Voilà, dernier chapitre du mois. Le dixième suivra le second week-end de septembre. Bonne lecture et je ne vais pas passer par quatre chemins en même temps pour dire ce qui m'appartient ou non... Ah ah.
Chapitre 9 : Une blessure dans son âme
« Les textes prétendent qu'une prophétie inquiétante s'était annoncée, un peu avant le début de la Guerre Millénaire de Kharlan, explique un historien. Elle est toujours en étude aujourd'hui encore, mais on commence à se douter de l'étrange coïncidence entre les lignes des récits des Anciens et les actes mêmes. Elle insinuait que le monde allait se remettre de ses blessures, mais qu'une possible complication des choses était à prévoir. Nous en avons la preuve avec les Désians. Or, le pouvoir qu'ils ont depuis des siècles sur le peuple à travers le monde laisse à penser qu'autre chose se cache derrière cela… »
Avant-propos de Les préludes de la guerre de Kharlan tome 1 de la trilogie des témoignages Les souvenirs d'un monde perdu. Ouvrage historique.
Les jours suivants, Anna ne bougea plus de sa chambre d'hôtel, voire même de son lit. La maladie la clouait sur place et Kratos avait été contraint de reporter leur prochain départ, ce dont il se souciait car il songeait désormais à l'avance que prenaient les Désians sur eux –et ce n'était pas une bonne chose. D'ici deux semaines, ils pourraient bien être dans Asgard, à fouiller les maisons dans l'espoir de retrouver leur prisonnière. Fort heureusement, l'emprise qu'avait Kvar sur toute la région se résumait au moins jusqu'au pic d'Hakonésia. Au-delà, le terrain appartenait aux autres Chefs Désians. Et Kratos doutait que le Cardinal ait eu la moindre envie d'avertir ses collègues –la fierté sans doute. Ainsi, ils auraient le champ libre si possible, si ce qu'il espérait était vrai. Alors, s'ils pouvaient au moins passer le pic d'Hakonésia, ce serait une épreuve de passée…
Pas qu'il se fichait de l'état d'Anna, mais il ne comprenait pas ce qui la rendait aussi faible. Il se doutait que quelque chose s'était déroulé lorsqu'il l'avait laissée se promener dans la ville, mais il ne songeait pas à l'ampleur que prenait cette histoire, une torture douloureuse que la jeune femme allait devoir subir seule pendant sûrement le reste de sa vie.
Cette femme était si mélancolique, si pathétique… Il avait l'impression de se revoir dans ses traits, et ça lui était désagréable. Il y avait longtemps qu'il avait perdu tout contact avec un autre humain que lui, si tant est qu'il en fût encore un.
Une fois, quand il avait voulu savoir ce qu'elle avait –elle n'avait pas manifesté la claire envie de bouger-, il l'avait vu enfouie dans ses draps, et elle lui avait dit d'un ton rauque et agressif de la laisser tranquille. Il ne voyait pas son visage, mais il avait la désagréable impression qu'elle lui cachait farouchement quelque chose et elle gardait rudement bien son secret, car elle avait été très bizarre après la dernière attaque des Désians. Plus de paroles, de questions incessantes, ni rien. Juste la morosité, par moments, et la colère qui bouillait intérieurement.
C'était incroyable qu'un tel monstre affamé se cache encore sous ce corps si frêle et terriblement maigre. Lorsqu'il lui présentait la nourriture, elle se jetait dessus comme un animal vorace et enfournait le tout en un temps record… pour en redemander dans un grognement.
Si Kratos avait encore été capable de ressentir le moindre sentiment, il aurait été désolé pour elle –désolé que les Désians aient transformé cette chose au point qu'elle ne soit plus ce qu'elle devait être. Elle avait plutôt une tête à tenir un foyer, avec un mari et des marmots dans les jambes. Mais là, les Désians devaient y être allés très fort, pour avoir pourri l'âme d'une jeune femme à ce point. Il ne comprenait pas que Mithos les laisse faire ce qu'ils voulaient. Ce dernier, aveuglé par ses idéaux en chute libre, ne s'était sans doute jamais rendu compte de la décadence de ses projets et de la douleur de tous les êtres vivants sur ces Terres (humains, elfes et demi-elfes compris).
