Ce n'est que tard dans la nuit qu'Ezio et Antonio pénétrèrent dans le repère. Tous les voleurs s'étaient rassemblés dans la grande pièce commune pour célébrer les exploits de l'assassin. Les tables étaient montées, le vin, le fromage, le pain et les fruits distribués partout à travers les nombreux chandeliers.

Tout le monde avait tant le coeur à la fête, que personne ne remarqua l'expression déçue d'Ezio. Il avait bel et bien réussi à pénétrer dans le palais, mais était arrivé trop tard. Le doge avait déjà été empoisonné. Et dans la confusion des événements, la faute a été mise sur Ezio, qui avait dû fuir comme un lâche, après avoir assassiné Carlo Grimaldi. Il avait échoué, et était maintenant l'homme le plus recherché d'Italie.

_ Ne gâchons pas cette soirée, Ezio, souffla Antonio à son oreille. Tu as su donner tant d'espoir à nous tous, ne brise pas la magie, pas ce soir. Profite un peu du moment… Il y a de l'alcool, et des tas de belles courtisanes!

_ Ne t'inquiète pas, Antonio. Dès demain, je vais trouver le moyen d'arranger la situation. Attendons de voir qui remplacera le défunt doge.

_ Alors là! Ce sont les paroles d'un champion!

Ezio prit place sur le siège d'honneur, entouré d'Antonio, Rosa, et la soeur Theodora, la tenancière de la maison close de Venise. Tout le monde n'avait d'yeux que pour lui. On voulait savoir tous les détails sur la façon dont il s'était pris pour voler au-dessus de la ville.

Mireio se tenait en retrait à une table voisine, profitant elle-même de la fête. Les gens tapaient de leurs mains et de leurs pieds en entonnant des airs connus. Des flûtes retentissaient.

Elle aurait bien voulu faire comme si elle ne se souciait pas de la présence d'Ezio, mais elle sentait sans arrêt son regard sur elle. Lorsqu'elle se tournait vers lui, elle le dévisageait en riant, alors que tout le monde se l'arrachait. Les prostituées qui se frottaient contre lui, les voleurs qui posaient des questions… et Rosa, assise juste à côté de lui. Elle-même le dévorait des yeux, buvant chacune de ses paroles et suivant chacun de ses gestes, alors qu'il décrivait ses vols planés et les coups de pieds qu'il avait assenés aux archers terrifiés.

Rosa était amoureuse d'Ezio.

Cela ne faisait maintenant aucun doute chez Mireio, alors qu'elle les observait agir. Cette façon qu'elle avait de se tenir, de dresser la tête sur le côté en l'écoutant… ces signes ne pouvaient tromper. Mais cela était très loin de causer du souci à Mireio. Ezio ne serait qu'à elle ce soir.

Alors qu'elle formulait ses paroles dans son esprit, Ezio lui fit un discret mouvement de tête, suivi d'un froncement de sourcils qui se voulaient suppliants.

Elle se leva nonchalamment, empoigna une amphore et se mit à remplir les verres de vin de tout le monde à la table où elle se trouvait, puis à toutes les autres autour d'elle. Maintenant au-dessus du verre d'Ezio, elle se pencha outrageusement contre lui, frôlant sa délicate et blanche peau à la naissance de sa poitrine sur l'épaule de l'assassin. Elle sentit brièvement le souffle de l'homme dans son cou.

Personne n'avait remarqué ce bref contact euphorisant. Personne, sauf Rosa qui lança un regard meurtrier à Mireio lorsque celle-ci se redressa. Elle lui répondit par le plus narquois des sourires. En un seul geste, en un seul mouvement, tout ce qu'elles avaient réussi à bâtir ensemble dans les derniers mois s'était dissout. Tout ça pour un homme, pour un peu de plaisir.

Mireio se leva, et fit son chemin d'un pas léger au travers de la bruyante fête en direction des cuisines afin de remplir l'amphore maintenant vide. Quelques instants plus tard, Ezio pénétra lui aussi dans le méandre de petites pièces étroites.

Mireio gloussa alors qu'il la prenait par la main, l'entraînant au plus loin des couloirs. En chemin, Ezio empoigna une bouteille de vin, qu'il enfila au travers de son ceinturon. Ils quittèrent le repère en se faufilant par la porte qui donnait sur la ruelle.

_ Chut! lui dit-il non sans rire. Suis-moi.

Ils circulèrent un moment au travers des rues silencieuses, jusqu'au pied de la bâtisse qui donnait sur le palais du doge. La plus haute tour de Venise.

