Chapitre 10
Perché sur son trône rocheux, Aeglos enrageait. Daeron avait encore échoué, il n'était même pas parvenu à provoquer ne serait-ce qu'une seule petite égratignure aux deux sœurs.
« -Ce n'est certainement pas grâce à toi que je porterai une couronne d'or sur la tête. Tu n'es qu'un être faible, esclave de tes sentiments. Tu es pitoyable, tu ne me sers à rien. Vas t-en, je te tuerai lorsque j'en aurais fini avec ces deux femmes qui semblent être bien plus habiles que toi. »
Daeron siffla, donnant l'effet d'une plainte de sa part. Aeglos sembla pensif un long moment, écoutant attentivement ce que son esclave lui disait.
« -Et alors ?! Tu n'es qu'une ombre. Le fait que cette Reine ait des pouvoirs ne change rien pour toi. Tu es insensible aux chocs. »
Un nouveau long sifflement strident se fit entendre. L'ombre se tassait au fur et à mesure qu'elle sifflait.
« -Ton corps ? Qu'en ai-je à faire de ton corps ? Cela m'est égal. J'irais m'occuper de ces femmes moi-même. Et si l'une d'entre elle doit avoir des pouvoirs, cela rendra la tâche d'autant plus amusante. Maintenant, vas t-en. Je m'en vais m'occuper du sort de cette maudite Reine et de sa sœur. Je pourrais ensuite m'occuper de leur Royaume. »
Anna fut réveillée par des cris non-loin d'elle. Elle se redressa et remarqua l'absence de Hodin. Elle scruta partout autour d'elle. Les cris lui semblèrent provenir de derrière le rocher où Rodrick s'était endormi la veille. Inquiète, elle secoua sa sœur, la saisissant par une épaule. « Elsa ! Elsa ! » Cette dernière eut pour seule réaction un petit gémissement plaintif, faisant comprendre à la cadette qu'elle ne désirait pas se lever tout de suite. Anna recommença de plus bel, allant jusqu'à redresser sa sœur par les épaules. Elsa se laissa d'abord retomber contre sa cadette, l'entourant de ses bras.
« -Anna, j'espère que tu as une bonne raison pour me réveiller alors que pour une fois, mon songe n'avait rien d'effrayant.
-Oui Elsa, tu me transformeras en glace plus tard si tu le souhaites pour te venger, mais là, il y a urgence ! Hodin a disparu et des cris ne font que retentir depuis tout à l'heure !
-Des cris... ? »
Au même moment un nouveau hurlement se fit entendre, provoquant un sursaut chez la Reine. Elle se redressa aussitôt, relevant sa sœur par les mains. Elle s'avança vers le rocher, Anna sur les talons. Toutes deux découvrirent avec effroi Rodrick se tordant de douleur.
« -Anna, vas trouver Hodin.
-Que comptes-tu faire ?
-L'aider au mieux, mais va chercher Hodin, peut-être saura t-il mieux de quoi il souffre. »
La princesse partit en courant, laissant son aînée seule avec le majordome. La souveraine se mit alors à la hauteur de l'homme souffrant, cherchant ce qui pouvait bien lui faire autant de mal.
« -Rodrick, qu'est-ce qui vous torture ainsi ?
-Mon bras, il semble se détacher de mon corps...
-Laissez-moi regarder.
-Non, partez.
-Ne soyez pas idiot, montrez moi votre bras ! »
La reine saisit le bras de l'homme contre son gré et vit qu'il tournait au violet, de petits flocons se dessinant sur sa peau. Elle lâcha aussitôt Rodrick perturbée par ce qu'elle venait de voir. Tout ceci ne voulait dire qu'une chose.
« -Qu'y a t-il, votre Majesté ? Mon bras est-il perdu ?
-Je..non...je ne sais pas... »
Hodin arriva au même moment, accompagné d'Anna. Il posa sa main sur l'épaule de la jeune blonde. Cette dernière eut un sursaut, et le Roi remarqua le teint plus pâle que jamais de sa protégée.
« -Elsa, ça va ?
-Non, ça ne va pas très bien...occupez-vous de lui..Anna, viens s'il-te-plaît. »
L'aînée se releva, soutenue par la plus jeune. Elles s'éloignèrent des elredoriens sous les cris déchirants du majordome.
« -Que se passe t-il Elsa ? On croirait que tu as vu un mort...