Kratos avait affaire à un phénomène d'une ampleur incommodante. Il n'avait pas demandé à être personnellement immiscé là-dedans. Il était du côté du Cruxis après tout ! Et pourtant il avait cette femme sur les bras ! Pourquoi fallait-il qu'il fuie l'organisation pour « protéger » cette adolescente (car, bien qu'elle soit beaucoup plus vieille qu'il n'y paraissait, Kratos ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était encore une fille, une enfant maltraitée qui ne connaissait rien de la vie et qui sortait à peine de la puberté) ? S'il l'avait fallu, il aurait peut-être pu convaincre Yggdrassill de recommencer le projet qu'il espérait voir se terminer au plus vite depuis le début, en choisissant un autre cobaye. Mais Kvar était têtu : il n'accepterait nulle autre prisonnière que celle qu'il avait d'ores et déjà désignée. Et dans le cas contraire, ç'aurait été une autre vie qui serait détruite.
Ce qu'il pouvait détester sa condition à l'instant ! Mais pourtant, il n'en montrait rien.
Dans le coin de ses pensées, il revoyait encore l'image d'Anna qui se pelotonnait dans ses couvertures en prenant soin de n'exhiber aucune parcelle de son corps, comme si elle avait peur qu'il la touche. Pourquoi ne voulait-elle pas avoir le moindre contact avec lui? C'était un mystère. Mais ce n'était pas son problème.
De son côté, la pauvre Anna se parlait à elle-même, sûre d'être seule et sanglotant à moitié. Elle se sentait si mal… Depuis tant de temps… Les rires affreux revenaient dans sa tête, elle en faisait des cauchemars qui n'en finissaient pas. Elle ressentait pour la cent millième fois cette désagréable pression au niveau de l'entrejambe lorsqu'elle se réveillait, et elle ne voulait plus jamais ressentir cela –non ! plus jamais elle ne supporterait le toucher d'un membre de la gent masculine ! C'était terrible, la précision avec laquelle ces souvenirs rejaillissaient. Alors elle essayait de se rappeler les scènes de son enfance, les meilleures, si possible, et chacune la représentait un grand sourire aux lèvres avec Andrew.
Andrew…
Avec horreur, la jeune femme se rendait compte que son image à lui aussi la répugnait. Elle avait perdu trop de choses dans sa courte vie, sa famille, ses amis, s'ils lui en restaient, et son fiancé. Oui, son fiancé… Un fiancé que plus jamais elle ne pourrait s'imaginer sans se cacher derrière un autre souvenir, qui ne la représentait qu'elle. Elle savait que Kvar avait détruit sa vie en quelques nuits au point de lui faire haïr les hommes, et de s'enfermer dans sa bulle en attendant que le pire s'achève. Mais pouvait-il se terminer facilement ? Elle doutait sérieusement que les choses s'arrangent. Elle n'était pas dans les contes de fées. Il n'y avait pas de princes charmants qui volaient au secours de leur princesse, les gentils gagnaient et les méchants perdaient,comme le voulait la morale d'une histoire, et la princesse enfermée dans son donjon ne subissait de viols pendant ce temps par le maître des lieux –voilà, maintenant elle osait dire ce mot. Elle se recroquevilla davantage dans son lit en se labourant le crâne avec ses ongles. Assez ! C'en était trop ! Si seulement elle pouvait mourir, ici même…
Elle releva la tête de son matelas, les pensées soudain prises par une idée fixe (ce qui permettait au moins de lui faire oublier ses cauchemars). Avec plus de courage qu'il n'en fallait pour se débarrasser de ses draps et se mettre à découvert, elle décida de se lever. Une fois debout, ses nausées revinrent et ses maux de gorge, de tête et autres douleurs imaginables la gênèrent tellement qu'elle faillit se recoucher immédiatement. Ce ne serait que pour quelques minutes… Seulement quelques minutes.
Elle se traîna vers la fenêtre de la chambre d'auberge. La lune brillait dans le ciel nocturne. Elle risqua un œil vers le lit avoisinant le sien. Il n'y avait aucun mouvement, aucune preuve que quelqu'un s'y soit couché. « A quoi occupe t-il ses nuits ? » se demanda Anna, limite agacée. « Cela fait un bon moment qu'il n'a pas rejoint la chambre. Serait-il insomniaque ? » Si c'était le cas, il aurait eu des cernes sous les yeux, et elle n'avait remarqué aucun signe de fatigue durant les rares fois où elle l'avait vu. Il restait juste austère et ses airs mystérieux et insoutenables l'énervaient, à la longue.
