CHAPITRE 11 :

CERCLE SILENCIEUX

L'adresse sur le dos de l'enveloppe indiquait une rue qu'il ne connaissait pas. Aussi dut-il s'orienter sur un plan plusieurs heures avant que ne n'arrive le moment fatidique. C'était une petite rue presque banale, enserrée entre une double rangée de hauts immeubles percés de fenêtres, dont certaines s'allumaient déjà. Au niveau du trottoir, on voyait défiler les devantures des magasins, des bars et des restaurants bruyants. A cette heure d'affluence, les badauds envahissaient déjà nettement les allées et s'arrêtaient fréquemment devant les divers établissements de restauration, en quête de celui où ils passeraient leur soirée. La plupart était des employés de bureau, en costume cravate et serviette à la main, et qui avaient l'air particulièrement absents, comme anesthésiés par une trop longue journée.

En déambulant le long de l'allée piétonne, il croisa son reflet dans la vitre rutilante d'une quelconque boutique de chaussures. S'élevant au-dessus des escarpins et autres mocassins, son double semblait un peu sombre et lisse, comme poli par l'ennui. Et s'il n'avait pas de cravate mais seulement une veste sur sa chemise au blanc passé et s'il portait une sacoche en bandoulière en guise de serviette, il était frappé de constater qu'il était bel et bien le sosie de tous les autres, tous ces fantômes dont la morne existence avait englouti l'identité. Pourquoi leur ressemblait-il tant ? Il voulait être quelqu'un d'autre, un individu qu'il connaissait, mais qui n'existait pas encore, un homme qu'il avait nourri en secret, enfoui aux confins de ce lui-même qu'abêtissait un emploi rébarbatif et une vie trop tranquille pour être épanouissante. Il aurait pu chercher à s'enrichir au contact d'Hinata, il aurait dû davantage plonger dans son univers, partager ses lectures et son intelligence. Mais il n'en avait rien fait. En jetant un dernier regard dans l'ignoble miroir, il eut la soudaine envie de le briser. Il ignorait pourquoi il avait préféré demeurer dans cette léthargie qui lui épargnait d'exister, il ignorait quelle peur démente avait eu raison de ses aspirations secrètes à une vie trépidante et hors normes.

Sasuke n'était pas l'homme qu'il aurait voulu devenir ; ce seul transfert aurait été une explication trop simple, trop facile, pour justifier son tourment intérieur, et plus encore leur acte innommable. Certes, le monde de l'écrivain, que ce soit son intériorité ô combien foisonnante ou les gens, les lieux, les esprits qu'il fréquentait, était on ne peut plus fascinant, et aurait attirer tout naturellement le premier venu comme l'orchidée attire à elle les abeilles. Mais contrairement à cette fleur malicieuse, tout en Sasuke était vrai, rien n'était feint et il était un de ces rares individus que l'on pouvait qualifier d'intellectuel et qui l'était pour lui-même, loin de toute considération sociale. D'ailleurs, jamais un être aussi exaltant n'aurait dû être doté d'une si incroyable beauté.

Un frisson remonta le long de son épine dorsale alors que sa mémoire recréait mécaniquement les images de la nuque interminablement cambrée, des longues mains expertes et des jambes fines et soyeuses, ni féminines ni masculines, mais absolument parfaites. Et les lèvres ! Aucune femme n'en avait de telles, elles étaient si imperceptiblement rosées, si souples et tendrement ourlées, et toute leur chaleur se communiquait sensuellement à la chair qu'elles côtoyaient. Certes, elles semblaient au premier abord plus faites pour les beaux verbes que pour les baisers, et elles en disaient, des paroles, mais jamais point de trop, comme par soucis d'économie ou d'autre chose. Tout ce qu'elles disaient sonnait comme un vent doux et pourtant brûlant. Alors, on croyait que c'était là leur art, leur secret ultime, ces mots qu'elles engendraient à la perfection. Cependant, lorsqu'on les avait goûté, lorsqu'elles vous avaient enfin embrassé, on avait un aperçu du mystique, de l'éternité...

