Je vous préviens d'avance, ce chapitre est plus long que les autres. Il met fin à cette histoire et apporte certaines réponses par rapport aux chapitres précédents.

Quand j'ai commencé à écrire « Il était dix fois », je pensais que ce serait bien plus humoristique. J'espère que je me suis un peu rattrapée avec la dernière partie.

Merci d'avoir suivi jusqu'à la fin et je souhaite que vous ayez retrouvé un peu de votre enfance, comme je l'ai fait.

Bonne lecture et à bientôt!

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La Sorcière avait planté le décor, mais elle n'était plus là pour asseoir certains détails, qui auraient rendu l'intrigue un tout petit peu plus facile pour le héros. Alors le Docteur se retrouvait en pleine forêt où le trois quart de la végétation semblait constituée de ronces et où le reste semblait avoir plus d'épines que de feuilles. Son costume trois pièces était déchiré en maints endroits et ses souliers ne tenaient plus que par les lacets. Le tournevis sonique était complètement nul contre le bois et sans effet sur cette verdure magique. Le comble! Dire qu'il détestait les armes et qu'il donnerait son dernier régime de bananes contre une machette pour se frayer un chemin!

Sa destination était un château dont les tours apparaissaient et disparaissaient selon les élévations du terrain. Le Docteur avait biffé différentes options : il ne s'agissait pas du Château de Barbe-bleue ou bien celui d'un ogre ou d'un dragon ou pire. Avec un château si typiquement moyenâgeux, des plantes grimpantes di fermement décidées à lui barrer la route et la conviction que Rose se trouvait là-bas et qu'elle ne pouvait pas venir vers lui, il en concluait que le conte en question était celui de la Belle aux bois piquants… euh dormants.

Est-ce qu'il lui faudrait 100 ans pour parvenir à elle? Ou bien est-ce que le simple fait de la retrouver mettrait fin au charme? Inutile d'espérer que la Sorcière interrompe la scène, cette fois. Ils l'avaient fait rôtir. C'avait peut-être été une erreur d'en faire la méchante d'Hansel et Gretel. Mais cette manie de les fourrer dans un conte après l'autre aussi! Et Rose n'était pas mieux vers la fin…

Il retint un juron quand il marcha dans un buisson d'épineux qui perça son soulier. Une machette, des bottes montantes et un pantalon résistant, voire une cuirasse. C'était si simple comme souhait. Pas de formule magique pour léviter, pas de bottes de sept lieues, non… juste une paire de gants pour éviter à ses mains de se couvrir d'égratignures.

Quand il retrouverait sa jeune amie, ils pourraient repartir vers de nouvelles aventures. Peut-être même risquer une visite à Londres pour s'assurer que Jackie Tyler se portait bien. Il devait bien ça à Rose. Et il parviendrait peut-être à décortiquer les étranges paroles que la « danseuse de papier » avait eues avant de s'immoler auprès d'un petit soldat de plomb unijambiste.

Il parvint au château au crépuscule, à peine capable de discerner où il marchait, mais terriblement heureux de sentir la pierre sous ses pas. Il tâtonna et trouva l'escalier menant au sommet de la plus haute tour. C'était là, il le savait, qu'elle reposait, après s'être piquée le doigt au fuseau d'un rouet. Il se demanda si cela s'était produit volontairement ou non et, dans le dernier cas, comment elle avait géré le fait. Parfois, elle avait des comportements étonnants. Peut-être qu'elle l'attendait impatiemment, tapant du pied, et avait guetté sa progression tout l'après-midi.

Il avait le souffle court et les orteils couverts de bleus une fois au sommet. Mais elle était là. Belle comme le jour - comme toujours - dans une robe de princesse, parée comme une idole, ses cheveux étalés sur l'oreiller comme des rayons de soleil. Un drap de velours la couvrait jusqu'à la taille et les plis retombaient gracieusement de chaque côté du lit à baldaquins. La vision était idyllique pour toute fillette de huit ans.

Le Docteur n'était pas une fillette de huit ans et son impression était radicalement différente. D'abord, l'ensemble était trop opulent, trop ouvertement somptueux. La robe devait être inconfortable et aussi peu pratique qu'impossible à nettoyer. Avec un corset… brrrr. L'époque contemporaine de Rose Tyler avait ses propres tortures de la mode (les souliers plateformes, entre autres), mais elle avait au moins le mérite des jeans et des pulls de coton. Et des cravates vraiment chouettes, s'il fallait les mentionner.