Ses yeux rouges et globuleux louchèrent un peu partout dans la pièce, puis tombèrent sur la table basse. Si seulement elle pouvait trouver un objet suffisamment tranchant…
Elle se rapprocha du support et son regard fouilla tous les endroits, tous les lieux susceptibles d'en renfermer un. Plusieurs fois elle avisa le gobelet d'eau froide posé sur la table par l'une des femmes de chambre, sûrement pour se désaltérer si elle avait soif durant la nuit. Elle avait la gorge asséchée. Elle prit le verre, le vida dans son gosier, soulageant de moitié son mal de gorge puis fixa l'objet pendant un moment, avant de se dire qu'elle pourrait le briser et utiliser les débris pour se trancher les veines. L'inconvénient, c'est que le bruit se ferait entendre et que le bois n'était pas assez tranchant pour la faire mourir vite fait. Il fallait autre chose.
Elle jeta un coup d'œil vers la porte de la chambre. Peut-être qu'en bas…
Elle descendit les escaliers à pas feutrés, ses pieds nus émettant à peine quelque chose de plus qu'un bruissement sur les marches de chêne de l'auberge. Le rez-de-chaussée était vide, et le comptoir pour les réservations de chambres fermé. Elle avança dans la pièce, fixant par la fenêtre la pleine lune dans le ciel. Quelque part, un monde l'attendait… et elle mourait d'envie de le rejoindre maintenant et oublier tous ses soucis.
Elle se demanda s'il serait prudent d'aller aux cuisines. Les gérants de l'hôtel n'accepteraient sûrement pas qu'un de leurs clients s'aventurent dans leurs quartiers privés la nuit… Mais c'était urgent, elle se sentait à bout. Elle pouvait tout essayer, maintenant… Le lendemain, elle ne serait plus là pour justifier sa présence hors de sa chambre la nuit dernière…
D'instinct, elle sut où se trouvaient les cuisines. Elle marcha à travers le hall comme si ce qui l'entourait n'existait pas, n'était qu'un rêve dont elle finirait par sortir au petit matin. Au bout de la pièce, elle poussa une porte qui grinça légèrement, et, avec prudence, s'engouffra dans la pièce. Ses yeux brillèrent lorsqu'ils parcoururent tous les murs de la pièce. Des ustensiles pendaient au plafond pour la plupart, s'accrochaient aux façades pour d'autres. Il y avait des éviers, des baquets aux coins de la cuisine, et puis des tiroirs où les propriétaires devaient ranger leurs autres ustensiles pour manger –les assiettes, les fourchettes et les couteaux, voire même des baguettes pour ceux qui aimaient manger dans des bols de riz ou de pâtes délicieuses…
Elle s'avança vers lesdits tiroirs et les ouvrit un à un. Au troisième, elle trouva ce qu'elle cherchait : des couteaux à bout rond, bien que des pointus auraient été tout aussi acceptables. Elle en saisit un, leva sa main gauche et releva la manche, fixant d'abord l'exsphère qui ne brillait pas pour le moment. Un instant, elle crut qu'il s'agissait d'un œil perpétuellement ouvert qui la narguait de sa lueur rouge blanchie par la lune. Elle ne supporta pas cette vision, retourna son bras et découvrit son poignet, où les quelques veines qui le traversaient palpitaient de façon inquiétante, sûrement à cause du sang qui se trouvait pompé par la pierre rouge qui l'épuisait à la tâche. Encore un peu, et elle serait anémique –la fois où elle s'était vue dans un miroir lui avait fait se rendre compte de l'horrible pâleur de son visage, presque comme si cette minuscule chose qui tenait dans le creux de la main la vampirisait au fur et à mesure et la transformait pour faire d'elle quelque chose de différent, et de beaucoup plus malsain.
Elle ne voulait même pas penser à ça.
Elle saisit le manche du couteau avec fermeté, convaincue que rien ne pouvait l'arrêter dans son entreprise. Les veines enflées continuaient de battre avec le concours de son pouls, qui, elle l'espérait, ne battrait bientôt plus. Puis elle cala la lame du côté le plus coupant sur son poignet, et la leva, se promettant de frapper aussi fort que possible dans l'espoir qu'elle atteindrait l'artère. Levant le couteau bien haut vers le plafond, elle garda les yeux intensément focalisés sur sa cible, la sueur perlant sur son front et les yeux exorbités, comme folle. Puis, lorsqu'elle jugea qu'elle était prête, la lame plongea tandis que les larmes débordaient de ses paupières et coulaient le long de ses joues.
