CHAPITRE 10 : la chute
Les comportements humains étaient décidément souvent inexplicables. Au lieu de se réjouir de mon inestimable faveur, le démon avait envoyé son outil de travail à travers la pièce, hurlant, mais ne sachant pas sur qui, réservant son regard brûlant de fureur, un temps à ma royale personne, un temps à celle de mon pitoyable traducteur. Assurément, ce dernier n'avait pas su transmettre mes délicieux propos.
« MAIS IL EST PAS BIEN CE PUTAIN D'CHAT ! C'est quoi son délire ? Chopper, qu'est-ce qui te prend de répéter des conneries pareilles ?
- J'ai… dit une bêtise ? »
Le tapage avait attiré le reste de l'équipage à l'intérieur de l'antre, car c'était bien là que j'avais rejoint le démon, en compagnie de la bête. Chacun, en arrivant, dut s'arrêter un instant afin de tenter de saisir la délicate situation, cherchant à prendre en compte les différents éléments de la scène : un couteau planté dans le mur, un petit diable blond vociférant, une bête aux larmes ruisselantes et mon royal postérieur posé aux côtés de la fontaine poilue… Aucun n'ayant les facultés d'analyse de Charlock Holmes (un chat d'Augury qui m'épaulait dans les affaires difficiles)*, le groupe dut se résoudre à quémander quelques indices supplémentaires.
« Sanji ! Ça va pas de gueuler comme ça sur Chopper ? avait demandé, un peu brusquement, la navigatrice.
- Mais il… »
Toujours rouge de colère, le démon s'était arrêté de lui-même pour tenter, vainement, de reprendre un semblant de contenance.
« Na… Nami-chérie, c'est qu'il… me répète les absurdités de… de Chocolat et… »
La fin de sa phrase fut engloutie par des commentaires en tous genres de l'équipage : « Chocolat t'a parlé à toi aussi ? C'est troooop bien ! », « Même lui, il arrive à s'foutre de ta gueule ! », « Il faut absolument que je mette au point un collier pour Chocolat. Il permettrait de traduire ses miaulements et… j'ai peut-être un dial qui pourrait me servir… ». Cependant, un seul réussit à rétablir un semblant d'ordre dans la conversation :
« Quelles absurdités ? questionna la femelle au poil roux, un éclair de malsaine curiosité au fond des yeux.
- Rien… d'intéressant, avait répondu Poil-Blond, soudainement en proie à la panique.
- Et ça te met dans cet état-là ? Chopper, quelle absurdités ? martela-t-elle, se retournant vers son nouvel interlocuteur.
- Je ne sais pas… J'ai pas trop compris… reconnut la bête, qui commençait tout juste à se calmer. »
À ces mots, le démon s'apaisa sensiblement avant qu'une présence, jusqu'ici discrète, ne se décide à intervenir.
« En résumé… »
Tel fut le début de la sentence qu'annonça la sorcière, d'une voix mélodieuse, presque ensorcelante.
« … il a dit que Zoro était en manque et il ordonne à Sanji de le satisfaire… parce qu'ils formeraient un beau couple. »
Une gêne évidente plana dans la salle avant qu'un léger ricanement ne le brise, entrainant avec lui un fou-rire irrépressible, partagé seulement par quelques-uns, sous l'œil visiblement satisfait de la dangereuse femelle. Mon second, lui, semblait interdit, tandis que le démon s'enfonçait dans une nervosité enragée. La bête et moi regardions, en silence, sans comprendre, la scène qui se déroulait juste devant nous.
Reprenant sa respiration avec difficulté, Longue-Truffe osa finalement reprendre, hilare :
« Zoro fait assez déprimé ces derniers temps, ça pourrait expliquer… »
La mine de mon bras droit s'assombrit mais le goinfre répliqua en premier, un sourire ravi étirant ses lèvres, rapidement suivi de la navigatrice.
« C'est vrai qu'ils iraient bien ensemble !
- Et puis, c'est un ordre de Sa Majesté… »
N'en pouvant plus, le démon traversa ses camarades, refusant de croiser le moindre regard et fuit hors de son propre territoire, claquant la porte avec rage. Mais le groupe, toujours rieur, ne s'arrêta pas là, décidant de régler son compte à Trois-Griffes également. En effet, la situation était bien trop tentante pour n'envisager ne serait-ce qu'un sabre menaçant sous la gorge, même pour le plus pleutre de l'équipage.
« Va le rejoindre ! proposa ce dernier, enthousiaste.
- On vous laisse tranquille, c'est promis ! ajouta le soi-disant capitaine, bien trop heureux.
