pour l'instant. Quelle que soit sa décision, il ne pourrait pas l'appliquer avant encore trois semaines, à la fin du Grand Prix. Ça lui laissait largement le temps de faire le point, et de se demander dans quelles conditions son retour avec Boris pourrait avoir lieu.
(9 décembre 2005, 20h25)
Victor termina rapidement son assiette. S'il y avait bien une chose qui n'avait pas changé entre Boris et Yakov, c'était bien l'équilibre alimentaire imposé. Yakov lui avait préparé une simple poêlée de légumes, comme pour la plupart de ses dîners. En soi, cela ne dérangeait pas tant que ça le patineur – il y avait très peu d'aliments qu'il n'aimait franchement pas – mais il supportait de moins en moins la sensation de faim et de frustration qu'il ressentait systématiquement à la fin du repas. Son assiette étant finie, il tenta de combler sa faim avec un verre d'eau qui eut pour seul effet de faire bruyamment réagir son estomac. Yakov leva la tête vers lui :
- Ressers-toi si tu as encore faim, il en reste…
La proposition le tentait, terriblement, mais il utilisa les mots que Boris employait souvent pour répondre :
- Je peux pas me permettre de m'empiffrer à quelques jours de la finale, en plein milieu de saison…
- T'empiffrer ? répéta Yakov. De poêlée de légumes ? Il faudrait que tu en manges un sacré paquet pour que ça te fasse grossir. Selon le compte-rendu de ta visite médicale de début de saison, tu as même pas mal maigri ces derniers temps… Et tu as à peine 17 ans, ta croissance n'est pas tout à fait finie ! Mange si tu as faim !
Victor hésita quelques secondes qui suffirent à Yakov.
- Victor… reprit-il lentement. Ne me dis pas que Boris t'a aussi fait croire que tu gagnerais mieux tes compétitions en étant anorexique ?
- Pas anorexique, protesta-t-il. Mais… Enfin je dois quand même surveiller ce que je mange…
- Ce que tu manges mais aussi ce dont tu as besoin, expliqua patiemment Yakov. Tu ne seras pas au meilleur de ta forme si tu sors de chaque repas en ayant encore faim.
Victor acquiesça en baissant la tête et Yakov se chargea lui-même de remplir à nouveau son assiette. Il le remercia d'un signe de tête et ne put s'empêcher de reposer la question qui tournait en boucle dans sa tête depuis maintenant un mois.
- Pourquoi il fait ça ? Si tout ce qu'il me dit de faire n'a rien à voir avec le patinage… Alors pourquoi il fait ça ?
- Je me suis également posé la question depuis la dernière fois que tu as demandé, avoua Yakov. Je suis loin d'être psychologue ou même comportementaliste, mais… Je me demande si son objectif final n'est pas de te faire arrêter. De briser ta carrière.
- Quoi ? s'écria Victor. Mais ce n'est pas possible ! Boris fait tout pour que je gagne, toutes nos disputes sont en rapport avec mes résultats ! Il aime me voir gagner !
- Il aime t'exhiber comme un trophée qui lui appartiendrait, nuança Yakov. Mais tes compétitions impliquent de renoncer au peu de contrôle qu'il n'a pas encore sur toi. Passer tes journées à la patinoire, partir dans d'autres pays pour tes compétitions… Tout ça te donne encore une certaine liberté. Et vu la façon dont il t'isole et veut t'avoir pour lui... Je me demande s'il ne voudrait pas t'obliger à y renoncer.
- C'est stupide, pourquoi il ferait ça s'il aime s'afficher auprès de moi comme un athlète national ?
- Tu es déjà champion du monde junior, champion de Russie et d'Europe sénior et, à l'exception des mondiaux, tu es arrivé sur le podium de toutes tes autres compétitions. Ça peut lui suffire à clamer qu'il vit avec une star du patinage. Il aime t'avoir rien que pour lui, Victor, que la légende vivante que tu es ne vive que pour lui faire plaisir… Et il est prêt à tout pour ça.
