Navrée tout le monde, peut être que j'ai fait une frayeur à certains en ne postant pas hier, mais il se trouve qu'il y a eu, comment dire? Une superbe panne de courante. Au moment où j'étais en train de modifier le chapitre 11, justement...Donc, non, je n'ai pas eu tout à réécrire, fort heureusement, mais pour terminer et poster, il y a eu un léger délai et je m'en excuse. Normalement, EDF devrait également s'excuser auprès de vous pour être venu en retard, mais bon...
Bref, le chapitre que vous attendiez tous, enfin! Il aura mit le temps à venir celui ci! Comme il y a de la modif de quatrième vitesse, il est fort probable qu'il reste d'immondes fautes. Si c'est le cas, je m'en excuse encore une fois, je retravaillerais cet aspect quand j'aurais un peu plus de temps, promis. Sur ce, bonne lecture.
Kanda se massa les tempes, fatigué, la tête serrée par le détestable étau de la migraine, l'impression plus qu'insupportable qu'on martelait gaiement son crâne depuis l'intérieur à l'aide d'un marteau piqueur. Dieu, ce qu'il pouvait haïr la chaleur ; cette semaine, les températures avaient atteint des sommets qu'il n'était plus à même de supporter. En prime, il savait pertinemment que l'été ne faisait que de débuter et que son calvaire n'était définitivement pas terminé. Les remarques incessantes de ses collègues au sujet de son caractère de merde pesaient davantage sur ses nerfs mis à mal, ne faisant qu'aggraver une situation déjà fort peu reluisante. Tout était décidément contre lui : le boulot, le temps, son colocataire et sa bestiole. Certains soirs, Yû aurait aimé aller s'enterrer dans un coin et prier pour que personne ne vienne le chercher. Qu'on le laisse tranquille, enfin, et qu'il puisse savourer une paix qu'il estimait avoir grandement méritée, dans l'ombre fraiche d'une solitude bénie. Malheureusement pour lui, il pouvait s'assoir sur la paix et le calme qu'il réclamait à grands cris comme l'aurait fait un gamin sur une chaise tapissée d'orties.
_ Rentre chez toi, Kanda.
La voix claqua dans l'air chargé de désinfectant, une odeur de « trop propre » que Yû supportait de moins en moins. S'il était persuadé que Reever n'avait fait que déclamer ces quelques paroles sur un ton doux et presque inquiet, Kanda eut la désagréable impression qu'on les lui avait hurlées dans le creux de l'oreille. Par-dessus la tasse de café noir —besoin de se réveiller, putain— qu'il sirotait depuis une bonne dizaine de minutes, avachi plus qu'il n'était assis sur la douloureuse chaise de plastique blanc, le japonais lui lança un regard vide, ses yeux ternes se fondant dans le noir de ses mèches fatiguées. Le médecin s'arrêta, nettoya ses lunettes du bout de sa cravate en calant difficilement son calepin sous son bras et toisa son infirmier de pied en cape.
Ce qu'il voyait ne lui plaisait pas le moins du monde. Il fronça les sourcils, agacé de constater que le cadet aurait pu se tuer à la tâche sans le moindre remord. Ils étaient suffisamment débordés ces derniers temps pour ne pas avoir besoin de rajouter Kanda à la liste de leurs infortunés patients.
_ Tu es pire qu'une loque depuis deux jours, insista le blond avec une lourdeur volontaire, espérant que son interne se décide de lui-même à lui demander un répit.
Devant le manque de réaction évident de l'infirmier, Reever soupira, massant sa tempe droite avec un air profondément navré, que l'on adresse aux gosses un peu lents à la détente face à une consigne que l'on aurait pourtant juré qu'elle était simple.
_ Je préfère encore te savoir dans ton plumard plutôt qu'à errer ici. On dirait un cadavre.
La dernière remarque tira un léger tressaillement au plus jeune, sa paupière droite agitée d'un tic. Un discret pli agacé tordit ses lèvres livides.
' Et cet homme est un médecin… paye tes paroles rassurantes…'
Reever ne prêta pas la moindre attention au coup d'œil aussi noir que son café que lui balança Kanda, peu ravi de se faire traiter de cadavre ambulant parce qu'il était un tantinet irritable et fatigué. Il n'était pas non plus à l'article de la mort. Le japonais fut tenté pendant quelques secondes de protester vivement et lui faire clairement comprendre qu'il allait parfaitement bien, je vous remercie et allez-vous faire foutre, mais son estomac se rebella à l'idée, prit d'une méchante crampe qui lui tira une grimace. Par réflexe, sa main passa sur le tissu bleu qui couvrait son abdomen, massant distraitement la zone douloureuse comme si ce simple geste suffirait à apaiser le monstre qui y habitait contre son gré. Encore une fois, il était parti à la bourre —cela faisait deux fois que Moyashi venait le réveiller, c'était pour dire— et n'avait pas eu le temps d'avaler quoique ce soit d'autre qu'un des sandwichs dégueulasses de la cafétéria. Le goût rance du pain accrochait encore son palais et le café imbuvable de la machine du bout du couloir avait toutes les peines du monde à le faire disparaitre, même après sa quatrième tasse de la soirée.
Kanda renifla, analysant rapidement les paroles du médecin. Le rictus qui ornait sa bouche s'accentua légèrement. Après tout, il restait globalement deux heures avant que ne se termine son service et Reever, son supérieur et maitre, lui ordonnait gentiment de rentrer chez lui.
Pour une fois, il ne se ferait pas prier.
Le gobelet s'abîma tristement dans les tréfonds d'une poubelle déjà bien pleine de ses congénères, Kanda l'y balançant d'un geste encore suffisamment précis pour lui tirer un mince sourire de satisfaction. Celui qu'il amorça pour se lever fut plus las, trahissant effectivement son état peu reluisant. Le japonais fit mine de s'incliner grossièrement devant le blond qui leva les yeux au ciel, amusé de son comportement, rassuré de le voir reprendre quelques couleurs et suivre son judicieux conseil.
_ Le macchabée vous salue bien bas et s'en va retrouver sa tombe, ironisa-t-il avec cynisme.
Son dos était plus douloureux que ce qu'il avait escompté cependant et le mouvement inverse se solda d'une grimace douloureuse alors que fusait une pointe glacée entre ses articulations malmenées. Yû lutta un instant pour ne pas reprendre sa position première qui lui épargnait ainsi moult souffrances. Reever agita la main à son adresse, retournant lui-même à sa besogne sans prendre davantage de retard.
