Chapitre 11 – La libération

Comment se rendre compte que deux mois ne représentent rien dans une vie. Un grand moment de solitude profond dès l'instant où j'ai saisi la triste vérité de la disparition de Shana. Autant la situation est dramatique pour la jeune fille qui est à présent livrée à elle-même et pitoyable de mon point de vue, autant le sentiment qui m'habite est particulier, bien loin de la dépression qui aurait pu m'attaquer de plein fouet.


« Qui…qui…qui êtes-vous ? Que…que me…voulez-vous ? »


Ce sont les premières paroles qu'il m'avait été permis d'entendre de sa part. Je ne me souviens plus exactement des détails de ce qu'il s'était passé à l'époque. Je me remémore rapidement quelques images : celles de ruelles sombres, de cris, d'un Pokémon capturé. Puis le katana qui m'avait fichu la frousse. Tiens, j'ai envie d'en rire maintenant, quelle dérision ! Mais je me demande toujours comment j'ai aussi bien réagi lorsque de ma première rencontre avec Shana. Pourtant, les premiers contacts ont été bien plus difficiles que ce que les événements survenus récemment. Certains mystères restent compliqués à résoudre, et il est certain que celui-là ne le sera jamais.

Un court moment je ressens encore les embruns me fouettant le visage sur le ferry reliant Myokara à Poivressel. Puis ces embruns laissent une froide place à un perpétuel brouillard qui règne autour de Lavandia. L'aventure ne faisait alors que véritablement commencer, mais correspondait déjà au début des ennuis. Ce combat mouvementé avec un loubard, l'arrivée à Lavandia et la rencontre avec Ludivine, les premières révélations sur le véritable caractère de Shana… tant d'éléments qui ont contribué à m'ouvrir petit à petit, à prendre conscience des relents d'un orgueil passé. Une nouvelle période a débuté, celle où nous nous mettions à nous cerner l'un l'autre. J'ai beau essayer de m'en défaire mais ce rêve de la tente me revient constamment, comme s'il avait contribué à nous avancer, alors qu'il a été le fruit de mes secrets des semaines durant. Et depuis que j'ai eu cette fameuse discussion avec Shana à propos des rêves, j'ai une toute autre vision de la situation. Je n'ai pas fait ces songes par simple hasard, tout comme elle.

« Tu as mal dormi Houtarou ? »

Elle s'était inquiétée pour moi le matin même. Je ne savais pas que nous arrivions aussi tôt à éprouver de l'inquiétude pour l'autre. Une multitude de sentiments que je discerne beaucoup mieux qu'au moment des faits. Maintenant que je me les remémore…je réalise que beaucoup de moments à forts sentiments ont suivi. L'époque de Vermilava a été une période très forte en sentiments et une telle concentration en rebondissements si importants a fait que je n'ai retenu que le plus notable, en laissant de côté les détails. L'arrivée temporaire de Stella au sein de notre équipe, notre arrivée à Vermilava, l'épisode terrifiant des sources chaudes que je ne suis pas prêt d'oublier, au point de reléguer le match d'arène au rang de la banalité la plus ridicule. Rien qu'en y repensant, un frisson de honte me traverse. Mais au final, dois-je avoir encore répugner à penser à un tel évènement sachant que l'autre protagoniste n'est déjà probablement plus de ce monde ? D'ailleurs, elle a failli disparaître bien plus rapidement. Si je dois prendre en compte les nouveaux songes de ces derniers jours, celui qu'elle a vécu, mais surtout sa maladie, je trouve qu'on a échappé de manière très miraculeuse à de multiples dangers. Un bilan très positif. Pourquoi parler de bilan, dans le fond ? La question est idiote, j'ai l'impression d'avoir accompli ma mission, alors qu'en réalité elle ne sera jamais achevée. A présent seul, et tout ce que je peux réaliser pour le moment est la conquête des badges que je m'étais fixée, bien que dernièrement ma seule motivation de continuer dans cette lancée ait été ma quête parallèle menée en compagnie de Shana. A présent, je n'ai plus goût à grand-chose, si ce n'est vagabonder çà et là le voyage a été et sera toujours pour moi le rempart contre l'ennui.

Les objectifs vont changer.

A présent, son absence provoque en moi une énorme frustration, celle de ne pas avoir accompli ce qui devait être accompli, et surtout de ne pas avoir vécu ce que j'aurais encore voulu vivre avec elle. Cette privation m'empêche à présent de parcourir le moindre kilomètre à présent, même par goût au voyage. J'observe d'un œil morne la cour dans laquelle j'avais annoncé il y a encore quelques heures mon enthousiasme à révéler certains de mes secrets à Shana. A présent, je revois et considère ce lieu uniquement comme le théâtre d'une énorme bourde qui nous a coûté cher.

Impardonnable.

A cause de moi, Shana est partie. Et je n'ai vraiment aucune envie de me faire éternellement à l'idée que je suis responsable de cette histoire. Pour la deuxième fois de la journée, j'ai envie de pleurer. Malgré mon égoïsme ambiant, j'ai toujours été doté de traits de caractère très sensibles et instables. Je l'étais avant de rencontrer Shana, mais son contact a anesthésié des sentiments profonds de douleur intérieur. A présent qu'elle n'est plus là, l'anesthésie a cessé, les effets estompés resurgissent de plus belle, la douleur amplifiée.

Que m'arrive-t-il ? A y repenser, je n'ai plus eu cette terrible sensation depuis ma pitoyable défaite à la Ligue Indigo. Du moins, il ne s'agit pas du même sentiment de tristesse. Ne serait-ce qu'une raison liée à mes possibilités. J'avais perdu à la Ligue Indigo, mais rien ne m'a empêché de poursuivre ma quête et tenter une nouvelle fois de parvenir au trophée de la Ligue… Ici, le trophée a tout simplement disparu, sans deuxième possibilité de le remporter. Un trophée précieux que j'avais envie de conserver, de chouchouter jusqu'au moment où il doit être rendu à celui auquel il appartient, son, ou plutôt ses propriétaires respectifs. Mais le trophée a disparu, dérobé, arraché à ma bienveillance. Un trésor inestimable…

C'est la deuxième soirée passée dans le même Centre. Jamais je ne suis resté deux journées consécutives au même endroit depuis mon tout premier voyage. Mon appétit ne trouve aucun sens, et mes yeux ne font que se plonger sur la place vide qui me fait face. Les éternels pains-melons me manquent déjà…

Pourquoi autant y penser ?

