Depuis cette nuit-là, ce fut comme si leur relation s'était transformée. De plus en plus d'initiatives émanaient chaque jour de la part de Gojyo pour emmener la jeune fille avec lui partout où il allait. Il s'était en quelque sorte pris d'affection pour elle et laissait grandir en lui un attachement qu'il n'avait anticipé. Sa compagnie lui redonnait le sourire qui se dissimulait encore en son cœur. Il n'avait fallu que quelques mois pour que ce sentiment de bonheur fasse entièrement surface tandis qu'ils se rendaient au lac gelé bordant les côtes des montagnes illuminées par quelques rayons de soleil.

L'hiver s'éclipsait peu à peu pour se préparer à l'arrivée d'un doux et timide printemps et même si les feuilles n'avaient pas encore fait leur apparition sur les arbres, ces derniers, qui étaient jusqu'alors dénudés et ternes, retrouvaient peu à peu de leurs couleurs pour accueillir la nouvelle saison. Souvent, le jeune homme pensait que cette rencontre l'avait sauvé d'un pas de plus. Comme Lucy était chaque jour à ses côtés, elle lui apportait ce qui manquait jusqu'à présent à son existence. Lorsqu'il était en sa compagnie, il laissait simplement aller ces sensations plaisantes et appréciait toujours plus les journées qui défilaient inlassablement.

Au fil des jours, Lucy ne ressentait presque plus cette peur de rester seule, mais continuait cependant à passer ses journées en compagnie du métis qui lui avait tant apporté et dont elle recherchait aujourd'hui la présence. Ce qui autrefois avait pu l'effrayer s'était peu à peu transformé en une force, une vigueur dont elle se servait chaque jour pour avancer aux côtés de ceux qui l'avaient accueillie. Si ses souvenirs n'avaient toujours pas ressurgi, cela la préoccupait moins qu'auparavant et plutôt que de penser qu'elle avait perdu toute une partie de son existence, son opinion s'était petit à petit transformée en une chose nouvelle : ces années perdues, elle les regagnerait à l'avenir avec les personnes qui lui étaient chères. De toute évidence, elle devait jadis être seule pour n'avoir eu aucun retour de quiconque depuis cette journée. Au fond, elle ne souhaitait voir les choses changer car elle se trouvait heureuse de sa condition et n'envisageait pas la possibilité que sa vie se retrouve bouleversée par une rencontre fortuite.

Toujours avec un certain pincement au cœur qu'elle ne pouvait exprimer librement, la jeune fille regagnait sa chambre le soir. Elle supportait de moins en moins le fait d'être séparée de Gojyo, le sentiment d'amour qu'elle éprouvait à son égard se transformait chaque jour en une chose plus évoluée allant jusqu'à l'accabler de temps à autres. Le fait de devoir enfouir cette sensation si profonde lui provoquait parfois une grande affliction et pourtant, elle se garda de dévoiler ses sentiments durant un long moment encore.

Un jour, presque en catastrophe, le jeune homme avait quitté la salle où se déroulaient les repas afin de continuer une conversation téléphonique. À l'autre bout de l'appareil, il y avait Jien dont la voix tentait de se faire la plus douce possible afin de masquer son anxiété. La façon dont Gojyo avait quitté la pièce ce jour-là interpella plusieurs de ses camarades se trouvant encore sur place, mais malgré l'agitation qui régnait, l'un d'entre eux empêcha d'autres adolescents de le rejoindre, souhaitant patienter jusqu'au retour du métis dans la salle qui se faisait tarder. Lorsque ce dernier raccrocha finalement, sa main droite tomba lourdement du côté de sa hanche encore tremblante. Le regard perdu dans le vide, il resta un moment sur place sans bouger, ignorant les secondes ou minutes qui s'écoulaient sans qu'il n'en prenne conscience. Ces dernières semblaient défiler à la fois très vite et lentement et tandis qu'il demeurait debout au milieu de la cour, il était incapable de penser. Ce ne fut que lorsqu'il sentit le contact d'une main amicale sur son épaule qu'il sortit subitement de son égarement. Dans un sursaut, il tourna les yeux vers celui qui se trouvait face à lui et qui était son aîné d'un an ; un garçon d'environ un mètre quatre-vingt aux yeux d'azur et aux cheveux corbeau prénommé Yûji.

En considérant les pupilles perdues et humides du métis, ce dernier fut pris d'un court instant de panique. Il craignait que quelque chose de grave soit arrivé à sa famille, mais lorsqu'il l'interrogea vivement à ce sujet, le jeune homme le rassura et son interlocuteur mit alors un terme à ces questionnements qui le rendaient visiblement mal à l'aise. Après avoir gardé le silence un instant, il invita Gojyo à venir s'asseoir sur le banc qui s'offrait à eux et dont le bois était encore frais de la veille, couvert par une légère gelée de brise.

Installés l'un à côté de l'autre, les deux adolescents restèrent muets durant quelques minutes et lorsque son interlocuteur ouvrit finalement la bouche pour briser ce silence, le métis le devança :

- Mon frère a reçu un appel du tribunal, commença-t-il, d'une voix étouffée, nous devons nous y rendre pour régler quelques affaires avec sa mère.

Ce fut sur un ton sombre qu'il acheva cette phrase, accompagné du regard à la fois aride et interloqué de son vis-à-vis dont il détournait malaisément les yeux. Après cela, il fut incapable de prononcer le moindre mot. Ce seul appel avait su chambouler sa respiration, faisant tambouriner son cœur d'une manière bien douloureuse au fond de sa poitrine.

- Êtes-vous obligés de vous y rendre tous les deux ? Demanda innocemment Yûji dont le ton s'était voilé.

Presque instantanément, sa question fut suivie d'un hochement de tête duquel il pouvait percevoir une lourde amertume ; cette nouvelle le bouleversa presque autant que le jeune homme qu'il ne put consoler sur l'instant et qui lui expliqua que, dès ce soir, il allait rejoindre Jien afin de passer quelques jours avec lui.

- Le rendez-vous aura lieu demain, murmura Gojyo d'une voix presque inaudible.

L'information avait fait rage tel un ouragan tant elle était à la fois inattendue et brutale. Les mots qui sortaient difficilement de la bouche du métis semblaient se perdre, emportés par le vent qui sévissait en cette journée glaciale. Tandis que quelques couches de neige recouvraient encore timidement le sol granuleux, le jeune homme les observait en silence, craignant profondément cette nouvelle rencontre.

- Elle avait raison... de me haïr, lâcha tout à coup Gojyo, les yeux toujours rivés vers le sol. Tu ne crois pas ?

Cette réplique incertaine prononcée d'une voix si confuse et chevrotante fit immédiatement réagir l'interpellé pour l'envelopper d'un air à la fois consterné et abattu. Évidemment, les mots qui quittaient hasardeusement les lèvres de son vis-à-vis venaient du plus profond de son cœur, mais le jeune homme ne sut leur donner forme car même pour lui, ces propos n'étaient pas suffisamment justes pour que ceux-ci puissent trouver un sens. Ainsi, le brun demeura un instant sur place pour observer de ses pâles pupilles les flocons de neige s'évaporer sur le bout de ses doigts amincis. Il ne cessait d'examiner le sol d'un regard vague et attristé et avant que ce dernier ne s'en rende compte, Gojyo avait quitté sa place pour rejoindre l'intérieur de l'orphelinat d'un pas hasardeux. Lorsqu'il tourna la tête en direction de la silhouette qui s'éloignait lentement, le jeune homme tenta de suivre celui avec qui il venait d'avoir une rapide discussion, mais se fit doucement repousser par un regard affligé et dépourvu qui lui valut un lourd pincement au cœur. Tout en affichant un funeste sourire, le métis le pria de rejoindre les autres dans la grande salle tandis qu'il regagnait peu à peu sa chambre d'un démarche presque irréfléchie.

Lorsqu'il pénétra à l'intérieur celle-ci, il constata avec désintérêt que les volets étaient encore fermés. Il n'avait pas pris soin de les ouvrir au matin, mais décida finalement de n'y prêter aucune attention et soupira longuement avant de refermer la porte derrière lui. Son esprit se voyait chavirer depuis de longues minutes durant lesquelles il resta debout contre le long pan de bois avant de finir par se laisser tomber lâchement à terre devant la porte qui le séparait de l'extérieur. Comme si son corps était devenu incontrôlable, il se sentait terriblement léger et solitaire. Sa gorge se serra lorsqu'il réalisa finalement la situation dans laquelle il se trouvait désormais : cette crainte qu'il avait autrefois abandonnée avec tant de peine venait de ressurgir d'un seul coup. C'était cette même angoisse que celle qui hantait son esprit des années auparavant, celle qui le tenait au ventre et l'empêchait de bouger. Il en était devenu incapable de réfléchir. Seuls quatre mots résonnaient en permanence depuis sa conversation avec le jeune homme, des mots qu'il répétait inlassablement comme si ces derniers allaient arranger subitement sa condition : « Je ne veux pas ». Pour la première fois depuis des années, il se sentait à nouveau prisonnier d'une douleur infinie, incapable de se calmer. Il avait besoin d'une présence sans pour autant pouvoir dire laquelle. En reprenant lentement le téléphone qu'il avait laissé chuter à terre, il prévint Jien de son arrivée le soir même tout en tremblant de tous ses membres. Il attendait simplement une réponse de la part de son aîné sans quitter le pas de la porte. Pour se rendre chez lui, il n'avait aucunement besoin de rassembler ses affaires : d'autres se trouvaient déjà chez son frère où il avait également sa propre chambre ce fut la seule réflexion qu'il se fit à cet instant. L'esprit noyé par de sombres pensées, il se reprit un instant pour saisir vivement le téléphone de ses fines mains lorsque celui-ci notifia une réponse de son frère : ce dernier viendrait à sa rencontre au bas du jardin devant la sortie du bâtiment pour dix-huit heures. À la vue de ce message, Gojyo se sentit quelque peu rassuré de savoir Jien à ses côtés pour le trajet jusque chez lui et un sourire courbe se dessina aléatoirement sur ses lèvres, sans pour autant effacer ce sentiment de mélancolie qui l'accompagnait depuis ces dernières minutes.

Les heures qui suivirent lui parurent durer une éternité tant elles étaient insoutenables. Le jeune homme avait refusé de voir quiconque depuis le début de l'après-midi et n'avait pas non plus quitté sa chambre. Yûji avait prévenu les autres de sa situation à sa demande, mais n'avait pu lui non plus entretenir une conversation plus profonde avec le métis qui demeurait injoignable. Lorsque dix-huit heures arrivèrent, ce dernier tenta malgré tout de dissimuler son mal-être face à Jien qui était spécialement venu à sa rencontre. Pourtant, ce faux sourire qu'il arborait étant enfant et qui avait disparu de ses lèvres refit surface à cet instant, échouant ainsi à tromper le yokai quant à son état d'esprit actuel.