_ Repose toi bien ! Lança le médecin par-dessus son épaule en guise d'au-revoir, laissant l'autre planté dans le couloir silencieux, silhouette décharnée dont les contours se noyaient dans la pénombre suffocante de l'été, alourdissant chacun de ses membres d'un plomb invisible mais épais.
Kanda demeura un instant sur place puis gagna les vestiaires, jetant ses affaires sales dans son sac, fourrageant dans son casier pour le réorganiser sommairement. Si son appartement était le summum de la propreté, un logis témoin des plus exemplaires ; le misérable espace de métal qui lui était consacré ne reflétait en rien ses maniaqueries ménagères. Crasseux, presque puant, outre sa blouse de travail et les sabots réglementaires, s'amoncelaient là des tracts qu'il récupérait sur le pare-brise de la Deauville lorsqu'il allait prendre sa pause de minuit, un emballage de chewing-gum vide, des autocollants pour une campagne électorale qui datait de plusieurs années et autres détritus sans intérêt du même genre. Il dénicha même un vieux paquet de cigarette à moitié entamé, le tabac ayant depuis longtemps prit l'humidité. Yû n'avait pourtant jamais aimé fumer. Il avait cru pendant un temps que ces saletés pourraient lui être d'un quelconque secours pour le stress mais il avait vite réalisé qu'elles ne l'aidaient en rien. Une petite de temps à autres, histoire de, plus en souvenir d'un temps révolu depuis belle lurette que par réelle nécessitée.
Le paquet froissé dans la main, le jeune homme songea fortement à s'en griller une.
D'un claquement sec, Yû referma la porte de son casier, verrouillant la boite de métal par réflexe ; qui diable irait fouiner dans cette poubelle alors qu'il n'y rangeait rien de bien personnel ? Quelques secondes à peine s'écoulèrent, le temps pour lui de ramasser sa veste et ses clés de voiture, avant de sortir de la salle, laissant la porte retomber à sa place. Il jeta un rapide coup d'œil à son cellulaire pour consulter l'heure puis son regard sombre se porta aux alentours, fixant la nuit qui s'ouvrait à ses côtés.
Vides. Parfait.
D'un pas étonnamment souple, il s'en fut le long des murs, se glissant comme une ombre sur le dallage miroitant dans la pénombre, avalant les niveaux inférieurs dans un silence parfait. La porte de la chambre froide pivota presque délicatement sur ses gongs. Son estomac gémit d'anticipation alors que remontait le long de son dos un frisson des plus délicieux. Sans même s'en rendre compte, il se passa la langue sur les lèvres, sa main se crispant un bref instant sur l'épais montant de la porte.
Il avait faim.
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Allen sursauta violemment lorsque le bruit caractéristique d'un moteur se fit soudain entendre dans le creux de l'aube. Affalé sur le canapé depuis des heures, l'étudiant n'avait pas bougé d'un iota, concentré, voire même absent, se répétant toujours le même mantra en guise d'encouragement.
L'attente avait été longue, bien entendu, et curieusement éreintante. Bien plus que d'installer ses quelques pièges rudimentaires —en priant au passage pour qu'ils marchent à la perfection— et de vérifier, encore et encore, que tout le matériel dont il allait avoir besoin était bien à porter de main. Il n'avait pris qu'une heure ou deux pour réorganiser la pièce, établir son plan de bataille et se préparer une retraite, au cas où les choses tourneraient plus mal que prévu. Il ne le souhaitait en aucun cas, mais il se devait d'être paré à toutes éventualités de la sorte, n'est-ce pas ?
Avachi quelques secondes plus tôt contre le dossier du canapé, hypnotisé par la danse des grains de poussière dans la lueur de la télévision allumée, calée depuis des heures sur un fond neigeux et grésillant sans qu'il n'ait eu la force de changer de chaine, Allen sortit brusquement de sa torpeur, bondissant du sofa comme si l'on venait de l'électrocuter.
Alors qu'il manquait de s'endormir il y avait de cela quelques instants, le jeune homme se retrouva sur ses pieds, fébrile, la panique envahissant brusquement son système alors qu'il écartait précipitamment les rideaux qui voilaient la baie vitrée, ses yeux anthracites cherchant naturellement la vieille Deauville. Qui venait sagement de se garer sur sa place attitrée avec près d'une bonne demi-heure de retard sur son horaire habituel. Pendant un temps, Allen avait même cru que son colocataire ne rentrerait pas —avait-il deviné ce que l'étudiant cherchait à faire ? L'attendait-il au tournant pour lui faire la peau ?— ne sachant pas s'il devait s'en montrer soulagé ou bien déçu. Le son de la portière, muet au-delà du double vitrage, sembla pourtant résonner en lui avec la puissance d'un gong. Allen sentit son sang se figer, devenant de glace cependant que retombait le rideau de ses doigts tremblants. Plus le choix désormais.
D'un regard circulaire, il étudia le salon, s'assurant que tout était en ordre. Il ramassa le verre blanc (on est jamais trop prudent) qu'il avait mis de côté sur le comptoir, sa main tremblante y versa l'eau bénite qu'il avait été honteusement chaparder dans le temple le plus proche. Quelle personne saine d'esprit lui aurait fourni de l'eau bénite en sachant que c'était pour chasser un vampire ? Absurde. Mon dieu, il espérait tellement se tromper…
L'adolescent jeta un rapide coup d'œil à l'horloge. Kanda débarquait encore au point du jour, les timides rayons du soleil d'été glissant entre les interstices des lourds rideaux chocolat. Peut-être s'était-il amusé de son dernier repas… ou bien avait-il terminé son service plus tard que prévu, comme un parfait humain qui se respecte, revenait au bercail pour prendre sa journée de sommeil.
' Courage, Walker, courage. '
L'étudiant se pressa contre le mur, près de la porte d'entrée. De là où il se tenait, il pourrait voir arriver le brun sans que celui-ci ne le remarque sur le champ. Ce qui laissait au chasseur improvisé de précieuses secondes, sans doute salutaires. Mentalement, Allen fit la liste de chaque geste et instruments dont il avait l'intention de se servir afin de mener à bien son projet. Il avait passé la nuit à tout planifier de bout en bout ; il n'aurait pas le droit à l'erreur.