Je ne devrais pas tant y songer, alors que je me suis si souvent plains que cette aventure constituait plus un fardeau que de moments de plaisir. Et pourtant, j'ai commencé il y a peu à me lasser de cette aventure, mais pas de Shana, laissant progressivement cette habitude à la supporter dans les moindres problèmes. Même dans des épreuves beaucoup plus compliquées, j'ai commencé à être autonome vis-à-vis de Shana. Maintenant qu'elle n'est plus là, impossible de se sentir plus démuni, incapable de me prendre en main.

« Je peux m'asseoir là ? »

Difficile de m'arracher plus brutalement de mes pensées. Une jeune fille me regarde d'un air interdit et s'est aperçue que je ne n'ai pas remarqué sa présence tout de suite.

« Heu, oui, bien sûr… »

Entendant un vague remerciement, je replonge aussi net là où je m'étais arrêté. Même si cela me fait du mal d'y penser, j'éprouve un étrange sentiment de me perdre dans ces souvenirs encore un peu, pour mesurer l'ampleur des conséquences qui me pèsent. Ce qui est passé est passé, mais j'éprouve un certain confort à m'y blottir, ne serait-ce que quelques instants. Mais la nouvelle présence installée près de moi me trouble, créé des interférences. Shana a disparu non seulement de ce monde, mais également de mes pensées. Je l'ai déjà en partie oubliée.

« Quelque chose ne va pas ? »

Mais qui est cette inconnue, à la fin ? Pourquoi veut-elle tout savoir est-ce que je lui demande si elle va bien, elle ? On le voit bien que je ne fais pas la fête !

Non. Je m'emporte. Elle ne sait rien. Elle est innocente, ne connait pas les malheurs qu'un dresseur comme moi doit affronter à cet instant. Je ne lui ai encore rien dit, mais même le fait d'avoir pensé du mal d'elle me donne envie de vomir de honte. Je devrais m'en excuser verbalement même si je n'ai formulé que des pensées. Elle ne fait que s'inquiéter de mon état physique sans doute pitoyable.

« Ben, non pas tellement… »

Je veux bien admettre que je ne vais pas bien, mais comment expliquer la situation qui me rend hors d'état ? Elle me prendrait directement un idiot. La même impression que lorsque j'ai été amené à raconter mon histoire à Simon. Ce sentiment d'être perçu comme un fou. Et il y a de quoi le penser ! Qui sait si je ne me suis pas inventé tout cette histoire au final ? Une Shana qui n'aurait existé que dans mon délire et mes désirs profonds. J'ai maintenant l'impression d'être revenu à zéro, de revenir en ce mois de novembre où tout a débuté.

« J'ai perdu une de mes plus chères amies. »

Un air obligatoirement attristé se dessine chez mon interlocutrice, mais dont je ne sais que faire pour m'en débarrasser au plus vite. Elle m'insupporte. Les compassions que peuvent éprouver les autres à mon égard m'indiffèrent totalement. Ce qui m'importe, c'est que quelqu'un sache ce qu'il m'arrive. J'ai besoin de me soulager de ce boulet… mais il n'est pas aussi difficile à enlever. Pourtant, j'y suis bien parvenu lorsque j'ai comté mes rêves à Shana, mais quelque chose me bloque.

Je dois me surpasser.

« Je l'ai vue partir tôt ce matin. »

A moitié avachi sur la table, je relève brusquement ma tête, manquant de peu de fracasser celle d'une personne mangeant derrière moi.

« Pardon ?

― Je te le répète, je l'ai vu partir très tôt dans la matinée.

― Tu l'as vue ?

― A vrai dire, ma chambre est attenante à la vôtre et j'ai entendue hier soir une violente dispute. J'avais remarqué par la suite qu'il s'agissait de toi et de ton amie.

― Mais comment sais-tu que c'est elle qui est partie ce matin ?

― Je ne sais pas si le hasard fait bien les choses, mais je me suis réveillée très tôt ce matin. Le soleil n'était même pas encore levé, mais ce n'était plus totalement la nuit. J'ai entendu du mouvement dans votre chambre. Intriguée et curieuse de nature, je dois l'avouer, j'ai entrouvert ma porte afin de mieux percevoir ce qu'il se passait et j'ai vu la porte de ta chambre s'ouvrir. Je m'attendais à voir deux personnes sortir, mais je n'ai vu qu'elle. Elle marchait, tranquillement. Elle avait disparu au coin du couloir, puis j'ai entendu des pas précipités dans les escaliers, puis plus rien. Le calme était retombé. Je n'ai même pas pensé à regarder dans la cour depuis ma fenêtre…

― Et comment avait-elle l'air ?

― Je ne sais pas, je ne l'ai vu que de dos. Au vu de ses pas dans le couloir, détendue, ou du moins essayant de l'être. Elle n'a même pas senti qu'on l'observait, donc quelque chose devait la préoccuper. La discrétion n'est pas mon fort. »

Je ne sais pas quoi en penser. Si Shana est partie, il ne peut y avoir que deux raisons : soit elle a voulu couper les ponts avec moi après notre dispute de la veille, soit elle a tout bonnement disparu de cette Terre après son départ et qu'elle a senti son départ sans vouloir me voir affronter cette épreuve de la séparation. J'essaie de me faire une raison pour que ce ne soit seulement qu'un départ précipité, imaginé à la suite d'un coup de tête, mais les événements et ce témoignage ne jouent pas en la faveur de cette possibilité. Si Shana est effectivement partie sur un simple coup de sang, elle serait revenue dans la journée. Pas qu'elle change souvent d'avis, qu'elle ne sait pas ce qu'elle veut, mais je me rappellerai toujours cette phrase qu'elle avait une fois prononcée, me croyant endormi : « Il y a toujours une présence rassurante à mes côtés. ». Elle ne l'aurait pas quitté ainsi, surtout que la dispute d'hier n'était que partie des nombreux désaccords, accrochages que nous avons eus en quantité en l'espace de quelques semaines. Un de plus, un de moins, qu'est-ce que cela aurait changé à notre voyage ? Rien. L'hypothèse la plus vérifiable reste donc sa disparition pure et simple. J'ai beaucoup de mal à m'y résoudre, mais je me suis obligé à garder les pieds sur Terre, même dans les pires moments.