Toutefois, comme Gojyo faisait beaucoup d'efforts pour masquer son embarras, Jien se força à en faire lui aussi et le suivit dans cette bonne humeur illusoire tout au long du chemin. Lorsqu'ils arrivèrent devant la grande maison accueillante, les deux garçons se sentirent légèrement mieux tout en sachant qu'on les y attendait chaleureusement. Les enfants étaient tous deux très enthousiastes à l'idée de revoir le métis et de passer quelques jours en sa compagnie, ignorant tout des circonstances actuelles ainsi que de la raison de sa venue ; leurs larges sourires dévoilant leur gaieté réchauffèrent les cœurs découragés ce soir-là. Yaone, quant à elle, avait déjà préparé le dîner. Les deux petits devaient toujours se coucher tôt et il n'était pas rare que l'heure du repas soit assez avancée, ce qui pouvait contraster avec les habitudes du jeune homme.

Lors du repas, ce furent les enfants qui prirent le plus la parole. Jien et Yaone leur répondaient de temps à autres, mais l'ambiance n'était pas des plus joyeuses même si les deux yokai tentaient tant bien que mal de raviver la bonne humeur à table. Jien avait appris à faire la part des choses et à relativiser quant à cette nouvelle rencontre qui les attendait ; il s'était comme forcé à l'accepter, se disant que cela ne durerait pas et que c'était la dernière fois qu'il verrait cette femme. Au fond de lui, il s'était résigné et si rencontre il devait y avoir, il ferait alors en sorte d'écourter cela au mieux afin de ne pas la rendre plus pénible qu'elle ne le serait déjà. Il craignait que les choses dégénèrent s'ils devaient se voir à nouveau, mais tenta une nouvelle fois de se rassurer en songeant aux nombreuses personnes qui seraient présentes sur les lieux afin de faciliter cet événement.

Tandis qu'il promenait son regard autour de lui, il se sentait entouré et ainsi rassuré, heureux de constater que sa famille était entièrement présente tout comme il en avait besoin cette nuit-là encore plus que d'habitude. Seulement, le sourire faussé et le silence presque constant de son cadet ne faisaient que le ramener à cette dure réalité. Ni l'un ni l'autre n'étaient préparés à une telle rencontre des années plus tard et bien que cela faisait plus de quatre ans que le yokai n'avait pas observé cette expression sur le visage de Gojyo, il ne l'aurait oubliée pour rien au monde : un air qui l'avait tant de fois fait souffrir et qui lui avait souvent fait se reprocher son impuissance. Aujourd'hui encore, il était face à ce mur qu'il souhaitait franchir, mais au pied duquel il restait toujours un obstacle. Même s'il voulait les oublier, les blessures psychologiques endurées depuis leur enfance n'allaient jamais disparaître. Il en était bien conscient. Les deux garçons participaient du mieux qu'ils le pouvaient aux conversations menées par Yaone et les enfants qui faisaient leur possible afin d'égayer cette sombre soirée. Malgré cela, la nuit fut longue et le sommeil entrecoupé de plusieurs réveils indésirables. Vers quatre heures du matin, une lueur provenant de la cuisine interpella le yokai qui descendit voir ce qu'il en était. De l'intérieur, aucun bruit ne parvenait hormis celui d'un verre d'eau vide depuis quelques minutes, qui roulait inlassablement entre deux mains nerveuses.

- Je pensais bien que tu aurais du mal à dormir, murmura Jien, après avoir franchi la porte le séparant du couloir.

Suite à cette remarque, le métis se contenta d'un hochement de tête tout en continuant à fixer de ses yeux rougis le bois de la grande table rectangulaire. Esquissant un sourire maladroit, le yokai vint prendre place aux côtés de son cadet pour s'asseoir sur la chaise voisine. Il fallut quelques longues secondes à Gojyo pour que ce dernier détourne enfin le regard en direction de son frère, dévoilant des pupilles humides qui trahissaient son angoisse. Alors, les deux garçons restèrent assis à discuter longuement, cherchant une solution à cette crainte qui les côtoyait. Comme pour se rassurer en surface, ils se répétèrent qu'ils seraient chacun aux côtés de l'autre, mais cela ne suffisait pas à effacer la peur de se retrouver à nouveau face à ce fantôme du passé. Ce sentiment-là, rien ne pourrait l'estomper. Tandis qu'ils en discutaient calmement dans la cuisine, la jeune femme, qui avait remarqué l'absence de son compagnon au réveil, était également descendue les rejoindre. Elle comprenait mieux que quiconque l'angoisse qui les tenait face à la fatalité de cet événement et était extrêmement peinée de la situation, consciente qu'elle ne pouvait rien faire pour les aider dans cette démarche. Seul son soutien plus que démonstratif apaisait les deux hommes qui appréciaient grandement sa compagnie. La yokai avait toujours été présente pour eux et se montra d'un grand secours à quelques heures à peine du moment tant redouté.

Durant la matinée, l'atmosphère fut assez calme bien qu'éclipsée par un souffle rigide de silence. Ce ne fut qu'en début d'après-midi que les deux garçons prirent la route afin de se rendre au tribunal à la rencontre des hommes les ayant contactés plus tôt, durant environ trente minutes sur des sentiers parsemés de champs de blé qui rendaient le paysage plus agréable. Le ciel d'azur était tacheté de nombreuses masses de coton de toutes formes et sur le sable granuleux, leurs pas faisaient doucement s'élever une légère couche de poussière tandis que tous deux discutaient de choses personnelles. De plus en plus souvent, le jeune homme se confiait sur l'avancée de la relation qu'il entretenait avec Lucy depuis sa rencontre avec cette dernière. Comme il s'était réellement attaché à cette adolescente, il parlait beaucoup d'elle sans même parfois s'en rendre compte et cet après-midi-là, il songeait tant à elle qu'il amena le sujet aux côtés de son frère qui l'écoutait avec attention. Sans le mentionner, le métis souhaitait sa présence en ce temps qu'il trouvait étouffant. Il discutait avec un entrain dérisoire comme s'il désirait vider son esprit pour ne l'occuper que de la présence de cette jeune fille avec qui il attendait impatiemment des retrouvailles. Ainsi, les trente minutes qui s'étendaient pourtant devant eux se virent incroyablement raccourcies et ce fut vers quinze heures qu'ils arrivèrent devant la porte du grand bâtiment de pierres.

D'une façade rougie, la battisse était si imposante et semblable à une caserne qu'elle pouvait rendre mal à l'aise et l'objet de ce rendez-vous n'arrangeait en rien cette atmosphère. Une simple pression sur un interrupteur extérieur annonçant leur venue fit s'ouvrir devant les deux hommes un immense portail de fer blanc. Bien que sûrement très ancien, le décor environnant paraissait refait à neuf : aucune trace d'usure sur les barreaux ni sur les murs ne témoignait d'un passé amarré. Une main sur l'épaule du métis, Jien passa la porte poivrée aux côtés de ce dernier. Tous deux furent rapidement accueillis par l'un des hommes qui se présenta comme celui ayant prévenu le yokai par téléphone quelques jours auparavant et ces derniers furent ensuite rejoints par deux autres personnes au sourire rassurant et sincère, qui les conduisirent jusqu'à une grande salle semblable à un siège d'entreprise.

À l'intérieur, tout était illuminé par de larges fenêtres en baie-vitrée qui reflétaient les faibles rayons du soleil sur une longue table ovale d'un bois très sombre. Autour de cette dernière, six chaises tournantes étaient disposées de façon très réglementaire et derrière lesquelles une photocopieuse ainsi que deux petites tables basses traînaient en retrait dans cette pièce qui semblait plutôt étroite. Au moment où les deux garçons passèrent la porte d'entrée pour prendre place sur l'une des chaises qui s'offraient à eux, ils sentirent peser sur leur ombre un regard plus perdu encore qu'autrefois. Ce ne fut qu'une fois assis que Jien releva insensiblement ses yeux marrons en direction d'un visage légèrement marqué par les rides et dont les yeux n'affichaient plus cette expression inquiétante, mais révélaient à présent une profonde tristesse. Les longs cheveux de Shiera encadraient encore parfaitement son visage pour retomber sur des épaules osseuses ; ses larges boucles brunes ondulaient toujours de la même façon sans pour autant avoir gagné en longueur depuis toutes ces années. Gojyo, lui, n'osait pas croiser le regard de cette silhouette qui paraissait si mince. Elle gardait le silence sous une mine maussade, accompagnant les yeux de son fils qui se redirigèrent finalement vers la table de bois poncé. Ce furent les trois inconnus qui engagèrent la conversation par de nombreux questionnements, brisant le silence qui régnait dans la pièce depuis leur arrivée.

Le climat se faisait de plus en plus lourd et pesant à mesure que les souvenirs douloureux refaisaient surface. De nombreuses feuilles à remplir circulèrent durant cette conversation quasiment à sens unique menée principalement par les hommes qui tenaient cet établissement. Ils étaient avenants et tentaient malgré tout de maintenir un milieu agréable pour leurs invités, mais se heurtaient la plupart du temps à de brèves réponses lors de leurs revendications. Leur démarche avait pour objectif de s'assurer que tout était en ordre, ainsi que de tenir informés les deux garçons de la situation de Shiera depuis qu'elle avait quitté le domicile.

Bien que la yokai gardait le silence, ces derniers apprirent par l'homme qui les avait contactés que leur mère avait été admise en psychiatrie durant plus de trois ans. Suite à cela, elle avait rejoint une sorte de centre au bout du bâtiment où elle logeait dans une petite pièce qui lui était réservée. Souvent, l'un des hommes passait la voir dans la journée pour s'assurer que tout allait bien. Même si la vieille femme avait indéniablement perdu beaucoup de poids depuis son arrivée ici, elle semblait s'adapter à ce nouvel environnement au fil des jours selon les dires de celui qui menait la conversation. Toutefois, l'éclat qui avait donné durant ses jeunes années tant de charme à son regard avait aujourd'hui disparu.

L'entrevue s'éternisa sur plus de deux heures trente. Il fallait aux hommes connaître en détails la situation des deux garçons afin de s'assurer qu'il n'y avait pas de retour possible de la vieille femme dans l'un des deux foyers. Il était prévu que cette dernière reste encore ici quelques années après que ses fils aient certifié qu'ils ne pouvaient prendre en charge sa personne, compte tenu des événements antérieurs. Si l'un d'eux le souhaitait, il était malgré tout autorisé à lui rendre visite sous la surveillance d'un membre du personnel qui se tiendrait devant la porte. L'homme qui les avait accueillis se leva enfin pour annoncer qu'ils seraient amenés à revenir ici afin de rapporter quelques derniers documents nécessaires à cette affaire, sans pour autant préciser la date de cette prochaine visite. Il ajouta alors qu'ils pourraient simplement déposer ceux-ci au bureau se situant à l'entrée, sans repasser par les mêmes démarches qu'aujourd'hui.