Caché dans son renfoncement obscur, Allen attendit, priant tous les saints connus et inconnus de lui prêter force et courage. Une pensée qu'il trouva ridicule, à bien y regarder. Il n'était décemment pas dans un film d'aventure où le héros s'en tirait toujours. La panique revint ; qu'est-ce qui lui avait pris de monter un plan pareil ?! Et s'il avait raison ? Si Kanda était bien un de ces buveurs de sang dont parlent les bouquins pour adolescents ? Au moins, il espérait que les informations qu'ils contenaient étaient aussi véridiques qu'efficaces, il n'avait définitivement que cela pour le protéger.
Sa main tâta le renflement de sa poche de jean, formée par les gousses d'ail fraiches, afin de se rassurer. Il n'aurait le droit qu'à une seule chance : soit il parvenait à prendre Kanda la main dans le sac, pour ainsi dire, soit il se faisait bouffer.
Et si jamais il avait eu tort… mieux ne valait pas y penser, en fin de compte, Kanda serait capable de le bouffer quand même.
Allen se raidit. Des pas dans l'escalier, lents, lourds, fatigués sans doute. Ses phalanges devinrent blanches cependant qu'il serrait contre lui son verre et le crucifix artisanal qu'il avait monté à la va-vite, s'entaillant d'ailleurs l'index en taillant les branchages récupérés discrètement dans l'espace vert de la faculté. Des branches d'aubépines et de rosiers sauvages qui, selon la tradition, se trouvaient être de plantes capables de maintenir les vampires à distance. Il l'espérait ardemment.
' Pourvu que ça marche, pourvu que ça marche.'
Les pas s'arrêtèrent, la serrure grinça sous l'intrusion d'une clé, la porte pivota.
' C'est parti. '
Une jambe franchit le seuil, un morceau de bras, un buste et une longue mèche de cheveux noirs. Kanda pénétra entièrement dans le vestibule en poussant un soupir mi soulagé, mi fatigué, alors que les rayons matinaux entraient doucement par la lucarne de la cage d'escalier, baignant les lieux d'une lueur jaune qu'il avait toujours trouvé à vomir.
Il avait la dalle, son estomac poussait des plaintes terribles et désagréables. Il n'avait pas eu le temps de se sustenter correctement ; Emilia l'avait coincé avant qu'il ne puisse se servir, lui demandant s'il voulait bien vérifier un dernier patient pendant qu'elle se chargeait d'une urgence imprévue à l'étage du dessous. Yû aurait voulu pester. Il aurait dû, d'ailleurs ; Reever lui avait clairement dit qu'il pouvait partir, rentrer chez lui, s'écrouler dans son plumard et ne revenir que demain soir. Mais à peine avait-il eu le temps d'ouvrir la bouche pour protester que déjà la jeune femme blonde tournait les talons en courant et le plantait là.
Kanda n'avait jamais été proche de ses patients, ou de quiconque, d'une manière plus générale. Il aurait dû se rendre à l'accueil, prévenir un de ses collègues de se charger de ça et quitter l'hôpital sans plus s'en occuper. Son corps défendant lui avait même hurlé d'agir ainsi mais parce qu'il détestait laisser derrière lui un travail inachevé, il ne l'avait pas écouté. Il avait soupiré, repliant sa veste sur son bras, et était reparti dans les couloirs aseptisés pour consulter le fameux patient qui achevait de lui pourrir sa nuit.
En fait d'une heure d'avance qu'il pensait pouvoir gagner, il avait quitté les bâtiments aux premières lueurs de l'aube, grognant sous la légère agression qui piquait ses yeux fatigués. Désormais, il n'aspirait plus qu'à avaler un morceau et s'écrouler sur son matelas pour ne plus en bouger. Hélas, il savait également que le frigo était vide, que ni son colocataire, ni lui, n'avaient eu le temps de faire des courses et qu'il allait planter dans une cuisine désertée par la nourriture. Ce sale gamin et son ventre abyssal, comment diable faisait-il pour rester si mince ?
Ce fut sur ces pensées que le jeune homme rencontra un obstacle non identifié sur sa route. Clignant des yeux, le japonais ne reconnut pas immédiatement la chose blanche qui se précipita dans son champ de vision alors qu'il se débarrassait de son manteau et de ses chaussures.
La sensation glacée d'un verre d'eau qu'on lui balançait en pleine figure, en revanche…
Kanda demeura figé sur le seuil, ahuri, alors que le moyashi face à lui reculait précipitamment, verre fautif en main, une expression de pure panique sur le visage.
' Qu'est-ce que ?! '
La colère gagna celui de Yû, ses poings se serrant dangereusement, le suppliant presque de cogner l'albinos. Oh ça, oui, il pouvait être paniqué le môme ; ce coup-ci il ne le raterait certainement pas. Tolérer sa présence était déjà une épreuve, s'il tentait maintenant de le noyer dans son propre appartement…
_ On peut savoir à quoi tu joues, bordel ?!
Allen se crispa sous la force du cri, atterré de constater que l'eau bénite n'avait pas, mais alors pas du tout eu l'effet escompté. Kanda se tenait toujours debout face à lui, en vie, trempé et en rogne.
' Mauvais point, ça, Walker. '
Très, très mauvais point.
En une enjambée et demie, le japonais fut sur son colocataire, le saisissant au collet pour lui mettre la trempe de sa vie et lui montrer qu'il était dangereux de jouer avec ses nerfs, surtout en ce moment. Une semaine et demie qu'il subissait sans trop broncher les bizarreries du plus jeune, qu'il découvrait des morceaux de fer tordu planqués dans les placards, des dessins étranges sur les vitres du salon, des talismans ou il ne savait quoi ; la coupe était plus que pleine et cette dernière goutte venait de la faire efficacement déborder. Allen poussa un cri étranglé, sentant ses pieds quitter légèrement le sol tant l'autre mit de force dans son mouvement. D'un geste désespéré, il plaqua vivement son crucifix artisanal sur le visage du présumé vampire, appuyant aussi fort qu'il le pouvait pour maximiser les effets. S'il l'avait pu, il aurait sur le champ récité une prière, un exorcisme, quelque chose, mais tous les poèmes protecteurs et autres verbes saints qu'il avait pu apprendre fuyaient lâchement sa conscience.
Kanda glapit de douleur lorsque le bois rencontra sa peau, les branches sèches et aigües éraflant l'épiderme, laissant sur sa joue de fines stries pourpres. Sous le choc de l'attaque, le japonais lâcha le plus jeune et recula d'un pas tout en plaquant une main sur la zone touchée. L'étudiant se sentit aussi fier que rassuré. Cette chose n'était donc pas invincible ! L'eau bénite n'avait pas fonctionné par qu'il l'avait vol-
_ Ça va pas de me coller ça dans l'œil, espèce de dégénéré d'albinos ?! Si ton kiff, c'est les borgnes, va donc squatter chez ton abruti d'ami roux !