« Il y a quelque chose que je peux faire pour toi ?

― Non, merci, ce n'est pas la peine…

― Tu avais l'air de l'apprécier énormément…

― Forcément.

― Jusqu'à me demander si tu ne l'aimais pas. »

Le choc fut tout aussi brutal que si j'avais vu apparaître devant moi le spectre de Stella, revenue hanter mes souvenirs. Cette fois-ci, c'en est trop.

« CA NE TE REGARDE PAS !

― Dé…désolée, je ne voulais pas…

― Je te laisse. Hors de ma vue et bonne soirée. »

Sous les yeux ébahis des autres personnes se trouvant dans la cafétéria, je quitte celle-ci, retenant ma colère et ma douleur qui n'allaient pas tarder à éclater. Je suis retourné rapidement dans ma chambre, pestant contre moi-même et ceux qui essayaient de m'aider. Non, ces derniers ne sont pas coupables. Ils ne m'ont rien fait qui puisse justifier mon attitude envers eux.

La nuit est contre toute attente beaucoup plus reposante. Du moins, si elle ne m'a pas porté conseil comme le dit le proverbe, elle m'a au moins permis de me calmer. A présent, je dois aussi m'en aller, sans véritable objectif pour la journée à venir. Le départ si précipité de Shana m'a condamné temporairement à rester ici, mais ne pouvant plus rien faire pour elle, je dois à présent partir.

Je rassemble mes dernières affaires. Une carte, de la nourriture. Un livre. Et ce petit papier coincé à l'intérieur, où sont notés ces quelques mots qui ne me seront finalement plus d'aucune utilité. J'hésite. Dois-je conserver les vestiges d'une quête passée, ou les abandonner en ce lieu symbolique ? A vrai dire, si seuls les songes me tourmentent et me rappellent les souvenirs, les livres sont comme une évasion qui pourrait permettre la concrétisation de ces rêves. Il ne s'agit plus d'un tourment, mais d'une deuxième réalité. Après cette mûre réflexion, je repose mes affaires dans mon sac.

Elle a tout emmené : les pains-melons, la tente, les couvertures. Ce que je lui avais offert malgré ses premières réticences. Elle découvrait alors à peine mon univers.

Je croise encore quelques personnes m'ayant aperçu la veille lorsque je quitte la cafétéria, mais leur regard inquiet ne me cause guère plus de soucis que j'en ai accumulé en quelques heures. Le souvenir lointain et douloureux des regards houleux de la grande avenue de Poivressel ne sont qu'un nuage de souvenirs n'ayant plus de sens. Dans la cour, je me retourne et regarde une dernière fois la fenêtre de notre chambre. Celle de nos adieux. La dernière fois, c'était avec consternation et peine.

La séparation n'est qu'un sentier tortueux vers la libération.

La pluie tombe sans arrêt durant trois jours et il n'y a aucune habitation dans les environs. Je n'ai pas plus aperçu de présence humaine durant cette période. Il faut admettre que la route menant à Cimetronelle est encore très longue et très peu fréquentée de par son climat, les dresseurs étant quittes à faire un détour conséquent par le Mont Memoria. J'ai préféré choisir l'option la moins facile, non par courage, mais plutôt par besoin de remettre les mains dans le cambouis et de m'offrir une bonne claque. Rien de tel qu'un bon retour à la réalité pour me faire oublier tous les doutes que j'ai eus le lendemain du départ de Shana. Le sentiment de vie qui m'habite est également visé. Un sentiment de vide qui n'est pas nouveau, mais qui peut être compensé par une activité continue. Lutter constamment sous une pluie torrentielle m'occupe au moins et me fait oublier le dégoût qui m'habite. Je regrette même d'avoir attendu un jour de plus au Centre Pokémon, car, contrairement à ce que je pensais, je n'ai pas perdu goût au voyage. Je pense toujours autant à mes Pokémon et me passionne toujours autant de l'aventure que je vis. A présent, je rêve à nouveau de ce badge qui m'attend à Cimetronelle.

Fichu temps, mais pleinement assumé. Pas que je déteste la pluie, au contraire, mais elle m'oblige à récupérer le précieux temps que je perds à chaque fois que je dois me résoudre à trouver un abri pour effectuer quelques exercices avec mes Pokémon. Le reste de la semaine n'a été guère meilleure : la seule chose qui a changé radicalement, c'est que j'ai enfin rencontré d'autres dresseurs sur mon chemin. Malheureusement, je n'ai eu guère le temps de leur proposer un combat. Ils avaient l'air bien pressés, comme s'ils étaient poursuivis par le diable. Je n'ai pas tardé à connaître la raison de cette agitation. En effet, les sols environnements sont très friables dans la région, ce qui occasionne lors des intempéries de violentes coulées de boue et de nombreux dégâts dans les environs, ce qui rend l'endroit peu sûr et surtout inhabité. Toutefois, le paysage qui s'offre à mes yeux est loin d'être banal. De nombreux ravages se sont produits récemment dans les environs : flore détruite et déplacement massif de Pokémon, alors que la saison des grandes migrations n'est pas encore arrivée. Fort heureusement, aucune victime humaine ne serait à déplorer. Mais le phénomène a attiré de nombreuses personnes, et je ne suis pas étonné de rencontrer plusieurs Rangers venus étudier la catastrophe de plus près. Pris d'une curiosité indécente, je m'approche de manière innocente et entend alors la discussion de deux des secouristes. Tout en passant à côté d'eux, je grappille un morceau de leur conversation.

« …et ils sont allés voir près du lac où se trouvent les Barpau ?

― Rien d'anormal n'a été signalé là-bas.

― Tu vas voir que le chef va encore nous sermonner pour l'avoir envoyé pour rien ! »

Il ne m'a jamais été donné l'occasion de voir des Barpau, et la curiosité me pousse à faire un plus grand détour pour aller aux abords du lac en question. Il se trouve à proximité, mais une demi-heure de marche supplémentaire m'a été nécessaire pour arriver sur le rivage. Il ne se trouve personne de ce côté du plan d'eau mais une silhouette se profile au loin. Assez loin pour pousser ma curiosité à me faire marcher quinze minutes supplémentaires à la rencontre de cet inconnu, sans doute un local, si l'on pouvait effectivement avoir la chance de rencontrer des Barpau. Le brouillard m'empêche de percevoir exactement où se trouve cette personne, jusqu'à la manquer de peu. Un portrait se dessine peu à peu.