Il était parvenu, sans s'en rendre compte, au numéro que lui avait indiqué le brun. Traînant derrière lui ses fantasmes comme un lourd poids qui s'éveillait de la mort, il franchit le seuil de ce qui apparaissait être un bar ordinaire. L'intérieur de l'établissement respirait la modestie et le tabac. A un petit comptoir s'entassaient des clients sirotant paisiblement des cocktails et des verres de vins rouges et blancs. Il ne devait pas y avoir plus d'une douzaine de tables, toutes occupées. Enfin, tout au fond de la salle, se trouvait une petite estrade en guise de scène, sur laquelle, on ne sait par quel miracle, tenaient côte à côte un saxophoniste, un trompettiste, un contre-bassiste et un pianiste, recroquevillé derrière son imposant instrument. Un jazz endiablé s'élevait de tout cet l'ensemble et absorbait d'un coup silence et conversations. Naruto haussa un sourcil interrogateur tout en cherchant le brun du regard. Il le trouva enfin, assit à une table, face à un homme à la quarantaine bien avancée. Les deux devaient se pencher par dessus la table pour parvenir à parler, et ils se trouvaient ainsi si proche l'un de l'autre que leurs haleines respectives devaient s'écraser contre leurs joues. Comme s'il eut senti peser sur lui son regard limpide, Sasuke détourna la tête, et découvrit le blond, debout à quelques pas de sa table. Un sourire sarcastique étendait ses lèvres désirables alors qu'il chuchotait quelque chose à l'oreille de l'autre l'homme. Ce dernier fit volte face pour observer brièvement Naruto, lui adressa un imperceptible clin d'œil, puis quitta sa chaise, la libérant ainsi pour le nouveau venu.

Malgré l'ambiance et la musique festives, l'écrivain tout comme son nouveau voisin de tablée étaient à présent graves. Ils ne se saluèrent pas, préférant prêter leurs oreilles aux envolées de la trompette et leurs yeux au bois imbibé de vin de la table. N'importe qui, à cet instant, aurait ressenti la gène palpable qui se dégageait de ce duo contradictoire, ce cette statut de marbre merveilleuse et de ce jeune homme solaire, vivant, et pourtant détruit. Ce fut un serveur qui brisa finalement le silence, lorsqu'il parvint à eux, après s'être agilement faufilé entre les autres clients. C'était un jeune blond tout en jambe et en cils aguicheurs, avec un sourire par trop aimable pour être totalement sincère. Son regard langoureux se posa immédiatement sur Sasuke et sa voix fluette de lui demander : « Monsieur Uchiha, qu'aurai-je le plaisir de vous servir ? »

Sans abandonner son sérieux, calme et impassible comme il devait l'être, le brun lui répondit, sans omettre de planter dans les yeux d'une arrogante jeunesse son regard ténébreux : « Un verre de Nuit Saint-George, s'il te plaît ».

Naruto faillit avoir un hoquet de surprise en l'entendant tutoyer le serveur, lui dont il avait toujours crut qu'il avait la familiarité difficile. Son esprit, à la vivacité diminuée par l'angoisse et l'émotion, s'activa finalement, et il déduit que les deux se connaissaient déjà, que Sasuke était à n'en pas douter un habitué. Pour reprendre contenance, il lissa le col de sa chemise. Les yeux noirs s'absorbèrent dans le frottement du tissu et de la nuque.

« Et pour vous, ce sera ? questionna l'éphèbe sans plus d'amabilité.

_ Une bière », articula Naruto non sans hésitation.

Le serveur eut à peine le temps d'esquisser un pas vers le bar que la main blanche de Sasuke lui attrapa l'avant-bras pour le retenir. Comme émoustillé par ce seul contact, les joues de l'autre rougirent un peu.