_ Hem…
Fausse joie. Allen serra désespérément les mains autour de son bout de bois alors que Kanda le toisait d'un air furieux, ses doigts massant la peau mise à mal par ses soins. Mais merde, qu'est-ce qu'il lui passait par la tête à ce crétin de gamin ?! Le plus vieux plissa les yeux pour tenter de distinguer l'objet responsable de ses maux. Quelque part au fond de lui, son ventre se tordit en guise d'avertissement. Une onde glacée traversa son dos.
_ Attend… c'est quoi ce truc, Moyashi ?
Allen sentit son sang se figer. Oh, mon dieu. Un vampire sachant que vous savez qu'il est un vampire est deux fois plus dangereux qu'un vampire ignorant. Du moins le présumait-il ; un tigre sur ses gardes est bien plus difficile à approcher, non ? Il se souvenait avoir lu quelque chose à ce sujet, comme quoi la peur d'être démasqué les rendait plus agressif encore qu'à l'ordinaire. Dire qu'il avait clairement du souci à se faire pour sa santé, et plus généralement, sa vie, était un pur euphémisme. Pourquoi s'était-il lancé dans une telle entreprise, déjà ? Sauver le peuple ? Cette bonne blague…
Le plus jeune ramena ses mains sur sa poitrine, devenues blanches à force de se crisper sur sa croix en bois. Kanda écarta la sienne de son œil rougit et à demi clos, haussant un sourcil interloqué. A nouveau, son ventre se tordit, étendant les vrilles de son angoisse au travers de son corps crispé.
_ Je rêve ou c'est…
' Oh putain. '
Son regard sombre délaissa alors son colocataire tremblant pour se porter sur le sol, détrempé, le verre aux pieds d'Allen et son vulgaire bout de bois. Pendant quelques secondes, il n'eut pas la moindre réaction, aussi immobile qu'une statue de sel, le cœur tambourinant à ses oreilles en un rugissement paniqué. Sa respiration se fit rare, ses pupilles dilatées. Il ne lui fallut pas longtemps pour faire le rapprochement entre les éléments étalés devant lui.
Et de se jeter sur le plus petit.
Allen poussa un cri suraigu qui aurait fait pâlir de jalousie une cantatrice et évita de justesse l'attaque d'un Kanda furieux et peut être vaguement inquiet. Bien, s'il avait encore des doutes concernant la nature profonde du brun, ces derniers venaient de se dissiper clairement avec l'attitude de son colocataire. Le japonais était sanguin mais n'aurait pas été jusqu'à le tuer pour une brindille dans l'œil. Un vampire, en revanche… L'albinos tourna les talons, filant sans demander son reste.
_ Reviens là, Moyashi !
La menace sous-jacente lui fit pousser des ailes. Si le ton aurait dû le contraindre à écouter sur le champ pour minimiser les remontrances ; il se savait perdu si d'aventure il venait à obéir. Allen courut jusqu'à la cuisine sans chercher à se retourner. Bien, échec de l'eau bénite et du crucifix, il lui restait très peu de solutions viables pour remplir à bien sa mission du jour : rester en vie et éradiquer un vampire sanguinaire qui ne souhaitait rien d'autre que de lui faire la peau.
Il dérapa sur le carrelage fraichement lavé, le japonais à ses trousses, tendant les doigts vers son salut, posé sur le comptoir en cas de pépin. Il n'avait pas vraiment compté s'en servir, réticent à utiliser un tel engin, lui qui était qui plus est, d'une certaine maladresse dès lors qu'on lui mettait ce genre d'outil dans les mains.
Celle de Kanda s'abattit sur son épaule avec la force d'un étau, cherchant à le clouer sur place et lui couper toute retraite. Allen sentit sa paume agripper la poignée rembourrée, pivota à demi, ses doigts plongeant dans la poche de son jean.
_ Arrête de-
La phrase fut avortée par le fracas grotesque d'une gousse d'ail fraiche que l'on cherchait à écraser sur son front. Kanda le lâcha, retenant un haut le cœur alors que l'odeur gagnait ses narines. Qu'est-ce que ?!
Il n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche qu'une nouvelle gousse le coupait dans son élan, le faisant cette fois ci reculer d'un pas. Kanda grogna en se prenant le comptoir dans les côtes et leva le bras pour parer une nouvelle attaque. Instinctivement, il se couvrit le visage alors qu'Allen se reprenait son souffle, les doigts crispés autour du maudit végétal, un sourire à la limite du malsain et de la satisfaction ornant ses traits.
_ Mais arrête ça ! Beugla Kanda, craignant d'écarter ses bras et de se prendre un nouveau projectile.
L'odeur lui donnait envie de vomir et déjà, il sentait les désagréables démangeaisons gagner son épiderme. Sa peau se couvrait doucement de plaques rouges. Une sueur glacée dégoulina le long de son dos et de ses tempes quand il réalisa réellement la situation dans laquelle il se trouvait.
Merde
Merde, merde, merde, merde !
Kanda avait rarement paniqué dans sa vie. Quelques fois, tout au plus, et toujours pour d'excellentes raisons. Il n'aurait pas songé un seul instant que l'étudiant vienne à en faire partie lui aussi. Et pourtant… pourtant, il se tenait là, légèrement tremblant sur ses jambes trop minces, ses doigts noircis, craquelés, serrés autour d'une gosse d'ail. Yû sentit son cœur émettre une série de battements désordonnés.
Le môme avait compris. Le môme avait deviné, dieu seul savait comment, et il avait décidé de—
_ Arrête !
Ses cris rageurs et menaçants n'y firent rien, Allen continuait à tirer salves après salves, faisant lentement mais surement reculer son colocataire dans le salon pour enclencher la dernière phase de son plan. Il ne pouvait s'empêcher de se sentir profondément fier de lui en observant le brun se recroqueviller sous ses attaques fournies. Ah ! Il faisait moins le malin maintenant ! Allen Walker, le chasseur de vampires va débarrasser le monde d'un odieux nuisible !
