Chapitre 11
Bree

Vendredi 27 mai


Le soir même, on arrive à Bree.
Thorïn semblait vouloir absolument arriver là aujourd'hui, on a donc pas mal trotté et galopé. J'ai vu pas mal de forêt aujourd'hui. Et de la forêt. Encore de la forêt. La vieille forêt, qu'elle s'appelle. Et elle est grande. J'ai cru voir des champs immenses, mais par-derrière, surprise, encore de la forêt.
On a aussi longé pendant pratiquement une heure une longue muraille. J'ai été incapable de savoir ce que c'était et personne dans la compagnie ne semblait savoir plus que moi ce que c'est.

En cours de route, j'ai appris qu'aucun poneys n'avait de nom, Bilbo et moi avons donc donné des noms à chacun d'entre eux. Cela nous a occupés une partie de l'après-midi. Aucun nain ne nous a dérangés. Enfin, sauf Kíli et Fíli qui nous ont donné des suggestions de temps à autre.

Enfin, quand arrive en vue un petit pont de pierre, la compagnie repasse au trot et j'observe les abords d'une ville typiquement médiévale me rappelant la Normandie. Une haie et un immense portail de bois délimitent les abords de ce que je reconnais comme étant Bree. Les habitations sont des maisons à colombages recouvertes de tuiles tantôt orange, tantôt bleu. À l'entrée de la ville se trouvent deux immenses tentures rouges avec un sanglier représenté de face et diverses ornementations jaune-dorée.
Notre compagnie passe au pas. Un garde de la ville qui était posté devant la porte s'approche de Gandalf et Thorïn. Tous les poneys s'arrêtent en même temps pendant que notre leader, notre magicien et le garde discute.
Quelques minutes plus tard, nous passons au pas la porte ouest de Bree.

Nos montures semblent essoufflées et respirent fortement, certains s'ébrouant avec bruit, chassant de leurs narines ce qui les empêchent de respirer plus convenablement.
Bree est un village très sombre en comparaisons de la Comté, très peu d'herbe, beaucoup de pierres et des pavés recouvre le sol. Les maisons sont très proche les unes des autres. J'observe une vache se promener librement dans la rue. Un parfait exemple de vieille ville médiévale. Avec plein de grands gens. Des humains. Ce que j'étais. Ce que je ne suis plus.

J'étais pas une petite humaine avec mon mètre soixante-dix, ça fait bizarre de faire une taille classique sur un poney. J'ose pas imaginer ma réelle petitesse une fois par terre. Je m'étais pas vraiment rendu compte que j'étais devenue petite en devenant hobbit, avec juste Merlin (Gandalf) comme repère humain.

On s'arrête devant une grande auberge, celle du Poney Fringuant. Le bâtiment est tellement grand qu'une passerelle surplombe une rue et permet d'aller d'un côté à l'autre. De la passerelle, pends un grand panneau de bois peint en rouge avec un cheval cabrant peint en blanc. Une personne vient prendre les chevaux après que les nains les aient déchargés, un à un et les emmènent sous la passerelle pour les mettre dans des genres de stabulations en pierre, avec des poteaux de bois et un toit de chaume.
" Nous allons dormir ici. Faire quelques courses demain matin. Nous partons demain-midi. " déclare Thorïn à sa troupe, nous ignorant plus ou moins Bilbo et moi.
Je descends rapidement de poneys et aide maladroitement Bilbo à faire de même après lui avoir conseillé de bouger longuement ses chevilles, pour lui permettre de regagner le sol en toute souplesse sans se faire mal inutilement.
Je suis les dix-sept chevaux dans l'écurie au pied de l'auberge et vais aider à les deseller. Surtout mon poney (qui s'appelle Mûre) et Myrte, parce que ce sont ceux que j'ai le plus côtoyés aujourd'hui.
Il fait nuit et on voit les étoiles scintiller au loin, sans les torches le long des murs on ne verrait rien, mais ça m'empêche pas de savoir ce que je fais.
Les poneys se jettent presque sur l'eau et s'abreuvent longuement, avant de tourner leur attention sur le foin mis à leur disposition. Je suis toujours pas convaincue que l'idée de Thorïn de les pousser autant été une bonne idée.
D'abord les travailleurs me dévisagent, mais au bout d'un moment en me voyant faire ils me laissent faire. Personne ne m'adresse la parole. J'ai pas été palefrenière tous les étés pendant cinq ans pour rien. Myrte semble particulièrement heureuse du petit massage séchant que je lui prodigue avec un bouchon improvisé en paille.

