La grande fête de Thanksgiving approchait à grands pas et dans toutes les maisons on s'attelait aux livres de cuisine afin de préparer les plats, traditionnels ou non. Ainsi, dans chaque rue de Colorado Springs, on pouvait sentir les délicates odeurs d'une multitude de desserts appétissants, de plats copieux et, le soir de Thanksgiving, alors que tous se mettaient sur leur trente-et-un, Mikaela, elle, était à la Clinique.

Dorothy vint chercher son amie quand la nuit fut tombée, et lui ordonna presque impérieusement de fermer boutique pour la nuit, mais la femme médecin avait un dossier important à terminer avant. Elle promit à Dorothy de rejoindre la soirée dès qu'elle aurait bouclé ce dossier et la rousse s'en alla alors, la sourire aux lèvres. Elle rejoignit Loren dans la rue, qui lui offrit son bras, et ils prirent la direction, comme des dizaines d'autres personnes, du grand chapiteau illuminé d'où on entendait déjà de la musique.

— Mikaela...

L'interpellée leva le nez et sourit à Hank.

— Vous êtes très élégant, ce soir... dit-elle. Vous devriez vous habiller plus souvent.
— Ce ne sont pas des tenues pratiques pour servir derrière un bar, répliqua le barman. Vous aussi vous êtes très en beauté. Comme toujours, même affublée de votre tablier sans couleur.

Mikaela sourit. Elle inscrivit quelque chose en bas d'une page de dossier médical, tourna la feuille et en signa le bas avant de fermer le dossier.

— Puis-je me permettre de vous demander de m'accompagner ? demanda alors Hank.
— Cela aurait été avec plaisir mais j'ai encore à faire ici et...
— Non, Mikaela... Allez, venez. Vous aurez tout le temps de faire cela demain en soignant votre mal de tête !

Hank lui prit le porte-plume des doigts, le planta dans l'encrier puis contourna le bureau et offrit son bras. Mikaela hésita. Elle se leva en lissant le tissu bleu sombre sur son ventre et Hank baissa le coude.

— Je n'ai aucune intention particulière envers vous, dit-il. Si c'est ce que vous craignez en acceptant de m'accompagner ce soir. J'ai tout un panel de jolies créatures qui n'attendent que cela.

Mikaela baissa le menton.

— Alors allez les rejoindre, dit-elle. Ce n'est pas une bonne idée, nous sommes devenus trop proches depuis votre accident et si les gens le découvraient, ils me penseraient femme facile or c'est que je désire éviter à tous prix. Je suis mariée, Hank, et à la tête d'une grande famille, j'ai un honneur à maintenir, je ne peux pas me lier avec vous, de quelle façon que cela soit, alors que mon époux est dans la nature... Ce n'est pas contre vous, Hank, pas du tout, vous avez toujours été quelqu'un de charmant avec moi mais...

Mikaela serra les lèvres et secoua la tête.

— Je suis désolée, dit-elle. J'espère que vous comprenez...

Refoulé, Hank se redressa en inspirant. Il tira sur les pans de sa veste bordeaux et hocha la tête.

— Très bien, dit-il. Le message est passé. Je vous laisserais en paix dorénavant. Je me disais bien que c'était trop beau pour être vrai ! La belle Mikaela Quinn qui me laisse entrer dans son cercle intime, je devais sans doute rêver. Voilà qui me le confirme. Sur ce, passez une bonne soirée, Madame.

D'un signe de tête, Hank quitta le cabinet, le dos raide, et Mikaela ferma les yeux. Elle serra les mâchoires et se rassit en exhalant par la bouche. Son souffle saccadé lui demanda quelques secondes pour reprendre son calme et quand la pendule sonna vingt-et-une heure, elle quitta la Clinique et rejoignit sa famille dans le grand champ.

.

La soirée, qui avait plutôt mal commencé pour Mikaela, en vint à devenir, au fil des heures, intéressante et la femme parvint à s'amuser, dansant tour à tour avec Matthew, Andrew, Loren ou Jake. Même Preston y mit un peu du sien, le temps d'une courte valse rapide... notamment pour lui rappeler discrètement qu'elle lui devait un peu d'argent. Mais cela ne dérangea pas Mikaela et pour la première fois depuis plusieurs semaines, elle se sentit libre de faire ce qu'elle voulait, d'aller où elle voulait, sans le regard impérieux de son mari sur son dos. Elle avait l'impression de pouvoir partir discrètement, sans prévenir personne, et que personne ne lui en voudrait. C'était une sensation très étrange et elle eut tôt fait de redescendre sur Terre, mais elle apprécia terriblement cette impression de liberté, notamment quand plusieurs jeunes hommes soûls se mirent à faire des cabrioles et des blagues pendant une pause grignotage.