Un moment, la scène sembla se retrouver figée et Anna ne sut pas si c'était parce qu'elle avait renoncé au dernier moment ou si quelque chose d'autre l'empêchait de faire son œuvre. Puis, elle reprit conscience et se rendit compte qu'en fait, elle était toujours dans le monde réel et n'avait pas réussi à en finir immédiatement. Jurant pour elle-même, elle se convainquit de réessayer, mais son autre poignet était bloqué par une présence près d'elle, et une sourde colère s'empara d'elle lorsque la voix retentit, ferme et sèche :
« Tu ne devrais pas mettre ta vie en jeu comme ça. Donne-moi ce couteau. »
Elle ressentit une pointe d'énervement. Pourquoi lui ? Pourquoi était-il toujours là lorsqu'elle s'y attendait le moins ? Pourquoi fallait-il qu'il se croie obligé de sauver le monde alors qu'elle avait simplement envie d'en finir avec elle-même ? C'était insensé, il ne lui permettait en rien de faire des actes qu'elle jugeait utiles par elle-même –se tuer n'était-il pas quelque chose d'utile ? Cela débarrasserait le monde d'un grand poids…
« … mais aggraverait les choses en ce qui concerne les ambitions des Désians. Ils seront tellement enragés de t'avoir perdue qu'ils saccageraient toutes les villes sur leur passage, y compris ce havre de paix, » termina Kratos, pour sa pensée, et elle fut horrifiée de se rendre compte qu'il pouvait aussi fouiller son esprit.
Elle le força à lâcher son bras, les joues rouges des larmes de colère qui coulaient maintenant. Elle serrait toujours l'arme dans sa main droite, et ne la lâchait pas. Il la fixa de son habituel air neutre, puis tendit le bras et le couteau parut lui sauter dans la main aussitôt.
La stupéfaction prit place à la rage sur le visage d'Anna.
« Qu'est-ce que c'était que ça ? »
Kratos ne cilla aucunement à sa question, nettoyant le manche de l'objet et le rangeant par la suite dans son tiroir d'origine.
« Un moyen de t'empêcher de commettre une erreur irréparable, avec ce que ta petite tête d'humaine peut enregistrer, si c'est possible. »
Son ton tranchant la surprit, puis elle détourna la tête, déterminée à ne plus adresser la parole ni à lui ni à personne d'autre. Le sauveur du monde (elle pouvait toujours le nommer ainsi, désormais) s'approcha d'elle et la regarda avant de lui dire à voix basse qu'il la raccompagnait dans la chambre.
Le silence domina durant tout le temps que prit le trajet jusqu'au lit d'Anna. Et lorsqu'ils parvinrent devant la porte, elle se sentit soudain immensément fatiguée, tout en sachant que les cauchemars l'attendaient à nouveau entre ses draps. Sans dire un mot à Kratos, elle poussa elle-même la porte et marcha comme un zombie jusqu'à son lit où elle se pelotonna soigneusement avant de ne plus bouger du tout.
Kratos l'observa un long moment. Il avait rarement vu de cas semblable –quelqu'un qui par ailleurs tentait de se suicider et qui l'instant d'après lorsqu'il était repéré dormait d'un sommeil de plomb. Le souffle irrégulier qui secouait les couvertures retint longuement son attention, et il songea qu'il devrait faire attention à l'avenir quant au cas de cette jeune fille. Elle ne lui faisait toujours pas confiance, les mille et une pensées qui avaient traversé ses yeux noisette et qui étaient plus claires que de l'eau de roche le prouvaient. Kratos savait deviner les pensées, don inné qu'il possédait depuis même avant le début de sa longévité, mais qu'il n'avait jamais voulu utiliser une fois qu'il avait su le contrôler. Les pensées qui alimentaient le cerveau des gens lui faisaient mal à la tête s'ils étaient tous concentrés en un même endroit, c'était pour cela qu'il préférait les endroits calmes et la compagnie de Noïshe seulement. Les animaux avaient une manière différente de fonctionner et cela lui faisait du bien. Mais là, avec la présence d'un autre être humain, chose qui n'avait jamais été mis à son programme pourtant si monotone et ordonné, il était obligé de se cacher en ville et il n'avait jamais fait confiance aux auberges –le fait même de rester à l'intérieur le rendait claustrophobe.