Lequel nuisible réussit à éviter tant bien que mal une gousse et se rua en avant, une lueur meurtrière dans les yeux. En temps normal, un peu d'ail ne l'aurait pas tant affecté que cela, mais avec la nuit qu'il venait de passer et le jour naissant, ses forces déclinaient de manière dramatique. Kanda détestait se sentir vulnérable, et il se demanda vaguement si l'adolescent avait conscience du fait qu'il était moitié moins en forme que d'ordinaire. S'il était rentré, ne serait-ce que quelques minutes plus tôt, peut-être que l'attaque surprise n'aurait pas eu du tout le même résultat…Peut-être aurait-il eu le temps d'arrêter cette folie.
Allen glapit, s'attendant certes à ce que l'autre réplique, mais pas avec autant de rapidité. Ne devait-il pas être affaibli ? Epuisé, étourdi par l'odeur entêtante des bulbes qu'il massacrait dans sa paume sans même sans apercevoir ? Par réflexe, il leva le bras au moment où Kanda arrivait sur lui, le visage étrangement zébré de rouge, les yeux luisants derrière ses mèches folles.
Le bruit sec d'une balle de caoutchouc qui heurterait fermement un mur et Kanda tituba vers l'arrière, comme si l'on venait de le frapper en pleine poitrine. L'onde de douleur se diffusa dans son bras avec la même sensation piquante qu'une brulure d'acide, une vague crépitante qui le fit glapir de souffrance avant même d'en comprendre l'origine. Allen recula de quelques pas, assurant ses positions et brandit à nouveau son arme, bien décidé à réitérer l'expérience.
Yû ouvrit la bouche, suffoqua lorsqu'un second projectile percuta son épaule, lui arrachant un gémissement étouffé, l'autre partant se ficher dans sa cuisse. Sous le choc, son genou ploya, ses jambes se dérobant sous son poids cependant qu'il se rattrapait au comptoir. Sa main blessée rencontra le bois avec brutalité, envoyant dans tout son bras des décharges glacées, lui faisant voir quelques étoiles et le paralysant presque sur place. Derrière sa vision troublée, l'ainé aperçu Allen se précipiter sur lui, le bousculant avec violence et se ruant dans le salon en le laissant cloué sur place.
Littéralement.
L'albinos traversa la pièce, le cœur battant jusque dans ses oreilles, le goût de la victoire montant sur ses lèvres étirées d'un mince sourire satisfait.
' Je peux le faire. Je peux y arriver.'
Sans remord, il délaissa la cloueuse pneumatique d'un mouvement saccadé, l'outil glissant sur le sol dans un crissement de plastique. Dans la tête, précisait le manuel de chasse aux nocturnes, il aurait dû viser la tête ! Tout comme il aurait dû lui planter un pieu dans le cœur et décapiter son cadavre encore chaud pour éviter qu'il ne se relève encore une fois. Ces méthodes n'étaient pas d'actualité ; jamais il n'aurait la force nécessaire pour rivaliser avec Yû dans un combat au corps à corps, et la simple idée de retrouver la pièce repeinte de rouge lui donnait la nausée. Clouer l'ainé sans rendre son petit déjeuner avait déjà été un exploit en soi… mais l'adrénaline avait eu raison de ses réticences et il aurait menti s'il avait assuré être parfaitement maitre de lui-même au moment de presser la détente de la cloueuse. A cet instant, il n'avait vu que le regard de Kanda, cette lueur trouble dans ses yeux, cette flamme dure et meurtrière qui lui promettait mille tourments. Il n'avait fait que se défendre. Que se défendre…
Allen s'arrêta en haletant devant les baies vitrées, la mâchoire crispée. D'un coup d'œil par-dessus son épaule, il s'assura que sa proie était toujours sagement à sa place. Un haut le cœur le prit à la gorge et il se détourna immédiatement, reportant toute son attention sur ses mains tremblantes.
Appuyé au comptoir, les jambes flageolantes, Yû arracha d'un geste sec le clou qui lui traversait la main. Ses doigts se tordirent comme des serres, lui apparaissant étrangement squelettiques, l'émail de ses dents crissant désagréablement dans l'air. Il hulula de douleur lorsqu'il retira les deux autres morceaux de métal, ses muscles tressaillant en laissant échapper de minces rigoles de sang. Comme un écho au lourd poison qui glissait entre ses doigts, sur ses vêtements, jusqu'au sol, il sentit une piqure familière au niveau de ses gencives, retenant un grognement étouffé.
'Pas maintenant, bordel !'
Se redressant, le souffle court, Kanda scruta la pièce, avisa le jeune Allen qui se tenait raide, debout à quelques pas de lui, qui armait son bras d'un nouveau bulbe blanchâtre. Yû chassa la gousse d'un revers de main, sifflant lorsqu'elle heurta sa paume, réprima la bile qui brulait son œsophage. Comprit un peu trop tard les intentions de son colocataire.
D'un geste violent et définitif, Allen arracha les lourds rideaux qui avaient pour habitude de pendre aux fenêtres.
Les yeux du brun s'exorbitèrent.
_ ARRETE !
Yû se prit la vague de lumière de plein fouet, comme frappé par la foudre. Il hurla, avec l'impression que sa peau implosait, bouillonnait ; tituba, se précipita tant bien que mal vers une zone d'ombre. Sa jambe abimée protesta, ses muscles gagnés de l'abominable tétanie diurne renâclant à le faire avancer. Du plomb en fusion dans les veines, une torpeur suffocante. La sensation de se noyer dans son propre corps. Kanda tomba à genoux, rampa difficilement pour gagner sur le soleil assassin encore quelques précieux centimètres.
L'albinos l'entendit reculer précipitamment vers l'entrée, cherchant à fuir, et un nouveau rideau ôté stoppa sa course désordonnée. En moins d'une dizaines de secondes, le salon fut inondé à grands flots par la lumière du jour. La main sur le dernier morceau de tissu, l'étudiant s'apprêtait à le faire lui aussi rejoindre le plancher des vaches.
_ ARRETE, ALLEN !
L'interpelé se figea dans son mouvement, choqué. Les yeux exorbités, le silence se fit, assourdissant, ne laissant flotter dans l'air que l'écho d'une respiration chaotique, un cœur tambourinant. Il n'aurait pas été capable de dire s'il s'agissait du sien ou de celui de Kanda.
' Est-ce qu'il a… ? '
Jamais encore le japonais ne l'avait appelé autrement que « Moyashi », ou gamin, crétin, idiot, il en passait et non des moindres. Mais plus que son nom, hurlé avec l'énergie du désespoir, c'était la panique, la peur qu'il avait entendues suinter dans la voix rauque et l'avaient contraint à s'arrêter. La main toujours serrée sur le tissu du rideau, Allen se tourna lentement vers le vampire.
