« Que... ? »
Evangelynn redressa la tête, ayant l'impression de revoir leur première rencontre à l'envers – au lieu d'être odieux, il avait l'air sympa. Stupéfaite qu'il lui ait adressé la parole, elle resta sans voix.
Il se tenait toujours aussi loin que possible d'elle, mais son siège était orienté dans sa direction. Ses cheveux étaient mouillés – à l'instar de ceux de Ange – dégouttaient, ébouriffés.
Pourtant, il donnait l'impression de sortir d'une pub pour un gel coiffant. Son visage éblouissant était ouvert et cordial, un léger sourire étirait ses lèvres sans défauts.
Seuls ses yeux restaient prudents.
- Je m'appelle Edward Cullen, poursuivit-il. Je n'ai pas eu l'occasion de me présenter la semaine dernière. Tu dois être Ange O'Connor.
Soudain, elle fut perdue.
Avait-elle rêvée ?
Il était d'une politesse exquise, aucun rapport avec la semaine passée.
Et attendait qu'elle réagisse.
Malheureusement, elle ne trouva rien de pertinent à dire.
- Comment... comment tu connais mon nom ? bredouilla-t-elle.
Il éclata d'un rire séduisant.
- Oh, ce n'est un secret pour personne. Tu étais attendue comme le messie, tu sais.
Evangelynn grimaça légèrement, guère étonnée.
- Ce n'est pas ça, s'entêta-t-elle bêtement. Pourquoi Ange ?
- Tu préfères Evangelynn ?
- Qu'importe. Mais papa... ne m'appelle pas autrement. Enfin, c'est comme ça que tout le monde semble me connaître ici, essaya-t-elle de s'expliquer, se faisant l'effet d'être une idiote finie.
- Ah bon.
Il laissa tomber, et elle détourna les yeux, se mordant les lèvres.
« Bravo, Ange ! Tu as eu l'air très très inspirée à l'instant ! »
Par bonheur, M. Banner débuta son cours à cet instant et elle s'appliqua à suivre. Il leur expliqua que les lamelles des boîtes étaient mal rangées et que nous devions les différentes étapes de la mitose à laquelle étaient soumises les racines d'oignons. Ils étaient censées travailler à deux, reporter les résultats sur le polycopié fourni, le tout en vingt minutes et sans utiliser leurs livres.
La récompense pour le binôme gagnant était un énorme oignon doré, posé en évidence sur le bureau du prof...
- Allez-y, conclut M. Banner.
- Les dames d'abord ? proposa Edward à Evangelynn.
Son sourire était si beau qu'elle le dévisagea béatement.
- À moins que tu ne préfère que je commence.
Le sourire se fana.
Visiblement, il s'interrogeait sur ses capacités mentales.
- C'est bon, répondit-elle en baissant les yeux. Aucun problème.
C'était de la frime.
Un peu.
« Beaucoup tu veux dire ? Si ça se trouve tu l'as sécher ce cours, grosse maligne ! »
Prenant la première lamelle, elle l'inséra sous le microscope et rapidement.
Un coup d'œil lui suffit.
- Prophase, décréta-t-elle avec assurance.
« Tu l'as dans l'os ! »
- Ça t'embête si je regarde ? intervint Edward au moment où elle allait retirer la lamelle.
Sa main s'empara de la celle – toujours gantée – de Evangelynn pour arrêter son geste. Elle tressaillit, les yeux écarquillés.
Deux raisons expliquaient sa réaction..
Un : elle sentait la froideur de sa main à travers le cuir.
Deux : elle ne touchait jamais personne.
C'était la seule règle à vraiment respecter avec elle.
- Désolé, marmonna-t-il en la lâchant aussitôt.
Il ne renonça pas pour autant à se saisir du microscope. Elle se frotta les mains en le regardant mener un examen encore plus rapide que le sien.
- Prophase, acquiesça-t-il en inscrivant soigneusement ce résultat dans la première case de l'imprimé.
- C'est ce que j'ai dit, lui fit-elle remarquer.
Edward positionna habilement la deuxième lamelle – un sourire aux lèvres – à laquelle il n'accorda guère qu'une étude superficielle.
- Anaphase, annonça-t-il en l'écrivant.
- Je peux ? demanda-t-elle d'une voix neutre.
« Tu veux jouer ? Très bien ! »
Avec une moue narquoise, il fit glisser l'appareil vers elle. Elle s'empressa de vérifier et grogna imperceptiblement.
Bon, sang, il avait raison !
- Troisième lamelle, exigea-t-elle, les sourcils froncés, en tendant la main sans le regarder.
Il la lui passa tout en s'arrangeant pour ne pas toucher sa peau. Elle fut aussi brève que possible.
- Interphase, pronostiqua-t-elle.
Evangelynn lui céda le microscope avant qu'il ait eu le temps de la réclamer. Il contrôla son verdict pour la forme puis le reporta sur le polycopié, ce qu'elle aurait pu faire pendant son observation, sauf que son écriture à lui était nette et élégante contrairement à la sienne.
- Tu as une écriture de fille, remarqua-t-elle, avant de se mordre la lèvre.