Les détails les plus importants de cette histoire étant désormais conclus, les trois hommes saluèrent les deux garçons qu'ils accompagnèrent jusqu'à la porte. Au moment de sortir, Gojyo, qui n'avait presque prononcé aucun mot en cet après-midi, croisa d'un air hésitant le regard de Shiera à qui il adressa ces simples mots d'une voix hésitante : « Au revoir ». Puis, alors qu'il se retourna en direction du vestibule qui paraissait si étroit, c'est en franchissant la cloison qui le séparait encore du couloir qu'un son à la fois mélancolique et bienheureux lui rendit ses paroles : « Au revoir, Gojyo ». Ces derniers mots résonnèrent dans sa tête pour le heurter tel un coup de poignard en plein cœur, lui qui n'avait aucunement attendu de réponse de la part de la yokai qui avait autrefois partagé sa vie. C'était la première fois qu'elle lui adressait la parole avec autant de considération. Son timbre de voix avait semblé si timide que cette silhouette auparavant tant effrayante se transformait peu à peu aux yeux du jeune homme, qui demeura troublé par ce comportement tellement simple mais pourtant si inhabituel. Alors qu'il s'avança de quelques pas, les yeux plongés dans le vide, quelques larmes commencèrent à s'échapper de ces derniers qui s'étaient ternis. S'étant aperçut de la situation, Jien rattrapa par le bras son jeune frère qui s'arrêta tout contre lui. D'un geste affectueux, le yokai remonta alors son bras gauche dans le dos du jeune homme tout en déposant sa main libre derrière la tête de celui-ci. Seuls dans le long couloir décoré de quelques tableaux d'antiquité, tous deux restèrent un long moment sur place, baignés dans un silence apaisant.

Grâce à la présence du yokai et de ses paroles aussi réconfortantes qu'autrefois, le métis réussit à se calmer peu à peu. Pourtant, lorsqu'il releva ses yeux rubis, il aperçut d'autres larmes sur le visage de celui qui lui faisait face, des larmes qu'il n'avait jamais observées auparavant. D'un petit pas, Gojyo recula pour se libérer de son étreinte et ainsi observer pleinement le visage de son aîné qui affichait tout de même un sourire encourageant derrière ces perles salées, qui s'échappaient peu à peu le long de ses joues.

Rapidement, les fins rideaux de pluie disparurent de son visage pour ne dévoiler qu'une mine consolatrice à laquelle le jeune homme été habitué. Face à ces bousculements, les deux garçons s'étaient retrouvés dépassés et il leur avait été pointu de dissimuler davantage les émotions qui débordaient en eux. Seulement, ils remerciaient le ciel d'avoir chacun en leur compagnie une personne ayant partagé pleinement ces douleurs et qui pouvait les comprendre. Si l'un d'eux avait un jour envisagé la possibilité de se retrouver seul face à tout ceci, il avait également entrevu l'amertume d'une solitude insupportable à ce moment-là. Après de longues minutes passées dans ce hall peu engageant, tous deux prirent le chemin de la sortie pour se diriger vers la petite palissade qui trônait au dehors. Les températures avaient quelque peu chuté, mais l'absence de vent rendait tout de même l'atmosphère assez lourde. Lorsqu'ils reprirent la route, le ciel s'assombrit lentement pour laisser présager quelques orages précipités. Malgré le temps hasardeux, les deux garçons retrouvèrent peu à peu leur bonne humeur au fil du trajet en abordant divers sujets de conversations. Le yokai avait prévenu sa compagne de leur arrivée dans trente minutes ; après quoi, il s'était empressé de quitter cet endroit maussade. Pourtant, à mesure qu'ils s'éloignaient à vitesse certaine, le jeune homme ne put s'empêcher d'amener au cœur de la discussion le sujet qui le préoccupait tant :

- Tu ne trouves pas qu'elle était différente ? Lança-t-il dans un murmure songeur.

Un lent hochement de tête de la part de Jien suivit cette interrogation, bien que son regard demeurait fermé. Alors qu'il s'était arrêté quelques secondes, aucun mot ne sortit de sa bouche malgré le regard insistant de Gojyo qui pesait sur lui. Ce fut comme s'il cherchait toujours à se préserver, souhaitant épargner à son frère un faux espoir qui pourrait à nouveau le détruire. Seulement, ce dernier se trouva uniquement déçu du peu d'intérêt de son aîné quant à cette idée qui ne pouvait quitter son esprit.

- Tu as raison, affirma finalement Jien, ayant aperçu l'air soucieux sur le visage du métis.

Ce dernier posa alors des yeux emplis de confiance sur son vis-à-vis, examinant un instant le sourire confus qui se dessinait sur ses lèvres. Si celui-ci n'avait rien ajouté après ces simples paroles, il ne savait quoi penser de ce changement brutal de comportement et s'interrogeait vivement à ce sujet. À vrai dire, même si cette transformation avait pu s'opérer sur plusieurs années, il n'en restait pas moins que les deux garçons découvraient à peine ce nouvel aspect chez Shiera qu'ils avaient connue si différente et qui semblait être passée par de nombreuses et singulières étapes depuis lors. Au fond, elle avait toujours souffert de sa situation sans avoir su consolider sa colère, ses erreurs causées par de trop nombreuses hésitations et de faux chemins. Cette rancœur, elle l'avait faite payer à tout le monde et pourtant, ce ne fut qu'aujourd'hui même qu'elle avait tristement pris conscience d'un tel état de fait.

Ce fut cette révélation bien trop tardive qui lui valut d'incontrôlables pleurs durant l'heure qui suivit la visite de ses fils car dans son cœur, il subsistait une zone d'ombre, une partie d'elle-même qui l'effrayait encore, elle qui n'avait guère réussi à cerner toutes les émotions l'abritant ce soir-là. Ces sentiments enfouis depuis des années semblaient refaire surface d'un seul coup, seulement, elle ne les reconnaissait pas et cette incertitude l'emprisonnait dans une crainte qu'elle n'avait jusqu'à présent jamais expérimentée. Durant une heure entière, elle contempla l'horizon à la fenêtre de la pièce presque vide qui lui était réservée. Cet environnement pourtant peu agréable lui convenait, elle n'y prêtait plus aucune attention et s'en était rapidement accommodée tandis qu'elle logeait dans cette pièce qui s'apparentait à une chambre dotée d'un lit simple entouré d'une tapisserie crème et d'un sol en moquette cendrée. Au fond se trouvait une commode de bois adjacente à un petite table d'ébène sur laquelle siégeait un vase de lycoris. De la fenêtre, la yokai observait les quelques éclairs se dessinant sur une toile argentée. La brume tant épaisse laissait toute place à l'imagination quant aux horizons, qui disparaissaient sous un océan de vapeur.

Sur le chemin, les deux frères avaient considérablement accentué leur allure à cause des intempéries. Il leur tardait de rejoindre le domicile du yokai tant la journée leur avait paru longue et épuisante. Durant quelques minutes, Gojyo s'emprisonna une nouvelle fois dans ses pensées, porté par de nombreux songes dans lesquels il ressassait les années perdues à ambitionner la considération de cette femme qu'il ne voyait qu'en ombre. Porté par cette imagination, il ne parvint à faire le rapprochement avec ce fantôme qu'après de longues minutes au bout desquelles Jien lui adressa un doux regard, muni d'un sourire sincère et conciliant. À la vue de son jeune frère encore troublé par les événements de l'après-midi, le yokai engagea la conversation sur un sujet plus désinvolte afin d'apaiser les tourments de ce dernier. Ce ne fut que cinq minutes plus tard que les deux garçons rejoignirent la maison qu'ils convoitaient tant et dont la vue s'était dégagée avec le ciel quelque temps auparavant. La pluie avait cessé et le tonnerre avait laissé place à une éclaircie débouchant sur un mince arc-en-ciel.

Il était dix-huit heures passées lorsque tous deux furent accueillis avec affection par la jeune femme ainsi que les deux enfants qui se réjouissaient de les revoir. Le dîner était déjà prêt, n'attendant plus que l'arrivée des garçons qui commençait à se faire désirer. En considérant le regard timide de ceux qui venaient de pénétrer dans la cuisine, Yaone s'efforça au mieux d'éviter la conversation autour des récents événements durant le repas. Une fois encore, les enfants prirent beaucoup la parole, mais cette fois-ci, Gojyo et Jien participèrent davantage, souhaitant sincèrement occuper leur esprit par de plus heureuses pensées et finalement, la soirée se déroula dans une ambiance bien plus joviale que la veille. Environ une heure plus tard, les enfants avaient tous deux rejoint leur chambre après avoir passé encore un peu de temps en compagnie de leurs parents et de Gojyo, qui s'était presque efforcé de sourire ce soir-là. Tous trois étaient restés avec eux lors du coucher, ne quittant la pièce qu'après de longues minutes. Au salon, le couple discutait de la journée passée, profitant du fait que le métis soit occupé à prendre une douche. Assise sur le long canapé repliable, la yokai, qui était désireuse de connaître le déroulement des événements, masquait difficilement son inquiétude. Elle ne pouvait que deviner ce qui se passait actuellement dans la tête et le cœur des deux garçons, redoutant le fait que l'affliction qui les habitait autrefois n'y reprenne place pour toujours. Pourtant, la tranquillité avec laquelle parlait Jien la rassura à mesure qu'ils abordaient la discussion. Ce dernier semblait bien plus serein qu'autrefois, mentionnant même le fait que Shiera avait adressé la parole convenablement à Gojyo lors de leur retour. À ces mots, Yaone se trouva fortement étonnée mais également méfiante, appréhendant une certaine hypocrisie de la part de cette femme qu'elle haïssait toujours malgré les années passées. Seulement, son compagnon semblait formel lorsqu'il parlait de ce changement car autrefois, elle n'aurait pour rien au monde daigné lui adresser la parole et encore moins sur un ton aussi doux qu'elle ne l'avait fait cet après-midi-là. Toutefois, ce fait ne changeait malheureusement rien pour lui. Il lui en voulait toujours énormément et ne pourrait lui pardonner malgré la douceur et le calme dont elle avait fait preuve durant ces deux heures passées en leur compagnie. Pour lui, ce n'était point suffisant et rien ne pourrait effacer ces années et visions de cauchemars vécues à ses côtés. Les bons moments, il ne s'en souvenait que très peu. Il lui était pénible de penser que les seuls instants qu'il se remémorait étaient les durs souvenirs de la période de dépression de son père : lorsque celui-ci avait souffert de l'abandon de la yokai, il n'avait plus que son fils sur qui compter. Leur conversation animée s'acheva lorsque Gojyo fit irruption dans la pièce. Tout devint plus calme, il ne restait que le son mi-haut de la télévision qui tournait presque dans le vide depuis longtemps maintenant. Lorsque le jeune homme rejoignit les deux yokai dans le salon semi-éclairé, il ne s'attarda pas sur le brusque silence qui s'était installé à son arrivée et alla simplement s'asseoir aux côtés du couple, passant sa dernière soirée ici avant de retourner à l'orphelinat. Durant un moment, tous trois discutèrent de choses et d'autres sans ré-aborder la journée qui venait de se dérouler. Pourtant, au fond de l'esprit du métis, il persistait un doute, une interrogation qu'il ne parvenait à dissimuler malgré les divers autres thèmes abordés dans la conversation qu'il n'écoutait plus. Il ne pensait qu'à une seule et unique chose : aux paroles de sa belle-mère qui lui avaient été adressées lors de son départ. Pendant un instant, il songea au fait qu'il s'était fait des idées, mais après avoir demandé confirmation à son frère, une telle estimation lui paraissait plutôt insensée. Pour cette nuit, il s'efforça de ne pas trop y penser et s'allongea le long du canapé recouvert d'une large couverture. Le temps de quelques minutes, il se sentit partir lentement pour finalement s'endormir jusqu'à environ minuit dans un sommeil bercé de rêves au sein desquels il percevait d'étranges apparitions. Lorsqu'il rouvrit ses yeux encore fatigués, Jien et Yaone lui adressèrent un adorable sourire. Déçu d'avoir épuisé une partie de sa soirée ainsi, Gojyo se redressa lentement pour apprendre que les deux yokai allaient rejoindre leur chambre et qu'ils n'avaient simplement pas voulu le réveiller. Sur ces mots, il monta également, mais eut du mal à trouver le sommeil dans la pièce qui lui était réservée.