Coincé dans l'angle du comptoir et du mur, le brun s'était recroquevillé sur lui-même, le regard fou, en proie à l'affolement, se protégeant du mieux qu'il le pouvait des rayons pourtant timides qui venaient lécher presque tendrement ses pieds. Ses bras étaient marbrés des plaques rouges absolument répugnantes, dégageant une fumée nauséabonde, le sang caressant amoureusement l'épiderme meurtri. La pointe de ses cheveux semblait se racornir sous la chaleur qui baignait doucement la pièce.
Un éclair blanc entra finalement en contact avec la peau dénudée de ses bras et Kanda poussa un coassement de douleur qui se perdit en échos plaintifs. Il battit des pieds, alarmé, cherchant inutilement à disparaitre dans le mur, glissant toujours plus sur le parquet où progressait lentement ce long serpent de lumière dorée.
Allen le contempla sans rien dire, vaguement écœuré. Le tableau qui s'offrait à ses yeux n'avait rien de glorieux, rien d'héroïque. Où était donc l'image du valeureux chasseur qui parvient à maitriser sa proie ? Etait-ce ainsi ? Le terrible vampire réduit à cette masse gémissante ne ressemblait en rien au froid et digne japonais qu'il avait l'habitude de côtoyer depuis des mois. Ce type au caractère insupportable, qui faisait tout pour lui rendre la vie infernale, qui affrontait chaque difficulté et obstacle sur son chemin avec une force et une détermination que certains jugeaient admirable. Non, cet être là, qui geignait et pleurnichait presque ne lui inspirait que de la pitié et du dégoût. Et il allait mettre fin à ses souffrances sur le champ. Ne lui restait qu'à tirer un rideau, laisser entrer la lumière, comme une sorte de rituel purificateur. Laisser s'évanouir le cauchemar dans les limbes de son néant originel.
Alors pourquoi ne sentait-il aucune fierté l'envahir, lui qui avait été si joyeux à l'idée d'accomplir sa noble tâche, quelques secondes plus tôt ? Pourquoi sentait-il son cœur se serrer doucement aux gémissements de ce jeune adulte en proie à la panique la plus profonde. La peur la plus primale.
Celle de mourir.
Pour tout dire, Allen ne s'était pas attendu à tout ceci. Il avait cru, peut-être un peu naïvement, que la fin de Kanda arriverait comme dans tous les feuilletons et les romans : un rayon de soleil, un cri, peut-être et puis plus rien. Un petit tas de cendre, à la rigueur, qu'il aurait balayé sans rien dire, effaçant les traces de son acte pourtant charitable.
Car il rendait la justice, n'est-ce pas ? Combien de personnes Yû Kanda avait-il tuées pour garantir sa propre survie ? Combien de cadavres abandonnés dans les rues sales de la ville, la gorge percée de deux trous à peine perceptibles ? Il était le prochain sur sa liste, cela allait sans dire, bien qu'il avait difficilement imaginé le jeune homme se montrer si sadique. Mais que peut-on attendre d'autre d'un vampire ? D'un tueur froid et sans scrupules. Le tuer ici, maintenant, revenait à sauver nombre d'innocents. C'était juste. C'était loyal, honorable. Il agissait pour le bien de tous. Il n'y avait pas le moindre regret à avoir.
Pourquoi les plaintes de Kanda trouvaient-elles en lui des échos douloureux, déchirants ? Faisant vaciller ses résolutions et ses convictions. Parce qu'il avait vécu avec lui durant un temps certain ? Foutaises, c'était à peine s'ils s'adressaient la parole, à peine s'ils se côtoyaient, à peine s'ils se connaissaient. Alors quoi? Parce que malgré les apparences, le brun paraissait si humain, si normal ? Voir Kanda gémir, supplier, pleurer. Ressentir. Pourquoi cela en devenait-il si intolérable ?
Avec une lenteur accablante, le rideau retomba à sa place initiale, faisant mourir le rayon qui taquinait d'un peu trop près le japonais frémissant. Allen se rendit alors compte de l'odeur ignoble qui flottait dans la pièce, comme de la viande trop cuite, de la chair grillée. Il eut un haut le cœur, qui redoubla d'ardeur quand il prit conscience qu'il était responsable de cela. Il porta la main à sa bouche, réprimant un hoquet alors que Kanda se crispait de tout son long, les dents serrées. L'adolescent voyait ses yeux papillonner, volter d'un bout à l'autre du salon, cherchant une issue qui n'existait pas. Il était coincé dans l'angle du mur, pris au piège comme un rat au milieu de ces flaques de lumière qui grandissaient doucement. Inexorablement. Il gémit à nouveau, se roulant en boule pour offrir au soleil le moins de surface possible à dévorer.
Avec prudence, Allen fit un pas un avant, s'arrêtant à une distance respectable. Le vampire releva la tête au mouvement, dardant sur lui un regard où se mélangeait colère, crainte et douleur. L'albinos déglutit difficilement et fit un autre pas, levant une main.
Il s'arrêta encore une fois.
' Qu'est-ce que tu es en train de faire, Walker ? Tu veux l'aider ? Tu veux aider ce type, alors que tu sais ce qu'il est ? Tu sais ce qu'il a fait, ce qu'il fera si jamais tu le sauves. Regarde-le, Walker, il n'est pas humain ! Ce n'est qu'un monstre ! Tue-le ! Achève-le ! Si le contempler mourir est trop difficile, sors de cette pièce et laisse-le crever ici. Il faut qu'il paie, n'est-ce pas ? '
Kanda haletait, se ramassant sur lui-même, ses ongles raclant le plancher comme s'il essayait de s'y terrer pour le restant de ses jours. Allen se figea. Hésita. Sa conscience le pressait à nouveau, lui ordonnant d'agir. De le laisser mourir. Qu'était-il à ses yeux ? Un monstre, rien de plus. Pas même un ami, quels regrets y avait-il à avoir ?
L'acide goût de la bile imprégna sa gorge. Pourquoi était-ce si difficile ? Pourquoi ne pas en finir ici et maintenant ? Pourquoi ployer sous la tâche, se défiler comme un lâche ?
La réponse lui apparut, presque aussi éblouissante que les tâches de sang qui souillaient le parquet de flaques miroitantes.