_ Viens, je vais te montrer mon endroit préféré.

Ils escaladèrent l'un à la suite de l'autre l'énorme tour de briques rouges. Mireio sentait peu à peu le vertige s'emparer d'elle, mais continuait de suivre la trajectoire d'Ezio. Elle sautait souvent d'un toit à un autre dans la ville, mais jamais elle ne montait si haut.

Rendu au sommet, Ezio la hissa en sécurité en tirant son bras. Enfin sur ses pieds, elle fit le tour de tout le paysage grandiose qui s'offrait à elle. Des lumières, des centaines de milliers de lumières orangées, s'arrêtant dans une ligne définie aux abords de la mer. Et ce vent, cette brise fraîche qui caressait sa peau. C'était l'endroit le plus magique qu'elle avait eu la chance de voir, alors que la ville prenait un tout nouveau visage sous ses pieds.

_ C'est magnifique…

Elle se tourna vers Ezio, qui était déjà occupé à ouvrir le vin. Lorsque le bouchon fut enfin expulsé, il prit une gorgée de l'or rouge à même le goulot, et passa la bouteille à Mireio. Il s'assied au sol, appuyé contre le rempart. Elle prit place à ses côtés, but une autre gorgée, et lui offrit à nouveau la bouteille.

Ils ne prononcèrent aucun mot pendant un long moment. Qu'y avait-il donc à dire?

C'est finalement Ezio qui brisa le silence.

_ Tu as changé.

Mireio lui sourit.

_ Je suis heureuse, c'est tout.

Ezio était surpris par la franchise et la simplicité de sa réponse. Il la dévisagea, s'attendant à ce qu'elle ajoute quelque chose, mais rien ne vint. Il s'était préparé à une pléiade de questions et de remontrances. Il était parti si longtemps, sans donner de nouvelles. Elle aurait raison d'être en colère. Il se demandait ce que cette soudaine attitude allègre de la part de Mireio pouvait cacher.

Souvent, Ezio avait songé lui envoyer une lettre. Lui dire où il était, qu'il reviendrait bientôt. Rien de trop alambiqué, pourtant. Et à chaque fois que cette idée lui passait par la tête, il la rejetait. S'il était parti, c'était pour s'entretenir avec son oncle, s'occuper de sa mère encore troublée par la mort de son mari et de ses deux fils. Aider aux rénovations du village, faire les finances avec sa soeur. Au travers de toutes ces tâches, Ezio trouva le temps de réfléchir à Mireio et à lui. Mais ce n'est qu'à son retour à Venise qu'il comprit tout, enfin. Il aurait voulu aller vers elle, tout de suite, dès son arrivée. Il ne pensait qu'à cela. Mais s'était ravisé. Encore.

Il avait peur. Peur de s'attacher. Peur de faire des promesses, de lui devoir quelque chose, d'être lié à elle.

Depuis ce jour où son destin avait basculé voilà déjà plusieurs années, il savait que sa vie se déroulerait en solitaire. Seul et unique justicier agissant dans l'ombre, traquant ses ennemis, traînant avec lui que la violence et la vengeance. Il n'avait rien à offrir à Mireio. Que de la tristesse, de la déception et de la douleur.

Et pourtant les voilà. Au sommet de cette tour. Ezio avait cru pouvoir trouver la force de lui dire tout cela, de cesser de se fréquenter avant de se blesser. Mais il en avait été incapable. Ses gestes et ses pensées se contredisaient à présent, alors qu'il contemplait le profil de la jeune française qui prenait une gorgée de vin, la tête penchée vers l'arrière.

_ Si je ne te connaissais pas aussi bien, je pourrais croire que je t'ai manqué.

_ Toi? M'avoir manqué? Jamais je ne l'avouerais, même sous la torture!

_ La torture, vraiment? ricana-t-il en se baissant vers elle, lui dévorant le cou en imitant le bruit d'un fauve.

_ Non! Je t'en supplie! dit-elle à gorge déployée. Arrête!

Les morsures se transformèrent vite en de longues et douces bouchées le long de la mâchoire de la jeune femme, qui firent leur chemin jusqu'à sa bouche, déjà prête à accueillir les lèvres d'Ezio. Le baiser fut long et passionnel, alors que Mireio s'abandonnait complètement.

_ Alors? soupira-t-il. Tu avoues?