Le bruit incessant des gouttes d'eau venait de refaire surface pour marteler violemment la vitre. Ce dernier n'était pas très fort, mais il suffisait à déranger le métis dans son inconfortable état d'esprit cette nuit-là : il ne retrouva le sommeil que vers quatre heures du matin pour finalement ne rejoindre sa famille qu'au repas de midi. Dans la demeure, personne ne s'était réellement inquiété de son absence et tous songeaient simplement que le jeune homme avait eu beaucoup de sommeil à récupérer depuis les récents événements.

Ainsi, lorsque ce dernier descendit les marches afin de les rejoindre dans la cuisine, ils déjeunèrent tous ensemble et passèrent encore une partie de l'après-midi au parc voisin avec les enfants ainsi que les parents de la jeune femme. Il avait été convenu que Gojyo passe cette soirée à l'orphelinat afin de fêter avec les autres l'anniversaire de Lucy pour ses dix-sept ans.

En fin d'après-midi, le jeune homme fut raccompagné par Jien et Yaone jusque devant les portes de l'établissement qu'il fréquentait depuis quelques années maintenant et devant lequel ils restèrent un moment face à la grande palissade, avant de repartir chacun de leur côté. En entrant dans le bâtiment, Gojyo ressentit comme un pincement au cœur : ce fut comme s'il se trouvait une nouvelle fois séparé de son frère, bien qu'il savait pertinemment que ce n'était pas le cas. Il ignorait d'où lui provenait une telle sensation à la fois si désagréable et ennuyeuse, mais à la vue de Meiko qui semblait être venue l'accueillir, il se sentit soudainement mieux.

Pourtant, son enthousiasme fut de courte durée lorsqu'il aperçut un air bouleversé et inquiet sur le visage de sa vis-à-vis qui paraissait peinée à mesure qu'elle s'approchait de lui, les traits défigurés par l'angoisse. Les premiers mots qu'elle prononça sonnèrent comme une obligation morale aux oreilles de Gojyo qui lui répondit vaguement que la journée s'était mieux déroulée qu'il ne l'aurait pensé, mais son interlocutrice semblait ne pas avoir entendu sa réponse et garda le silence quelques secondes avant de révéler enfin ce qu'elle gardait sur le cœur :

- Lucy est à l'hôpital.

Les yeux embués, elle avait prononcé ces mots sans même entendre le son de sa voix. Elle tremblait de tous ses membres, maintenant un regard au teint plus pâle que d'ordinaire vers le sol avant de finalement soutenir les pupilles ternies du jeune homme qui demeurait silencieux. La bouche entrouverte, il ne savait comment réagir à cette nouvelle et fut incapable de parler jusqu'à ce que sa vis-à-vis reprenne ses propos, afin d'y ajouter plus d'explications :

- Il y a quelques mois de cela, elle avait déjà fait un malaise. Hier après-midi, elle se plaignait d'une migraine qui ne la quittait plus et s'est à nouveau sentie mal. J'ai donc décidé de l'emmener voir un médecin qui l'a examinée... Elle est à l'hôpital depuis, elle y a été conduite dans la soirée car son état est plus grave qu'on le pensait, articulait-elle difficilement, d'une voix qui ne cessait de s'éteindre un peu plus à chaque parole.

Face à ce déluge d'informations qui ne faisait qu'égruger son cœur, le métis peinait à trouver les mots afin de lui répondre. Il voulait lui en demander davantage sur ce qu'elle savait, mais n'était pas capable de prononcer la moindre phrase et se contentait d'observer d'une mine meurtrie le visage de Meiko, qui ne faisait que s'assombrir.

- J'ai vaguement discuté avec les médecins présents à l'hôpital, continua la jeune fille. D'après eux, Lucy a une tumeur et c'est pour cette raison qu'elle souffre de pertes de la mémoire, murmura-t-elle dans un sanglot. Elle devrait se faire opérer assez rapidement, mais eux-mêmes ne sont pas certains qu'elle retrouvera les souvenirs qu'elle a perdus après cela, acheva-t-elle sur un ton qui ne faisait qu'agrandir ses tourments.

D'un geste, elle releva la tête vers Gojyo pour lui dévoiler des yeux baignés de larmes, qui restaient toutefois prisonnières derrière un visage découragé.

- J'ai tellement peur... Je suis sincèrement désolée de te l'annoncer maintenant, ajouta-t-elle avant de s'avancer vers son vis-à-vis qui l'entoura lâchement de ses bras.

Ce dernier desserra lentement ses doigts pour finalement se libérer de son étreinte quelques secondes plus tard.

- Je pense que tu devrais aller la voir, conclut l'adolescente, qui lui adressa alors un regard chargé d'amertume.

D'un vague hochement de tête, le jeune homme tenta tant bien que mal de ravaler les larmes qui restaient nichées au fond de sa gorge. Sur l'instant, il n'arrivait plus à penser et se demandait uniquement comment une chose pareille pouvait être possible. Cela faisait quelques mois maintenant que Lucy était arrivée à l'orphelinat et cette dernière avait toujours été seule, en plus de ne posséder aucun souvenir de son passé. Elle s'était retrouvée livrée à elle-même et il était fort probable qu'elle se serait éteinte dans l'ignorance de tous s'il n'avait pas fait sa rencontre ce jour-là. Depuis lors, il n'avait cessé de penser à elle, à ses tourments ainsi qu'aux choses dont elle lui avait fait part, mais également à la manière dont elle l'avait écouté se confier sans porter de jugement sur sa condition. Depuis qu'elle était arrivée dans sa vie, il avait définitivement cessé de fumer et sa situation semblait également s'être améliorée malgré les quelques réticences dont il faisait encore preuve. Aujourd'hui, il ressentait plus que jamais le besoin de la voir car au fond de son cœur, il avait l'impression d'être parti sans lui dire au revoir et se retrouvait prisonnier d'une angoisse sans fin à mesure que les secondes s'écoulaient. Son esprit était si confus que le métis demeurait terrorisé en envisageant le fait qu'il ne puisse plus jamais voir son visage. Il craignait de la voir partir en alimentant une fois de plus cette douleur que causerait leur séparation et, même si cette hypothèse n'était en aucun cas fondée, il lui était impossible d'envisager d'autre possibilité sur le moment.

- Tu penses que je peux aller la voir maintenant ? Demanda-t-il d'une voix étouffée à la brune, qui se tenait toujours face à lui.

- Oui, lui répondit-elle, ajoutant qu'elle avait déjà rendu visite à la jeune fille dans la matinée et que celle-ci semblait bien se porter malgré tout. Je pense qu'elle a besoin de ta compagnie, murmura-t-elle ensuite d'un ton si bas que sa remarque ne se fit pas entendre.

Alors, presque machinalement, Gojyo fit quelques pas en arrière avant de remercier son interlocutrice et prit le chemin de l'hôpital qui se trouvait à quelques mètres de là. Derrière ses pas, la neige semblait couvrir chaque nouvelle empreinte avant de fondre disgracieusement sur l'asphalte granuleux qui brillait d'une étrange lueur. L'atmosphère sèche en l'absence de vent couvrait sombrement les rues et la ville affreusement calme se retrouva presque ensevelie sous la couche blanchâtre à mesure que le jeune homme se dirigeait vers l'immense bâtisse, qui ne contrastait aucunement avec l'extérieur. En traversant le couloir principal, il se rendit finalement jusqu'à la chambre qui lui avait été indiquée avant de s'apercevoir que son cœur battait d'un rythme alarmant depuis qu'il était arrivé sur les lieux. Prenant une profonde inspiration, il tenta de se rasséréner, mais le rythme auquel était soumise sa respiration ne fit que s'accélérer lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent devant ses yeux ternes pour dévoiler l'étage où résidait Lucy. Le regard perdu sur un sol carrelé soutenant le vert pâle des murs, il s'avança à pas lents pour chercher du regard le numéro qu'on lui avait désigné au rez-de-chaussée. À mesure qu'il arpentait le hall taciturne et fétide, il s'arrêta finalement devant un seuil grisâtre duquel aucun son ne parvenait. À nouveau, ses pensées se mélangèrent et le métis demeura inerte devant la porte qu'il redoutait d'ouvrir. Il ne savait dans quel état il allait retrouver la jeune fille et malgré les dires de Meiko, il redoutait grandement le fait que cette dernière ne se sente pas au mieux et rejette sa compagnie.