« Il prendra la même chose que moi » lâcha entre des dents à peine déserrées l'écrivain, dont la voix de baryton oscillait entre l'indifférence et le franc énervement. Le sourire du serveur se fit plus grand, puis il disparut enfin.

En face, du brun, Naruto fulminait intérieurement, mais il fit son possible pour garder son calme, il avait décidé de tout faire pour que cette rencontre se passe bien, afin que plus jamais il n'entende parler de Sasuke. Il lui lança cependant : « Alors, je ne peux même plus boire ce que je veux ?

_ Non », rétorqua simplement l'écrivain, avec le plus grand naturel, comme s'il allait de soit qu'il décide pour le blond. « Et tu verras que tu ne le regretteras pas », ajouta-t-il, énigmatique.

Peu de temps après, on leur apporta deux verres, deux verres ballons aux dimensions particulièrement imposantes, contenant un liquide pourpre et épais, aux reflets oranges, bruns et violets. Il s'en dégageait des senteurs de fraise, de pain grillé et de cassis qui, comme par un quelconque miracle, se mariaient à la perfection. Naruto n'osa tout d'abord pas tremper ses lèvres dans le vin. C'était un alcool qu'il méconnaissait trop pour en apprécier les subtilités, pour en déceler les multiples nuances et caractères. Il trouvait le vin rouge râpeux, amer, et il lui laissait toujours dans la bouche un arrière goût complexe et fort. Puis les doigts graciles de Sasuke enlacèrent son propre verre et ce fut non sans jalousie que le blond vit les lèvres miraculeuses plonger dans le liquide. Elles en ressurgirent un bref instant après, rouges à la commissure, moins pâles et inexpressives qu'à l'ordinaire, comme se délectant encore du souvenir tout proche d'une extase gustative. C'en était insoutenable. Il émanait du brun une forme abusive de confiance en lui-même. Jusque là, il n'avait été qu'un poisson hors de son bocal, mais voilà qu'il était replongé dans son milieu naturel, où chacun de ses gestes était beau, maîtrisé, où tout faisait naturellement sens autour de lui. Le vin se teintait de pourpre pour lui, la musique vibrait pour lui, les odeurs de fumée et d'alcool devaient mourir à sa disparition. Et les regards, ceux des autres, étaient aimantés, ils se détournaient sans cesse de l'orchestre ou de leurs partenaires de soirée pour lui jeter des œillades de plus en plus longues. C'en était...insupportable.

Naruto but une grande gorgée de vin. Lorsque le liquide chuta dans son œsophage, il eut une grimace qui fit sourire le brun. Fronçant le nez, il attendit que le picotement qui s'était emparé de son palais disparaisse. Ce fut alors, seulement, que la puissance délicate de l'alcool s'empara effectivement de sa gorge. Les arômes étaient trop multiples et trop fins pour que lui, au goût si peu formé, puisse les déceler. Assurément, il ne trouvait pas cela meilleur qu'une bière. En vérité, il n'aurait pu comparer les deux boissons. Ce serait comme comparer Sasuke avec n'importe quel homme, n'importe quelle femme. Comme mettre sur le même barreau d'une échelle deux objets dont l'un transcende évidemment l'autre. Alors l'échelle s'écroulerait à coup sûr.

