« Daniel, Thomas, vous êtes là ?
- Vous devez faire erreur, je m'appelle Julian, répondit Daniel.
- Qu'est-ce que vous lui avez fait ? cria Thomas, l'assistant.
- Ca n'a pas marché sur lui, emmenez-le, et laissez partir Julian, il en apprendrait trop en restant ici. »
Le véhicule sortait de la base, et au fond, Hugh disait :
« Pourquoi a-t-il crié sur toi Julian ? Il n'avait pas le droit. Tu vas bien ?
- Oui Francis, et toi ?
- Oui, répondit Hugh. »
C'était le matin, très tôt, et déjà, Francis préparait son petit déjeuner, ce qui n'avait pas pour effet de laisser Julian indifférent. Le matin, avant d'aller au journal, il aimait paresser dans son lit, et d'habitude, son colocataire le lui permettait. Que préparait-il donc ?
« Tu pourrais pas faire moins de bruit Francis, non ? Pourquoi tu t'es levé si tôt, t'as même pas de travail, laisse ceux qui en ont dormir !
- Non, pas pour cette fois. J'ai pris une grande décision cette nuit.
- Tu vas me repayer un grille-pain ?
- Je vais trouver du boulot. J'en ai bien besoin, et ça fait très longtemps que je n'ai pas eu un vrai travail. Avec tous ces diplômes en psychologie, je devrais bien trouver quelque chose en ville. Et après ce que j'ai vu, notre quartier a bien besoin d'une personne à qui parler.
- C'est bien ce que je te dis tout le temps, tu passes toutes tes journées à écouter les autres dans leur vie, laisse-les un peu.
- Vu que tu le répètes continuellement, j'ai décidé de ne plus y prêter attention. Je me met à la disposition du quartier, et après, de mon Etat, le Kansas. Comme ça, peut-être que je pourrai réaliser mon rêve, à la fois aider les gens et faire ce que j'aime, dans un journal, ça pourrait être bien.
- Baisse le son de la télé au moins ! »
Julian, décidé, resterait dans son lit encore une bonne heure, mais Francis, lui, à mesure qu'il préparait son café et son pain, repas consistant et énergétique, gagnait cette confiance en lui, et oubliait la télévision, qui, il l'avouait, était bien forte. Il avait regardé les informations, et, passé l'heure du journal, c'était un documentaire. Encore un sur les misères de la guerre, on aurait dit un film d'horreur. Il alla devant, et pris la télécommande. Pourtant, avant de débrancher, il vit des morts, de pauvres humains se faire tuer, et alors il se sentit étrange. Rien d'important pensa-t-il et il éteignit la télévision aussitôt.
Enfin prêt à partir, il ne savait pas où mais il partirait, il ouvrit la porte et cria un au revoir qu'il voulut farceur. Eh oui, il avait une fois de plus emprunté les clés de la voiture de Julian, qui devrait se débrouiller une fois encore dans les transports en commun.
En voiture, il alla tout prêt, dans son quartier, dans une partie qu'il ne connaissait cependant pas. Il s'agissait d'une petite association qui se proposait d'aider les autres, vraie roue motrice du secteur de l'aide dans toute la ville. Jamais il ne s'était décidé à y passer, mais, cette fois, ayant enfin l'envie et le besoin de retravailler, il ne pouvait que le faire.
Au secrétariat, on l'attendait, et on l'accueillit à bras ouvert. Il faut dire qu'il était quand même assez renommé, même si personne ne voulait de lui. On lui indiqua ensuite que son rendez-vous n'était que dans une heure, et on l'invita à aller au café qui se situait en face. Mais quelle idée de venir si tôt ?