Le simple son d'un chariot traversant le couloir le tira de ses pensées lorsqu'une infirmière vêtue d'une longue blouse lui sourit amplement, avant de se rendre dans l'une des chambres qui longeaient le vestibule. Les mains enfoncées dans ses poches, il se ressaisit un instant avant de toquer faiblement à la porte qui se dressait devant lui. De l'intérieur, une timide voix l'invita à entrer. Elle semblait si lointaine que Gojyo s'enferma une nouvelle fois dans ses craintes avant d'abaisser longuement la poignée sur laquelle ses doigts étaient posés depuis déjà quelques secondes. Lorsqu'il pénétra dans la pièce, son regard ne croisa pas tout de suite celui de sa vis-à-vis qui se trouvait assise devant une large fenêtre donnant sur un extérieur immaculé. En refermant la porte, il demeura un instant tout contre celle-ci tandis que ses yeux balayaient le sol, impuissants à se relever vers cette silhouette qu'il était pourtant si désireux de revoir. Alors qu'il sentait peser sur lui deux perles de rose aussi douces qu'engageantes, il releva finalement la tête pour contempler le visage de l'adolescente qui lui sourit timidement. Tout en s'avançant jusqu'à sa hauteur, il finit par s'asseoir sur l'une des chaises stagnant devant le lit avant de repousser la deuxième vers l'armoire à la demande de sa vis-à-vis, qui le considérait d'un triste regard.

- Je suis vraiment heureuse que tu sois venu, avoua-t-elle finalement, les yeux plongés dans ceux de son interlocuteur qui fixait d'une mine malheureuse sa silhouette devenue légèrement plus mince qu'auparavant.

En deux jours à peine, la jeune fille avait perdu suffisamment de poids pour que le métis le remarque et cette simple constatation le plongea dans une affliction qu'il n'avait aucunement appréhendée. Le fait de la voir ainsi fit subitement ressurgir tous les souvenirs construits à ses côtés depuis le jour de leur rencontre et, tandis qu'elle lui parlait de choses et d'autres tout en le questionnant sur la journée qu'il avait passée au tribunal, Gojyo se sentit pris d'un sentiment nostalgique qui lui brisa le cœur.

- Pardon, je suppose que ça s'est mal passé avec ta belle-mère, annonça la jeune fille d'une voix si innocente que son interlocuteur ne put que relever les yeux dans sa direction.

D'un simple geste, il secoua lentement la tête pour démentir cette information, sans pour autant donner plus de détails à sa vis-à-vis qui affichait désormais un regard empli de larmes.

- Tu ne dis rien... Je suppose que Meiko t'a déjà tout raconté, articula-t-elle dans un souffle. C'est pour cela que tu gardes le silence, tu ne veux pas parler de toi...

À ces mots, Gojyo se sentit à la fois terriblement peiné et honteux. Il avait envie de partager ses sentiments avec elle, de lui raconter la manière dont s'était déroulée sa journée comme elle le lui demandait, mais souhaitait avant tout être rassuré sur son état avant d'aborder un autre sujet. À cet instant même, il n'envisageait pas de parler d'autre chose que de la situation de Lucy qui, d'un geste, accueillit une main plus grande que la sienne au creux de ses doigts frêles et amincis.

- Pardonne-moi, ajouta-t-elle, je ne voulais pas t'inquiéter.

Au son de sa voix, le métis réalisa alors que son attitude taiseuse avait affecté son interlocutrice en dépit de sa volonté. Tout en souhaitant la rassurer sur ce point, il la questionna d'abord sur son état de santé avant d'aborder d'autres sujets qui la divertirent et finirent par raviver l'éclat qui avait disparu de son visage. Après cela seulement, suite à sa demande, il lui raconta la manière dont s'était déroulée la journée en compagnie de Shiera et, sans s'en rendre compte, passa le reste de l'après-midi dans cette chambre qu'il craignait tant de rejoindre au départ.

Vers dix-neuf heures, Lucy admit la visite de l'une des infirmières du service avant de prendre son repas et de recevoir le traitement qui lui était attribué toutes les quatre heures. Lorsqu'elle en eut terminé avec tout ceci, l'une des personnes présentes ce soir-là pour s'occuper d'elle informa le métis qu'il était temps pour lui de quitter les lieux.

- Je reviendrai demain, promit-il alors en se levant de la chaise sur laquelle il était assis depuis quelques heures déjà.

D'un hochement de tête, la jeune fille lui sourit malgré le sentiment inconfortable qui régnait en son cœur. Elle n'avait aucune envie de se retrouver à nouveau seule dans cette chambre si sinistre et le fait de savoir que Gojyo allait bientôt la quitter fit croître en elle une sensation d'amertume qu'elle peinait grandement à dissimuler, sans savoir que cette dernière habitait également le cœur de son vis-à-vis.

- Je vais me faire opérer dans trois jours, annonça-t-elle finalement avant que le jeune homme ne quitte les lieux. Je pense que tout ira bien...

D'un sourire encourageant, Gojyo confirma sa dernière phrase avant de retourner sur ses pas. En refermant la porte derrière lui, il sentit un lourd poids peser sur sa poitrine qui l'empêcha d'abord de ré-arpenter le couloir éclairé artificiellement par quelques lampes fades. Il s'en voulait de ne pas avoir été capable de lui fournir une réponse plus encourageante, mais le simple fait d'imaginer les circonstances l'effrayait et ainsi, il n'avait été en mesure de la rassurer que de manière modeste ce soir-là. Lorsqu'il traversa ce hall habité par un silence mortuaire, il constata avec regrets que la nuit était déjà tombée sans que le ciel étoilé ne lui redonne de l'espoir. Dans les ruelles où seul le bruit des voitures couvrait l'atmosphère, il marchait d'un pas asthénique tandis que ses yeux fixaient avec insistance le sol blanchâtre sur lequel s'évanouissaient quelques flocons fragiles. À mesure qu'il avançait, son esprit demeurait occupé par l'image de Lucy qui lui avait adressé un timide sourire à son arrivée. Il ne savait comment interpréter la façade derrière laquelle se dissimulait la jeune fille, elle qui n'était d'ordinaire pas très bavarde et semblait cet après-midi plus expressive que jamais. Tandis que ses pas s'enfonçaient toujours plus dans la neige blafarde, le métis songea qu'elle devait être très inquiète pour tenter de masquer de la sorte son embarras. Durant quelques secondes, il envisagea de l'appeler lorsqu'il serait rentré, mais se ravisa en se souvenant qu'il n'avait même pas pensé à demander un numéro de téléphone afin de pouvoir la joindre. Alors qu'il enfonçait toujours plus ses mains au fond de ses poches profondes, cette simple pensée l'agaça.

Lorsqu'il fut de retour à l'orphelinat, Gojyo n'aperçut personne dans le vestibule et en profita pour regagner sa chambre qu'il trouva tout à coup extrêmement vide. Il n'avait pas envisagé que le fait de se retrouver seul ce soir lui causerait tant d'amertume, mais décida tout de même de laisser son téléphone portable sur la table de chevet sans avertir quiconque de son retour. En s'allongeant sur le lit qui bordait la fenêtre, il croisa ses mains derrière sa tête qui reposait mollement sur l'oreiller de plumes. Le regard dirigé vers le mur qui lui faisait face, il demeura inerte durant de longs instants encore. Il ne cessait de ressasser les événements de ces derniers jours tout en constatant tristement que ceux-ci avaient eu un énorme impact sur sa personne, tant il était devenu incapable de penser de façon constructive. Cette nuit encore, il eut du mal à trouver le sommeil. La brise qui s'infiltrait doucement à travers les lattes de bois rafraîchissait de temps à autres la pièce semi-éclairée, mais le faible bruit qu'elle émettait suffit à réveiller le jeune homme à de nombreuses reprises alors qu'il était détenu par des songes maussades.

Le lendemain, la neige semblait s'être réellement installée sur les hauteurs qui gagnaient l'horizon. Elle était d'un blanc étincelant et ravivait l'atmosphère jusque-là plutôt livide dans laquelle était plongé le métis depuis la veille. Dans deux jours, Lucy allait être opérée et il tenait à venir la voir aussi souvent qu'il le pouvait avant que ce jour n'arrive. Durant la matinée, la jeune fille avait déjà reçu la visite d'autres adolescents de l'orphelinat avec qui elle s'était liée, mais ces derniers avaient jugé bon de lui accorder l'après-midi en compagnie de Gojyo qui s'était donc rendu une nouvelle fois dans ce bâtiment houleux. Lorsqu'il s'était approché de l'accueil, l'un des médecins en charge de l'adolescente lui avait affirmé que cette dernière se souvenait parfaitement de sa visite le jour précédent, ce qui avait encouragé le jeune homme à se rendre jusqu'à sa chambre dont il poussa la porte avec plus d'assurance. Aujourd'hui pourtant, sa mine se fit encore moins enthousiaste qu'elle ne l'était la veille. Lorsqu'il pénétra à l'intérieur de la pièce, il put découvrir avec affliction des yeux rougis ainsi que quelques traces de larmes séchées sur les joues de celle qu'il venait voir. Elle se trouvait dans la même position que le jour précédent, la tête légèrement décollée du bord de lit veillant sur ses mains jointes entre ses genoux, qui étaient couverts d'un drap mauve.

Alors que Gojyo s'approchait d'un pas hésitant, la jeune fille le rassura en lui avouant simplement qu'elle s'était sentie plutôt seule suite au départ de ses amis dans la matinée. Sans qu'elle ne l'ait envisagé, la solitude lui pesait énormément à mesure qu'elle demeurait dans cette chambre d'hôpital sans réel entourage en dehors des visites qu'elle recevait. Ce changement brutal d'environnement ne l'avait guère rassurée, d'autant plus qu'elle devait à présent se préparer à une épreuve qu'elle n'aurait jamais pu anticiper quelques mois auparavant. Dans un silence porteur, le demi-yokai vint s'asseoir à ses côtés sur le lit simple couvrant une partie de cette chambre infime. Il pouvait presque entendre les battements de son cœur tant le calme qui régnait surplombait la pièce entière. D'un geste hasardeux, Lucy posa sa tête contre l'épaule du jeune homme qui la serra alors tout contre lui.

- Je suis rassurée maintenant que tu es là, répéta-t-elle, pareille à la veille où elle lui avait déjà adressé ces mots. J'ai l'impression que les journées passent à une vitesse ahurissante et cela m'effraie... Alors qu'elle s'était arrêtée sur ces paroles, elle changea brusquement de sujet tout en fixant inlassablement ses mains d'une mine effondrée. Je suis sincèrement heureuse de t'avoir rencontré... Tu m'as emmené visiter tous ces lieux qui semblaient si magiques et grâce auxquels j'ai pu me créer de nouveaux souvenirs malgré ceux que j'avais déjà perdus. J'ai pu découvrir certains aspects de ta vie, mais j'aimerais tout savoir de toi, ajouta-t-elle d'une voix étouffée par les sanglots, j'aimerais apprendre à te connaître encore plus...