« S'il vous plait ? »

Je vois l'ombre se retourner, même si je ne parviens toujours pas à distinguer clairement son visage. Ce n'est qu'en m'avançant de quelques pas que je reconnais alors la chevelure folle, le visage gravé par les aventures, de la dernière personne que j'aurais souhaité rencontrer.

« Décidément, on ne peut plus lutter contre le hasard. Quoi qu'il fasse, nous finirons toujours pas nous rencontrer.

― Bah, si je n'avais pas entendu deux de vos collègues parler du lac, je ne serais pas venu perdre mon temps ici. Votre hasard, j'adore le provoquer.

― Les Barpau, je suppose ? Tu es en admiration pour eux, ou tout simplement avide de voir leur évolution ?

― A vrai dire, je n'ai pas pensé à Milobellus en venant ici.

― Mais au fait Houtarou, où est Shana ?

― Elle est…

― Ah, si elle a préféré t'attendre dans un Centre ou un refuge, ce n'est pas grave. Nous aurons l'occasion à nouveau de nous rencontrer. »

Il n'y a pas de Centre Pokémon ou de refuge à dix kilomètres à la ronde. Simon semble l'avoir oublié, tout autant qu'il m'a bien coupé la parole. Déjà que le nom prononcé me provoque énormément de peine, une violente envie de cracher à la figure du Ranger pour cet affront m'a pris. Une seule chose m'a retenu de commettre un acte qui n'aurait qu'aggravé la situation : notre dernière entrevue, si je peux la qualifier ainsi. Il s'agit d'un coup de téléphone, mais qui m'en a appris énormément. Enfin, m'en AVAIT appris énormément. Tout cela ne me sert plus à rien à présent.

A rien.

Des ruines, des bribes de vieux souvenirs.

Une brève conversation, au cours de laquelle j'ai soigneusement détourné les mentions de Shana, s'est conclue sur une invitation de Simon à le suivre « à un endroit très intéressants » qui me permettraient de découvrir bien des choses. C'est avec un accord à peine réticent de ma part que son Gallame se charge de nous téléporter. Mon interrogation sur le lieu où nous devons aller est comblée par un indice : nous allons franchir des dizaines, voire des centaines de kilomètres. D'un paysage gris et sans intérêt, je suis passé à un endroit d'une luminosité sans égale. Etant trempé jusqu'aux os, il m'a fallu quelques secondes tout de même pour réaliser que je me trouve bien dans un bâtiment et plus sous le climat désastreux des zones marécageuses dans lesquelles je progressais.

« Simon ! Vous n'êtes pas censé être en mission ? »

Une jeune femme accourt vers nous, assez inquiète.

« Non, non, tout va bien, les dégâts sont assez limités apparemment, les autres sont encore sur le terrain, je leur ai dit que j'en avais pour un moment. J'y retournerai. »

La jeune assistante, l'air perplexe, retourne d'où elle est venue par une des grandes portes qui dominaient le hall, immaculé d'un blanc trop propre à mon goût. Aucune fenêtre ne donne sur l'extérieur, et les nombreux spots lumineux qui traversent la grande pièce ne cessent de m'éblouir. Voilà bien quelques jours que je n'ai pas vu un rayon de soleil. Ne connaissant pas du tout l'endroit, il m'est impossible de déterminer si des averses continuent de s'abattre à l'extérieur. Impossible également de me positionner ou de relier cet endroit à quelque chose de connu. Seule certitude : il s'agit d'une base Ranger. Pendant un court instant je me suis même cru retourné à Poivressel. Un brusque mouvement vers la gauche : non, je ne suis pas revenu dans le temps. Shana n'est pas là. Je rougis en silence, prenant honte de mon réflexe. Voilà que j'ai des hallucinations… Et puis même, l'endroit où je me trouve actuellement est bien plus imposant, immense. Ce grand hall est beaucoup plus lumineux que celui que j'ai connu à Poivressel.

« Où sommes-nous ?

― Dans une base Ranger, à ce que je sache.

― Oui, mais elle où se situe-t-elle ?

― Désolé, mais je ne peux pas te le dire. Cette base des Rangers est classifiée top secrète au niveau de la région Hoenn et seuls les Rangers connaissent sa position. Je peux juste te dire que c'est d'ici que j'ai eu la conversation téléphonique avec toi. Il s'agit non seulement de la plus cachée, mais aussi de la plus importante des bases Ranger. C'est ici que toutes les informations sont centralisées. Tu comprends donc pourquoi je préfère qu'on change de conversation. Viens plutôt avec moi. »

Ma curiosité atteint son plus haut point, mais je renonce finalement à occuper mon esprit sur la localisation de la base. Ce que Simon est sur le point de me dire ou me montrer suscite bien plus ma curiosité. Ce n'est qu'avoir traversé un très long couloir que Simon m'emmène dans un autre secteur, dans les sous-sols. La luminosité qui traversait chaque cellule de mon corps a de nouveau laissé place à un environnement complètement opaque. La sensation de sécurité brièvement acquise m'a de nouveau quitté. Après une nouvelle succession de couloirs, nous nous arrêtons devant une antique porte donnant sur une pièce sans âge, qui n'a semble-t-il plus été occupée depuis le siècle passé. S'y empilent de vieux cartons, des Cap sticks hors d'usage, des paperasses qui menacent de s'écrouler à tout moment. Pendant un court instant j'ai cru me retrouver dans le bureau de Ludivine, mais Simon se contente, en silence, de récupérer une boîte, manquant de faire écrouler sur nous la pile de Cap sticks. Le Ranger ne m'a plus dit un mot depuis notre arrivée ce mutisme soudain m'offre un sentiment d'insécurité grandissant. Après avoir quitté cet endroit bien peu chaleureux, Simon m'emmène dans un des nombreux bureaux situés dans les étages, surement le sien. Il est tout à fait à l'image de celui que j'avais vu à Poivressel : du désordre dans tous les sens, un peu comme la remise où nous étions il y a quelques instants. Un contraste tout aussi saisissant avec l'homme franc qui m'a été permis d'entendre il y a encore quelques jours.