Il se demanda presque s'il n'avait pas passé une heure à contempler sa dite « protégée ». En tout cas, lorsqu'il releva la tête, il vit au loin les premières lueurs de l'aube et jugea qu'il était encore fort tôt. Il quitta alors la chambre à pas silencieux, tel un chat, afin de ne pas déranger la jeune endormie.
Celle-ci se réveilla quelques heures plus tard, s'étirant en bâillant ostensiblement. D'un air las, elle reposa les bras sur ses couvertures, et regarda au-dehors la vision des falaises contre lesquelles Asgard se coltinait. Elle ne se leva pas, elle avait pris l'habitude d'attendre qu'une femme de chambre vienne lui donner son petit-déjeuner directement au lit, et puis le cœur n'y était pas.
Elle décida d'oublier l'incident de la nuit précédente, qu'elle voulait rayer de sa mémoire, et ramena ses genoux contre sa poitrine. L'habituelle désagréable impression de souillure persistait encore et toujours, et il lui était impossible de s'en débarrasser. Avec tristesse, elle songea que cette sensation lui resterait sûrement toute sa vie, enfin, pendant encore un moment…Encore un moment…
Comme elle l'avait pressenti, une servante alla lui apporter un plateau sur sa table de nuit avant de retourner vaquer à ses occupations routinières. Faisant un effort pour tendre le bras, elle prit un petit pain et grignota, ou plutôt picora presque dedans. La nourriture lui remonta alors dans l'œsophage et elle renonça à manger pour boire plutôt un thé chaud. Mais le reste se révéla tout aussi indigeste. Elle était incapable de manger depuis des jours, parce qu'elle avait trop consommé de provisions lors de leur voyage jusqu'à la ville.
Kratos ne lui avait rien dit sur ce qu'il avait l'intention de faire après. Elle savait qu'il comptait l'emmener à Isélia, un village à l'autre bout du monde. Le voyage prendrait du temps, voire un an ou deux, mais de toute façon, elle n'avait rien à perdre. Elle n'avait plus aucune attache nulle part, et dès qu'elle se trouverait seule… elle saurait mettre fin à ses jours sans que personne ne l'en empêche.
Elle soupira. Elle se sentait si déplacée… Son corps l'insupportait, elle avait envie de se sentir pure, et même de ne rien ressentir… De n'être plus rien… Ce serait une telle délivrance.
Plus jamais elle ne serait capable d'aimer un homme, d'éprouver du plaisir à le toucher, plus jamais un homme ne pourrait s'approprier son corps autrement que par la force ! Il lui avait volé ses désirs, sa virginité, des choses qui plus jamais ne lui seraient rendues ! Il avait fait pire que lui donner la mort ! Il l'avait laissée vivante avec un poids terrible sur la conscience. Comment pourrait-elle prendre plaisir à vivre après cela ?
Elle n'était plus une jeune fille. Elle était une femme détruite. Epuisée.
Elle laissa sa tête rebondir contre l'oreiller tandis que des larmes de douleur lui comblaient les yeux. Et le pire, c'était qu'elle n'avait personne à qui le dire en face, même pas à Kratos, sans se sentir humiliée, salie. C'était un secret qu'elle serait obligée de garder pour toujours. Et il était hors de question qu'elle le révèle.
Pourtant, il y aurait un jour où il faudrait le dire.
Anna se sentit prise d'un haut-le-corps à cette pensée, tandis qu'un spasme secouait son corps entier. Elle n'osait imaginer ce moment-là… Il faudrait qu'elle fasse quelque chose avant que tout ne tourne à la catastrophe… Si seulement le temps pouvait se figer !
Finalement, elle se recroquevilla, les yeux rivés vers la fenêtre, le regard vide tandis que des pensées sombres et déprimantes continuaient à emplir sa tête.
OOOOOOOOOO
« Tu as remarqué, cette fille, dans la chambre d'auberge au fond du couloir…. Elle me fait peur, avec ses airs sombres, on dirait un cadavre !
-J'ai vu aussi, l'autre jour, lorsque je suis partie lui apporter le déjeuner. Elle n'a même pas daigné bouger de son lit ou me répondre quand je lui ai parlé ! Qu'est-ce qu'il lui arrive pour qu'elle se comporte comme ça ?