Le blond, plongé dans ses réflexions, sursauta lorsque Sasuke se leva et glissa, pareil à un vent mélancolique, vers la petite scène, pour aller souffler un mot à l'oreille du saxophoniste qui esquissa un sourire entendu. Il revint s'assoir immédiatement après, presque aussi inconscient de la sensualité débordante qu'évoquait sa démarche qu'à l'allée. Ou bien en avait-il conscience et jouait-il seulement à un jeu cruel. Un jeu que Naruto, en tous les cas, ne pouvait comprendre. Les musiciens n'avaient pas encore entamé l'air qu'il leur avait commandé que Susuke se pencha vers les joues empourprées par l'alcool et susurra assez fort pour que l'autre frémisse à chaque vibration de sa belle voix de baryton : « Ils vont jouer Moonlight Serenade. De Glenn Miller. Un de mes airs préférés. Je voudrais que tu l'écoutes. » Et comme si l'orchestre avait patiemment attendu que le jeune homme fasse cette annonce informelle, une note traînante envahit l'espace enfumé du bar. Puis quelques soubresauts de la trompette, légers, d'un romantisme tout droit venu d'une ère oubliée. Le chant d'amour se languissant dans la salle devenue silencieuse d'admiration. Il contait une passion vivante, où se mêlait aux sentiments, avec malice, les octaves du jeu amoureux. Rien qui ne respira évidemment la tragédie. Un amour qui fait sourire, un amour qui se proclame avec humour, une affection joyeuse, un dénouement presque heureux.

Naruto avait fermé les yeux pour mieux entendre, obéissant, une fois encore, à l'écrivain dominateur. S'efforçant de saisir le message subliminal que cachaient les croches et les noires, il commençait à ressentir un perturbant mal de crâne. Sasuke l'avait fait venir pour en parler. Il était venu pour ça, pour que sa faute, une fois mise à nue avec son compagnon de péché, ne soit plus qu'un accident, un trébuchement sur une route clairsemée de rocs. Alors pourquoi le brun avait-il choisi ce lieu ? Pourquoi précisément un endroit à ce point bruyant qu'il prescrivait toute conversation intime ? Pourquoi un établissement où la musique régnait en impétueuse maîtresse, indétrônable, vampirisante ? Quelle était donc cette mascarade ? Jouait-il avec lui, en définitif ? Comment avait-il pu être sot au point de croire, d'espérer, que cette conversation tant espérée aurait bien lieu...

Relevant avec brusquerie la tête, il découvrit la chaise qui lui faisait face vide, encore. Hagards, ses yeux cherchèrent la blancheur de la peau au milieu des harmonies de Glenn Miller. La voici, tout contre le costume de serveur du blond individu de tout à l'heure. Ce dernier avait une main sur l'épaule de Sasuke. Il lui murmurait le diable sait quoi à l'oreille. Ses cils ne cessaient de battre sa joue scintillante. Et Sasuke de sourire. Les yeux noirs pétillaient. Ils étaient ceux à qui l'on chantait la sérénade. Ils recevaient et se délectaient de tout ce désir évident. Le rictus du brun devint malicieux, il savait que Naruto le regardait. Il approcha un peu plus son masque de marbre lisse et superbe de l'autre visage. Les lèvres frémirent à peine, si peu qu'on pouvait même se demander si elles articulaient effectivement quelque chose. Puis, sans prévenir, elles partirent à la rencontre de la bouche inconnue du serveur dont les iris jubilaient.

D'un bond, Naruto fut sur ses pieds qui le menèrent vers les deux hommes embrassés. Ne prenant pas le temps de songer au ridicule de sa situation, ni de se questionner quant à savoir s'il agissait en pantin pitoyable, il s'avança jusqu'à Sasuke, lui saisit l'avant-bras, et le traîna non sans violence vers l'extérieur de l'établissement. Le lâchant une fois parvenus un peu à l'écart de la porte d'entrée, il se campa fermement devant lui, les jambes un peu écartées, les bras ballant, le souffle saccadé. Le sourire qui étirait les lèvres pâles n'était plus qu'un souvenir qui n'avait laissé aucune trace sur les joues lisses. Mais les yeux sombres du brun, eux, étaient mélancoliques. La fraîcheur toute relative du soir s'engouffrait dans ses cheveux noirs en s'amusant à déplacer des mèches qui se trouvaient ainsi à balayer nuque et visage dans un désordre d'ordinaire inconcevable pour l'écrivain. Pourtant, il fixait l'autre sans ciller, sans même qu'une once de fierté ne lui arrache un mot d'arrogance. Et tout ce calme était douloureux pour Naruto. Il avait en horreur les silences.