« Désolé de t'avoir fait balader dans tout le bâtiment, mais j'aimerais te donner quelque chose, que je n'ai pas eu l'occasion de t'offrir plus tôt. Comme je te l'ai dit lors de notre dernière conversation, il s'agit de souvenirs de mon grand-père. »

Un silence s'installe. Une envie violente de répliquer me prend de crier au visage de Simon que je ne veux plus en parler : Shana n'est PLUS LA. Rien que le fait d'y penser… Simon est l'une des rares personnes à connaître notre histoire et cette rencontre est une occasion rêvée de vider mon sac, quel qu'en soit le moyen. Tiraillé entre ce besoin et la soif d'apprendre ce que le Ranger compte me montrer, je me décide à puiser dans mes réserves de patience. Tout en sachant que si ce que j'allais découvrir est décisif, ma frustration pourrait dépasser une limite dangereuse.

« Houtarou ?

― Hein ? Heu ouioui… »

Soucieux, Simon sort un amas d'objets du carton : des photos, des cartes topographiques parmi lesquelles je reconnais une des îles Sevii, des Pokéball qui n'ont jamais servi, une casquette, d'autres papiers, bref, le kit parfait de l'aventurier. Me remémorant les souvenirs de notre dernière discussion, je me souviens que Simon faisait mention de clichés. C'est donc tout naturellement que mes yeux pointent vers les quelques clichés situés sur le coin de la table.

« Eh bien, tu attends quoi pour les prendre ? »

Je ne me suis pas fait prier pour m'en emparer et même si je sais qu'elles ne me seront plus d'aucune utilité, je les observe avec avidité. En tout et pour tout, uniquement quatre photographies. Pourtant, chaque détail de l'image devait être scruté. Je dois en tirer une conclusion ! Mais ces clichés représentaient uniquement une grotte, ses différentes cavités. Des instantanés d'assez mauvaise qualité, de surcroît. Bref, rien de palpitant et qui aurait pu servir à elle, celle dont je n'arrive même plus à prononcer le nom.

« Mais à quoi riment ces photos ?

― Ce sont des photos prises lors de l'expédition de mon grand-père aux Chutes Tohjo, je t'en avais pourtant parlé !

― Mais elles sont censé me…nous servir à quoi ?

― Tu comptes aller aux Chutes Tohjo un jour ou l'autre ? La pauvre Shana, si tu la fais patienter de la sorte !

― Eh bien justement…

― Justement quoi ? Je te propose qu'on aille en parler avec elle, car je m'inquiète vraiment, tu n'as pas l'air tranquille ! »

Simon se lève et se prépare à quitter le bureau.

Tant pis.

« Pas la peine d'aller lui parler.

― Et pourquoi ça ?

― Car elle n'est plus avec moi.

― Pardon ?

― Elle a disparu il y a quelques jours et tout porte à croire…qu'elle n'est plus…de ce monde. »

J'ai eu énormément de mal à conclure ma dernière phrase, car une fois de plus, mon cœur s'est retrouvé quelque part au niveau de mon estomac, sans pourtant manquer de détermination. La perte de quelqu'un qui m'est si proche et si lointain en même temps me cause un véritable traumatisme à chaque fois que j'y pense ou que j'en parle. Mais Simon le sait, maintenant. Calmement, le Ranger retourne derrière son bureau tout en gardant un œil sur moi, comme pour me jauger. D'un mouvement souple et raide à la fois, il se laisse tomber sur son fauteuil. Sa réaction reste imprévisible. Les reproches ne me suscitent aucune crainte. Mais continuer à me parler des minutes durant de cette fille, je ne le supporterais plus. D'un autre côté, je n'ai aucune envie d'engager un nouvel éclat de colère. Depuis ma dernière expérience au Centre Pokémon, je n'ai plus fait de véritables rencontres, et même si j'ai moins pensé à mes expériences passées, tout risque d'éclater d'un moment à l'autre.

« Pourquoi tu ne m'as rien dit ?

― Parce que vous ne m'en avez pas laissé l'occasion ?

― Bien. Maintenant je vais te poser une question. Vu que Sha…

― Qu'est-ce qu'il y a avec elle ?

― Dis-moi ce qu'il y avait entre vous deux ? »

Le même cauchemar revient encore et encore, car cette question m'a été posée nombre de fois, par nombre de personnes la réponse n'a jamais été claire, et ne le sera sans doute jamais. Au contraire, elle a souvent fait tourner une situation banale en une catastrophe irréversible. Immobile, je ne me concentre plus sur Simon mais uniquement sur la question posée et sur la réponse à donner. Chaque mot compte. Aussi Simon a beaucoup de patience, car une ou deux minutes durant seuls les bruits provenant du couloir étaient perceptibles.

« Je vois. Tu n'as pas envie de le dire. Mais pourtant, le cas de ton amie est unique, et j'ai besoin de savoir certaines choses : comment vous viviez, quelles étaient vos relations...

― Mais pourquoi vous avez tous besoin de connaître ces informations qui ne regardent que nous deux ?

― A vrai dire, ce métier de Ranger me plait, mais ici à Hoenn, je ne suis considéré que comme simple pion. Le poste que j'occupais auparavant à Johto n'a jamais été valorisé, même si je collabore avec nombre de personnes et que j'ai gagné dans les échelons récemment. Je travaille de plus en plus, mais toujours dans l'ombre, sans avoir plus de reconnaissance. La popularité m'intéresse ! J'ai donc discuté avec un cercle de psychiatres de ton cas, et ils seraient très intéressés de te voir.

― Vous avez parlé à d'autres personnes de moi et Shana ? »

Des psychiatres.

J'ai prononcé son nom, mais je n'en ai rien à foutre. Le dégoût s'empare de moi. Ce n'est plus qu'une question de minutes. Ainsi Simon nous compare à de vulgaires sujets bons à disséquer ? Je n'ai jamais eu de rejet pour ces personnes, mais elles ne devraient rien à voir avec cette histoire. Shana est ouvertement assimilée à une simple cobaye…

Je comprends maintenant la précipitation de Simon à vouloir voir Shana.