Tandis qu'elle parlait, Gojyo sentit son cœur se serrer suite aux paroles lourdes de sens de sa vis-à-vis qui pleurait sans pouvoir s'arrêter.

- J'ai tellement peur... finit-elle par lâcher dans un souffle, répétant ces mots à trois reprises avant de s'engouffrer encore plus profondément dans ces bras qui l'entouraient. Je ne veux pas que tout cela se termine. Ne me laisse pas seule...

En cet après-midi, les flocons de neige paraissaient plus fragiles que jamais. Bien qu'un immense manteau blanc recouvrait la majorité des lieux, la fine couche qui s'était installée depuis quelques jours semblait susceptible de s'effondrer à tout moment. Noyée sous les larmes qui ne cessaient de dévaler de ses paupières, Lucy ne parvenait plus à prononcer le moindre mot. Les sons semblaient prisonniers au fond de sa gorge tandis que ses membres ne cessaient de trembler à mesure que les secondes s'écoulaient dans un mutisme toujours aussi profond. Au moment même où elle releva légèrement la tête, Gojyo se redressa sur le lit pour s'asseoir face à la jeune fille qu'il considérait d'une expression étrangement sérieuse.

- Je ne te laisserai jamais seule, répliqua-t-il sur un ton naturellement doux. Je serai là avant que tu partes pour l'opération, mais aussi pour t'accompagner jusqu'à la salle s'il le faut, ajouta-t-il tout sans détourner le regard des pupilles de pêche qui l'observaient tristement. Lorsque tu te réveilleras, je serai également à tes côtés. Tu ne seras jamais seule, je te le promets, termina-t-il sur un ton sincère, bien qu'abattu par les propos découragés que lui avait tenus son interlocutrice.

À ces mots, cette dernière laissa encore échapper quelques larmes qui avaient plutôt valeur de soulagement et qu'elle tenta d'essuyer maladroitement. Malgré ses angoisses, elle se sentait heureuse sur l'instant jusqu'à en pleurer de joie. D'un geste hasardeux, elle finit par effacer toutes les gouttes d'eau salée de son visage apathique avant de laisser retomber ses avant-bras sur le drap qui couvrait le bas de son corps. Lentement, elle tourna ses deux mains de façon à en apercevoir les paumes, puis les ramena à hauteur de son visage avant de les retourner une fois encore. D'un regard à la fois attristé et songeur, elle considérait longuement ses doigts qu'elle trouvait bien trop fins, sans rien dire. Depuis qu'elle séjournait dans cet hôpital, elle s'était quelques fois retrouvée à observer ce même comportement.

- J'ai changé, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle enfin sur un ton résolument bas. Mes mains sont bien plus fines qu'elles ne l'étaient auparavant. Mon visage aussi doit s'être creusé. Je n'ai pas le courage de me regarder dans un miroir, seul le reflet de la vitre me suffit pour constater que je ne suis plus la même...

Dans un silence tumultueux, la jeune fille ferma un instant les yeux. La veille, elle s'était interrogée sur ce qu'était réellement le monde, ainsi que sur les souvenirs qu'elle allait pouvoir en conserver. Aujourd'hui, elle avait peur de mourir car même si ses réminiscences étaient véritablement précieuses à ses yeux, elle les voyait s'éloigner à chaque heure qui passait pour finalement s'effacer peu à peu de sa mémoire. Le soir précédent, elle y avait énormément songé et cette pensée l'avait anéantie au point qu'elle ne puisse plus s'en détacher.

En fin d'après-midi, le métis l'emmena faire le tour du parc qui entourait le bâtiment et au sein duquel sillonnaient plusieurs sentiers de forêt formant une large boucle. Installée au creux d'un fauteuil roulant, Lucy contemplait chaque détail du paysage qui l'entourait, allant des troncs d'arbres jusqu'aux branches de ces derniers qui s'étaient retrouvées nues depuis l'arrivée de l'hiver et qui, désormais, peinaient à se reconstruire. Tandis qu'elle arborait ces chemins en compagnie du jeune homme, un sentiment nostalgique l'envahit alors qu'elle observait l'horizon devenu grisâtre. Les nuages s'étaient dissipés pour laisser place à une brume recouvrant presque entièrement le ciel et une fine couche humide rôdait dans l'air, alors que l'étendue de montagnes disparaissait peu à peu à la vue des deux adolescents. Malgré cela, la jeune fille avait insisté pour rester dehors et avait appuyé sa demande auprès de Gojyo qui avait fini par céder, en dépit du froid qui commençait à devenir plus intense à mesure que la soirée arrivait.

- Si c'était possible, je ferais davantage le tour du parc, annonça l'adolescente d'une voix tremblante d'appréhension. Je ne me souviens pas avoir déjà vu une chose pareille, c'est vraiment magnifique, ajouta-t-elle, tandis que ses yeux se plissèrent.

Malgré les températures acerbes, elle souhaitait rester au dehors afin de contempler le paysage qui s'offrait à elle et qui semblait tant l'apaiser. Jusqu'à aujourd'hui, elle n'avait encore jamais observé la neige.

- J'aimerais pouvoir me lever, mais mon corps est trop faible, avoua-t-elle, ajoutant qu'elle désirerait connaître la sensation que provoquerait ses pas dans une couche aussi épaisse qu'immaculée. Le sol a l'air si doux, continua-t-elle tout en tremblant légèrement.

Lorsqu'il prit conscience du ton sur lequel s'exprimait Lucy, le jeune homme s'avança à ses côtés afin de ramasser une fine partie de ce voile blanc pour le déposer dans la main de l'adolescente. À nouveau silencieuse, celle-ci examinait avec une certaine admiration la neige qui s'évaporait progressivement au creux de sa paume fragilisée. Sous ses yeux las, elle ne prononça plus le moindre mot et affichait désormais un regard satisfait, bien que toujours chagriné. Quelques minutes après cela, tous deux retournèrent à la chambre.

- Je suis heureuse d'avoir pu voir ça, murmura la jeune fille d'une voix éteinte.

Sans rien ajouter de plus, elle dirigea simplement ses pupilles embuées vers la fenêtre dans laquelle elle pouvait apercevoir son reflet éclairé par la petite lampe siégeant derrière elle. La vision de sa silhouette la plongea inconsciemment dans une amertume qu'elle ne parvenait pas à chasser à mesure que les heures défilaient pour la rapprocher inlassablement de l'instant qu'elle redoutait tant. Dans la pâle lueur que provoquait la lune sous laquelle baignait la chambre, elle passa une main dans ses longs cheveux tout en faisant mine de les coiffer, tandis que Gojyo demeurait silencieux sur la chaise de bois. Machinalement, il se mit également à regarder en direction de la fenêtre, comme pour chercher à observer lui aussi le visage de la stature qui lui tournait le dos. Alors qu'elle aperçut ses pupilles flamboyantes sur la vitre de verre, Lucy détourna les yeux pour fixer en silence le drap sur lequel elle était lâchement assise.

- Il y aura plein d'autres occasions, lança soudainement le métis, qui toisait avec insistance la vitre carrée. Je te le promets.

À ces mots, la jeune fille se retourna vers lui pour lui adresser un sourire voilé. La nuit était tombée depuis quelque temps déjà et Lucy appréhendait avec horreur la nouvelle soirée qu'elle passerait seule dans cette chambre vide. La perspective d'une nouvelle séparation lui brisait le cœur et ses paupières se fermèrent un instant lorsqu'elle se redressa maladroitement sur son lit afin de s'adosser contre l'oreiller, qui la séparait du mur. Sans dire un mot, elle hocha lentement la tête en signe d'acquiescement aux paroles qui venaient de lui être adressées. Même si les mots lui manquaient ce soir-là, l'adolescente sut finalement donner forme à ses sentiments par la seule force de son regard en accordant à son interlocuteur une expression aussi douce qu'emplie de confiance, et ce fut au moment où ce dernier lui rendit son sourire qu'il quitta une nouvelle fois les lieux. Seulement, à l'instant même où Gojyo se dirigea vers l'ascenseur qui allait le conduire au rez-de-chaussée, il appuya finalement sur le bouton qui reliait l'étage à la mezzanine longeant le long toit rectangulaire et plat sur lequel il s'arrêta quelques minutes. Les mains enfoncées dans ses poches, il chercha en vain un paquet de cigarettes qu'il avait autrefois l'habitude de garder sur lui et bien que cette accoutumance lui soit passée depuis longtemps maintenant, il avait ce soir le besoin de se libérer l'esprit à travers cela une nouvelle fois. S'il ne pouvait plus rester dans la chambre en raison de l'heure tardive, il n'avait pourtant aucune envie de partir et malgré les températures glaciales qui régnaient au dehors, il demeura de longs instants à regarder dans le vide sans prêter attention aux minutes qui s'écoulaient. Alors que le blizzard s'intensifiait petit à petit, le jeune homme se sentit soudainement nauséeux. Depuis les récents événements qui s'étaient accumulés, il ne mangeait presque plus et éprouvait de grandes difficultés à trouver le sommeil. Ce soir-là, il n'avait aucune envie de retourner à l'orphelinat et songeait plutôt à retrouver Lucy dans sa chambre même s'il n'en avait plus l'autorisation.

Le jour suivant, Gojyo se rendit une nouvelle fois à l'hôpital comme il le lui avait promis. Seulement, au vu de l'état plutôt fragilisé de sa vis-à-vis, tous deux ne purent se rendre au dehors et le jeune homme avait dû quitter les lieux plus tôt qu'il ne l'avait fait précédemment. Lucy ne se sentait pas particulièrement bien et cette dernière avait avoué que le traitement qu'elle subissait chaque jour la fatiguait plus qu'elle ne l'aurait cru. Vers le milieu de l'après-midi, elle avait déclaré se sentir très faible et peinait à garder les yeux ouverts. Malgré tout, elle avait insisté pour que le demi-yokai reste à ses côtés sans pour autant pouvoir quitter le lit sur lequel elle était assise depuis la veille. De temps à autres, une légère douleur se manifestait dans ses jambes, mais l'adolescente demeurait incapable de se lever seule pour faire quelques pas. Alors, tout en dissimulant cette souffrance passagère, elle pria Gojyo de bien vouloir ouvrir la fenêtre, expliquant qu'une vague de chaleur venait d'envahir son corps au point de la rendre mal à l'aise. Durant ce laps de temps, elle tourna légèrement la tête vers la porte de la chambre dans laquelle venait de pénétrer l'un des médecins à sa charge. Après avoir salué ce dernier, la jeune fille croisa à nouveau le regard du métis qu'elle gratifia d'un innocent sourire.

- C'est gentil à toi d'être venu, lança-t-elle subitement, comme si ce dernier venait lui aussi d'arriver sur les lieux.