« Je croyais que tu m'avais fait venir ici pour parler ! s'écria-t-il un peu plus fort que de raison, sans le vouloir.

_ C'est vrai, lui répondit un chuchotement bas et grave, un simple suintement de voix dans la nuit tombante.

_ Alors explique moi ce que tu fiche, bon sang ! »

Et sans qu'il ne puisse en deviner la provenance ou la signification, une larme salée jaillit de l'œil de Naruto. Sans qu'il ne l'ait commandé à ses cordes vocales, sa voix se brisa, comme un objet fragile. Ses joues, il les sentait bouillir et il savait que Sasuke les voyait devenir rouges, si rouges. Le sang affluait dans ses tempes et venait les cogner avec fureur. Étouffée par les murs, la musique de Glenn Miller devenait la bande originale d'une romance tragique.

Le pas que le brun fit vers lui était lent, mais décidé. Il se trouvé si proche qu'il put sentir son odeur. Aux fragrances de sueur et de tabac se mêlait un subtile bouquet de tubéreuse et de myrrhe. De sa bouche s'échappèrent des mots comme des harmonies funèbres, vraies, dures, envoûtantes.

« Dis-moi, Naruto. Pourquoi. Dis-moi seulement pourquoi tu t'es levé comme ça. Pourquoi tu m'as sorti de la salle. »

Baissant les yeux, qui cherchaient à fixer n'importe quoi, le blond ne reconnut pas sa propre voix : « Parce qu'il fallait qu'on parle. Je voulais qu'on parle.

_ La vérité. S'il te plaît. Voulais-tu parler, ou bien était-ce le contact de mes lèvres sur les siennes qui t'a rendu si colérique ?

_ Il fallait que nous ayons cette conversation. C'est tout ce que...je voulais » mentit si effrontément Naruto que lui-même se rendit immédiatement compte de la fausseté de ses dires. Relevant la tête, il rencontra le regard du brun. Comme il était tendre ! Plus de malice, plus de mépris ou de supérieure intelligence. Un regard qui tenait de la supplique, voilà ce qu'il était. Alors Naruto ne parvint plus à lui en vouloir de l'avoir manipulé, d'avoir tout fait pour que la discussion n'aie pas lieu, d'avoir joué avec lui pour s'épargner lui-même. Pour leur épargner d'avoir à se mentir. Pour que les gestes trahissent la parole, la parole fausse, la parole raisonnable. Car enfin, ils n'avaient plus rien de raisonnable, depuis qu'ils avaient commencé à s'aimer.

Se serrant un peu plus à lui, le blond, dans l'intimité d'une demi-étreinte, lui murmura sur un ton de confession : « Mais je ne veux pas que tu en embrasses d'autres. Parce que ça me fait trop mal. »

L'écrivain lui attrapa la main et serra très fort ses doigts : « Dis-moi pourquoi. Pourquoi devrais-je arrêter ? Il y a Hinata. Alors, pour moi, il faut que ça en vaille la peine.

_ Parce que...j'ai besoin de toi, maintenant. Alors je resterai avec toi. Je ne nierai plus, je ne mentirai plus. Je saurai tout supporter. Mais je ne veux plus te voir faire ça. »

Les peines et les sentiments enfouis s'échappaient par les regards, par les gestes et les bruits silencieux des âmes. Il n'y eut, en revanche, que peu de larmes. Lorsqu'ils regagnèrent la maison carrée, la maison blanche où l'herbe se mourrait dans un jardin desséché, Hinata n'existait plus. Leur passion, si folle, si puissante, n'était plus une faute. Et le futur était vide de sens.

Naruto, la tête sur le torse de son amant, se laissait bercer par sa respiration. Le silence s'était fait dans la nuit et dans son âme. Mais parfois, lorsque Sasuke soulevait sa mince poitrine, il lui paraissait soulever tout le ciel étoilé...