« Eh bien, j'espère qu'on pourra trouver quelque chose de plus commode une fois que tu seras réveillée. J'imagine déjà le calvaire de retraverser la forêt avec ça sur le dos. Allez, Rose, debout maintenant. »

Il la secoua amicalement, sans qu'elle ne réagisse. Il fronça les sourcils. Le conte disait que la princesse s'éveillait lorsque le prince arrivait. Ce n'était pas comme s'il devait y en avoir un qui passait par semaine. Il la poussa un peu plus franchement, mais elle ne montra aucune réaction.

Le froissement d'un papier attira l'attention du Docteur. Une lettre. Elle tenait une lettre marquée à son nom à lui. Il l'ouvrit et reconnut son écriture féminine. Il se déplaça jusqu'à la fenêtre, repoussant une tenture qui dévoila non pas le soleil couchant, mais un réduit où se trouvait le TARDIS et eut un petit cri de satisfaction.

Il poussa la porte, retrouvant avec plaisir la console principale, la vibration familière de la présence du TARDIS et… sa réserve de souliers, juste dans un coin. Il étouffa une plainte et deux gémissements quand il remplaça ses bas et ses Converses en lambeaux, mais soupira de bonheur une fois que ce fut fait.

Il soupesa plusieurs options possibles, puis décida que l'infirmerie du TARDIS était le lieu le plus logique pour Rose. Il la porta, pestant contre la longueur de la robe et les frous-frous qui se coincèrent dans la porte, et la déposa sur le lit étroit avant de programmer les examens de base.

Elle était en parfaite santé et dormait. Ses ondes cérébrales indiquaient qu'elle rêvait, des rêves et non des cauchemars vu son faible niveau de stress et la production de certaines hormones euphorisantes. Elle prenait du bon temps, en fait.

Mais pourquoi ne se réveillait-elle pas?

Il passa en revue plusieurs possibilités, depuis l'empoisonnement et le choc toxique jusqu'à la forme la plus rare de chimiothérapie neurowiverrienne. Son cerveau ne portait pas traces de blessures ou d'opérations. Elle dormait. Tout simplement.

Il commençait à s'inquiéter et se laisser tomber sur un tabouret à roulettes pour réfléchir. Le froissement de papier dans sa poche lui remit en mémoire l'élément important : la lettre. Rose lui avait écrit une lettre.

« Docteur,

J'ai cru, depuis nos premières aventures, que nous vivions un conte de fées, mais il manque la partie essentielle. Je l'ai compris désormais.

Il me semble évident, quand on y songe, que notre dernier conte devait être celui de la Belle aux bois dormants et pas un autre. Je me dis que la Sorcière a tout prévu, y compris une fin juste assez différente pour te faire tourner en bourrique (mais je me dis que non, vu qu'il n'y a pas d'âne ou de mulet dans cette dernière histoire ha ha).

S'il n'y a pas moyen de me réveiller, n'en fais pas tout un plat. J'étais d'accord pour pousser la Sorcière dans le feu alors tu n'es pas le seul responsable de ce qui arrive. Le sortilège de la Sorcière ne peut pas me blesser. Je crois - j'espère en tout cas - que je serai libérée au bout des 100 années. Ce n'est pas si mal.

J'ai trouvé le TARDIS, alors je sais que tu ne resteras pas prisonnier de cet univers.

J'espère que nous nous retrouvons. Mais… si ce n'est pas le cas…

Je demeurerai pour toujours et avec tendresse,

Ta Rose »

Ne pas être capable de la réveiller? Et puis quoi encore? Il était le Seigneur du temps et il avait accès au temps et à l'espace tout entier pour trouver le moyen de la réanimer. Il ne baissait pas les bras simplement parce que, pour une raison inexplicable (inexplicable pour le moment), Rose n'ouvrait pas les yeux! Elle semblait prendre assez bien l'idée de dormir durant 100 ans, c'était agaçant. À sa place, il aurait bataillé et protesté et cherché la façon de…

Mais qu'est-ce qu'elle voulait dire par « il manque une partie essentielle »? Quelle partie essentielle? Ils avaient rejoué une dizaine d'histoires et les rares éléments absents l'avaient été par leur faute, tout simplement parce qu'ils n'étaient pas du genre à se laisser faire et à subir le sort que la tradition littéraire leur réservait. Et pourquoi est-ce qu'elle comprenait (et pas lui) que leur dernier conte DEVAIT être la Belle aux bois dormants? Pourquoi CE conte? Qu'est-ce qu'il avait de différent des autres?