_ Je ne suis pas un meurtrier, murmura-t-il en réponse à ses élucubrations internes, préférant occulter la voix de la raison qui lui hurlait de se débarrasser sur le champ du vampire. Il reprit sa progression, avançant lentement, respirant par la bouche de crainte de vomir tant la fragrance de l'hémoglobine, de la viande, se faisait plus forte. Il atteignit Kanda sans que celui-ci ne puisse protester, trop épuisé pour tenter quoique ce soit. Il le regarda avancer sans pouvoir bouger, ni se dégager, ni le repousser, simplement voir la mort arriver avec cette lenteur insupportable.
Allen se rapprocha, comme pour l'aider –imbécile, pourquoi l'aider, pourquoi le— et il siffla violemment, dévoilant ses crocs dans un pur automatisme. L'adolescent s'immobilisa sur le champ, un peu surpris, apeuré sans doute, ayant désormais toutes les preuves en main pour confirmer son hypothèse. Il comprit finalement ce qui gênait le vampire au bord de l'apoplexie.
Se débarrassant de la gousse d'ail qui trainait encore dans sa poche, Allen balança le végétal fautif à l'autre bout de la pièce. Son colocataire le suivit du regard mais ne parvint à se calmer. Il allait crever là, mais il ne partirait pas sans se battre, bordel ! Il ne lui restait que très peu de temps, d'ici quelques minutes, si la chance lui souriait, le soleil serait définitivement trop haut et il tomberait en léthargie. Et encore, la douleur des brulures ne lui permettrait sans doute pas d'être gagné par le sommeil avant de finir en torche vivante.
Allen le contempla se mettre à gronder, comme un animal en colère, et tenter de se redresser sans y parvenir. Il prit sa décision, d'un coup, comme il avait pris celle d'attaquer son colocataire. Bon, certes, ses déductions s'étaient révélées être exactes, grand bien lui en fasse.
Mais après tout, pouvait-il affirmer que Yû était un meurtrier ? Lui, Allen Walker, était encore en vie. Peut-être existaient-ils d'autres moyens pour Kanda, peut être… peut-être… l'idée se fraya un passage dans son esprit encore chancelant. Peut-être Kanda pouvait-il être sauvé. Soigné. Après tout, qu'est-ce qui l'en empêchait ? Le vampirisme pouvait être considéré comme une maladie, n'est-ce pas ? Cette simple hypothèse, qui tenait pourtant lieu du rêve, suffit à convaincre définitivement Allen.
Maintenant qu'il avait voulu le tuer, il désirait le sauver.
Et vite.
D'un bond, l'étudiant se leva, filant dans le vestibule chercher la veste que Kanda avait suspendue au crochet, quelques secondes plus tôt. Inutile de songer à remettre les rideaux en place, l'opération prendrait bien trop de temps et il n'en n'avait pas à perdre. Pas maintenant. Revenant vers son colocataire, il le drapa de son trench noir qui paraissait si immense au petit moyashi frêle qu'il était, veillant à le couvrir le plus possible. Kanda gronda à nouveau, puis s'affala à moitié contre le mur, comme si ses muscles avaient brusquement cessé de fonctionner. Allen sentit son cœur s'affoler et fut sur pied en une seconde, tournant comme un oisillon apeuré. L'idée de perdre le plus vieux le tétanisait sur place. Soufflant, l'albinos se contraignit au calme.
_ Garde la tête froide, Walker, garde la tête froide.
Du regard, il fouilla la pièce, cherchant un espace susceptible d'accueillir le vampire pour la journée. S'étant dit que Kanda pourrait hypothétiquement fuir dans sa chambre lors de son attaque éclair, Allen avait pris grand soin d'enlever les rideaux qui masquaient les fenêtres. De même pour toutes les autres pièces de l'appartement, au final, qu'il avait soigneusement garnies de gros sel et d'ail.
Autant dire que la survie de Kanda était plutôt mal partie.
_ Merde, merde, merde, merde…
Fébrile, l'étudiant parcourut l'appartement à la course, jurant à chaque porte ouverte et maudissant le soleil qui entrait à flots par tous les orifices possibles, les gousses qui trônaient sur chaque meuble et dispensaient leur parfum abrutissant. Quel con aussi, celui-là ! Ne pouvait-il pas faire un peu attention à la position de son logement au lieu d'acheter le premier lieu dont l'exposition garantissait un ensoleillement matinal assuré ?!
' Allez, allez ! Va pas me dire qu'il n'y a pas un coin dans cette foutue baraque où y a pas de soleil ?! '
Allen s'arrêta net au milieu du couloir, désemparé. Il n'entrevoyait aucune solution, mis à part le local à poubelles sur le palier. Imaginer la tête des voisins en découvrant qu'un jeune homme à moitié cramé y avait élu domicile avait un côté amusant. Il eut un gloussement qu'un psy ou un médecin aurait pu juger d'hystérique.
' Oh putain, mais oui ! Le local ! '
Un éclair de génie traversa la cervelle en surchauffe du jeune homme qui se rua dans la chambre du japonais. Calfeutrer toutes les ouvertures était hors de question pour le moment, mais vider un placard, ça, il pouvait le faire en un temps record.
Allen déblaya la petite pièce à grand renfort de jurons, balançant sans remords les cartons et les affaires au centre de la chambre. Il dégagea rapidement un espace amplement suffisant pour y caler le vampire et repartit en courant.
Pour se paralyser presque aussitôt, les muscles si tendus qu'ils en devenaient douloureux.
_ Y a quelqu'un ? Est-ce que tout va bien là-dedans ?
La voix lui parvenait par intermittence, étouffée par l'épaisseur de la porte d'entrée et Allen se rendit soudain à quel point toute cette scène avait pu être bruyante. Ses cris, ceux de Kanda, leur presque combat et l'odeur qui envahissait désormais le couloir, flottant dans tout l'appartement comme un linceul olfactif. L'anglais prit une bouffée sifflante, le regretta amèrement, la bouche pâteuse et le front moite de sueur. Ses pas le portèrent jusqu'au vestibule, ses mains tremblantes qui tordaient le devant de son T-shirt, l'impression ridicule de se rendre à l'échafaud. Il chercha un mensonge à servir au voisin trop curieux, trop soucieux, se rendit compte avec horreur qu'il ne pouvait pas réfléchir, obnubilé par le fait qu'il ne pouvait pas, qu'il ne devait pas mettre les pieds dans l'appartement. Et découvrir le carnage, découvrir Kanda, étalé sur le sol.