***

La journée, il parvenait à ne pas penser, à écouter ses patients, à voir leurs névroses, leurs angoisses et parfois leurs larmes. Mais lorsque la nuit étendait sur le ciel son voile, il était incapable de rentrer chez lui. La réalité était dans cette maison, dans les fauteuils et les tableaux de Sai accrochés aux murs immaculés, dans les cigarettes de Sasuke, dans le café chaud du matin, dans la végétation qu'il peinait à maintenir en vie, dans ce lit trop grand pour lui, dans sa solitude qu'il croyait aimer. Oui, il avait cru avoir besoin d'être seul, il avait naïvement pensé que l'affection, l'attachement, tous ces sentiments si nécessaires à l'humanité, il aurait pu s'en passer. Puis il avait appris à aimer Neji...

Neji, être ô combien aimable ! Neji, dont tout l'être suscitait l'affection, qui avait été comme fabriqué, assemblé de telle sorte qu'on ne puisse que l'aimer avec passion. Neji qui, il le voyait à présent, ne l'avait jamais aimé comme il l'aurait souhaité. Il l'avait pensé trop jeune, manquant de cette maturité indispensable à la compréhension des aléas de l'âme. Mais en vérité, c'était son immaturité affective à lui qui avait détruit leur relation. Son pitoyable enfermement dans un couple qui n'avait jamais eu de sens que pour lui.

Alors il s'en retournait chez le peintre, dans l'atelier que seules les toiles habitaient réellement. Ou peut-être pas. Au fil des heures qui s'écoulaient, il avait vu Sai, sa consistance, son errance qui n'était pas celle d'un fantôme ou d'un simple original. Comment avait-il pu passer ainsi à côté de ce qu'était son ami ? Obnubilé qu'il était par sa relation avec Neji et par la dépression de l'écrivain, il en avait négligé la puissante émotion de Sai, sa perception différente et pourtant vraie de toutes choses, jusqu'à son profond attachement pour lui. Tous les matins, quand il vivait avec Sasuke, il venait les trouver dès le réveil. Gaara s'était bêtement figuré qu'il venait voir le brun. Il avait fallu que Sai trouve en lui le courage et les mots pour admettre qu'il se faisait du soucis pour lui. « Parce que tu étais le seul à croire que nous te pensions indestructible ou plus fort que nous », avait-il dit.

C'était un soir comme tant d'autres, englouti par la chaleur étouffante de la ville, bercé d'étoiles. Il s'en retournait vers son refuge _ non pas les murs de l'atelier, mais bien le refuge de chair que constituait le peintre _ ses pensées toutes tournées vers Sasuke alors que le métro avalait les rails.

Qui cherchait-il à épargner en évitant aussi bien son ex amant que son ex colocataire ? Il n'en savait trop rien, mais une boule nerveuse avait pris possession de ses entrailles et le rongeait littéralement lorsqu'il pensait à eux. Son inquiétude concernant la capacité de Neji à se remettre de leur rupture était toute modérée, tandis que, au fur et à mesure que les heures sans nouvelle du brun passaient, il ne pouvait s'empêcher d'imaginer le pire concernant Sasuke.

Il se souvenait encore de son dos, enlacé par le tissu magnétique de sa robe de chambre en soie noire, ce dos un peu trop fin pour dissimuler complètement l'ordinateur derrière lui. La chevelure sombre et parfaitement coiffée se découpait si nettement sur l'écran lumineux, qu'elle en aurait presque fait oublier le tremblement des épaules. Édifice fragile que cet homme, dont l'écrivain était les fondations. A la mort de l'inspiration, la base cédant, l'homme s'effondrait. Jusqu'où pouvait-il encore chuter ainsi ? Gaara ne le savait que trop bien.