- Et protégez-vous ! surenchérit la navigatrice.
- Hein ?
- Je sais pas… Ça m'a semblé coller à la situation sur le coup, je sais pas trop pourquoi… »
Pendant ce temps, mon second n'avait pas bougé, refusant de réaliser la situation, encaissant une à une, les répliques de ses camarades. Mais une aura terrible de rancœur douloureuse se propageait peu à peu autour de lui, imposant finalement un lourd silence que lui seul pourrait rompre. Glacial, il consentit à articuler, mécanique :
« Allez tous vous faire foutre. »
Les quelques mots résonnèrent un moment dans la pièce, amers et sombres. Alors, sans opposer la moindre résistance, tous se turent et s'éclipsèrent lentement. Quand, après d'interminables instants, la porte se referma sur eux dans un bruit sourd, nous laissant seuls, Trois-Griffes plongea son regard dans le mien et ajouta, avec une aigreur sans pareil :
« Toi aussi. »
Je me noyais un instant dans son tourment sans fond avant de saisir l'étendue de ses paroles. Je ne les comprenais pas véritablement mais leur sens profond, d'une violence dure et grave que je ne lui connaissais pas, s'imposa à moi, soulevant une menaçante bourrasque de reproches. J'attendis, pitoyable, qu'elle s'abatte sur moi. Je voulais sentir cette averse vengeresse geler mon corps, sentir cette tempête insupportable blesser mon être, sentir ce déluge impitoyable broyer mon âme. Tout, plutôt qu'un oubli. Tout, plutôt qu'un non-dit.
Mais, cruelle, la rafale ne vint pas, me laissant dans l'incertitude d'une accusation non formulée, d'une condamnation non proférée. Car une faute qu'on ne vous reproche pas, ne se pardonne pas. Il en avait fini avec moi.
La queue entre les pattes, je disparus lentement de la pièce. Et ce fut tout.
Après l'orage, Trois-Griffes avait trouvé refuge à l'arrière du navire, où personne n'osait, depuis lors, venir le déranger. Seul le démon, refusant de déroger à ses principes, lui apportait régulièrement des plateaux-repas qu'il retrouvait bien souvent intacts.
De mon côté, j'avais tenté, plusieurs fois déjà, d'approcher silencieusement dans l'espoir de subir enfin son courroux. Cependant, mon second restait désespérément muet et je finissais par repartir, abattu.
« Hey, Chocolat… T'inquiètes pas, il va se calmer, m'assura Longue-Truffe.»
Ce n'était pas la première fois que le reste de l'équipage essayait de me réconforter. C'était bien aimable de leur part. Hélas, je ne le méritais sans doute pas…
« Tu dis ça, commença la navigatrice en soupirant, mais ça fait trois jours que Zoro est comme ça et, bizarrement, même Sanji s'en est remis avant lui…
- Il n'y en a qu'un qui pourra le calmer, annonça la sorcière.
- Et qui ça ?
- Sanji, justement.
- Tu te fiches de nous, j'espère… »
L'idée semblait déplacée mais, au fond, chacun s'autorisait à croire que peut-être elle avait raison. Encore fallait-il convaincre l'intéressé…
Trois-Griffes, adossé au mur, les jambes toujours repliées devant lui, contemplait interminablement le plancher de bois. Déposant le plateau à ses pieds, le démon s'autorisa un regard dans sa direction puis un léger soupir. Dissimulé dans l'ombre, je n'osais espérer davantage et pourtant, contre toute attente, au lieu de repartir aussi rapidement qu'il était arrivé, Poil-Blond s'accouda au bastingage et réalisa son rituel satanique, n'offrant que son dos à la vue de mon second. Le bâtonnet grésilla longuement jusqu'à ce qu'enfin, il abandonne son cadavre aux vagues silencieuses. C'est alors qu'il se décida à prendre la parole, calmement. Visiblement, lui avait réussi à tirer un trait sur l'incident.
« T'as peut-être entendu les autres, toi aussi… Ils veulent m'envoyer à ton « secours ». La blague… Le « cuistot de merde » qui va remonter le moral de l' « enfoiré de marimo »… Ils ont de ces idées, des fois. »
Le démon esquissa un sourire, que j'aperçus à peine.
« Du coup, je préfère venir maintenant, de ma propre initiative, avant qu'Usopp n'essaie de m'embobiner ou qu'une des filles ne m'envoie… Je… peux pas te parler en leur nom. »
Il inspira un grand coup avant de se lancer dans sa tirade.