-Anna, je crois savoir qui nous persécute et nous tourmente depuis le début.
-Qui donc ? » La Reine se mordit la lèvre inférieure, craignant que sa sœur pense qu'elle ait perdu la tête.
« -Rodrick.
-Quoi ? Mais non c'est ridicule, il nous aide à chaque fois que nous sommes dans le besoin, pourquoi nous voudrait-il du mal ?
-Il joue un double jeu te dis-je. J'ai vu sa blessure. Son bras. Il est violet, et une multitude de flocons sont gravés sur sa peau, comme par hasard le lendemain où j'ai touché l'ombre avec mes pouvoirs.
-Cela ne veut rien dire..Quoi que, je te l'accorde, c'est louche, mais Rodrick ne peut pas être l'ombre.
-Et pourquoi ne le serait-il pas ? Comment peux-tu en être sûre ?
-Et bien..à chaque fois que l'on a été attaqué, Rodrick était présent, et s'il était l'ombre, ne crois-tu pas qu'il aurait disparu à chaque fois ?
-Oui peut-être..Mais et si il avait des pouvoirs comme moi, alors peut-être qu'il peut être à deux endroits à la fois. L'ombre n'a rien de naturel, tu l'as vu comme moi.
-Ça me paraît plausible...mais on ne peut rien prouver. Et combien même on y arriverait, que dire à Hodin ? Rodrick est son plus fidèle serviteur.
-Rien ! Il est tellement proche de son domestique que son implication dans les attaques ne m'étonnerait même pas.
-Tu remets encore en doute sa confiance. Ne crois-tu toujours pas en sa bonne foi ?
-J'étais prête à lui accorder toute ma confiance hier, mais avec ce que j'ai vu ce matin sur le bras de Rodrick, je ne sais plus qui croire. Je ne fais confiance qu'à moi-même en plus de toi, c'est tout.
-Bien...De toute manière tu sais très bien que je te suis... »
Les deux sœurs s'étreignirent longuement jusqu'à ce que Hodin ne vienne les interrompre. Elsa regarda en direction de Rodrick, et le vit endormi contre le rocher. L'air grave du Roi laissait présager que la santé du majordome ne s'améliorait pas.
« -Un mal inconnu semble vouloir s'en prendre à lui, je n'ai malheureusement aucun remède à lui donner.
-C'est bien triste en effet. » répondit Elsa, impassible, se tenant aussi droite et digne que lors de son couronnement.
« -Cela ne semble pas vous affecter...
-Disons que pleurer ne l'aidera pas plus.
-Anna, pouvez-vous nous laisser s'il-vous-plaît ?
-Je ne suis pas sûre que...
-Vas-y Anna, veilles sur Rodrick » la coupa la Reine.
Une fois la princesse partie, le Roi fronça les sourcils.
« -La vie de mon plus fidèle serviteur vous est-elle égale ?
-Non, loin de là. Mais rien ne sert de se lamenter sur son sort tant que nous ne savons pas quel mal le touche. »
Hodin sembla dubitatif. Un silence pesant s'installa, et, hésitant, le Roi posa sa main sur la joue glacée de la Reine. Un frisson parcourut le corps de cette dernière, et d'un pas rapide, elle se recula.
« -Que vous arrive t-il ? Vous semblez à nouveau m'en vouloir. Que vous ai-je fait cette fois ?
-N'imaginez pas de fausses idées. La vision du bras de Rodrick me laisse sous le choc, voilà tout.
-...Bien. Alors je vous crois. »
« Bien mal vous en prenne » pensa la Reine.
« -Je vous laisse un moment. Je vais chercher de quoi manger, n'ayant rien trouvé avant que la princesse Anna ne vienne me chercher.
-Serez-vous parti longtemps ?
-Je n'en sais rien, mais je vous promet de faire vite, si cela peut vous rassurer. Restez prudentes, on ne sait jamais ce qui peut arriver... »
Sur ces derniers mots, le Roi partit, laissant les sœurs seules avec un Rodrick agonisant. Ces dernières paroles ne furent qu'accentuer les craintes d'Elsa, prenant cela comme une menace. Elle se précipita alors vers sa cadette, non loin du majordome, toujours endormi, trop assommé par la douleur.
« -Anna, partons ! Rentrons seules, profitons que Hodin ne soit pas là.
-Et si ils étaient tout deux innocents ?