-Elle ne parle presque pas… Tu crois qu'elle souffre d'une quelconque maladie ?
-Ne va pas t'imaginer des choses, ma pauvre ! »
A l'air libre, juste devant l'auberge, Kratos écoutait librement les ménagères de l'auberge qui pliaient le linge dans leurs paniers. Les rumeurs qui circulaient sur Anna le laissaient dépourvu de joie. Avec un soupir, il songea alors à leur prochain départ.
Il ne pouvait plus se permettre d'attendre. A cette heure-ci, les Désians devaient déjà être dans la région d'Asgard et il n'était pas bon de les sentir si près. Dès demain, Anna et lui partiraient, avec Noïshe, vers le pic d'Hakonésia. Il possédait un laissez-passer, par chance, car ils seraient obligés de le traverser à pied. Une fois de l'autre côté, ils se rendraient à l'embarcadère de Thoda où ils se reposeraient en toute tranquillité. Après, ils partiraient vers l'Ouest pour Palmacosta.
« Tu ne trouves pas que le jeune homme qui l'accompagne est vraiment un bon parti pour une jeune fille dans ton genre, Maria ? Moi, je crois que je suis bien trop vieille pour lui !
-Elise ! Ne parle pas si fort, il va nous entendre !
-Oh, mince… Je ne l'avais pas vu… »
Comme s'il n'attendait que ce signal, Kratos se releva. Il avait l'habitude d'entendre des éloges sur sa dite beauté, et à force, cela le lassait, bien qu'il n'ait pas plus réagi que maintenant auparavant. Pour plus de tranquillité, il décida d'aller rendre visite au protozoaire dans son enclos. Là, il saurait réfléchir.
Sur le chemin, Kratos examinait les bâtiments et les boutiques creusées dans la roche. Des armureries trônaient un peu partout, les magasins de ravitaillement ne manquaient pas non plus, et les niches de dragons se trouvaient très présentes dans ce domaine. Les dragons… cela rappelait de très étranges souvenirs à Kratos, du temps où il avait encore toutes ses raisons de vivre…
Noïshe aboya joyeusement, à la grande surprise des passants, lorsqu'il le vit s'approcher, et, tout en le flattant de caresses et de mots doux qu'il ne réservait qu'à l'animal, l'homme écoutait distraitement les conversations. L'une d'entre elles attira tout particulièrement son attention. C'était un monsieur moustachu et bedonnant qui bavardait avec un jeune homme en tenue de dragonnier qui l'engageait.
« Tu savais à propos que les Désians de la Ferme la plus proche sont assez agités en ce moment ? Ici, on ne sait pas trop de quoi il s'agit, mais ils sont en chemin jusqu'à ici. C'est étonnant que pour une fois ils s'intéressent à Asgard alors que pendant toutes ces années c'était Luin qu'ils tourmentaient !
-La Déesse nous préserve de leurs actions ! s'écria le jeune homme.
Kratos eut un rictus à cette déclaration.
-En tout cas, s'ils viennent, ce serait mieux de rester aux abris. Si on croise leur chemin alors qu'ils sont de mauvaise humeur, couic, on est fait !
-Tu es un peu trop pessimiste tout de même… marmonna son interlocuteur.
-Affreusement. Tu sais à propos à quels jours ils sont de chez nous ?
-D'après les rumeurs des voyageurs qui viennent d'arriver, six ou sept. Les conversations dans les auberges ne manquent pas ! »
Figé sur place, le mercenaire arrêta de caresser Noïshe. Six ou sept jours… Ils arrivaient si vite ! C'était décidé, Anna et lui ne pouvaient pas rester plus longtemps dans la région… Le départ était déjà fixé, dans sa tête.
En reprenant le chemin de l'auberge, Kratos restait à l'affût de toute autre information. Mais à part les deux citadins, personne ne semblait au courant qu'une possible razzia de Désians allait les mettre dans l'émoi pendant quelques temps. En tout cas, il parvint jusqu'au bâtiment sans rien surprendre de plus.
« Nous partons demain, dit-il, à Anna, lorsqu'il entra dans leur chambre.
-Pourquoi ? »
Cette dernière, pâle et les yeux cernés, émergea de ses draps sans pour autant s'en débarrasser.
« Les Désians, expliqua t-il. Ils ne sont qu'à quelques jours d'ici. Si nous quittons la ville avant qu'ils n'arrivent, nous aurons le temps de les devancer, en les laissant perdre leur temps en ville.