À ces mots, Gojyo sentit ses jambes défaillir et après avoir constaté que sa vis-à-vis ne comprenait pas sa réaction, il jeta un regard bouleversé en direction du praticien qui s'avança jusque vers sa patiente pour déposer une main sur son front.

- Elle a de la fièvre, avoua ce dernier. Je suis désolé, mais il vaudrait mieux la laisser seule pour aujourd'hui.

En dépit des paroles qu'elle venait d'entendre de la bouche de cet homme, Lucy ne semblait pas réellement comprendre les raisons d'un air si déboussolé sur les visages de ceux qui se trouvaient dans la pièce. Elle promena simplement ses yeux autour d'elle, une mine d'étonnement déguisant son portrait rompu. Ses joues s'étaient déjà couvertes d'une toile rosée tendant de plus en plus vers le rouge à mesure que sa respiration devenait haletante.

Lorsque Gojyo s'approcha d'elle afin de lui dire au revoir, elle sentit soudainement quelques larmes monter le long de sa gorge en observant cette silhouette qui tentait de dissimuler ses craintes. Même si elle avait conscience de l'avoir subitement troublé, elle en ignorait les raisons et se sentit pour cela extrêmement affligée. Elle ne voulait absolument pas lui faire de peine, mais n'osait pas non plus le questionner sur l'expression qu'il affichait depuis ses dernières paroles. Ainsi, lorsqu'elle se retrouva seule dans la chambre vide, elle ne put s'empêcher de se blâmer pour tout le souci qu'elle pensait causer autour d'elle. Au fond, elle avait simplement peur. Elle souhaitait grandement avouer ses sentiments au métis, mais craignait également de partir avec des regrets s'il devait lui arriver quelque chose. Pourtant, elle n'osait rien dire et cette incapacité constante l'accablait énormément. Depuis quelque temps à nouveau, elle vivait une nouvelle angoisse qui dévorait son cœur et se sentait perdue.

En raison de tout cela, la jeune fille ne put trouver le sommeil à la veille de son opération. À de nombreuses reprises, elle avait souhaité la présence de ses amis à ses côtés, mais réalisa le matin même qu'elle se trouvait bien seule au réveil entre ces murs ternes. Aux alentours de midi, Gojyo l'avait rejointe quelques heures avant qu'elle ne parte en salle d'opération. Contrairement aux jours précédents et en dépit de sa volonté, elle ne parvenait plus à masquer son angoisse et avait arboré un visage fermé jusqu'à ce que l'on vienne la chercher. Tout se mélangeait dans sa tête, si bien qu'elle ne parvenait plus à raisonner correctement ni à prononcer le moindre mot lorsqu'elle adressa un dernier regard au métis, qui la regardait s'éloigner d'un œil à la fois inquiet et pensif. Son esprit était si confus que la dernière chose dont il se souvenait et ressassait inlassablement était la sensation provoquée par le contact de la paume de Lucy contre la sienne avant de partir. La façon dont elle avait tenu sa main entre ses doigts lui avait paru si peu naturelle que le jeune homme n'avait put s'empêcher de se sentir brisé lorsqu'elle s'était finalement éloignée en relâchant son étreinte dont elle ne semblait plus vouloir se défaire. Son teint déjà si pâle s'était davantage terni pour entourer des yeux noyés par la désolation, qui pouvait se lire sur son visage. Alors qu'elle avait disparu pour rejoindre le couloir morose et silencieux, le métis n'avait pas quitté des yeux une seule seconde sa silhouette, comme s'il avait souhaité conserver pour toujours l'image de cette fille au fond de son cœur.

En arpentant le vestibule duquel aucun son ne parvenait, il s'était rendu jusqu'à la salle d'opération devant laquelle il s'était assis sans pouvoir bouger. Les mains au creux de ses genoux, il se tenait adossé contre le mur le regard cloué vers le sol, qui semblait valser sous ses yeux livides. Même si ses pupilles paraissaient fixer le carrelage grisâtre qui soulignait ses pas, elles demeuraient perdues dans le vide sans réellement chercher un quelconque point de repère. Tandis qu'il baignait dans cet état d'esprit confus et maussade, il n'eut même pas la volonté de se lever afin de marcher un peu au sein du hall et patienta simplement pendant un temps qui lui sembla indéterminé, malgré l'horloge murale qui trônait au mur et qu'il n'avait pas le courage de consulter.

Quelques minutes plus tard, il fut rejoint par les autres adolescents qui avaient pris place sur les quelques chaises longeant les murs repeints, mais en dépit du nombre de personnes se trouvant au sein de ce vestibule étroit, un lourd silence pesait entre ces quatre bordures verdâtres. Les secondes qui s'écoulaient ramenaient sans cesse le bruit insupportable de l'aiguille effectuant sa ronde interminable sur la pendule. Sous l'épais manteau de neige qui avait élu domicile au dehors, le temps semblait s'être arrêté.

Dans le couloir, aucun bruit ne parvenait, rendant l'atmosphère encore plus insistante que d'ordinaire et deux heures entières s'écoulèrent avant que l'un des hommes en charge de la jeune fille ne fasse irruption sur le pas de la porte, qui séparait les deux entrées. À son arrivée, tous les regards se tournèrent vers lui et l'inconnu put alors rassurer d'une mine réjouie les visages alarmés dont les traits se détendirent peu à peu pour afficher de larges sourires ainsi que quelques larmes au coin des paupières. D'une voix apaisante, l'homme affirma que Lucy allait se réveiller pleinement dans quelques heures et qu'elle était désormais hors de danger. En attendant, elle ne pourrait recevoir de visite de personne et le médecin invita les adolescents à la rencontrer le lendemain dans l'après-midi, lorsqu'elle se sentirait mieux. À l'instant même, elle était encore endormie et nécessiterait de quelque temps avant de pouvoir se remettre de l'opération.

Au milieu de la nuit, la jeune fille ouvrit doucement les paupières pour prendre connaissance de l'environnement dans lequel elle se trouvait. La pièce semblait spacieuse et pourtant, elle n'était occupée que par quelques personnes effectuant des allers-retours tout en passant régulièrement devant le lit sur lequel elle était allongée. Depuis son réveil, elle s'était retrouvée assaillie de questions de la part de ces inconnus qui ne cessaient de lui demander si elle se sentait bien et si elle se rappelait la raison pour laquelle elle s'était retrouvée ici. En réfléchissant à tout cela, elle fut capable de répondre à ces interrogations, bien que sa voix demeurait taciturne et encore légèrement voilée par l'apathie qui semblait refuser de la quitter. Durant un instant, elle songea au fait qu'elle se trouvait étrangement lasse et était incapable de se redresser sur la couverture qu'elle n'observait que de loin. Après cette réflexion intérieure, l'adolescente ferma à nouveau les paupières pour se rendormir jusqu'au matin plongé dans la brise hivernale. La fraîcheur qui se dégageait de la fenêtre l'invita à observer par celle-ci les quelques nuages qui traversaient longuement le ciel. En portant une main à son visage, elle sentit une vague de chaleur l'envahir, l'obligeant à poser sa tête contre le grand oreiller cotonneux. Après la visite des infirmières, elle s'était sentie rassurée quant à sa condition et pouvait interpréter ces récentes gênes comme les conséquences logiques de la lourde opération qu'elle venait de subir. Malgré ses quelques jours de jeûne, elle ne ressentit pas le besoin de se nourrir et passa la matinée à essayer de se reposer, luttant inlassablement contre une fatigue qui s'était emparée d'elle avec ardeur.

L'après-midi, alors qu'elle avait réussi à trouver le sommeil durant deux longues heures, elle ouvrit finalement les yeux pour se retrouver en compagnie de Gojyo qui patientait sur la chaise depuis quelques minutes déjà. L'une des personnes en charge du service l'avait informé que Lucy dormait depuis un certain temps, mais le jeune homme avait insisté pour attendre son réveil dans la chambre silencieuse portée uniquement par un faible bruit de respiration. Assis face au lit de l'adolescente, il lui avait pris la main tout en patientant jusqu'à ce que cette dernière se réveille. Sans pensées particulières, il avait observé silencieusement ses phalanges presque osseuses qui semblaient avoir grandi. En raison du manque de sommeil dont il était victime ces derniers temps, il avait commencé malgré lui à somnoler jusqu'au moment où il sentit les doigts de sa vis-à-vis se resserrer faiblement sur les siens. Ce simple contact l'avait ramené à la réalité et une sensation débordante de joie l'envahit au moment où son regard trouva celui de la jeune fille qui dormait jusqu'alors.

Lorsqu'elle ouvrit ses paupières encore apathiques, cette dernière afficha un sourire affectueux sous ses yeux brillants de bonheur et, à l'instant où elle constata que la même expression se dessinait peu à peu sur le visage du métis, elle sentit son cœur s'emballer le temps de quelques secondes. Néanmoins, en plongeant ses yeux nymphe dans ceux de Gojyo, elle remarqua avec regrets que ce dernier semblait s'être beaucoup inquiété à son sujet.

- Comment te sens-tu ? Questionna-t-il d'une voix bien basse.

- Bien, même si je suis assez fatiguée depuis ce matin, avoua son interlocutrice.

Visiblement, elle n'avait que très peu dormi la nuit dernière. De légères poches s'étaient installées au coin de ses yeux et le ton sur lequel elle s'exprimait paraissait venir de très loin. D'un geste d'acquiescement, Gojyo hocha légèrement la tête. Son visage semblait différent de l'ordinaire, il affichait une expression de tendresse que Lucy n'avait encore jamais observée jusqu'à présent. En contemplant cette mine si sincère et affectueuse, la jeune fille sentit alors son cœur déborder sous toutes les émotions qui l'envahissaient à cet instant même et qui se bousculaient dans son esprit, amenant de nombreuses larmes à ruisseler le long de ses joues. Tout en tentant de les essuyer du bord de sa manche, elle s'excusa platement avant de se retrouver une nouvelle fois dans les bras de son vis-à-vis qui la serra contre sa poitrine. De là, elle pouvait sentir chaque battement de son cœur tandis qu'il posa son menton sur sa tête abaissée.

- Je suis tellement soulagé, finit-il par lâcher d'une voix tremblante, j'ai eu si peur...

À ces mots, Lucy ne put retenir ses larmes de couler davantage tant elle consentait ces paroles. La tête appuyée dans le cou du métis, elle lui avoua avoir ressenti une immense crainte la veille de son opération et se trouvait très heureuse d'être avec lui aujourd'hui. Alors qu'elle se tenait ainsi, elle ne pensait plus à rien et ne faisait qu'écouter le bruit provoqué par sa respiration, qui se faisait haletante de temps à autres.