La petite clef argentée que lui avait donné Sai tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit sur une antre étouffante et surchauffée. La journée toute entière, le peintre avait refusé de fermer volets ou rideaux, pour que son travail profite allègrement des rayons brûlants du soleil. C'était ainsi qu'il aimait voir la peinture, la couleur. Les lampes et leur lumière artificielle trompait sa vue et les teintes. Il fallait que son œuvre soit vraie. Alors il supportait la chaleur.

Grandement dénudé face à un carré de toile de lin immense, posée sur un chevalet de bois clair, il maniait avec une dextérité rare un gros pinceau aux poils enduit d'un rouge impénétrable. Il l'étalait sur ce qui semblait être des emplacements aléatoirement choisi de la toile, n'eut été le crayonné préparatoire, qu'on distinguait à peine, et qui témoignait de sa conceptualisation exacte du tableau à venir. Son bras droit se soulevait, se rabaissait, balayait l'air avec vivacité, et tous les muscles tendus reluisaient de sueur. Il n'entendit pas le roux entrer. Ou tout du moins ne se retourna-t-il pas.

En bras de chemise, sa serviette à la main, Gaara n'osa ni quitter le hall d'entrée, ni même esquisser un mouvement de peur de déconcentrer le jeune homme. Il resta ainsi dix, peut-être vingt minutes, sans sentir les secondes défiler, passionné par le buste nu et les bras qui dansaient, par la courbure du pinceau qui ressemblait étonnement à l'angle des omoplates, par le dessin de la toile et celui de la colonne vertébrale, par la chute de reins toute féminine et la sanglante teinte de l'œuvre naissante.

Puis Sai se tourna finalement vers lui...

***

Il dormait plus profondément depuis que Gaara occupait ce matelas sur le sol près de lui. Il n'avait jamais pu constaté de lui-même, avant cette cohabitation impromptue, à quel point la respiration d'un être endormi pouvait être délicieusement apaisante. Tantôt ressemblant au souffle léger d'une brise automnale, tantôt s'accentuant à la manière d'un grognement, celle de Gaara n'était en rien régulière. Et lui que la régularité angoissait tant, il aimait écouter les variations de ce souffle.

Le matin s'était levé très tôt et l'air sifflait entre les lèvres ouvertes du roux. Il ne savait plus s'il était assoupi ou éveillé, il flottait dans un état intermédiaire, entendant sans les écouter les hurlements des moteurs de voitures au dehors. Son corps n'existait plus. Le monde n'était plus rien. Lui-même disparaissait pour que seule cette respiration poursuive son cycle. Était-ce ce que l'on nomme la paix, le repos ?

Il l'aurait sans doute découvert si son téléphone n'avait émis sa sonnerie stridente, qui couvrit d'un coup la respiration de Gaara. Bondissant de sa couchette, le peintre se précipita vers la table où gisait l'engin de torture sonore. Dans son élan, il en oublia la proximité du matelas et du corps du roux, s'y prit le pieds droit, et s'y étala de tout son long. Ce qui eut pour effet évident de réveiller le jeune homme.

Il avait un air adorablement juvénile lorsqu'il quittait le sommeil. Ses yeux turquoises eurent beau s'ouvrir brusquement, il y avait quelque chose de poupin, de vulnérable, dans son visage entre deux mondes. Il se redressa, découvrant le peintre, à son habitude très sobrement couvert de tissu, avachis sur ses jambes. Son sourcil intelligent se haussa, interrogateur :

« Sai ? Qu'est-ce que tu fais ? »

L'autre fit tout son possible pour contenir l'afflux sanguin qui s'empara de ses joues. Mais, les sentant devenir brûlante, il sut qu'il virait au cramoisi, et bredouilla confusément : « Mon téléphone. Je ne voulais pas qu'il te réveille. Mais le matelas...était trop près de mon pied. »

Gaara eut un large sourire, si sincère, si vrai, que les joues du malheureux peintre auraient encore rougi si c'eût été physiquement possible.

