Chapitre X

J'entrai en trombe à la maison, claquant la porte derrière moi. Narcissa m'avait déposé au coin de la rue et était repartie aussitôt. Le temps que j'arrive jusqu'à chez moi, ma colère et ma peur n'avaient plus de limite. Et je disais « merde » aux conséquences. Ma famille était réunie autour de la table de la cuisine, l'heure du dîner approchant. Je me plantai devant mon père.

-LES AURORS N'ONT RIEN FAIT ! RIEN DU TOUT ! TU COMPTAIS ME LE DIRE QUAND ?!

Il ne répondit rien, mais je voyais bien qu'il avait tout de suite compris de quoi je parlais.

-PANDORA NOTT ! ALEXANDRE ZABINI ! ET LEURS FAMILLES ! ILS SONT A L'HÔPITAL OU CHEZ EUX EN PITEUX ÉTAT ! ÇA NE TE FAIT RIEN ?!

Il se borna au silence.

-CE SONT MES AMIS ! ET J'AURAIS PU TOUS LES PERDRE ! ILS AURAIENT PU TOUS SE FAIRE TUER !

Il tressaillit.

-ET LUNA ?! LA MÈRE DE PANDORA ! ELLE AUSSI, ILS L'ONT ATTAQUÉE ! TON AMIE ! ELLE A ÉTÉ BLESSÉE EN TENTANT DE DÉFENDRE SA FILLE ! FILLE QUI A L'ÂGE DE JAMES ! TU VAS RESTER LES BRAS CROISÉS ?!

Il blêmit légèrement et je repris d'une voix froide.

-Pandora va bien. Elle a toujours très bien su se battre, ça l'a sauvée. Ce n'est pas le cas d'Alexandre. Sa jambe droite a été broyée par un mur du manoir de ses parents qui s'est écroulé sur lui. Il ne remarchera pas avant des mois et des mois, s'il doit un jour remarcher. Leurs parents à tous les deux ont été blessés plus ou moins gravement. Monsieur Zabini ne portait même pas la Marque. Mais je connais un autre de mes amis qui a failli se faire tuer, lui aussi, avec son frère qui n'aura dix ans que plusieurs semaines après la rentrée prochaine, et dont la mère n'est toujours pas sortie de l'hôpital. Elle non plus, elle ne portait pas la Marque. Et tu veux savoir ce que m'a dit le petit frère de cet ami ? Il m'a dit : « Dans les films moldus, les policiers vont toujours voir les victimes quand ils veulent trouver les méchants. » Il a utilisé le verbe « vouloir », et les Aurors ne sont pas venus. Alors voilà la question que je me pose : est-ce que les Aurores veulent retrouver les pourritures qui s'en sont pris à des innocents ? A des femmes ? Et à des enfants ? Est-ce qu'ils le veulent, hein, est-ce qu'ils le veulent ?

Je tournai les talons et montai m'enfermer dans ma chambre. Mon père venait de trahir toute la confiance que j'avais en lui et j'étais décidé à le lui faire payer, d'une manière ou d'une autre. Puis mes pensées se tournèrent vers Scorpius. Nous avions fait semblant toute notre quatrième année d'être ensemble, pour ne pas faire de peine à Pandora et continuer à épauler Alexandre, du moins pour moi.

Mais depuis cette soirée « rendez-vous », où Scorpius m'avait dit être homosexuel et amoureux tout en refusant de me donner le nom du garçon, j'étais plus que gêné d'être proche, physiquement parlant, de lui. Je ressentais une certaine jalousie envers ce mystérieux garçon, tout autant que de la tristesse pour ce manque de confiance en moi de la part de mon meilleur ami. Pourtant, lorsque je l'avais étreint, dans cette chambre d'hôpital, je n'avais pas eu la moindre envie de m'éloigner de lui. J'aurais même aimé rester ainsi.

Je balayai tout cela de ma tête. Il n'était plus temps de penser à mon petit confort personnel. De toute façon, à la rentrée, rien ne serait plus comme avant. Personne ne manquerait de voir les mines affligées des adolescents ayant subi l'attaque et surtout, on remarquerait, avec horreur, l'absence, parfois définitive, de certains d'entre eux.

Je repensai alors à mon oncle Ron. Il avait une haine peu commune envers tous ceux liés, de près comme de loin, à l'Armée des Ténèbres. Je me demandais ce qu'il pensait de la situation car, étant lui aussi Auror, il était forcément au courant. Si, malgré le fait que des fous s'en soient pris à des familles entières, il continuait dans la haine, alors je ne savais si je n'en viendrais pas à avoir honte de ma propre famille.