- Tout ira bien maintenant, murmura-t-elle, je suis désolée de t'avoir inquiété.

Gojyo secoua légèrement la tête tout en gardant le silence. Au fond, il avait tant de choses à lui dire, mais renonça une nouvelle fois malgré lui en songeant que ce n'était pas le moment idéal pour lui faire part de tout ce qu'il gardait en son cœur.

Lorsqu'ils l'avaient conduite jusqu'à sa chambre, les médecins avaient annoncé à Lucy que la durée de son séjour dépendrait de sa capacité à se remettre de ce qu'elle venait de subir. Si son corps tenait bon, il était prévu qu'elle loge ici durant au moins cinq semaines encore, le temps de s'assurer du fait qu'elle se rétablisse correctement et endure le traitement post-opératoire.

- Je serai dehors rapidement, affirma-t-elle dans un murmure, je te le promets. Sa voix semblait si éteinte que l'on aurait cru entendre s'exprimer un fantôme.

Un large sourire se dessina alors sur les lèvres du métis, qui finit par accueillir doucement la main de la jeune fille au creux de la sienne. Comme les paupières de celle-ci semblaient peiner à rester ouvertes, Gojyo songea avec amertume qu'il était temps pour lui de partir. Il n'avait passé que quelques minutes en sa compagnie, mais cela lui était bien suffisant car aujourd'hui, il pouvait se sentir soulagé d'avoir vu une nouvelle fois l'insouciance habiter son visage. Sous la neige qui avait recommencé à tomber, il pouvait s'en aller le cœur léger et lui promit également de revenir lui rendre visite chaque jour si elle se sentait suffisamment bien pour passer du temps en sa compagnie, ce à quoi l'adolescente avait acquiescé tout en observant s'éloigner cette silhouette dont la vision lui procurait tant de bonheur.

Durant les jours qui suivirent, Lucy aborda doucement sa période de rééducation. Au fil du temps, elle pouvait à nouveau se tenir sur ses jambes et se rendait désormais jusqu'au rez-de-chaussée où elle passait parfois quelques instants avant de regagner sa chambre. Comme les conditions météorologiques ne s'y prêtaient guère, elle n'avait pas obtenu l'autorisation de se rendre à l'extérieur avant que son corps ne soit entièrement rétabli et passait ainsi la plupart de ses journées dans la pièce qui lui était réservée lorsqu'elle n'occupait pas la salle d'exercices. Durant ce temps, Gojyo était venu lui rendre visite tous les après-midis comme il le lui avait promis, observant ainsi de ses propres yeux les progrès qu'effectuait chaque jour cette jeune fille si déterminée et qui l'amenaient progressivement vers un relèvement certain. Peu à peu, elle s'endurcissait et le traitement qu'elle subissait chaque jour la guérissait de ses maux ainsi que des migraines et vertiges dont elle avait souffert quelque temps encore après son opération. Les visites qu'elle recevait régulièrement de ses amis lui donnaient également la force dont elle avait besoin pour se rétablir et ainsi, au bout de presque deux mois d'hospitalisation, elle fut autorisée à regagner l'orphelinat.

Une douce brise caressait l'herbe encore fraîche de la cour et faisait lentement danser les feuilles encore timides des arbres vigoureux. La verdure avait refait son apparition petit à petit, éclipsant ainsi toute trace de l'hiver qui était définitivement terminé. Aux alentours, les fougères avaient retrouvé de leur éclat tandis que les buissons et arbustes qui jonchaient le sol regagnaient en allure. Le soir venu, vers vingt heures, tous étaient dehors à admirer le coucher du soleil. Les tables installées dans le jardin étaient remplies de nourriture et de diverses boissons tandis que de nombreuses chaises de bois poli étaient dispersées aléatoirement au milieu de la cour. Au loin, sur le creux des montagnes, on pouvait apercevoir une peinture de nuances allant d'un jaune citron à un orange plus doux et sucré. Le rouge flamboyant qui accompagnait ce tableau se fondait peu à peu dans les autres couleurs, offrant un mélange ardent qui contrastait sur la toile céruléenne.

La soirée se déroula sereinement, mêlée aux nombreuses conversations ci et là ainsi qu'aux rires semblant provenir de tous les endroits à la fois. Plongée dans cette atmosphère joviale qui l'extirpait de tous ses mauvais songes, Lucy était très heureuse de pouvoir passer cette soirée en compagnie de tous les adolescents qui se trouvaient là. Depuis qu'elle était arrivée, ils étaient sa seule et unique famille ; grâce à eux, elle avait gagné en confiance et abordait chaque journée de façon plus sereine. Cette soirée organisée en son honneur avait fait naître un elle un sentiment des plus favorables, elle se sentait merveilleusement bien entourée et réalisait une nouvelle fois qu'elle pouvait compter sur ces personnes pour que chaque instant de sa vie n'en soit que plus comblé. Comme elle n'avait pas pu fêter son anniversaire en raison de son hospitalisation soudaine, les adolescents avaient décidé de profiter du jour de sa sortie afin de lui faire vivre pleinement ce moment qui lui appartenait. Lorsqu'elle avait constaté les efforts que chacun avait entrepris pour qu'elle puisse vivre ce moment en compagnie de tous, son visage s'était subitement retrouvé baigné de larmes témoignant de l'immense joie qui habitait son cœur.

Il était presque trois heures du matin lorsque tous eurent fini de ranger la cour, laissant allumés les derniers lampions afin de les guider dans ce jardin bassinant dans l'obscurité. La lune ne brillait que faiblement, accueillant dans son croissant quelques étoiles. L'air s'était rafraîchi, mais n'était pas pour autant désagréable ; la plupart des adolescents avaient déjà rejoint leur chambre au moment où Lucy s'apprêtait à rentrer elle aussi, accompagnée de Meiko qui marchait quelques pas devant elle. Seulement, à l'instant même où il la vit s'en aller, Gojyo s'avança d'un pas rapide vers les deux jeunes filles et sollicita la brune afin que cette dernière le laisse seul un instant en compagnie de l'adolescente aux cheveux clairs. Après un rapide coup d'œil en direction de celle dont le jeune homme réclamait la compagnie, Meiko s'en alla tout en esquissant un sourire empli d'enthousiasme et alors qu'elle s'éloignait vers l'intérieur du bâtiment pour rejoindre sa chambre, le métis pria Lucy de le suivre jusqu'au centre de la cour où se trouvaient deux bancs se faisant face l'un à l'autre.

Il s'assit sur l'un d'eux tandis que sa vis-à-vis prit place sur le deuxième, considérant le jeune homme d'un air à la fois innocent et curieux. Celui-ci l'avait simplement invitée à le rejoindre sans dire un mot ; il était très tard et les deux adolescents commençaient à ressentir une certaine fatigue. Néanmoins, au vu de l'importance de ce que Gojyo s'apprêtait à lui annoncer, Lucy s'efforça de ne pas abréger la discussion et patienta alors jusqu'à ce que ce dernier prenne la parole. Il semblait assez confus et, tout en cherchant ses mots, avait dirigé instinctivement ses yeux flamboyants vers le sol. Les mains croisées au-dessus de ses genoux, il mit un certain temps avant de se lancer dans ce qu'il voulait dire. Il cherchait à la fois ses mots et un moyen de ne pas s'exprimer maladroitement. Finalement, d'un geste réfléchi, il releva la tête en direction de son interlocutrice pour observer un magnifique sourire au coin de ses lèvres, comme si elle l'encourageait à lui parler. Ce fut porté par cette douce expression qu'il connaissait bien que Gojyo commença à résumer la situation dans laquelle tous deux se trouvaient, depuis le jour où ils s'étaient rencontrés par hasard dans la rue. Rapidement, il évoqua le fait qu'il avait vu la jeune fille s'épanouir chaque jour malgré ses angoisses et épreuves et que, sans le savoir, elle transmettait un réel sentiment encourageant à son égard. À ses côtés, il pouvait être lui-même et n'avait plus honte de rien. Il se sentait heureux, même comblé, comme en possession d'un rare trésor qu'il souhaitait chérir pour l'éternité.

- J'aimerais que tu sois à mes côtés pour toujours, termina-t-il, après lui avoir avoué ses sentiments.

Depuis les simples mots « Je suis tombé amoureux de toi », l'adolescente avait senti ses pupilles s'humidifier et suite aux dernières paroles de Gojyo, elle ne put retenir ses larmes. Portant ses mains à son visage, elle hocha lentement la tête d'un mouvement significatif. D'un seul et unique pas, le métis parcourut la distance qui les séparait afin de la prendre dans ses bras. Alors qu'il la tenait si proche de lui, il pouvait sentir son cœur battre à vive allure. La jeune fille calma peu à peu ses pleurs alors qu'elle serrait de toutes ses forces le dos de son vis-à-vis en présence duquel son amour paraissait prendre une forme nouvelle ce soir-là. Elle avait sûrement deviné l'objet de cette demande à mesure qu'il parlait, mais n'osait y croire même encore maintenant. La tête appuyée dans le cou de Gojyo, elle ferma vigoureusement les yeux pour ne sentir que le léger vent caresser sa nuque pâlie par les rayons de la lune. Les deux adolescents restèrent ainsi durant de longs instants, sans pour autant être capable de compter les minutes qui s'écoulaient. La fatigue qui les tenait venait peu à peu de s'estomper tant ils étaient heureux ainsi ensemble. Porté par l'atmosphère chaleureuse qui soulageait son cœur, Gojyo sentit ses joues rougir le temps d'un instant. L'homme qu'il devenait chaque jour lui plaisait de plus en plus tandis que ses sentiments à l'égard de Lucy se transformaient progressivement sans aucune retenue.

Après une vingtaine de minutes, l'air se fit nettement plus frais. Les températures avaient considérablement chuté pour faire place à une atmosphère assez glaciale en cette nuit de printemps tardif. Prenant sa vis-à-vis par la main, le métis lui proposa de rejoindre le couloir d'entrée du bâtiment dans lequel il régnait un climat plus agréable. Il la raccompagna alors jusque devant la porte de sa chambre pour y demeurer immobile durant quelques minutes. Sous le bruit du vent sévissant à l'extérieur, tous deux discutèrent rapidement de cette nouvelle situation tout en prenant soin de parler suffisamment bas afin de ne pas réveiller les éventuels endormis. De la chambre de la jeune fille pouvait se déceler une faible lueur, attestant que sa colocataire n'était pas encore couchée et devait l'attendre. D'un geste, Lucy dirigea alors rapidement ses yeux de pêche au niveau de la cloison, puis les ramena à la hauteur du jeune homme qui se tenait face à elle. Ils s'embrassèrent devant la porte avant de se souhaiter une bonne nuit tout en relâchant lentement la main de l'autre.