« Alors voilà. Je ne te reconnais pas quand tu es comme ça… Tu t'entraines même plus. Ça inquiète les autres… Moi aussi. Et puis, ça fait longtemps qu'on s'est pas insulté et tapé dessus… Tu sais, dans ton état, je te mettrais une sacrée raclée. Ah, dernière chose, tu devrais manger correctement. »
Le démon jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, constatant sans surprise, l'absence de réaction de son interlocuteur. Il acheva, comme pour lui-même :
« Au moins, on pourra dire que j'ai essayé. »
Sur cette dernière remarque, Poil-Blond s'écarta de la rambarde, la lâchant comme à regret, et dirigea ses pas vers l'escalier qu'il avait emprunté un peu plus tôt. Arrivé à hauteur de Trois-Griffes, il ralentit l'allure et lâcha une dernière réplique.
« Hey, bretteur de mes deux, c'est pas ta faute si l'chat, il raconte des conneries. »
Posant le pied sur la première marche, le démon fut stoppé brutalement par un simple mot, soufflé comme une évidence.
« Si. »
Voilà trois jours que mon second ne desserrait plus les dents et en quelques minutes, Poil-Blond avait finalement réussi à lui soutirer une réplique. Je ne sais si c'est elle ou son sens qui lui élargit les yeux mais il avait détourné brusquement la tête vers celui qui l'avait prononcée.
« A… Attends, comment ça « si » ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Il avait à présent rebroussé chemin et s'était posté face à Trois-Griffes qui répondit gravement.
« Tu veux pas l'savoir alors demande pas.
- Tu n'es pas dans ma tête pour savoir ce que je veux ou non savoir. En quoi pourrais-tu être la source de ces conneries ? »
À contre cœur, mon bras droit releva la tête, sans pour autant oser rencontrer le regard du démon, et consentit à se libérer d'un fardeau qu'il semblait porter depuis trop longtemps.
« Parce que ce ne sont pas des conneries, justement. Sur la dernière île, je me suis tapé un gars qui te ressemble… et l'chat a du nous voir. »
Poil-Blond sembla accuser le coup, puis il se décida à s'asseoir, comme s'il s'apprêtait à engager une longue conversation.
« Heu… Tu sais… C'est vrai que ça me surprend. Je ne pensais pas que tu pouvais avoir de tels sentiments… mais ce n'est pas vraiment un problème, t'as pas à te prendre autant la tête pour ça, surtout si tu l'acceptes déjà toi-même… Même si je ne la comprends pas, je n'ai rien contre ton homosexualité. Et les autres aussi sont tout à fait prêts, enfin je crois, à accepter ça… Il n'y a pas de honte à avoir et…
- Putain, Love-Cook, tu le fais exprès ! J'ai dit : un gars qui TE ressemble !
- Et alors ? J'aime les blondes… et les brunes, et les rousses et, enfin bref, tu peux aimer les blonds, non ? »
Un sourire nerveux étira un instant les lèvres de Trois-Griffes. Il soupira avant de reprendre d'une voix presque douce, presque tendre.
« Tu veux vraiment pas comprendre, hein ? Je te le reformule une dernière fois et ensuite tu pourras me laisser déprimer : je me suis tapé ce gars PARCE QU'il te ressemble. Il n'était pas juste blond. C'était un blond comme Toi, avec des yeux bleus comme Toi, et il était cuisinier comme Toi. Quand je l'ai vu, j'ai tout de suite pensé à Toi. Alors je sais pas pourquoi, enfin si, je sais très bien pourquoi, je l'ai entraîné avec moi comme si je Te rencontrais à nouveau pour la première fois, pour qu'on recommence autrement. Quand il a tenté sa chance, je m'imaginais que Tu tentais enfin Ta chance. Quand on a couché ensemble, c'est Toi que je touchais. Quand, entre deux de tes cris, je lui murmurais que je l'aimais, c'est à Toi que je le disais. J'ai refusé de savoir son nom, j'ai refusé de goûter sa cuisine et pas une seule fois, je ne me suis imaginé que je le blessais car je ne voyais que Toi à travers lui. »
Il se tut et échangea, enfin, un regard, mélancolique, avec un Poil-Blond totalement désorienté.
« Ah. Oui. C'est… un peu différent. »
*référence très mal placée et je m'en fiche, je l'avoue, c'était juste pour pouvoir faire de la pub à notre très chère Nathdawn : fans de One Piece, tentez de changer rien qu'une fois d'univers et allez-donc lire sa nouvelle fiction sur Sherlock Holmes (La valse des pleurs), c'est un véritable petit bijou ! Personnellement, je ne suis absolument pas passionnée par l'univers, bien qu'il ne me déplaise pas non plus, et j'ai été subjuguée alors n'hésitez pas !