(11 décembre 2005, 18h49)
Le serveur déposa un café devant Boris et une orange pressée devant Victor. Ils payèrent chacun leur consommation et remercièrent le serveur. Après l'entraînement, Boris avait proposé à Victor d'aller boire un verre ensemble et il n'avait vu aucune raison de refuser. Après tout, malgré tous ses doutes, toutes ses incertitudes, Boris restait son petit-ami. Et il mentirait s'il disait qu'il n'était plus fou amoureux de lui. Il lui suffisait de poser son regard sur lui, sur ses cheveux blonds cendrés qui encadraient son visage, sur ses lèvres qu'il savait douces, sur ses yeux gris clair pétillants d'affection, pour avoir envie d'oublier tout ce à quoi il avait pensé ces derniers temps. Pour oublier la liberté et la joie de vivre qu'il avait retrouvées auprès de Yakov et qu'il espérait ne plus jamais devoir quitter.
- Yakov m'a dit qu'il te donnait beaucoup de laisser-aller dans ton comportement, nota Boris. J'espère que ça ne va pas influencer tes résultats lors de la finale ?
- Non, bien sûr que non ! protesta Victor. C'est même… Enfin, ça ne va rien changer, je te jure.
L'espace d'un instant, il s'était apprêté à dire qu'il se sentait en bien meilleure forme depuis qu'il était chez Yakov. Qu'il se sentait plus reposé, plus énergique à l'entraînement, qu'il avait de plus en plus envie de se surpasser sur la glace. Mais il commençait à connaître son petit-ami et il devinait à l'avance la scène qu'il allait lui faire s'il le lui avouait.
- Je préfère ça. Il a peut-être été un bon entraîneur il y a quelques années mais il va de moins en moins bien. Je ne suis pas d'accord avec tout ce laisser-aller, tu ne dois vivre que pour la glace ! Comment veux-tu être en forme si tu te promènes des heures le soir avec ton chien ou si tu te gaves à chaque repas ?
Victor ne prit pas la peine de protester que c'était justement ce qui lui permettait de se sentir mieux. L'espace d'un instant, il crut même discerner dans ses paroles la preuve de ce que Yakov lui martelait : il n'était pas censé vivre uniquement pour la glace, c'était trop destructeur. Et Boris le savait. Boris savait qu'il ne tarderait pas à s'effondrer s'il ne faisait rien d'autre que de patiner – c'était même ce qu'il cherchait.
- Pourtant, c'est toi qui a proposé qu'on se voit ce soir, fit-il remarquer. Ça ne te dérange pas que je sorte après l'entraînement ?
- Ce n'est pas pareil ! trancha aussitôt Boris. C'est le seul moyen pour qu'on se voit ! Quand tout ça sera fini, on pourra à nouveau passer des soirées ensemble à la maison !
Donc, pensa Victor, je ne dois pas sortir, pas m'amuser, rien faire d'autre que patiner… Sauf si c'est pour toi. Sauf si ça te permet de m'avoir à tes côtés. Les paroles d'Eva lui revinrent en mémoire. Trouve qui a le plus à gagner. Oui, cette fois il en était persuadé. Il avait trouvé.
(12 décembre 2005, 07h12)
Victor ferma les yeux de bien-être lorsque l'eau brûlante coula sur ses cheveux et son visage. Sa discussion avec Boris la veille au soir l'avait assaillie toute la nuit, l'empêchant de se reposer, et la douche chaude avait au moins le mérite de l'aider à émerger. Il ne pouvait pas nier qu'il aimait Boris, qu'il restait fou amoureux de lui et qu'il ne désirait rien d'autre que pouvoir recommencer à vivre avec lui dans les meilleures conditions. Mais leur discussion avait instauré un doute en lui. Peu importe les raisons du comportement de son petit-ami, il refusait de subir continuellement ses sautes d'humeur et ses critiques permanentes. Depuis qu'il était chez Yakov, il s'était persuadé que son propre mal-être à l'époque avait contribué à envenimer leur relation, pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'en douter. Boris ne serait jamais satisfait de son comportement, de ses habitudes de vie, il ne lui permettrait jamais de connaître chaque soir ces instants de repos et de sérénité qu'il vivait chez Yakov. Et ce n'était pas de sa propre faute. Yakov était son entraîneur depuis des années, il l'avait emmené au plus haut niveau, et les restrictions qu'il lui imposait n'avaient rien à voir avec celles de Boris. Oui, ces dernières semaines avaient au moins eu le mérite de le déculpabiliser : Il n'était pas en tort dans les problèmes qui l'opposaient à son petit-ami. Alors que dire ? Que faire ? Il n'avait toujours pas trouvé la raison pour laquelle Boris s'énervait contre lui de cette façon, celle qui expliquait pourquoi il pouvait être un jour l'homme tendre dont il était tombé amoureux, et le lendemain celui qui l'insultait en lui hurlant dessus à cause de ses résultats ou de son comportement.