« Une occasion pareille ne se présente qu'une fois voyons ! Je vais enfin être reconnu comme celui qui a côtoyé celle « qui vient d'un autre monde » ! N'est-ce pas formidable ?

― Vous êtes écœurant. Bien au-delà de mes espérances.

― J'étais sûr que tu n'adhèrerais pas. D'où mes précautions pour être sûr d'être sur ta route et de t'emmener ici, à l'abri des regards. Ce n'est pas grave, il est trop tard ! Et tu peux mentir comme tu l'as déjà fait, je retrouverai Shana !

― Comme bon vous semble. Je n'ai pas d'inquiétude à me faire de ce côté-là. Perdez seulement votre temps à des bêtises. Pour ma part, j'en ai largement entendu aujourd'hui. Au revoir.

― Tu comptes t'en aller comme ça ? J'ai bien peur que ça ne soit pas possible. »

A partir du moment où Simon m'a livré ses noirs desseins, il était certain qu'il ne me laisserait pas quitter ces lieux aussi facilement. Ayant vu clair dans son jeu, malgré la multitude de désagréables sensations qui me livrent aux portes de l'évanouissement, je dois quitter les lieux. En position de faiblesse et ne connaissant pas du tout le moyen de quitter ces lieux, j'opte par le moyen le plus simple, du moins par le moyen qui nous a permis d'arriver ici, c'est-à-dire la téléportation. Le Ranger ne devait sans doute pas s'attendre à ce que j'use de la même technique. Ludivine ne lui a sans doute pas tout livré à mon sujet. Leur dernière conversation n'a pas été des plus cordiales, dirait-on. Le temps d'appeler Xatu, de partir, et le mauvais temps se rabat au-dessus de ma tête.

Douche froide, dans tous les sens du terme.

Je ne suis pas retourné près du lac, mais un peu plus au nord, afin d'éviter le contact autres Rangers, qui ont été sans doute prévenus rapidement de ma disparition, officiellement de mon évasion. Il n'est pas impossible de penser que j'ai été accompagné à la base pour un interrogatoire poussé, en qualité de suspect dans une affaire quelconque. En attendant, j'en ai trop entendu aujourd'hui. Inutile de réfléchir plus longtemps. Il faut fuir. J'en ai marre, et quitte à redevenir égoïste, j'aurais largement préféré ne pas avoir rencontré Shana. Même absente, elle m'apporte encore des ennuis. Un point positif : l'un des derniers ponts qui me reliait à elle a été détruit. Il n'en reste que des miettes.

En admettant que Simon concentre ses recherches sur Shana et non sur moi. Il doit être obstiné à croire que je lui ai menti en disant que je suis seul depuis plusieurs jours. Je n'aime pas le sourire sadique qu'il a proféré. Dernière image que j'ai de la seconde juste avant mon départ. Je n'aime pas ça du tout. Shana aurait mieux fait de rester auprès de moi, je le sens…

J'invente plein de raisons pour qu'elle reste auprès de moi.

Ah Shana, même partie, tu fais encore l'objet de la convoitise de toutes les personnes qui t'ont connue.

La pluie n'a cessé de tomber, et au fil des jours, les paysages se suivent mais finissent toujours par se ressembler. J'étais persuadé dans un premier temps que cette météo pourrie me rendait maussade, mais avec du recul, je constate que la monotonie que prend cette aventure me déplait au plus haut point. Alors que je pensais la quitter bien facilement, elle continue de m'accompagner.

La pluie est forte, mais elle ne m'empêche pas de jeter un coup d'œil sur la vallée qui serpentait sous mes yeux. De l'autre côté de cette vallée, par-dessus cette autre chaîne de montagne, se trouverait le Mont Memoria, d'après les indications récoltées. Une fois que j'aurai gagné à l'arène de Cimetronelle, j'irai bien faire y un tour. Aucun de mes proches n'y repose, mais un tel lieu ne peut convenir que pour rendre un petit hommage à Shana. Différentes étapes se sont succédé depuis sa disparition. Tout d'abord, le refus d'accepter la situation. Ensuite, une journée entière de mutisme complet traduisant un désespoir sans fond. Puis, la résignation, synonyme de fatalité, est apparue et a pris ses quartiers. Le destin ne fait aucun cadeau. Ces adieux seraient loin d'être parfaits, j'en conviens. Lors de mes grands moments, je les imaginais assez grandioses, que chacun prendrait sur lui pour éprouver de la tristesse. Mon seul compagnon serait une certaine forme d'hypocrisie, de départ en cachette. Ma frustration s'est accentuée en conséquence.

Des éclairs jaillissent. Tiens, c'est étrange, il y en a que très rarement au mois de janvier, d'autant plus que cette zone traverse peu de périodes propices aux orages. Au contraire, le climat convient parfaitement à celui d'un hiver rude. Les températures ont chuté depuis une semaine et la progression est de plus en plus difficile. De nombreuses heures sont passées à l'abri d'une nature qui reste impitoyable pour qui ne l'apprivoise pas un minimum. J'approche d'une forêt, ce qui n'arrange pas la situation. L'orage redouble de violence et me voilà obligé à contourner la forêt afin de prendre le moins de risques possibles. La vallée aperçue plus tôt ne semble pas très peuplée.

Par chance, ma route comprend un refuge situé à proximité l'idée de contourner la forêt s'est révélée bonne. Je me précipite vers cet abri tombé à pic. Une fois au sec, je regarde autour de moi et vois un tabouret caché sous une minuscule table. Le mobilier est sommaire mais suffisant. Je saisis la chaise et me jette dessus, éreinté mais content de cette pause improvisée. En consultant ma montre, je constate que la journée est loin d'être terminée : il est 15 heures 30. Or, ce sale temps n'est pas prêt de s'arrêter. De plus, les orages ont tendance à se concentrer dans les massifs en fond de vallée. Le répit se prolonge, autant sortir mes Pokémon. Noarfang, Corboss, Coudlangue, Zarbi et Xatu. C'est à ce moment que je constate une chose qui ne m'a pourtant pas frappé ces derniers jours : j'ai oublié de récupérer Ramoloss. Ma distraction est surement due à l'agitation des évènements, un profond abattement couplé au climat morose. Il va donc falloir que j'y songe en arrivant au prochain Centre Pokémon. A vrai dire, il s'est produit tellement de choses que même le départ de Mimigal a été obscurci.