-Alors je serais coupable d'une affreuse méprise.
-Et ?
-Et que veux-tu que je te dise ? Partons avant qu'il ne revienne.
-Pourquoi cherches-tu à fuir à chaque fois ?
-Je ne fuis pas.
-Mais si, tu fuis ! Et que fuis-tu au juste ? Qu'est-ce qui te fais si peur ?!
-Je ne fuis pas, Anna ! »
Des pics de glace se plantèrent dans le sol. La neige semblait déjà tout recouvrir autour d'elles. Elsa fixa le paysage blanc, serra ses poings et pivota, partant vers l'est en direction des montagnes.
« -Elsa ! » La cadette cria après sa sœur, et n'eut d'autre choix que de la suivre en courant, ayant comme une impression de déjà vu.
Réveillé par le cri d'Anna, Rodrick se redressa comme il le put.
« -Reine Elsa ! Princesse Anna ! Oh non...Votre Majesté ! »
Au même moment, son bras devint noir, absorbant une masse noire, et la douleur le quitta. Sans plus attendre, et sans grand étonnement, il se dépêcha et se releva, partant à la recherche de son Roi. Il n'eut aucun mal à le trouver, ce dernier ayant entendu ses appels.
« -Rodrick ! Tu es enfin sur pieds !
-Votre Majesté...
-Mais, ton bras ? Il est noir, que lui est-il arrivé ? Et où sont mes protégées ?
-Justement, c'est pour cela que je vous appelle. Elles sont parties dans les montagnes ! La Reine a provoqué une effusion de neige avant de partir.
-Elles sont parties dis-tu ?!
-Oui, votre Majesté... »
Le Roi hurla de rage, et sans attendre son majordome, il rejoignit le camp. Plus aucunes traces des deux jeunes femmes, pas même une empreinte sur le sol, la neige ayant dû les recouvrir.
« -Une fois que je les aurais retrouvées, elles ne s'échapperont pas une nouvelle fois, même si je dois les attacher ou les traîner de force, tant pis pour elles. Je peux t'assurer Rodrick, qu'à nos retrouvailles, nous aurons droit à des larmes royales ! »
Le majordome ne répondit pas. Il savait que Hodin tenait à ces jeunes femmes et qu'il refusait qu'elles n'acceptent pas son aide. Bien entendu, il y avait plus que cela. Rodrick soupçonnait son souverain d'éprouver plus que de l'amitié pour la Reine, mais il ne se permit pas d'aborder le sujet, cela ne le concernant absolument pas. En attendant, en vue de la situation, il se préparait à devoir retenir son Roi qui agirait probablement selon ses pulsions.
« -Elsa...où comptes-tu aller ?
-Là où mes pas me guideront. »
Anna soupira. Sa sœur était toujours aussi bornée. Quelque part cela lui importait peu, car quelque soit les décisions d'Elsa, la rouquine comptait bien ne pas la lâcher. Seulement, il lui fallait tenter de la raisonner.
D'un coup, un cri retentit, faisant stopper la Reine.
« -Ne tardons pas ». La cadette se demanda ce qui arriverait si le Roi leur mettait la main que d'y penser, elle en frissonnait de peur. Le cri en disait bien long sur l'humeur de Hodin en ce moment.
Les sœurs arrivèrent bientôt dans les zones rocheuses. Au dessus d'elles s'élevaient des falaises menaçant de tomber à chaque instant. Un vent froid les traversèrent alors, et la rouquine se frotta les épaules.
« -Vivement que nous sortions d'ici et que nous retrouvons la chaleur du soleil.
-Je crains Mesdemoiselles que vous resterez ici un bon bout de temps. A vrai dire, je ne suis pas sûr que vous quittiez un jour ces lieux. »
Les deux jeunes femmes se regardèrent. Leur corps semblèrent figés par la peur. La voix qui venait de répondre à Anna leur venait par derrière, et combien même elles n'avaient pas vu l'auteur de ces paroles malveillantes, elles se doutèrent qu'il s'agisse de celui qui désirait leur mort depuis quelques jours. Elsa saisit la main de sa sœur, et tourna son visage en direction de la voix. La silhouette d'un homme se dessinait à quelques pas d'elles. Son sourire machiavélique fit déglutir Anna, qui d'un geste tira sur le bras de son aînée.