Un soupir désespéré mais résigné s'échappa de ses lèvres. Sa dernière entrevue avec Boris avait au moins eu l'avantage de le convaincre. Tant pis pour ses sentiments pour lui, tant pis pour cette vie heureuse qu'ils auraient pu avoir sans tous les coups de colères et les sautes d'humeur de son petit-ami. Il refusait de retomber dans l'angoisse et les doutes qui l'assaillaient avant de venir vivre avec Yakov. Il ne voulait pas prendre le risque de revenir vivre avec Boris pour voir cette situation recommencer.
(13 décembre 2005, 7h26)
- Tu as l'air anxieux, s'étonna Yakov. Mal dormi ?
Victor n'avait pas tiré un mot du petit-déjeuner, gardant soigneusement la tête plongée dans son bol de café.
- C'est pas ça, murmura-t-il en reposant son bol. C'est juste que… Demain, on part à Tokyo pour la finale.
- Et alors ? Ça te rend nerveux ?
- Pas la finale. Après. On avait convenu que je ne resterai ici que jusqu'à la fin du Grand Prix.
- Tu tiens tant que ça à passer plus de temps avec un entraîneur ronchon et surprotecteur ?
Sa remarque arracha un léger rire à Victor qui répondit :
- Ne m'en veux pas, mais… Non. Ce n'est pas le fait de partir de chez toi qui me dérange.
- C'est de revenir avec Boris ? devina son coach.
Victor acquiesça d'un hochement de tête. Yakov reprit lentement :
- Victor… Tu n'es pas obligé de vivre avec lui si tu n'en as juste plus envie. Aucune rupture n'est agréable et facile à gérer… Mais si tu es sincèrement convaincu que tu seras mieux sans lui, alors tu dois le faire.
Yakov avait raison, Victor savait très bien qu'il serait obligé d'en passer par là. Mais comment le lui annoncer ? Quand ? Dans quelles conditions ? Comment allait-il réagir ? Ces questions le harcelaient trop et il savait qu'il aurait besoin de temps pour y réfléchir. Plus de temps qu'il n'en avait actuellement.
- Je verrais après la finale, déclara-t-il. Pour l'instant, l'objectif, c'est la médaille d'or à Tokyo. Je… Je verrais ce que je dirais à Boris après.
Yakov se contenta d'approuver et Victor reprit :
- Yakov… J'ai jamais pensé à te remercier. Pour tout ce que tu as fait pour moi. Avant que je rencontre Boris et maintenant. Je… Je suis désolé de ne pas t'avoir cru, d'avoir été aussi aveugle… Merci de m'avoir ouvert les yeux à son sujet.
- Je t'en prie, répondit calmement le coach. Je te l'ai dit quand je t'ai ramené ici, il fallait que quelqu'un t'arraches de là.
(16 décembre 2005, 14h52 – Heure de Tokyo, Japon)
Un tonnerre d'applaudissements résonna dans la patinoire de Tokyo et Victor afficha un sourire resplendissant en saluant la foule encore et encore. C'était le meilleur programme court qu'il avait jamais produit, il en était persuadé. L'énergie qu'il avait retrouvée en vivant près de Yakov lui avait permis de se surpasser, de réaliser un sans-faute irréprochable. Il sortit de la patinoire et Yakov posa une main sur son épaule d'un air satisfait.
- Tu étais parfait, le complimenta-t-il. Allons voir ta note.
Victor avait été le dernier patineur à passer son programme court, il saurait aussitôt quel serait son classement provisoire. Les minutes passées à fixer l'écran lui parurent interminables et, lorsque les résultats s'affichèrent enfin, il eut besoin de la confirmation au micro pour y croire :
- Victor Nikiforov, 113,25 points ! Il se hisse en haut du classement provisoire et bat le record du monde du programme court !
Victor hurla de joie en même temps que Yakov et serra violemment son coach dans ses bras. Il savait qu'il avait tout donné, mais de là à battre un record du monde ? De là à gagner plus de 15 points d'avance sur les autres concurrents et à quasiment s'assurer la victoire après le libre ? C'était plus qu'inespéré, c'était juste un rêve éveillé. Il savoura pendant quelques secondes les légères tapes que Yakov lui donnait dans le dos pour le féliciter avant de réussir à relâcher son étreinte.