Le temps à l'extérieur aussi. Il n'est pas prêt de s'améliorer.

Je suis sûr que chez elle, il doit y avoir un temps magnifique.


Le soleil est au beau fixe ! Mais cela m'importe peu, car la route est sans doute encore longue. Peu m'importe le temps qu'il fait ou qu'il allait faire, deux mots seuls résonnent dans ma tête : « Chutes » et « Tohjo ». Mais un seul gros obstacle se dresse : où se situent ces fameuses chutes ? Houtarou mentionnait souvent une autre région, et à comprendre ce qu'il racontait, il fallait traverser les océans pour parvenir à destination. Bah, peu importe, pour un passager clandestin de plus ou de moins…

D'ailleurs, que devient-il ? Voilà plus d'une semaine que nous nous sommes, si j'ose dire, séparés. Est-il content ou effondré à l'heure qu'il est ? Inutile de croire qu'il s'est réjoui de s'apercevoir que j'avais disparu, mais si ça se trouve, il s'est depuis fait à l'idée que je n'ai plus rien à voir avec lui. Il n'aurait pas accepté que je lui fasse un coup pareil. Il s'est trop lié à moi, c'est une évidence, mais je ne connais pas sa réaction en ce moment. Peut-être retourne-t-il terre et mer.

Oh et puis mince, si je suis partie, c'est aussi pour être tranquille, pour que je puisse accomplir ma quête plus rapidement ! Je n'ai pas à regretter mes actes ! Oublions tout ça !

Tiens, du monde. Ce sont les premières personnes que je croise depuis quelques jours. L'endroit est désert. Mais n'ayons l'air de rien, et tout ira bien. Comment doit se comporter quelqu'un de « normal » dans ce monde, au fait ? Je n'ai jamais fait attention comment… Houtarou réagissait. Déjà, mon katana est-il bien caché ? Oui, c'est bon, sous mon manteau. Allez, je prends un air indifférent, et tout se passera bien. Les voilà qui s'approchent. Ce sont deux garçons, ils ont l'air bien bavard. Ils ne s'occuperont pas de moi. Pas de panique !

« Eh, toi ! »

Oups.

« Qu'est-ce que vous voulez ?

― Dresseuse, non ? Pour un match Pokémon en double, tu es partante ? »

Re-oups. Pas de Pokémon dans l'équipe.

Qu'est-ce que je fais maintenant ? Houtarou aurait su comment réagir. Il aurait accepté sans aucun doute et aurait pu par la même occasion me sortir de ce pétrin. Il y avait un moment qu'il n'avait pas réalisé de vrai match. Il ne me reste plus qu'à inventer un mensonge.

« Pas le temps, désolée, je ne voyage pas et je dois rentrer chez mes parents avant la tombée de la nuit !

― Mais il n'y a pas un village à des kilomètres à la ronde d'ici !

― Au revoir. »

Mon physique de petite fille, même si je paraissais le même âge que ces garçons, m'aide énormément : je peux mentir plus facilement même si je vaux largement mieux qu'une enfant de dix ans. Les deux garçons, avant de poursuivre leur route, ne manquent pas de me détailler avec suspicion, mais tant pis, le mensonge est passé, le danger également, c'est ce qui compte. J'espère juste ne pas trop souvent rencontrer cette situation, pour limiter les mensonges. Autant rester discrète et parler avec le moins de personnes possible. Mais je vais devoir me résoudre à faire des recherches moi-même si je veux atteindre l'autre région et cette grotte. Bah je verrai bien, je n'y suis pas encore, tout simplement car il n'y a rien dans ces contrées perdues. Comment je vais faire, mince ? Je ne sais pas où je vais, je sais seulement pourquoi j'y vais. Je dois d'abord me renseigner sur le meilleur moyen de parvenir à destination. Un port, évidemment. La ville où je suis arrivée avait un port. Elle aurait été l'idéal. Inutile d'y penser, à présent, j'y serais trop visible. D'un autre côté, je ne connais rien de cet endroit et je n'ai même pas eu la bête idée de piquer une carte à Houtarou ou au Centre Pokémon. Quelle idiote ! Je verrai bien chez les prochaines personnes que je rencontrerai, tant pis pour la discrétion.

Il y a urgence.

La nuit tombe, il va falloir s'arrêter. Je ne sais pas combien de kilomètres j'ai parcouru aujourd'hui, mais j'ai l'impression de n'avoir quasiment rien fichu !

La tente est prête, cachée dans un endroit bien isolé, personne ne viendra s'aventurer ici. Bon, où ai-je mise mes pains-melons ? Je meurs de faim ! Mince, il en reste un seul. Il va falloir que j'en cherche. Mais je n'ai pas d'argent non plus ! En résumé, dans la hâte du départ, je n'ai songé à récupérer quoi que ce soit qui aurait pu subvenir à mes besoins élémentaires dans l'anonymat le plus total. Je commence vraiment à regretter d'être partie de la sorte. Et maintenant que j'y pense, c'est Houtarou qui supervisait tout le temps nos achats, l'organisation du voyage. J'ai quasiment toujours vécu à ses crochets, en réalité ! Je ne le constate que maintenant, seule, et plus que dans le besoin ! Pourquoi faut-il toujours que je trouve le moyen de me retrouver encore plus seule et éloignée de ceux que j'apprécie ? Pour une fois, par ma faute ! Sale coup de tête. Au lieu de me protéger, je me suis rendue encore plus vulnérable.