Pour commencer, à part la traversée de la forêt d'épines, il n'y avait pas grand-chose à craindre. Pas de dragon à pourfendre comme dans la version de Disney, pas d'ogre à terrasser, pas de piège à déjouer, pas de magicien à défier. Il n'y avait rien que ce château déserté et la princesse endormie dans la plus haute tour.

Hum… Un château déserté… curieux. Dans l'histoire, à l'exception du Roi et de la Reine, les habitants du palais étaient restés sur place, plongés dans le même sommeil enchanté que la princesse. Bêtes, animaux et même le feu (quoique, pour le feu, le Docteur doutait un peu qu'on puisse simplement couvrir et faire durer les braises durant un siècle)!

Ce château-ci était vide. Sauf pour Rose. Et lui.

Est-ce que c'était un indice?

Et puisque Rose avait pressenti une fin différente de celle du conte, pourquoi ne pas avoir mis la solution dans sa lettre? C'aurait été bien plus simple! Il se renfrogna, puis s'adoucit. Ce n'était pas très juste de tempêter sur la conduite de sa compagne, qui avait fait preuve de gentillesse et de compassion depuis le tout début et qui avait fait sa part pour combattre la Sorcière.

À dire vrai, Rose avait été merveilleuse!

Avec la Bête, elle avait accepté d'emblée son inhumanité et refusé de partir.

Avec Peter Pan, elle avait fait de son mieux pour protéger son innocence et son bonheur.

Avec le Petit Chaperon rouge, elle avait préféré renoncer à une vie humaine plutôt que d'être séparée de lui, allant jusqu'à se métamorphoser pour lui.

Elle avait refusé de jouer les princesses avec Blanche-Neige, Raiponce ou Cendrillon, mais son attitude était empreinte de noblesse et de générosité. Elle n'était pas une demoiselle de pacotille, sa Rose, ça non. On pouvait compter sur elle. On pouvait toujours compter sur elle.

Et elle avait brûlé à ses côtés, sans regretter un seul instant de finir en cendres de papier.

Cela lui rappelait lorsqu'elle avait ouvert le cœur du Tardis pour revenir le chercher. Avec le Tourbillon du temps en elle, elle brûlait. Elle comprenait qu'elle était en train de mourir, mais elle l'acceptait dans la même foulée pour pouvoir le sauver.

Elle était… elle avait…

Et il commença à voir les autres similitudes avec leurs propres aventures. Comment elle avait accepté l'alien en lui, comment elle tournait le dos à sa famille pour lui, comment elle changeait et devenait un peu plus comme lui, comment elle le rendait heureux et meilleur.

Rose. Pincement aux cœurs.

Et avec la Belle aux bois dormants… pourquoi semblait-elle préparée, voire satisfaite, à ce conte? Pourquoi fallait-il que ce soit CE conte?

Il serra les poings en évaluant les choses du point de vue de Rose : elle ne souffrait pas et savait qu'il ne souffrirait pas à la voir dormir; elle rêvait paisiblement et n'était pas en danger, alors elle savait qu'il garderait son sang froid et sa raison; et elle avait retrouvé le TARDIS et savait qu'il pourrait ultimement s'échapper de cet univers. Elle n'obligeait pas le Docteur à assumer une forme corporelle qui n'était pas la sienne (la Bête, Merman, le Loup) et restait également elle-même.

L'histoire ne concernait qu'eux deux, ils étaient eux-mêmes, hors de danger et capables de s'évader de l'histoire. Lui avec le TARDIS, elle dans le rêve.

Il fallait pourtant qu'il y ait une façon de la réveiller! Le sortilège ne pouvait pas avoir changé cela! Il fallait une solution à ce problème!

Le Docteur essaya de penser bêtement, de penser magiquement et récapitula la façon dont ils avaient triomphé des autres épreuves : c'était chaque fois en faisant quelque chose que la Sorcière n'avait pas prévu ou en retrouvant une partie de leur mémoire, ce qui leur permettait de s'affranchir des conventions de leur personnage.

Mais Rose et lui avaient leur mémoire et la technologie la plus avancée de l'univers ne parvenait pas à réanimer Rose! Injuste! Terriblement injuste!

Rose mentionnait dans sa lettre la « partie essentielle » qui manquait à leur histoire. Peut-être que s'il trouvait cette partie essentielle, elle se réveillerait? Ce n'était pas comme s'il pouvait simplement jouer les Princes Charmants et rompre le charme avec un baiser parce que…

Il se figea.