« On peut dire que c'est une réussite ! De toute façon, je devais bientôt me lever, alors ce n'est pas bien grave. Tu veux bien te relever, maintenant, tu commences à être lourd. »

Sai bondit, puis, une fois debout, ne sut que faire de ses bras et de ses jambes tandis que le roux, lentement, se levait à son tour. Aussi bénit-il presque la sonnerie de son téléphone de retentir à nouveau. Aller jusqu'à la table et s'en saisir occupa ses quatre membres quelques secondes, puis il put se focaliser sur son interlocuteur.

« Sai ? C'est Sasuke. Je suis en bas de ton immeuble, je monte.

_ Sasuke ? » fut tout ce que Sai eut le temps de répondre avant que le brun ne raccroche. Un éclair de panique passa dans les yeux de Gaara, qu'il ne manqua pas de noter. Curieusement autoritaire, il ordonna à ce dernier d'aller préparer un café, pendant qu'il ne trouva rien de mieux à faire qu'errer entre les toiles, comme un animal en cage, paniqué. Et dans sa tête, un seul et unique nom tournait comme sur un disque rayé.

Sasuke donna deux coups secs à la porte, alors même que Gaara apportait un plateau chargé de trois tasses. Il faisait manifestement de son mieux pour que son angoisse ne transparaisse sur son visage. En vain. Lorsque Sai fit apparaître Sasuke derrière la porte, le roux avait un air franchement terrifié. Quant à l'écrivain, il eut à peine l'air surpris et avança directement vers lui, ignorant, comme s'il n'avait jamais existé, le peintre qui demeurait interdit. Il prit une tasse de café sur le plateau que Gaara portait toujours de ses mains tremblantes et avala une gorgée du breuvage sans quitter son ami de ses yeux noirs et pénétrants. Et, sans qu'il eut besoin de parler, Gaara sut immédiatement que quelque chose s'était bouleversé en lui. Il se figea, les mouvements de son cœur ralentirent. Il lui fallut attendre que Sai prenne sa propre tasse fumante, qu'il commença à siroter tout près de lui, pour trouver le courage de lancer au nouvel arrivant : « Sasuke...qu'est-ce qu'il t'arrive ? »

Le visage sculptural du brun se métamorphosa alors. Sa pâleur devint lumineuse, tranchante sur les ombres de son nez, de ses cils et de ses pommettes que découpait la lumière jaune du soleil matinal. Un clair-obscur tout caravagesque s'empara des pigments de sa chair et tous les contours incertains se tracèrent parfaitement. Il n'était plus un marbre lisse et blanc. Il était beaucoup plus réel. Une euphorie malsaine et palpable s'évaporait dans l'air l'envorinnant. Mais les bruns, les gris et les noirs formant ses ombres ternissaient ce tableau d'un faux bonheur, dont la malsanité était manifeste. Ses pupilles, hagardes, dont Gaara avait cru tout d'abord qu'elles le fixaient, se noyaient dans l'air.

Sai, lui, fut plus prompt à comprendre.

« Tu as réussi à écrire, affirma-t-il avec une certitude qui rendit le psychiatre définitivement mutique.

_ Oui... » La réponse de Sasuke se suspendit dans le néant, aux gouttes de sueur chaudes et salées, à la peinture sur les toiles de Sai, aux ombres de son propre visage, qui devint étonnement humain lorsque son aveu s'échappa finalement de sa bouche soudain si rose, si réelle.

« J'ai fait l'amour avec Naruto Uzumaki. »

***

Voilà enfin le onzième chapitre qui, je l'espère, vous aura plu.

Je pars en vacances le 12 juillet et ne reviens que le 27 pour repartir cinq jours après, à peine. Vous comprendrez donc que le prochain chapitre sera encore plus long à venir ! J'en suis sincèrement désolée !

Gageons qu'il méritera qu'on l'attende !

A bientôt !

Had.