Ce pain-melon est vraiment délicieux, mais je vais devoir en profiter un maximum. Celui-ci va être le dernier que je mangerai avant un bon moment… Plus de nourriture, plus de guide, plein de regrets, et rêvasser sous cette tente me rappelle maintenant tous les moments où j'étais dépendante, mais en sécurité. Nous progressions très lentement, ce qui m'agaçait, mais nous avancions en sachant où aller. Les remords s'accumulent, ce qui ne me correspond absolument pas. Cet univers agit bizarrement sur moi et commence à me mettre une trop grande pression. Tous mes sentiments, mes sensations sont en passe de se dérégler. Je n'éprouve plus les mêmes impressions qu'il y a deux-trois mois. Qu'en sera-t-il le jour où je retournerai chez moi ? Il est possible que cette aventure m'ait profondément modifié. Je ne verrai peut-être plus mes amis de la même manière. Et eux, comment me verraient-ils ? Yuji agirait-il de la même manière avec moi ? Et d'ailleurs, cet idiot, que fait-il en ce moment ? Est-il à ma recherche, où continue-t-il sa vie tranquillement ? Tout comme Houtarou, il s'est sans doute déjà accoutumé à mon absence. Oh, qu'est-ce que j'aimerais le savoir, j'ai maintenant l'impression que tout le monde s'en fiche de moi ! J'ai peur qu'en revenant, plus personne ne me prête d'attention. Enfin, faudrait-il déjà que je revienne, mais quand j'y pense, j'étais seule au moment où ce Tomogara m'a envoyé ici. Peut-être que ce phénomène n'a eu aucune influence sur les autres. Il n'y a que moi qui ait subi. Mais la situation fait que personne ne m'a retrouvé, ou du moins m'a fait savoir sa présence dans ce monde, ne peut que faire peur ! Si la situation dure, il n'est pas impossible que les pouvoirs provoqués par ce Tomogara ne trouvent aucune parade, et je serai alors condamnée à vivre ici. Comment survivre alors ? Je n'en ai aucune idée. Si j'étais encore accompagnée, mon ancien acolyte m'aurait sûrement guidé et conseillé, avec la générosité qui le caractérise. On m'aurait appris à avoir un Pokémon, à l'entraîner, à vivre avec lui, à voyager avec lui. Mon nouveau statut de dresseuse m'aurait aidé. Ou de coordinatrice, tiens ! J'ai adoré ces concours auxquels j'ai assisté avec Houtarou. En somme, c'est lui qui m'a fait découvrir toutes les belles choses qu'il y avait à voir, et que notre périple serait moins éprouvant mentalement. Je ne sais toujours pas s'il avait raison, j'ai souffert et lui aussi. Je ne sais pas s'il souffre toujours autant maintenant que je ne suis plus là. Peut-être qu'après tout, je n'étais pas d'une grande importance à ses yeux. En même temps, j'avais clairement établi qu'il ne devait pas plus s'attacher à moi et qu'au contraire il devait m'oublier. Je n'ai pas à m'en vouloir de ce côté-là, c'était ma propre volonté. Mais la possibilité d'un coup de sang me hante toujours. La peur de regretter mes actes.

Des cris de Pokémon retentissent à l'extérieur. Maintenant que j'y pense, aucune de ces bêtes ne m'a approché, et pourtant j'en ai croisé par dizaines, souvent en horde. J'en reconnaissais certains que Houtarou me faisait connaître, mais d'autres m'étaient totalement inconnus. Il y avait pas mal de petits chiens gris dans le coin, mais ils avaient l'air d'autant plus féroces. Mais bizarrement, alors que je devais être une cible assez vulnérable pour tous ces Pokémon, aucun n'était à moins de dix mètres de moi. Sans le vouloir, je provoque l'appréhension chez les autres, malgré mon apparence physique classique. Avec un caractère renfermé sûrement, mais on ne le repère pas aussi facilement. J'ai toujours eu de la facilité à cacher mes véritables sentiments. De plus, mon arme est constamment dissimulée sous mon manteau, personne ne devrait la voir ! Ces bêtes doivent avoir un sixième sens…

Il y a décidément trop d'éléments que je ne suis pas parvenue à comprendre de ce monde. Je ne suis pas préparée à y demeurer longtemps. Toutes ces péripéties qui ne m'approchent en rien de mes véritables amis me grignotent le moral chaque jour et j'en suis déjà à m'imaginer les pires situations, les hypothèses les plus improbables, mais aussi les plus difficiles à supporter. Je me demande d'ailleurs pourquoi le contrecoup de cette décision ne survient que maintenant. La semaine passée était si tranquille ! Je ne m'inquiétais pour personne, ni pour moi, ni pour Houtarou, ni pour Yuji. J'ai besoin de conseils. Non pour retrouver les autres, mais sur le plan moral, je ne sais pas plus où j'en suis. Et Alastor, qui a disparu je ne sais où. A-t-il disparu au sein du Tomogara pour l'éternité ? Si c'est le cas, je n'ai même pas envie d'en mesurer les conséquences. Il serait alors quasiment mieux que je reste en exil. Et je reviens sur la question du comment je survivrai ici. Tout revient à cette question.

A croire que je suis vraiment condamnée à rester ici pour toujours.

Perdue dans mes pensées, je n'ai pas prêté attention à la nuit qui tombe. Un vent froid survole les hautes herbes dehors, perceptible de l'intérieur. Il n'y a plus qu'une seule chose à faire : dormir, en espérant qu'il n'y ait plus jamais une soirée comme celle-ci, à se morfondre dans les moindres et horribles possibilités.


« Un de nos informateurs a entendu deux dresseurs parler d'une gamine qui se dirigeait vers Cimetronelle, mais en contournant la montagne. Tout laisse supposer qu'elle empruntera la route 120 pour y parvenir.

― Parfait, nous allons bientôt savoir s'il s'agit d'elle… »


Je suis parti très tôt ce matin, encore plus que d'habitude. Le soleil n'était pas encore levé, mais la nuit a été catastrophique. Autant ne pas perdre de temps, j'ai hâte d'atteindre la prochaine ville !

« Heu…salut ? »

Je me retourne brusquement. Une voix féminine m'a fait sursauter. Une seconde plus et mon katana se retrouvait entre mes mains. J'ai donc déjà retrouvé certains de mes réflexes, ce qui est une bonne nouvelle. Quelqu'un se trouve un peu plus loin derrière moi. J'ignore ce qu'elle me veut, mais je me prépare à l'éventualité d'un nouveau match Pokémon. Suspicieuse, je dévisage la nouvelle venue qui semble étonnée de mon comportement farouche.

« Tu as l'air perdue.

―Et alors ?

― Ben…je pourrais surement t'aider, non ?

― Je veux juste atteindre la ville la plus proche.

― Il y en a une pas loin, on peut faire ce petit bout de chemin ensemble si tu veux ! »

Je ne peux en aucun cas pas refuser cette aubaine. Pas mal de problèmes matériels allaient être résolus ! Cachant mon renfrognement passé, j'esquisse un large sourire et fais connaissance avec la fille.

« Bref. Je m'appelle Lisa. »