Non, ça ne pouvait pas… Oui, mais si jamais… Allons bon! qui ne tente rien n'a rien!

Il pose légèrement ses lèvres sur les siennes, se recula vivement et attendit une réaction.

Sans succès.

Il se traita de tous les noms, mais l'idée faisait son chemin et il relu la lettre. Pas de doute, la fin de ce conte le faisait tourner en bourrique. Déprimant.

Un instant, elle disait qu'elle avait cru vivre un conte de fées avec lui depuis le début de leurs aventures? Depuis le début? Pourquoi plus maintenant? Pourquoi croire que leurs aventures n'auraient plus ce parfum de magie? Il DÉSIRAIT lui montrer d'autres planètes et d'autres époques, lui faire découvrir la saveur inimitable du jus d'ananyane ou l'effet de la bière finirlandaise et en rire avec elle. Il voulait lui montrer l'univers! Est-ce qu'elle pouvait être fatiguée de tout cela? Après tout, lors du bal de Cendrillon, elle avait brisé les souliers, rendant leurs retrouvailles impossibles. Elle n'aimait peut-être plus ce faste et ce déploiement? Mais, au fond, en y réfléchissant bien, tout avait commencé avec l'épisode de la Petite Sirène. Quand elle s'était rendu compte qu'il avait pris une décision concernant son bonheur à elle sans lui en parler. Elle avait dit qu'elle n'était heureuse que si lui l'était aussi, que si elle était auprès de lui.

Elle avait dit aussi que, même quand elle lui en voulait et qu'elle était fâchée contre lui, elle l'aimait. Elle avait dit… qu'elle l'aimait avant de le rejoindre sur le bûcher.

C'était cela la pièce manquante. L'amour.

Rose l'aimait.

Et c'était là son épreuve : admettre qu'il l'aimait aussi.

Il fallait qu'il l'embrasse sans que ce soit un geste mécanique, sans qu'il soit question d'amitié. Il devait être le Prince Charmant. C'était seulement ainsi qu'il aurait le pouvoir d'éveiller la Princesse. Dans tous les contes de fées, c'était toujours parce qu'il y avait de l'amour que les choses s'arrangeaient : le mauvais sort était battu, les gentils gagnaient, les méchants étaient bannis, etc.

Être un Prince Charmant. Ça ne devait pas être si compliqué. Il avait pour s'inspirer la personne la plus chère à son cœur. Il fallait… il fallait simplement lâcher prise et laisser s'exprimer une part de lui qui n'avait pas souvent droit à la parole. Cela faisait mal de l'aimer, comme un muscle qui n'avait pas été exercé depuis longtemps. Il repensa à toutes les fois où ils s'étaient retrouvés et où, l'espace d'un instant, elle avait semblé prête à lui dire… Et même une fois ou deux, où il aurait bien prolongé un câlin. Il s'humecta les lèvres et dit à voix haute : « Rose Tyler, je… »

Les mots ne sortaient pas. Heureusement, ce n'était pas avec des mots que le charme serait rompu. Il lâcha prise et la blottit tendrement contre lui, dégagea son front d'un geste presque timide et l'embrassa doucement. Et quand il rompit son baiser, son regard plongea dans le sien.

« Docteur. »

Une salutation toute simple et tellement, tellement elle qu'il se put s'empêcher de répondre à son sourire.

« Je m'excuse. » dit-elle en caressant sa joue.

Il haussa un sourcil : « T'excuser? Pour quoi? »

« Pour cela. » Et elle se tendit vers lui pour l'embrasser à son tour.

Et leur baiser dura et se prolongea. Ils reprirent leur souffle et Rose éclata de rire, ce qui rendit perplexe le Docteur.

« Tu te souviens de ce qui vient après? »

« Euh… »

« La finale. »

Elle ne voulait tout de même pas parler du fait de vivre très longtemps et d'avoir beaucoup d'enfants, n'est-ce pas?

« J'ai pensé à notre fin. Que dis-tu de 'ils vécurent le plus longtemps possible ensemble et ils eurent beaucoup de merveilleuses aventures'? »

« Ça me semble tout à fait approprié, dame Rose Tyler. »

« Alors, Sir Docteur, pourriez-vous avoir l'obligeance de m'embrasser à nouveau, je vous prie? Question de vérifier que je suis bien réveillée? » suggéra-t-elle malicieusement.

Il lui démontra rapidement combien le rôle du Prince Charmant romantique pouvait fort bien lui convenir.

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FIN

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