- Merci… murmura-t-il.
- Tu me remercieras quand tu auras la médaille d'or autour du cou ! lança Yakov. Pour l'instant, tu es attendu !
Une foule de journalistes les attendaient un peu plus loin et Victor afficha un sourire resplendissant tandis qu'il les rejoignait, accompagné par Yakov.
- Victor ! Victor, quelle est votre réaction ? Aviez-vous anticipé de battre un record du monde ? Que ressentez-vous à présent ? Considérez-vous que vous avez dores et déjà remporté le Grand Prix ?
Il commença à répondre à toutes les questions dans l'ordre. Oui, il était fou de joie. Non, il n'avait pas osé croire à ce record du monde. Non, le Grand Prix n'était pas fini mais il donnerait tout ce qu'il avait sur le programme libre. Alors qu'il s'apprêtait à répondre à une énième question, le téléphone de Yakov sonna et, tout en écoutant la question du journaliste, il garda une oreille sur ce que Yakov disait à son interlocuteur :
- Boris Dorokhov ? C'est mon assistant… Pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe ?
Yakov pâlissait à vue d'œil et il s'éloigna rapidement de la foule.
- Excusez-moi. Je reviens tout de suite, précisa Victor aux journalistes.
Il rattrapa rapidement son coach malgré les appels des reporters et se rapprocha de Yakov, qui venait de raccrocher. Celui-ci semblait défait, décomposé.
- Yakov ! rugit-il. Qu'est-ce qui se passe ? Qui c'était ?
Yakov déglutit lentement avant d'entraîner Victor dans un vestiaire minuscule où ils étaient assurés que personne ne les entendrait. Une fois assis sur un banc, le coach répondit :
- C'était l'hôpital de Saint-Pétersbourg. Boris… Boris a fait une grave crise d'épilepsie ce matin. Très grave. Il a convulsé pendant plusieurs minutes avant de s'évanouir. Si Alexeï n'avait pas été avec lui pour prévenir les secours aussitôt, il y serait probablement resté. Il est tiré d'affaire et ne devrait pas avoir de séquelles mais ils vont le garder plusieurs jours en observation pour en être sûrs.
Victor ferma les yeux, ne pouvant s'empêcher de trembler d'horreur et d'inquiétude. Après le rêve de son record du monde, cette annonce avait l'effet d'une véritable douche glacée. Il n'eut à réfléchir que quelques secondes.
- Je vais rentrer.
- Victor… Le programme libre…
- Tant pis. Je préfère déclarer forfait plutôt qu'il lui arrive autre chose.
- Il est à l'hôpital, en sécurité !
- Ça ne change rien. Je… J'aurais dû être là. Il était censé vivre avec moi, j'aurais dû être avec lui… Si Alexeï n'avait pas été là… C'est trop grave, je serais de toute façon incapable de me concentrer pour patiner. Je… Désolé, Yakov. Le Grand Prix est fini pour moi.
(17 décembre 2005, 10h00)
Victor franchit les portes de l'hôpital à la seconde où celles-ci s'ouvrirent pour les visites. Il avait pris l'avion dès la veille, après le coup de téléphone mais avait atterri trop tard pour aller aussitôt voir Boris. Alexeï lui avait envoyé le numéro de sa chambre par SMS et il se dirigea directement vers les ascenseurs. Il atteignit rapidement la chambre indiquée et frappa légèrement avant d'entrer. Boris était allongé dans le lit, visiblement endormi. Il était plus pâle que jamais et une perfusion branchée dans son bras délivrait un liquide transparent au goutte à goutte. Il s'effondra sur une chaise à côté de lui, légèrement rassuré en le voyant dormir profondément.
La porte s'ouvrit derrière lui et il s'écarta légèrement pour laisser passer un médecin qui venait vérifier l'état de Boris. Pendant qu'il s'occupait de son compagnon, le docteur demanda :
- Vous êtes un proche de monsieur Dorokhov ?
- C'est mon petit-ami.
- Oh. Vous avez dû avoir une belle frayeur… Enfin, il est tiré d'affaire et il récupère. Il va passer aujourd'hui les scanners qui confirmeront qu'il ne gardera aucune séquelle.