Une fois fini, j'entre dans l'auberge. L'ambiance y est … unique. C'est un mélange des auberges du Seigneur des anneaux en ligne, d'un évènement rôle play grandeur nature et ce petit je ne sais quoi qui fait que je me rappelle que je ne rêve pas. Plein de gens (des grand, des humains) qui picolent, mangent et discutent fortement. Il y a une grande cheminée qui réchauffe autant la pièce que les cœurs, ça sent bon la paille, le bois chaud et la bière. Le sol est en dalle de pierre taillé grossièrement et tous les meubles sont dans un bois sombre. Le long d'un mur, des tonneaux de boissons s'alignent sur un genre de bibliothèque à tonneaux. J'avais jamais vu ça. Une serveuse humaine me sourit, je lui rends son sourire et me sens tout de suite à l'aise malgré ma petite taille.

Le long d'un mur, près du feu une grande table semble accueillir l'intégralité de la compagnie. Je me faufile rapidement entre les gens debout jusqu'à la table, à côté de Bilbo. Personne ne semble faire attention à moi, ouf. Faut dire que je suis plus petite que les hommes et donc personne ne me voit vraiment.
Bilbo me fait de la place à côté de lui sur le banc et je me glisse à côté de lui, relativement collée pour ne pas gêner Glóïn, à mon autre flanc.
C'est ce dernier qui me glisse un morceau de pain et un bol en bois plein d'une soupe bien épaisse devant moi.
" Merci. " J'essaye de lui sourire, mais il a déjà tourné la tête.
Tout le monde discute en groupe. Bilbo a fini de manger visiblement puisqu'il me raconte en long, en large et en travers sa première journée. Il me fait sourire pendant que je l'écoute sans le couper. C'était juste une promenade de santé, au vu de ce qui nous attends et j'y étais donc je sais déjà tout, mais j'adore l'écouter parler. C'est sa première sortie de la Comté et il est tout content. J'ai pas lu son livre, mais je sais qu'à son retour, il va en écrire un magnifique : il parle si bien.

Gandalf est le premier à s'éclipser pour dormir. Je le suis des yeux monter un escalier qui doit mener aux chambres.

C'est ce moment que choisit Thorïn pour m'adresser la parole.
" Madame Baggins, il est encore temps de faire demi-tour. Après Bree, il sera compliqué de repartir.
- C'est Charlotte Devoe, pas Charlotte Baggins. Et je vous quitte pas avant d'avoir repris Érebor. " je lui réponds sèchement et plante mes yeux dans les siens.
Je sens Bilbo mettre sa main sur mon genou, comme pour me dire de faire attention.
" Je comprends que vous vous inquiétez pour moi, mais c'est ma décision. Et je reviendrais pas dessus. " Il me fusille du regard. Quoi ? Il veut me faire peur ? Ça marche pas comme ça.
" Et tant que je vous ai tous sous la main. Appelez-moi Charlotte. Pas Madame Charlotte ou Madame Devoe, s'il vous plaît. " et je souris à toute la table.
" Nous ne sommes pas si familiers. Nous ne nous le permettrons pas. " refuse Balïn.
" On va passer plusieurs mois ensemble. Ce sera plus simple comme ça. " j'explique. Balïn souffle avant de s'admettre vaincu.
Les nains repartent en conversations entre eux, certains en khuzdul. De manière générale, je pense qu'ils râlent sur ma présence. Pour changer le sujet de discussion du jour.

Le hobbit retire sa main de mon genou, visiblement rassuré pendant que je finis de nettoyer mon bol avec mon pain.
" Veux-tu dormir avec moi ? " demande Bilbo. Je laisse m'échapper un petit rire, presque étouffé. Je le connaîtrais pas plus, je prendrais ça pour des avances.
" Bien sûr. " Il croit quoi ? Que je vais dormir avec des inconnus (même si je les connais du film) ? Je préfère Bilbo. Je le connais depuis deux semaines, je sais qu'il est gentil et prévenant : je lui fais confiance.
" Nous allons nous coucher, à demain. " salue-t-il la compagnie, je fais un signe de la main aux nains pour souhaiter également bonne nuit à tout le monde. Kíli et Fíli sont les seuls à me rendre le signe, les autres semblent perplexes et ne pas comprendre mon geste. Tant pis.

Bilbo me prend la main et m'emmène dans les couloirs adjacent à l'escalier qu'à prit Gandalf tantôt. Il y a maintenant du parquet au sol, ainsi qu'un tapis bien rugueux et rouge. Au croisement entre deux couloirs, on se retrouve nez à nez avec un ours empaillé faisant deux fois notre taille, dressé sur ses postérieurs. Je ris nerveusement.
" Ils ont le sens du détail. " je murmure à Bilbo qui avale sa salive, aussi impressionné que moi.
Finalement, Bilbo me mène vers une chambre à l'autre bout du bâtiment : deux lits où se trouvent déjà nos deux sacs. Bonheur, pendant quelques minutes j'ai eut peur de devoir partager un lit avec lui. Même si ça m'aurais pas foncièrement dérangé, je préfère dormir seule.
" Ce n'est pas très convenable, mais autant qu'un hobbit partant à l'aventure, j'espère que cela ne te dérange pas ?
- Ça fait des économies. " je rétorque. La praticité ne me gêne pas. Il semble soulagé que je vois ça comme ça : ses épaules se décrispent et il me sourit.
Pis dormir seule dans une pièce ne m'aurait pas du tout rassurée. Manquerait plus qu'un nazgûl décide de s'intéresser à nous (même si Bilbo n'a pas encore l'anneau).