Elle le repoussa, appuya son dos contre le rempart, et commença à le débarrasser de son pantalon. Elle massa longuement son membre, qu'elle glissa dans sa bouche. Ezio s'extasia du contact des lèvres et de la langue de Mireio, qui s'exécutait à lui faire une énergique fellation. Il hoqueta au plaisir que lui offrait une telle caresse, les jambes molles, les bras avachis. Il l'éloigna; il ne pouvait pas venir si vite. Toujours assis, il la tourna dos contre lui, et la serra contre lui. Il embrassait sa nuque, tout en passant une main sous ses vêtements, massant sa poitrine, durcissant ses mamelons du bout de ses doigts. De son autre main, il caressa son entrejambe, et y glissa un doigt, puis deux. Elle était déjà mouillée, alors qu'elle s'affairait à se débarrasser de son propre pantalon. À son tour, il lui dévora sa partie la plus intime, alors qu'elle était allongée sur le sol. Il fit jouer sa langue autour de son clitoris, et l'introduit à plusieurs reprises à l'entrée de sa vulve.

Il rejoint enfin son visage, qu'il embrassa au même rythme et à la même douceur qu'il la pénétra dans un coït à la fois tendre et prononcé.

_ Pas une seule journée n'est passée sans que je pense à toi, souffla-t-elle avec difficulté entre les va-et-vient de plus en plus vigoureux.

_ Ah oui? Vraiment? Prouve-le-moi, répondit-il en lui assenant un coup de bassin qui la fit geindre.

Ils firent ainsi longuement l'amour, sans arrêt, tentant de rattraper toutes ces fois qui n'avaient pas eu lieu dans les derniers mois.

Ils restèrent allongés un très long moment à même le sol du sommet de la tour.

Heureusement, leur cache était abritée, car quelques instants plus tard, une lourde et violente pluie s'abattit sur la ville. Un torrent de fraîcheur après l'écrasante chaleur qui régnait depuis plusieurs jours déjà. Ils y étaient à présent coincés.

Mireio retira le chemisier d'Ezio. Elle scrutait son torse nu d'un air sérieux, passant sa main partout sur lui, des épaules jusqu'au ventre, faisant le décompte de ses cicatrices.

_ Est-ce que tu les as déjà comptées?

_ Non, il y en a beaucoup trop.

_ Est-ce que tu te souviens de l'histoire de chacune d'entre elles?

_ Oui, absolument. Celle-ci, c'est la première dont j'ai eu, répondit-il en guidant les doigts de Mireio vers sa bouche, là où un sillon creusait sa peau de la lèvre supérieure jusqu'au menton. Elle glissa son index sur toute la surface en un long mouvement, caressant le glabre blanc.

Mireio aurait tant voulu tout lui dire à ce moment. Tout lui expliquer. Devenir invincibles et éternels.

Elle n'arrivait toujours pas à croire qu'Ezio pouvait être le Prophète. Il était tellement jeune, téméraire, insouciant. Pendant tout ce temps, elle s'était imaginé l'homme énigmatique en un individu sage et mature, honnête et éclairé, qui imposerait le respect et l'estime autour de lui. Un homme au regard profond et perçant. Au lieu de cela, elle se trouvait devant un jeune florentin nonchalant.

Peut-être était-ce pour cela que les assassins ne lui dévoilaient toujours rien sur son destin, parce qu'il n'était pas prêt? Combien de temps cela prendrait-il? Et elle? Quand pourrait-elle lui dire qui elle est? Qu'allait-il se passer? Quand est-ce qu'elle saura que le moment sera venu? Y aura-t-il un signe?

Peut-être ne devra-t-elle jamais lui dire?

_ Je voudrais savoir quelque chose, demanda Ezio. Je comprends que tu ne peux rien me dire, peu importe ce que c'est. Je sais que tu as tes raisons… Mais pourquoi? Dis-moi seulement pourquoi tu souhaites tant ne rien dire. Qu'est-ce qui se passerait si je venais à savoir ce que tu es?

Mireio se redressa, déconcertée, alors qu'elle songeait exactement à la même chose. Le fardeau devenait si lourd. Ezio ne comprenait pas pourquoi elle ne lui faisait pas encore confiance.

_ Tu ne pourrais pas comprendre, répondit-elle, désolée. Tu agirais probablement de la même manière que Borgia et les Templiers agissent avec moi. Ce serait plus fort que toi. Les hommes se conduisent comme des cinglés lorsqu'ils comprennent tout mon pouvoir. Ils deviennent prêts à tout, irrationnels.

_ Et que se passerait-il, alors? Quel est ce pouvoir?

_ Déclencher des guerres, répondit Mireio, rebutée. Des guerres si violentes, comme l'humanité a rarement connu.