Là, il s'assit tranquillement à la terrasse et profita du beau soleil. C'était un jour de printemps, qui annonçait la visite pour quelques mois de l'été. Un été qui se voudrait très chaud. Oublié le froid de l'hiver qui avait été rude, maintenant, c'était le soleil et la douceur. La serveuse vint, et il ne sut quoi lui dire. En un instant, ils se regardèrent et échangèrent tout. Ils avaient le sentiment de déjà se connaître, et d'ailleurs, la serveuse se cachait derrière un beau sourire, en le regardant de ses yeux, aussi pétillants qu'un feu d'artifice. Francis n'avait jamais été bon en séduction, mais cette fois-ci, il devait l'admettre, il avait eu le coup de foudre. Il y avait tellement d'émotions simultanées en leur cœur qu'aucun autre n'aurait su les décrire. C'est pourquoi cela va être court. Il la trouvait magnifique, avec ses longs cheveux blonds cachant une couleur châtain, et mignonne en cette petite robe de serveuse qui lui allait si mal. Elle en avait honte d'ailleurs. Elle, elle le trouvait à son goût, enfin un garçon, non, un homme, qui pouvait avoir l'honneur de visiter son cœur. Elle aussi avait eu le coup de foudre, et (il faut y croire !) elle ne l'avait jamais eu, symbole de sa solitude chronique. Pas un mot ne fut échangé, juste des regards et des sourires honteux. Pourtant, à un moment, il fallait bien dire quelque chose, surtout que son patron l'observait, l'avait mis à l'épreuve depuis qu'elle était en compétition avec sa collègue pour garder son poste. Que voulez-vous, c'est ça, les licenciements économiques.
« Tu prendras ? (Oui, elle le tutoyait déjà !)
- Ce que bon vous semble, répondit-il respectueusement.
- Oui, ce que je préfère c'est les petits flans qu'on fait, oh ils sont si délicieux ! Enfin, pardon, dit-elle gênée. Je vous les conseille, ils sont très bons, continua-t-elle modérément, comme pour se rattraper.
- J'en prendrai un alors. Non, deux, un pour vous aussi. Une pause, cela vous dit ?
- Avec plaisir ! »
Elle alla murmurer quelques mots à son patron, et il céda visiblement sans plaisir, comme put le constater Francis. Elle se servit en flans, et vint le rejoindre à table. Ils étaient aussi gênés l'un que l'autre, mais ils ne savaient pas quoi faire, mis à part parler à celui et celle qui occuperait leur esprit, pour, disons, un bon moment, qu'ils le veuillent ou non.
« Diana, enchantée.
- Frugh. Ouh la, que dis-je. Francis, désolé. (Ils se regardèrent une fois de plus, encore gênés.) Un ami à moi, dont je ne me souviens plus du tout le nom. Mattchel ou un truc dans le genre, m'a fait découvrir une fois les flans. Ils me les avaient décrits comme des petits corps mous qui couraient pour s'enfuir quand les cuillères s'approchaient d'eux. Autant dire que ceux là ne s'enfuiront pas, ils sont vraiment bons, commenta Francis.
- Oui, c'est moi qui les ai faits.
- Vous avez du talent alors.
- Merci. »
Ainsi continuait leur première rencontre, et Francis avait pris une autre grande décision ce jour-là : il ne trouverait pas de travail pour l'instant, il vaguerait à l'occupation de manger des flans tous les jours, au risque de grossir, mais bon, tant qu'il la voyait…
Au même moment, chez lui, Julian se levait, et découvrait les joies des clés empruntées. Aussitôt, petit concerto d'insultes vite transformé en symphonie de critiques envers son tendre ami Francis, qu'il adorait malgré tout. Et là, le choc. Il venait bêtement de se souvenir, qu'en fait… aujourd'hui, il ne travaillait pas. Rebelote, insultes et critiques, cette fois le visant lui. Il aurait pu dormir encore quelques heures !
Il commença alors son deuxième travail, celui qu'il se gardait pour quand il ne travaillait pas au journal. Regarder la télévision. Il s'installa dans le fauteuil, les pieds sur la table, et il l'alluma. Toujours le même documentaire de meurtres. Malgré le fait que ceci fascine plus Julian que Francis, il changea de chaîne et resta coincé sur une chaîne. Plus de piles. Un autre documentaire en plus ! D'histoire, l'Egypte… Obligé à regarder s'il y avait des piles dans le tiroir. Et non, quel chance ! Il allait devoir voir cette émission pendant une heure, au moins. Enfin non, il pouvait toujours changer sur les boutons de la télé. Mais ces images, là, des pyramides de Gizeh, bizarrement, elles le fascinaient encore plus que les meurtres.