Une gamelle à la main, Mikaela grignotait des bâtonnets de légumes froids avec une sauce piquante tout en riant des pitreries des jeunes gens. Elle accepta le verre de vin blanc qu'Andrew lui proposa et, comme elle déposait son assiette sur un bout de banc près de sa cuisse, son regard se leva malgré elle et tomba sur Hank, adossé à un poteau, les bras croisés. L'homme discutait avec deux femmes d'un certain âge et semblait très attentif. Lorsqu'une femme vint lui prendre le bras en l'excusant auprès de deux femmes âgées, Mikaela fronça les sourcils. Hank s'éloigna alors avec la femme et Matthew se posa près de sa mère au même moment avec le soupir de celui qui a besoin d'une pause.

— Tu passes une bonne soirée ? demanda Mikaela.
— Oui, super. Vous voyez cette fille rousse là-bas, maman ?
— Oh Matthew, c'est la sœur de Preston...
— Je sais bien...

Matthew grimaça et Mikaela pouffa.

— Et donc ? demanda-t-elle.
— Eh bien, croyez-moi ou non, elle passe tous ses étés à convoyer des troupeaux à travers les Rocheuses !

Mikaela haussa les sourcils.

— Vraiment ? dit-elle. Une si frêle jeune fille ?

Au tour de Matthew de hausser un sourcil avec un sourire en coin.

— Qui saurait, en vous regardant, que vous êtes un médecin de renom ? demanda-t-il.

Mikaela rigola. Matthew attrapa un verre sur la table de buffet derrière lui et on lui servit du vin rouge. Il en but une grande gorgée puis reprit :

— Au printemps, je dois convoyer un troupeau jusqu'au Kansas... J'aimerais bien qu'elle m'accompagne...
— Le Kansas ? Eh bien, cela fait un sacré chemin, chéri... Tu n'es jamais allé aussi loin, si ?
— Non, mais c'est payé vingt dollars par semaine donc faites le calcul...
— Vingt dollars ! Sérieusement ?
— Oui, c'est vrai, plusieurs de mes amis ont déjà fait ce convoyage et ils sont formels. Vingt dollars de la semaine...
— Combien de têtes ?
— Huit cent environ. C'est pour ça que si Mademoiselle Mélanie accepte de m'accompagner, ça fera un Cowboy en plus...
— Cowgirl.

Matthew sourit. Il abandonna ensuite sa mère et Brian prit sa place.

— Tu t'amuses bien ? demanda Mikaela.
— Oui. Madame Theresa est très drôle quand elle n'est pas en mode maîtresse.

La femme médecin sourit et chercha des yeux l'épouse du Maire. Elle la trouva assise sur un banc, un peu plus loin, en train de discuter avec quelques-uns de ses anciens élèves qu'elle n'avait pas l'occasion de voir régulièrement, chacun ayant à présent une vie parfois déjà rangée.

— Tiens ? dit soudain Brian.
— Hm ?
— Qu'est-ce qu'il a Hank ?
— Hank ?

Mikaela tourna la tête à gauche, dans la direction que son fils regardait, et fronça les sourcils. Le barman lisait un papier que Horace venait de lui apporter et, apparemment nerveux, n'arrêtant pas de replacer ses cheveux derrière son oreille, il pivota soudain et disparu dans la nuit.

— Sans doute une mauvaise nouvelle, dit Mikaela. Allez, va t'amuser encore un peu.
— J'ai la permission de ?
— A vingt-six ans, tu sais bien que je ne peux plus t'imposer d'heure pour rentrer à la maison, sourit Mikaela. Si ce n'est pour le petit-déjeuner.

Elle ébouriffa les cheveux blonds de son fils puis il s'en alla après l'avoir embrassée sur la joue. Mikaela pivota alors pour récupérer son assiette et jura silencieusement en remarquant que quelqu'un l'avait fait tomber. Elle récupéra donc le plat en marmonnant puis se leva et s'approcha du buffet.

— Dr Mike ! Vous passez une bonne soirée ?
— Hm ? Ah, Horace, comment ça va, vous vous amusez ?
— Oui, enfin, je vous répondrais mieux dans une heure ou deux, je viens d'arriver...

Horace sourit et Mikaela lui proposa un verre de vin qu'il accepta.