« -Bon et bien, ce n'est pas que l'on veuille vous fausser compagnie mais nous avons à faire ailleurs ! A une prochaine fois !
-Ouh non je ne crois pas ma jolie, vous ne partirez pas. N'avez-vous rien compris à ce que j'ai dis ? » L'homme s'avança et se planta à deux pas des sœurs, approchant son visage auprès de celui de la cadette. Son visage était fin presque squelettique, et sa peau était aussi pâle que celle d'un mort. Ses yeux noirs donnaient l'impression d'être irréels, rendant encore plus mal à l'aise qu'elles ne l'étaient les jeunes femmes.
« -Il faut croire que nous ne parlons pas le même langage ! Dommage, n'est-ce pas ? » rétorqua Anna dans un sourire forcé.
« -Et toi, blondinette, tu ne dis rien, aurais-tu perdu ta langue ?
-Certaines personnes ne méritent tout simplement pas que je ne leur prête attention. » répondit Elsa d'un ton sec.
Aeglos fulmina de rage. Il se recula de quelques pas et envoya du bout des doigts des masses noires vers les jeunes femmes. Ces dernières se reculèrent à leur tour, tentant tant bien que mal de s'éloigner au mieux de ces nouvelles ombres. Elsa émit de grands jets de glaces vers ces créatures inconnues, après avoir repoussé Anna dans son dos. Les masses ne semblèrent pas réagir sous l'effet du froid, et la Reine tenta une dernière fois d'atteindre leur assaillant.
Aeglos n'eut aucun mal à éviter les attaques de la Reine, et d'un geste, il envoya les ombres sur les sœurs. Celles-ci furent projetées contre une paroi rocheuse formant une grotte, et la rouquine, sur le coup, perdit connaissance. Elsa la prit aussitôt dans ses bras, regardant Aeglos s'approcher d'elles, impuissantes. Alors qu'il n'était plus qu'à quelques mètres, l'homme expédia les masses sur la falaise au dessus de l'antre, et une multitude de roches tombèrent au sol, condamnant ainsi les jeunes femmes dans leur prison de pierre.
« -Comme je l'avais dit, vous ne quitterez pas ces lieux de sitôt. Avant de mourir, ayez au moins une dernière pensée pour votre peuple, que vous laissez sans Reine. J'entends déjà les villageois m'acclamer, moi, Aeglos, leur nouveau Roi légitime venant les sauver de l'abandon de leur souveraine. N'est-ce pas malheureux ? »
La Reine n'eut pas le courage de répondre, affaiblie et fatiguée. Ses mains se posèrent sur le doux visage de sa sœur, assommée après le choc qu'elle venait de subir. Elsa sentit alors un liquide chaud passer entre ses doigts. L'idée que sa cadette puisse être blessée la fit pleurer. Elle ne pouvait rien voir dans ce noir obscur que leur offrait la grotte, ce qui la fit paniquer. Sa sœur perdait du sang, et elle ne pouvait rien faire dans la pénombre. Sentir le cœur de la princesse battre normalement la rassura quelque peu, mais elle ne put s'empêcher de la secouer délicatement, espérant qu'elle se réveille. Cela ne tarda pas. La rouquine s'éveilla une dizaine de minutes plus tard, bien que toujours assommée par le choc.
« -Elsa, Elsa..comment allons-nous sortir d'ici ?
-Je n'en sais rien Anna...
-Mais nous ne pouvons pas rester là, nous n'allons quand même pas finir nos jours ici ?
-Anna calmes-toi. Ça va aller.
-Pourquoi ne me dis-tu pas que tout va s'arranger ? N'est-ce pas ce que tu dis d'habitude ?
-Chuut... »
Sa cadette avait bien remarqué le pessimisme de sa sœur. Elsa ne lui avait en effet pas certifié qu'elles sortiraient de là, car elle-même n'y croyait pas. Elles allaient mourir dans cette grotte, à cause de son mauvais jugement sur Hodin. Et si elle n'avait pas fui, comme le disait si bien Anna, alors elles n'en seraient sûrement pas là. Là était toute la vérité. Tout était de sa faute, éternellement de sa faute.
D'un air maternel, Elsa serra sa sœur contre elle, et chantonna la berceuse que lui chantait autrefois leur mère. Elles se bercèrent ainsi un long moment, jusqu'à ce que la fatigue, ne les emporte, les envoyant une fois de plus au pays des songes.