En face de nos deux lits se trouve une petite cheminée crépitante avec d'un côté un stock de bois et de l'autre un tonneau et une bassine. Je penche la tête, me demandant ce que ça fait là, avant d'observer qu'il y a sur le bord de la cheminée juste à côté des serviettes. Ah, c'est pour se laver donc.

J'ai jamais été très pudique, ça doit être pour ça que je retire sans trop d'arrière-pensée ma salopette pour finir en culotte et t-shirt dès que j'ai fini mon observation de la chambre.

" Ahhh ! Charlotte ! Par Eru ! " s'écrit Bilbo pendant que déboule dans la chambre Thorïn, Dwalïn et Balïn. " Bilbo ?! " " Tout va bien ?! "
" Sérieux ? " je m'exclame en les voyant s'immobiliser à l'entrée de la chambre.
Tout le monde est rouge et regarde prestement au sol. Et tout le monde sauf Bilbo s'éclipse super rapidement. Je baisse alors furieusement les yeux vers le sol. LA HONTE ! Bon, même si en fait tout ce qu'ils ont vu c'est mes jambes, donc rien du tout, c'est juste qu'autant que Bilbo voit mes jambes me gêne pas, mais les nains, un peu plus quoi.
Bilbo ferme la porte à clé et la regarde fixement, les sourcils froncés. Perplexe de ce qui vient de se passer. Bon, ceci dit, ils accourent vite. C'est bon à savoir en cas de danger.
" Préviens-moi la prochaine fois, s'il te plait ! " râle le hobbit. Je mets quelques secondes à comprendre pourquoi il râle (et c'est pas parce qu'on a oublié de fermer la porte).
" Oh : la respectabilité des hobbits. "
Le hobbit tente de se retourner, puis se souvient de mes jambes et se fige, les yeux au plafond.
" OUI ! Ma respectabilité ! S'il te plaît ! "
Je l'oublie toujours ça. Ce n'est pas la première fois qu'il me voit en culotte (un matin je suis sortie comme ça de ma chambre, à son plus grand désarroi et la discussion qui a suivit a bien été malaisante), mais j'avoue que 20 ans ou plus d'habitude sont longue à quitter. Je me glisse sous la couette rapidement.
" Pardon, j'oublie. "
Il râle, les mains encore sur les yeux en rigolant nerveusement.
" J'ai tourné la tête et fermé les yeux. " je l'informe et je l'entends se déshabiller et se mettre sous les draps pendant que j'observe avec grand intérêt la peinture à l'huile représentant une berge rocailleuse déserte accrochée au mur près de mon lit.
" Je ne te comprendrais jamais. " murmure-t-il une fois installé sous la couette.
" Moi non plus, je crois. Par chez moi, c'est courant de montrer ses jambes aux autres. Certaines femmes mettent carrément des jupes qui arrivent à mi-cuisse. Ou des hauts qui couvre pas le nombril …
- Non ?!
- Si. Je crois que tu mourrais de honte si je te montrais ce qui est toléré dans mon monde. Et j'ai beau avoir une vague idée des différences culturelles entre nos deux mondes, c'est pas automatique.
- À ce point ?
- T'as même pas idée, je crois. Ceci dit, c'est à moi de m'adapter à mon nouveau monde. Je suis désolée. J'essayerais de faire plus attention. " je m'excuse platement.
Il y a un léger silence. Je suis sûre que si je tends l'oreille je peux entendre les engrenages de son cerveau tourner.
" Je t'aiderais autant que possible à t'adapter.
- C'est déjà ce que tu fais, t'en fais pas.
- Et puis, j'avoue que j'apprécie d'être en ta compagnie.
- Ah bon ?
- Oui. Tu as un point de vue unique sur le monde. On ne s'ennuie pas.
- Surtout quand je participe à ton départ dans une aventure inédite aux travers du pays !
- J'en avais envie. Envie de voir le monde moi aussi, comme ma mère et beaucoup de Took. Et puis, tu n'es pas une hobbite et encore moins une hobbite de bonne famille, tu n'as aucune idée pré-fondée sur moi et je peux me laisser être moi. Tu es la première personne après mes parents à me laisser être.
- J'espère quand même un jour faire une hobbit à peu près respectable.
- Pas trop alors, j'espère. "
Cela me rappelle une de nos anciennes discussions, autour d'une robe. Et on rit doucement, allant lentement rejoindre les bras de Morphée (que j'imagine poilus).