— Je vous ai vu discuter avec Hank, dit-elle alors. Que se passe-t-il ?
— Un télégramme urgent, de Denver.
— De Denver ? Seigneur, aurais-ce un rapport avec son fils ?
— Je n'ai pas le droit de parler du contenu des télégrammes, Dr Mike, vous le savez bien, répondit Horace.
— Hm, oui, j'aurais tenté le coup ! Allez ! Bonne soirée, Horace.
— A vous aussi, Dr Mike.

Mikaela s'éloigna alors en longeant le bord du chapiteau, furetant sur les buffets sans rien trouver qui l'attire et, avant qu'elle ne puisse s'en rendre compte, elle était à quelques mètres de l'église et du noir total. Un pas sur le côté et elle disparaissait dans les ombres. Quelqu'un s'en rendrait-il compte, seulement ?

Chassant cette pensée de son esprit, Mikaela se servit du rôti froid et s'approcha de Grace pour papoter. Dorothy les rejoignit et s'ajouta à la conversation puis Mikaela s'éclipsa pour aller voir ailleurs. Cependant, le brusque départ de Hank l'inquiétait et quand Theresa vint vers elle pour lui prendre le bras et lui annoncer qu'elle désirait qu'on la raccompagne jusque chez elle, Mikaela vit là une aubaine de s'éclipser sans attirer les questions.

— Vous avez un vertige ?
— Non, je suis juste lasse. Vous voulez bien m'accompagner ?
— Avec plaisir, laissez-moi juste prévenir mes enfants. Où est Jake ?
— Par là-bas, avec Loren, ils font le concours de celui qui avale le plus de whiskies donc je ne pense pas que je vais lui demander de me raccompagner, ce sera sans doute le contraire...

Mikaela sourit. Malgré des années de sobriété totale, Jake était toujours partant pour un bon whisky et Theresa ne le lui interdisait pas, à condition que ce ne soit que de temps en temps. Ce soir étant soir de fête, il avait même le droit de prendre une cuite...

.

Quand Mikaela eut prévenu Colleen, Brian et Matthew qu'elle raccompagnait Theresa chez elle et qu'elle n'allait peut-être pas revenir, étant lasse, elle rejoignit Theresa et les deux femmes prirent la direction de la ville. Mikaela laissa l'espagnole sur le seuil de la boutique de barbier de son mari et se dirigea ensuite vers la Clinique mais elle fit un crochet et passant entre la Clinique et le Gazette, et se rendit jusqu'à la gare.

Fermée, la gare était déserte et les lumignons qui balisaient la rue donnaient un air plutôt glauque à l'endroit. Néanmoins, une fenêtre était éclairée et Mikaela s'approcha doucement pour jeter un œil dans la bâtisse.

À cette heure-ci, aucun train n'était prévu et Horace ayant la seule clef, lorsqu'il fermait boutique, personne ne pouvait plus entrer, cependant, comme la lumière le confirmait, il y avait quelqu'un dans le bâtiment et plus précisément dans la pièce où le téléphone avait été installé, quelques années plus tôt.

Jetant un œil par la fenêtre, Mikaela découvrit, sans grande surprise, Hank, assis à la table devant le central de Colorado Springs, les coudes sur le bureau, un écouteur contre l'oreille droite et la main gauche plongée dans les cheveux, comme s'il était très fatigué. Cependant, lorsqu'il se redressa contre le siège en rejetant ses mèches torsadées sur sa tête, Mikaela eut un coup au cœur.

— Oh, Hank...

Elle posa sa main gantée contre la vitre froide puis contourna le coin du bâtiment et pénétra dans la gare. La porte était juste poussée et la femme traversa le poste silencieusement, suivant un rai de lumière filtrant d'une porte entrebâillée. Doucement, elle poussa le panneau qui s'ouvrit en silence et Hank tourna la tête vers elle. Il baissa aussitôt le nez, renifla, et regarda devant lui, les prises au fil blanc du central.

— Oui, dit-il alors. Je vous remercie Docteur... Non, ça va aller, je... Oui, merci. Bonne soirée à vous... Je vous rappelle demain, oui, merci...

Il raccrocha alors le combiné et s'appuya contre son dossier. Mikaela le regarda en silence un moment avant de s'approcher en tendant les mains. Le barman se redressa et plongea son visage contre le ventre de la femme médecin qui l'entoura de ses bras en lui caressant les cheveux comme il soupirait profondément.

— Ça va aller ? dit-elle doucement. Ce ne peut pas être si grave, si ?

Hank secoua la tête puis se redressa. Mikaela tira une chaise et s'assit en face de lui.