Je revis le visage défait de monsieur Malfoy qui m'avait tant de fois accueilli sous son toit et à sa table, ne faisant que rarement allusion à son inimitié avec mon père et parfois même m'accordant un sourire. J'avais un jour aperçu la Marque décolorée sur son bras : il s'était alors empressé de la cacher, la honte et la colère se lisant dans ses yeux, avant de prétexter un appel urgent du travail. Aujourd'hui seulement je comprenais ce que cette Marque diabolique impliquait pour lui et sa famille.

Cette Marque ne se portait pas, il y avait bien plus. Comme un gène, elle faisait partie de la personne et se transmettait aux descendants. Comme une maladie virulente, elle se partageait au moindre toucher, contaminant les personnes osant côtoyer le porteur. Elle était une plaie béante, repoussant et terrifiant quiconque approcherait. J'avais pitié de monsieur Malfoy et de tous ceux partageant son sort ; je priais pour qu'on trouve enfin le moyen d'éclairer le cœur des gens. La guerre était finie : pourtant, on tentait encore de massacrer des familles.

[... ... ...]

Je les vis, près du train, entourés de leurs valises. Pandora, plus grande, plus forte, plus fière que jamais. Agressive et imposante dans des habits de cuir, sous un maquillage outrageant et des bijoux cloutés. Scorpius, retranché derrière son masque d'impassibilité et sous plusieurs couches de vêtements qu'on appellerait métaphoriquement « armure ». Et enfin, Alexandre, en fauteuil roulant, pâle mais souriant, les jambes cachées par une épaisse couverture. Une paire de béquilles était posée près de lui. Je les rejoignis, me fichant pas mal de ne pas dire au revoir à mes parents. La dernière chose que j'entendis fut le « mais où va-t-il » de mon oncle Ron, avant que ma famille ne me perde dans la foule.

Je criai leurs noms. C'est Pandora qui m'entendit la première. Elle ouvrit en grand les bras et je me jetai dans l'étreinte proposée. Elle me relâcha et j'allai étreindre Scorpius avant de serrer la main d'Alexandre. Mon meilleur ami et moi nous occupâmes ensuite de monter les valises et Pandora prit en charge Alexandre. De manière toujours aussi étonnante, elle le hissa à l'intérieur sans la moindre difficulté et nous allâmes nous installer dans un compartiment. Le début du trajet se fit dans un silence de mort. C'est Alexandre qui osa le briser.

-Sinon, ouais, moi aussi je suis content de vous revoir, et tout. Alors les amoureux, pas de baiser de retrouvailles ? Ah non, je sais, vous attendez d'être seulement tous les deux ! Que c'est pudique à cet âge-là ! Ah la la ! Et moi, Pandora, mon baiser, il vient ?

Pandora se leva d'un bond. Scorpius et moi nous enfonçâmes dans notre banquette, convaincus qu'Alexandre venait de signer son arrêt de mort mais nous manquâmes de peu l'arrêt cardiaque lorsque nous la vîmes se jeter sur les lèvres de notre ami. Je détournai le regard, gêné, lorsqu'elle commença à littéralement lui dévorer la bouche alors que le pauvre Alexandre hallucinait totalement. Au bout d'un moment, Pandora reprit sa place.

-C'est bon, Scorpius, you can open your eyes. And you, Albus... Je suis persuadée d'être plus jolie que le plafond.

Scorpius et moi obtempérâmes mais n'osâmes pas parler. Ce ne fut pas le cas d'Alexandre.

-Whaou... Celle-là je ne m'y attendais pas... En quel honneur ? Demanda-t-il, pour le moins déboussolé, à Pandora.

-Because... hum... I'm... I'm happy... que... tu sois toujours en vie.

Venant de Pandora, cela équivalait à « Parce que manquer de te perdre m'a fait m'apercevoir d'à quel point je tiens à toi. I love you : c'est à prendre ou à laisser. » Alexandre dut le comprendre lui aussi car il se mit à sourire doucement avant de murmurer ;

-Et il m'a fallu un séjour à l'hôpital pour que tu m'accordes ces mots...

-Pour sa défense, fit Scorpius, t'es vraiment très nul en drague.

-Pas du tout ! Se défendit Alexandre.

-Ah mais si, complètement ! Répliquâmes Pandora et moi d'une même voix.

Nous éclatâmes tous les quatre de rire : James avait eu raison, nous étions plus que jamais heureux de nous retrouver.