Jour 11

Partir en mission avec Kuchiki Byakuya, capitaine de la 6ème Division, voilà qui était une grande première pour Matsumoto Rangiku, lieutenant de la 10ème. Cette mission n'était guère compliquée, il s'agissait juste de surveiller le monde réel pendant un très court laps de temps, et Rangiku -tout comme Byakuya- se demandait pourquoi c'était à eux qu'on avait confié cette tâche.

Ils étaient donc tout deux perchés sur un toi, à contempler la ville sans savoir que faire, puisque tout était calme. Du coin de l'œil, Rangiku, assise, observa son supérieur. Il était à peine plus âgé qu'elle, et pourtant, tout dans sa façon d'être le vieillissait, alors que l'attitude du lieutenant la rajeunissait. Même physiquement ils semblaient opposés : l'un avec des cheveux de jais alors que l'autre les avait blond-roux. Forcément, aux yeux de n'importe qui, Byakuya et Rangiku étaient des opposés. Néanmoins, celle-ci n'était pas de cet avis : il y avait une chose très importante qui les rapprochait, un point commun qui faisait toute la différence.

Des décennies auparavant, la femme du capitaine de la 6ème, nommée Hisana, était morte de maladie. Or, il y a quelques années, le lieutenant de la 10ème avait perdu l'homme qu'elle aimait Ichimaru Gin. Alors oui, peut-être qu'en apparence Byakuya et Rangiku ne se ressemblaient pas du tout, cependant tout deux souffraient de la même douleur, portaient le même fardeau.

-Capitaine Kuchiki, lança Rangiku.

Il ne répondit pas, mais il était de notoriété qu'il économisait toujours sa salive.

-Je sais bien que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et je sais aussi que ça va sûrement vous énerver, mais j'aimerai vous dire une chose. Une chose en rapport avec Yuzu.

Elle s'attendait à une réponse cinglante, glaciale, à l'effigie du personnage. Sauf qu'il demeura silencieux, l'incitant à continuer.

-La mort n'arrête pas l'amour, et je comprends tout à fait que vous continuiez d'aimer votre femme malgré sa disparition. Cependant, je ne pense pas qu'il faille pour autant rejeter toute forme de nouveaux sentiments. Aimer une autre personne n'est pas un crime.

Il ferma les yeux et attendit quelques instants avant de formuler une réponse.

-Pourrais-tu aimer une autre personne que Gin, Matsumoto Rangiku ? Pourrais-tu tomber dans les bras de celui que ton cœur réclame, et ce sans arrières pensées ?

-J'ignore si cela se produira un jour, mais j'ose espérer avoir un cœur assez grand pour aimer deux hommes en même temps.

-Sauf que rien ne peut t'en apporter la preuve.

-Et il n'est pas prouvé que l'amour unique existe.

S'en suivit de longues minutes de silence, pendant lesquelles Rangiku continua d'observer Byakuya, se demandant ce à quoi il pouvait bien penser.

-Votre cœur a déjà choisi, comprit-elle.

-Il se complaît à prendre les décisions à ma place.

-Vous l'avez dit à la principale concernée ?

Le silence apporta la réponse.

-Si je puis me permettre, dit le lieutenant, je pense qu'il vaudrait mieux être honnête avec elle. Ce qui est encore pire que de voir mourir une personne qu'on aime, c'est voir mourir cette personne sans avoir pu lui dire qu'on l'aime...

Byakuya tourna les yeux vers elle, et remarqua que son visage, habituellement si jovial, s'était anormalement assombri. Et il devinait avec facilité pourquoi.

-Il tenait à toi, lâcha le capitaine.

-C'est ce que j'ai cru comprendre...

Rangiku sentit son cœur se serrer douloureusement, sa gorge se noua et, sans qu'elle puisse faire quoi que ce soit pour l'empêcher, une cascade de larmes inonda ses joues.

-Si seulement il me l'avait dit... ! Cet idiot... ! hoqueta-t-elle.

Elle enfouit son visage dans ses bras. Chaque jour, chaque nuit depuis que son ami d'enfance était mort, elle revoyait ses yeux bleus envoûtants et le tourbillon de sentiments qu'elle y avait lu alors qu'il allait expirer. Si seulement elle l'avait su ! Si seulement elle lui avait dit...

Ses sanglots finirent par s'apaiser au bout de plusieurs minutes. Rangiku appuya son menton sur ses genoux, qu'elle avait entourés de ses bras. Elle renifla à plusieurs reprises puis, quand elle fut sûre que sa voix ne la lâcherait pas, prit la parole.

-Bref, tout ça pour dire qu'on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve, alors attendre n'est pas une option toujours recommandable.

Elle tourna la tête vers lui et croisa son regard, espérant qu'il avait compris le message. Après tout, Gin avait été l'un de ses rares amis, et elle espérait que cela pousserait ce fier capitaine à réfléchir sérieusement à ses paroles.

Byakuya détourna les yeux, fixa le ciel pendant un certain temps puis poussa un profond soupir.

-Et bien, lança-t-il, je suppose que s'il n'y avait pas cette mission guère compliquée...

Il plongea à nouveau son regard dans le sien et ils conclurent alors un accord silencieux. Rangiku, malgré ses joues mouillées et les quelques larmes qui les dévalaient encore, eut alors un large sourire lumineux. L'instant d'après, le capitaine avait disparu, et le lieutenant se retrouvait seule, mais soulagée.