Victor acquiesça légèrement. Lentement, le médecin reprit :
- Il y a autre chose dont je dois vous parler… J'ai eu la confirmation de ses analyses sanguines hier soir. Il n'y avait aucune trace de ses antiépileptiques dans son sang. Ça faisait des jours, peut-être des semaines, qu'il ne les prenait plus. Est-ce que vous étiez au courant ? Vous avez une idée de pourquoi il aurait pu arrêter de prendre son traitement ?
- Hein ? s'exclama Victor. Je… Non ! Il m'en a jamais parlé, je…
- Un psychologue va passer le voir et en discuter avec lui, le rassura le docteur. Mais je vous invite à également avoir cette discussion avec lui. Nous ne pouvons rien faire contre ses crises s'il refuse de se soigner et nous devons savoir ce qui s'est passé pour nous assurer que ça ne se reproduira pas, vous comprenez ?
- Bien sûr, approuva Victor. Je… Merci.
- Je vous en prie. Je repasserai le voir dans l'après-midi.
Le médecin ressortit et Victor se rassit à côté de Boris. Pourquoi avait-il arrêté de prendre son traitement ? Qu'est-ce qui s'était passé ? L'aîné se réveilla quelques minutes plus tard et parut surpris mais soulagé en le voyant.
- Vic…
- Boris ! Comment tu te sens ?
Victor s'assura que son petit-ami allait bien avant de reprendre, ses yeux embués de larmes :
- Boris… Pourquoi t'as fait ça ? Tu as besoin de tes médicaments, tu le sais, pourquoi tu as arrêté de les prendre ?
Le regard de Boris restait baissé, son petit-ami semblait chercher ses mots, et il finit par avouer lentement :
- Je… J'avais peur de te perdre…
- Quoi ? demanda Victor en fronçant les sourcils.
- Tu ne m'aimais plus, tu m'en voulais… Je n'ai pas toujours été comme ça, mes médicaments fonctionnent mais c'est eux qui provoquent toutes mes sautes d'humeur, tous mes coups de colère… Les médecins m'ont toujours dit que ce genre d'effets secondaires était le prix à payer mais… Je voyais bien que tu ne me supportais plus comme ça, que tu voulais partir… Tu aurais eu totalement raison, je me dégoûte moi-même de tout l'effet que ces saletés peuvent avoir mais… J'ai eu trop peur de te perdre… Alors je me suis dit que si je les arrêtais… Si je me débarrassais de tous ces effets secondaires qui nous pourrissent la vie à tous les deux… Peut-être que tu arriverais à me pardonner et à m'aimer encore… Je suis désolé, je voulais pas te faire peur ou t'obliger à rentrer, je voulais pas faire de crise mais… Je t'aime et j'avais trop peur que tu partes…
Victor sentit quelque chose s'effondrer en lui au fur et à mesure des explications de Boris. Pourquoi avait-il été trop égoïste, trop centré sur lui-même pour comprendre que Boris était le premier à souffrir des effets secondaires induits par ses médicaments ? Comment avait-il pu penser une seule seconde que Boris ne l'aimait pas ou qu'il le manipulait ? C'était tellement évident maintenant qu'il le disait… Ces coups de colère tranchaient bien trop avec le caractère du Boris qu'il avait rencontré et aimé, il aurait dû le voir, il aurait dû le comprendre… Au lieu de ça, il avait voulu l'abandonner en fermant complètement les yeux sur ce que Boris vivait et ressentait… D'un geste, Victor se jeta violemment contre lui, le serrant dans ses bras sans réussir à contenir ses sanglots.
- Boris… Je suis tellement désolé ! Je… J'aurais dû rester avec toi… C'est de ma faute, c'est entièrement de ma faute… J'ai eu tellement peur de te perdre quand je l'ai appris… C'est fini, je te jure que c'est fini ! Le Grand Prix est fini, je vais partir de chez Yakov ! Je t'aime, j'ai eu tellement peur… Tu n'as pas à arrêter tes médicaments pour moi, je t'aime comme tu es ! Je suis tellement désolé… Tout est fini maintenant, on va recommencer à vivre ensemble, tout va recommencer comme avant, je te le promets !
Boris lui rendit lentement son étreinte, se blottissant dans ses bras, et murmura à son oreille :
- J'espère bien.
Seules les reviews permettent de savoir ce que vous en avez pensé !
Promis, je rattrape dès demain mon horrible retard dans mes réponses !