« Bravo, Ange ! Du grand art ! »
Heureusement, il rit à sa remarqua, la faisant se détendre.
- Tu n'as pas la langue dans ta poche, on dirait.
- Ouais...
.
.
.
Ils eurent fini bien avant les autres. Elle vit Mike et sa partenaire comparer deux lamelles plusieurs fois de suite, et un des groupes de travail avait ouvert en douce son livre sous la table. Elle eut donc tout le loisir de ne pas dévisager son voisin, sans succès.
Elle était en train de la guigner quand elle s'aperçut qu'il la contemplait avec cet air de frustration inexplicable qui l'avait déjà intriguée.
Tout à coup, elle sut ce qui avait changé chez lui.
- Tu portes des lentilles, s'exclama-t-elle tout à trac.
Cette réflexion inattendue parut le désarçonner.
- Non.
- Si.
- Non, insista-t-il.
- Si, marmotta-t-elle. Tes yeux sont différents.
Haussant les épaules, il détourna la tête.
Malgré tout, Evangelynn était convaincue qu'il y avait quelque chose de nouveau en lui. Elle gardait un souvenir très net de la noirceur terne de ses pupilles lorsqu'il l'avait toisée – une couleur qui tranchait sur sa pâleur et ses cheveux blond vénitien.
Aujourd'hui, ses yeux avaient une teinte complètement autre : un ocre étrange, plus soutenu que du caramel mais panachée d'une nuance dorée.
Ange ne se l'expliquait pas, à moins qu'il lui ait mentit à propos des lentilles.
Mais pourquoi l'aurait-il fait ?
Elle n'y comprenait rien.
Ou alors, Forks l'a rendait folle, au sens littéral du mot.
.
Intrigué par leur inactivité, M. Banner s'approcha de leur paillasse. Par-dessus leurs épaules, il découvrit leur imprimé dûment complété et examina de plus près leurs réponses.
- Laisse-moi deviner, Edward, insinua-t-il. Tu as estimé que Evangelynn ne méritait pas de toucher au microscope ?
- Ange, le corrigea automatiquement Edward. Et détrompez-vous, elle en a identifié trois sur cinq.
M. Banner s'adressa à elle, quelque peu sceptique.
- Tu as déjà travaillé là-dessus ?
- Pas avec des racines d'oignon, admit-elle.
- De la blastula de féra ?
- Oui...
- Tu suivais un programme pour élèves avancés, à New York ?
- Ouais.
Il médita quelques instants.
- Eh bien, finit-il par déclarer. Il n'est sans doute pas mauvais que vous deux soyez partenaires de labo.
Il s'éloigna en grommelant dans sa barbe.
- Dommage, pour la neige ? lança Edward.
Evangelynn eut l'impression qu'il se forçait à faire la conversation.
Une fois de plus, elle céda à la paranoïa – c'était comme s'il avait entendu l'échange que Jessica et elle avait eu à la cafétéria et qu'il essayait de prouver qu'il s'intéressait aux autres.
- C'est vrai, répondit-elle, choisissant la franchise.
- Tu aimes le froid.
C'était une affirmation.
- C'est toujours mieux que d'avoir chaud, expliqua-t-elle.
- Alors tu dois aimer Forks, s'aventura-t-il.
- Pas vraiment.
Ces mots parurent le fasciner, ce qui la laissa pantoise. Quant à son visage, il l'obsédait tellement qu'elle devait s'interdire de le contempler.
- Pourquoi es-tu venue t'installer ici, alors ?
Personne ne lui avait posé la question.
- C'est compliqué.
- Je devrais réussir à comprendre, persifla-t-il.
Elle leva les yeux au ciel.
- C'était une façon courtoise pour dire que je n'ai pas envie d'expliquer.
- Même.
Evangelynn ne dit rien pendant un long moment, puis commit l'erreur de croiser son regard. Ses prunelles d'un or sombre la déstabilisèrent, et, sans réfléchir, elle se lança.
- Je ne sais pas. C'est ça qui est compliqué.
- C'est-à-dire ?
- Ben... On habitait près de New York depuis ma naissance, je crois. En septembre de cette année, mon père s'est mis en tête qu'il voulait retourner à ses racines. Je ne comprends pas pourquoi, en plus ce n'est pas comme s'il adorait Forks.
Même elle perçut la tristesse de sa voix.
- Et tu n'apprécie pas la vie ici, conjectura Edward sans se départir de sa gentillesse.
- Mouais.
- Pourquoi ne t'as-t-il pas laissée rester là-bas avec ta mère, si tu t'y plaisais autant ?
- Je... n'ai pas de mère. Et je peux pas m'éloigner de mon père trop longtemps, avoua-t-elle.
Oops, désolé. Mais c'est-à-dire ?
Son intérêt la dépassait. Il scrutait pourtant Evangelynn comme si sa pauvre vie était d'une importance phénoménale.
- Promets de ne pas te moquer, marmonna-t-elle en frottant encore ses mains gantées.
- Juré craché.
- Je suis en quelque sorte une mdm, dit-elle très vite.
Il fronça les sourcils.
- Une quoi ?
- Médium, articula-t-elle dans un souffle.