Ses doigts glissèrent sur la poignée, entrebâillèrent la porte, ses yeux fuyants essayant tant bien que mal de se focaliser sur leur interlocuteur. L'homme se tenait face à lui en marcel gris et short du même acabit, une moue presque irritée aux traits. Allen manqua d'en éclater de rire, trouvant absurde que l'autre s'insurge alors qu'il était celui avec un vampire dans son salon. L'anglais retrouva quelques couleurs et se redressa, animé d'un restant d'assurance qui l'avait porté à commettre cette vaste mascarade encore quelques minutes plus tôt.
_ Je peux vous aider ? S'enquit-il poliment.
Si son inquiétude première avait été que le voisin découvre toute l'affaire, désormais, il ne songeait plus qu'à expédier rapidement l'entretien et revenir s'occuper de Kanda. Allen avait la désagréable impression d'entendre dans son dos le crépitement que faisait sa peau, lentement dévorée par le soleil matinal. Il se contraignit au calme, se persuadant qu'il n'en n'était rien et offrit un sourire à l'adulte qui siégeait sur le seuil de son appartement.
_ Est-ce que tout va bien ? Insista l'ainé d'une voix bourrue. J'ai entendu des cris.
_ Une petite escarmouche, assura l'albinos en agitant distraitement la main, minimisant l'incident. Nous sommes vraiment navrés de vous avoir dérangé.
Par miracle, l'autre se contenta de cette version, au combien crédible qui plus est, puisqu'il n'était un secret pour personne que les deux colocataires passaient leur temps à se bouffer le nez. Avec un haussement d'épaules et une remarque désagréable comme quoi la jeunesse n'avait plus de respect pour autrui, Allen referma prestement la porte sur le voisin désormais rassuré. Appuyé au battant, il resta un moment sans bouger, écoutant l'écho des pas de l'homme se perdre dans le couloir puis il se précipita au salon, le cœur tambourinant.
Il s'attendit presque à ne retrouver de son colocataire qu'un petit tas de cendres nauséabond mais à son grand soulagement, il n'en n'était rien. Kanda avait glissé, visiblement évanoui ou bien mort, il n'en savait rien et ne tenait pas à vérifier, étalé au sol, son trench fumant comme une forge. Les épaisses volutes blanches et grises dansaient délicatement dans la lumière de l'aube, caressant avec douceur les entrelacs d'encre noire que formaient ses cheveux détachés. Allen se secoua, s'insurgeant mentalement du temps bêtement perdu à trouver une quelconque beauté dans cette scène aussi surréaliste que morbide. L'anglais se rua en avant et n'hésita pas un instant avant d'attraper les poignets marbrés d'écarlate de son colocataire.
' Outch ! '
Il faillit lâcher prise et partir en arrière tant le poids du vampire le surprit. Il savait Kanda tout en muscle, mais quand même !
Avec l'impression de trainer un cadavre sur le parquet de l'appartement —ce qui était plus ou moins le cas, d'ailleurs— Allen gagna péniblement la chambre du japonais, suant, soufflant et poussa la porte d'un coup d'épaule. Les siennes le faisaient souffrir de tracter un tel poids mort et il eut toutes les peines du monde à l'installer dans le placard, enveloppé dans une vieille couverture rêche. Quand il referma finalement la porte après avoir bataillé ferme contre le corps inerte qui ne se laissait pas faire, s'appuyant contre le battant, l'horloge du salon sonna tout juste 6h. Pour une fois, il serait parfaitement à l'heure pour ses cours.
Allen poussa un profond soupir, passant une main dans ses cheveux trempés de sueur. L'odeur de viande cuite ne s'était toujours pas dissipée. Un sourire ironique étira ses traits.
' Bien joué, Al. Et maintenant, tu fais quoi ? '
Comment il a pris cheeeer, le pauvre Kanda! Eh bien voilà, vous l'avez finalement, votre réponse sur la nature de Yû. Vous étiez nombreux à avoir trouvé, quand même, même si des doutes pouvaient encore planer gentiment sur sa personne. Ceci dit, il me semble que j'avais laissé suffisamment d'indices au fil des pages pour que vous trouviez sans trop de problème, pas vrai? Résultat, il devrait y avoir pas mal de ses réactions qui s'expliquent tranquillement. ^^
Le coup de la cloueuse, j'avoue que c'est arrivé un peu en mode panique. Je discutais avec ma béta et j'étais en train de me dire que ça faisait un peu léger, au niveau de l'attaque, quand même. Merde, Kanda est un vampire, il est puissant, mine de rien. Un peu d'ail au petit matin, c'était trop peu pour avoir raison de lui. Et ça manquait de sang, disons le franchement. Et les clous, sans déconner, c'est tellement badass.
Breeeef, réponse aux reviews!
Pâquerette san :eh bien, j'espère que ce chapitre a été à la hauteur de tes attentes. Effectivement, Lavi joue son gros dur mais fasse à Lenalee, il est tout timide et indécis. Une preuve supplémentaire qu'il n'a jamais été sérieux avec ses autres conquêtes, au final. Quant a elle... Eh bien, c'est sûr que son frère ne va pas l'aider dans la cuisine... et en plus, comme Allen, il serait capable de dire que c'est exquis pour ne pas la froisser.
Hanahime : Je te pardonne, va, je suis magnanime. Le faire louper ses examens? Mouais, je pourrais en plus rajouter ça à la liste. ^^ je verrais bien, le pauvre trésor. Eh bien, si, Yû est un vampire, les courses, il les fait le soir. On trouve souvent des petites boutiques ouvertes jusqu'à pas d'heure dans les grandes métropoles. ^^ Road viendra, oui, pas avant quelques chapitres mais on va la retrouver. J'aime bien la faire intervenir.
BlackEmilyMalou : Ouais, il s'en est pris plein la tronche, le pauvre. Et j'ai pas l'intention de m'arrêter en si bon chemin en ce qui le concerne. Erk erk erk. Eh oui, Lavi a quand même un instinct de survie même en étant un crétin fini. ^^ Comme quoi, hein.
Atyna : ^^ Puisqu'on me le demande gentiment, je vais gaiement continuer à les torturer alors! J'ai encore deux trois trucs en réserve, z'en faites pas, c'est prévu, c'est prévu... de rien pou les précisions, maintenant, je peux répondre à toutes les questions sans risque de spoiler qui que ce soit, c'est cool.
Voilà! Encore une fois, un grand merci pour les reviews, je suis vraiment navrée du retard. Normalement, ça ne devrait plus se reproduire. On l'espère du moins. Alors, à, allez, vendredi prochain, pour rattraper le coup de ce week end, tiens! ^^ Merci encore et bonne semaine à vous.