-Ils nous cherchent à ce point ?
-Oui, à croire que tu comptes vraiment pour eux, fit-il, d'un ton presque acide, tandis qu'Anna se gelait sur place face à ce commentaire.
-Je suis désolée… »
Elle disparut de nouveau dans le lit.
« Tu n'as pas à l'être, trancha t-il. Nous sommes tous les deux d'une certaine manière concernés par les évènements. Que ce soit moi ou toi, ils nous chercheront partout. »
La jeune femme ne répondit rien, et il ne releva pas ce silence.
« Nous partons dès l'aube, » fournit-il, en guise d'information.
Et il la laissa pour la soirée.
Le lendemain, Anna se réveilla avec encore plus de maux de ventre et de crâne que d'habitude. Toutefois, sous la contrainte imposée par Kratos, elle se leva, et examina les lieux devenus si familiers à force de séjourner ici. Prise d'un frisson subit, elle prit les vêtements posés à son intention sur la table basse et s'en vêtit. Il s'agissait d'une toute simple robe brodée de dentelles sur les bordures et de bottes de voyage qui ressemblaient plus à des chaussures de ville. Elle se trouva ridicule là-dedans, et encore plus lorsqu'elle enfila un gilet chaud pour recouvrir ses bras nus.
Pour la première fois depuis sa tentative de suicide, elle descendit les escaliers de l'auberge pour atterrir dans le hall, qu'elle fouilla du regard. Il n'était pas là, de si bon matin.
Lorsqu'on lui proposa un repas, elle prit volontiers une tartine grillée chaude et une tasse de thé, mais ne mangea pas tout. Enfin, elle délaissa sa tasse à demi pleine et décida d'aller prendre l'air dehors. A ce moment-là, la patronne de l'auberge la prit par surprise.
« J'ai un billet sur vous, de la part d'une servante de la maison de la baronne, sur la falaise. Elle m'a dit que c'était urgent et elle a accompagné ceci d'un paquet. Elle vous prie de lire attentivement la lettre et d'ouvrir le colis après. Bon voyage avec le sieur Aurion. »
La patronne alla s'occuper de clients plus loin.
Agacée, Anna déplia ledit billet et lut ce qui y était écrit, de l'écriture soignée de sa sœur :
« Ma chère sœur,
Je suis désolée pour l'autre jour, et pour tout ce que j'ai pu te faire durant tout ce temps. Te revoir m'a procuré le plus grand bien qui puisse exister, même si notre dispute n'a pas tourné comme j'aurais voulu qu'elle se déroule si j'avais la joie de te revoir un jour. Tout de suite après que tu sois partie, j'ai été obligée d'en parler à ma maîtresse de maison, et elle m'a répondu qu'il ne fallait pas que j'attende si longtemps pour essayer de me faire pardonner. Je t'aime, comme toute sœur aimerait la sienne en retour. Je te demande pardon, même si je sais qu'il sera longtemps très dur pour toi de nous l'accorder. Pardonne donc à Milla, nos parents et Andrew, si possible, pour toute la détresse que nous t'avons causée malgré tout.
Je sais que tu partiras bientôt. Si seulement tu pouvais venir me voir une dernière fois… Mais comme je sais que tu ne le feras peut-être pas, je t'écris seulement pour te souhaiter bon voyage, et beaucoup de bonheur s'il t'en reste. J'aimerais t'accompagner, mais le travail ne manque pas, ici. Je t'ai dit que ma qualité de servante m'intéressait beaucoup, en fait, je comprends souvent que j'étais vouée à un autre destin, mais bon, j'ai décidé du cours que prendrait ma vie, alors je fais avec !
Encore une fois, je te fais part de tout mon amour fraternel dans cette lettre.
Cassiopée.
P.S : Ouvre au moins le paquet pour savoir ce qu'il y a dedans, je t'en prie. C'est un cadeau de famille qui m'a été envoyé après la mort de nos proches. Mais je ne sais pas quoi en faire. Alors, il te revient. »
La jeune femme parcourut longuement la lettre, avant de reporter son attention au paquet sur ses genoux. Ne pouvant masquer sa curiosité, elle l'ouvrit. Ce qu'elle vit la laissa perplexe. Il ne s'agissait que d'un collier.