— Il a fait une chute, expliqua-t-il. De pas très haut... D'un banc...
— Mais... ?
— Sa tête a heurté le pied de la table et il a perdu connaissance...

Hank déglutit et renifla.

— Il est aveugle, Mikaela... acheva-t-il en plongeant dans ses mains. Mon fils est aveugle, sa vie entière est fichue, il ne pourra plus jamais dessiner, il...
— Hank, Hank ! dit alors Mikaela en lui prenant le poignet. Hank, regardez-moi... Rien n'est encore perdu, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, d'accord ?
— Mais il est aveugle, son médecin dit que c'est irréversible et je... Je n'ai pas les moyens de payer ce qu'il demande pour tenter de l'opérer, surtout...

Hank soupira profondément. Mikaela lui prit la main dans la sienne et lui caressa doucement la paume, inquiète. Elle connaissait le Hank bourru et agressif, le Hank malade et généreux, le Hank amoureux et souriant... Mais pas le Hank complètement anéantit et au bord du gouffre.

Doucement, la femme repoussa les mèches blondes et il tourna la tête pour apprécier le contact, les yeux fermés.

— Je ne vous ferais rien payer, moi, Hank... chuchota-t-elle. Vous entendez ? Je vais l'opérer votre fils, et ce sera gratuit.
— Quoi ?

Hank regarda Mikaela avec de grands yeux.

— Non, dit-il en secouant la tête. Non, il est hors de question que vous fassiez cela, vous ne...
— Hank, j'ai déjà pratiqué ce type d'opération, et sur mon propre fils en plus ! Rappelez-vous quand il est tombé de cet arbre quand il avait dix ans... Il a été aveugle pendant des jours avant que je ne comprenne ce qui lui arrivait... Le vôtre a sans aucun doute la même chose, du sang dans la boîte crânienne, ce qui comprime le nerf optique et l'empêche de fonctionner correctement... C'est une opération délicate, j'en conviens parfaitement, mais il me suffit de retirer le sang et votre fils retrouvera la vue, Hank...

Hank posa une main sur sa bouche et renifla. Ses mâchoires se contractèrent puis il secoua la tête.

— Je vous paierais, Mikaela, comme je l'ai toujours fait... dit-il alors.
— Comme vous voudrez, mais je ne vous demanderais rien. Dès demain nous allons tous les deux à Denver récupérer votre fils. Je discuterais avec son médecin et nous le ramènerons ici, d'accord ?
— Son médecin m'a dit qu'il était en état de voyager, au cas où je voudrais le récupérer, mais je... Mikaela, si je l'ai envoyé chez sa grand-mère c'est parce que je ne sais pas m'occuper d'un enfant !

Mikaela sourit doucement. Elle serra la main de l'homme dans la sienne et murmura :

— Cela s'apprend sur le tas... Il n'y a pas de mode d'emploi livré avec...

Hank haussa les sourcils puis sourit et pouffa. Il secoua la tête et Mikaela lui adressa un grand sourire en se redressant.

— Allez préparer un bagage, dit-elle. Nous nous retrouvons ici demain pour le train de dix heures. Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas, Hank ?
— Vous m'avez sauvé la vie, si je n'avais pas confiance en vous, ce serait grave !

Mikaela eut un rire. Un silence passa alors et Hank serra les lèvres, soudain pensif, le regard perdu quelque part entre son nez et le bureau de bois brun. Il soupira puis, prenant la main du Dr Mike, il la fit lever et, s'inclinant, une main dans le dos, l'autre devant lui, il demanda :

— Dr Mike... M'accorderiez-vous cette danse ?

Une valse venait de s'élever depuis le champ de la fête et Mikaela sourit. Elle se mordit la lèvre inférieure puis hocha la tête, tendit la main et se leva. Ils se mirent à virevolter de façon contenue dans la petite pièce seulement éclairée par une lampe à pétrole posée sur le bureau et, quand la musique s'éteignit, chacun recula d'un pas pour saluer, comme c'était la tradition. Mikaela sourit largement. Hank la prit alors par la taille et, comme elle se laissait faire, il l'embrassa au coin des lèvres, tout doucement, avant de reculer.

— Merci, Mikaela, pour tout ce que tu fais pour moi alors que je n'ai jamais rien fait pour toi en retour...
— Un jour, Hank... murmura Mikaela. Un jour, vous en aurez l'occasion...

Le barman sourit doucement et, tentant une nouvelle fois sa chance, l'embrassa mais sur les lèvres. Mikaela lui rendit le baiser puis, gênée, lui souhaita bonne nuit et fila jusqu'à la Clinique...