Pourquoi Cassiopée lui donnait-elle un collier et pourquoi disait-elle qu'elle ne savait pas quoi en faire ? Les servantes n'avaient pas le droit de porter de bijoux ? Etonnée, elle souleva l'objet. Elle découvrit alors qu'il s'agissait d'un pendentif –le pendentif en question se terminant en boîtier.
Elle porta la main sur le couvercle finement serti, le caressa doucement. Puis, lorsqu'elle vit une sorte de mécanisme, elle appuya dessus. Le boîtier s'ouvrit en un clic.
Elle ouvrit le couvercle et eut soudainement les larmes aux yeux. Devant elle, se trouvait le portrait peint de sa famille au grand complet. En dernier plan, ses parents étaient représentés, avec leurs trois filles, Milla, âgée de neuf ans à ce moment-là, Cassiopée, petite fille de cinq ans, et elle, si petite déjà, dans les bras de sa mère.
Elle passa une main sur sa joue où coulait une larme légère.
C'était donc ça… C'était un moyen pour Cassiopée de se racheter en essayant de se faire pardonner… Quoi qu'elle pense, Anna ne la reverrait plus jamais. Son pardon, elle ne l'aurait pas, du moins pas tant qu'elle ne l'aurait pas décidé. Quant à ça… elle non plus ne savait quoi en faire.
Toutefois, elle accrocha le pendentif autour de son cou et chiffonna le billet, qu'elle jeta dans une corbeille d'osier proche. Ensuite, après avoir examiné une dernière fois les lieux, elle quitta l'auberge.
A l'extérieur, elle trouva Kratos. Il l'attendait, impassible, tenant Noïshe par la crinière. Le « chien » couina à son intention, et elle s'approcha du duo, serrant la cape qu'elle avait enfilée autour de son corps.
« Qu'est-ce que ceci ? » lui demanda t-il, en désignant son collier.
Elle y porta la main.
« Un héritage de famille… Je viens de le recevoir de ma sœur qui habite ici, à Asgard. »
Autant dire la vérité, elle n'avait rien à perdre.
L'homme ne dit plus rien, et invita sa compagne à monter Noïshe. Celle-ci ne se fit pas prier, mais elle trébucha légèrement lorsqu'elle voulut accrocher un pied sur le dos de l'animal. Il la soutint.
« Merci, » grogna t-elle, et elle réussit à se tenir en place sur le dos du protozoaire.
Ils étaient à mi-chemin du pic d'Hakonésia et Kratos gardait un œil fixé sur Anna, regardant en même temps de temps à autre derrière eux pour voir s'ils n'étaient pas suivis. La jeune femme était silencieuse, comme prise dans un grand débat intérieur. De jeune fille si taciturne, il n'en avait jamais rencontrée. La plupart du temps, elles piaillaient dès qu'elles le voyaient où allaient se cacher pour mieux l'épier, se croyant irrésistibles. Les humaines étaient des créatures si superficielles… Mais Anna était très singulière en son genre. Elle ne le fuyait pas, mais elle ne souhaitait pas l'approcher non plus.
Un mystère. Mais n'en était-il pas un lui aussi ?
Ils établirent un campement pour la nuit. A ce moment-là, Anna vomit.
Elle fut contrainte de rester couchée toute la soirée, en attendant le lendemain. Elle ne pouvait pas voir de médecin, et de toute façon ne le voulait pas. Même lorsqu'il avait insisté pour la soigner, elle avait refusé tout net. Elle ne voulait pas être touchée par un homme, toujours pas.
Et Kratos commençait à trouver cela de plus en plus louche. Elle lui cachait des choses… Que s'était-il passé à la Ferme Humaine pour qu'elle soit ainsi ?
Aucune réponse à sa question. Il aurait pu la poser à Kvar, mais il semblait qu'il avait chuté dans son estime, depuis la dernière fois, si le soldat à qui il avait tranché un bras était bien retourné à destination. Tant pis, il n'était pas pressé, mais tant qu'elle serait avec lui, la jeune femme devrait se soumettre à sa volonté, cela n'étant pas pour lui plaire. Il détestait diriger les gens d'une main de fer.
Dans sa couche, il entendit Anna éternuer d'une toux grasse. Elle était bien trop malade pour marcher ainsi… Et il n'y avait pas de moyen de faire une pause prochainement pour s'occuper correctement de son état de santé détérioré.
Il pensa ainsi toute la nuit jusqu'au petit matin pendant qu'il montait la garde avec Noïshe à ses côtés.
