Ce qui me sembla des mois plus tard, nous fûmes de retour à Windmire. Quelques instants à peine après que nous ayons passé les portes du château, Léo, Camilla et Xander vinrent à notre rencontre. Le premier ne m'adressa qu'un bref sourire, mais chez lui, cela s'apparentait à la plus chaleureuse des effusions. Camilla, elle, me serra contre elle à m'étouffer, me répétant à quel point elle s'était rongé les sangs. Je lui rendis son étreinte, mais ce fut Xander qui dut l'écarter de moi de force avant qu'elle ne me fasse suffoquer. Elle se tourna alors vers Élise, qu'elle étreignit à son tour à lui en craquer les os. Nos regards, à Xander et moi, se croisèrent. Je vis à quel point il était soulagé. Fugacement. Puis ses yeux reprirent leur sévérité habituelle tandis qu'il se raclait la gorge.

« Content de te revoir en bonne santé, Tessia, » lâcha-t-il. Je le regardai encore un instant, puis, n'y tenant plus, le serrai dans mes bras. Cela faisait très longtemps que je ne m'étais pas autorisé cela avec lui. Comme cela faisait très longtemps qu'il ne m'avait plus manifesté de geste d'affection physique.

Surpris, il resta bras ballants, avant que je le sente se tendre. Il m'écarta doucement de lui. Un peu attristée par sa réaction, je ravalai ma déception.

Son affection me manquait. C'était difficile à croire, mais il avait été celui qui m'avait manifesté le plus d'amour. Autrefois. Pas de la même manière que Camilla, mais c'était indubitable. Sa tendresse me manquait. Avec Camilla, d'aucuns auraient dit j'en avais pour deux. Mais le fait est que cela n'avait jamais été pareil.

Je me rappelai encore la période où il avait brusquement arrêté de me manifester tout geste tendre. C'était au tournant de mes quatorze ans. Il y avait trois ans. Sur le coup, je n'avais pas compris. J'avais continué à lui réclamer des câlins, des baisers. Jusqu'à ce qu'un jour, il me rabroue sévèrement. Avant de s'excuser et de partir précipitamment. Je m'en souvenais comme si c'était hier.

Un autre épisode demeurait également vif dans ma mémoire. Quatre ans auparavant, j'étais venue un soir dans sa chambre, dans la forteresse nord. C'était durant l'un de ses séjours. Il me manquait tant le reste du temps, son absence m'était si pesante, que quand il était avec moi, je refusais presque de le lâcher d'une semelle. Parfois même allant jusqu'à me présenter dans ses quartiers, serrant mon oreiller contre ma poitrine, demandant d'une petite voix si je pouvais dormir avec lui. Il souriait et tapotait la place à côté de lui, indulgent, et je grimpai, satisfaite et victorieuse, me pelotonnant contre lui, savourant sa chaleur.

J'avais remarqué que depuis quelques temps, son comportement semblait plus crispé quand je lui faisais de pareilles requêtes. J'avais attribué cela, dans ma naïve innocence enfantine, à de la fatigue. Mais ce fameux soir, cela avait explosé.

« Nous ne sommes plus des enfants, Tessia, » m'avait-il grondée. Incrédule, je l'avais regardé. Il n'avait rien ajouté. Alors je m'étais enfuie, les larmes aux yeux. Il m'avait finalement rattrapée, et, pris de remords, s'était excusé pour son attitude exagérée. Puis il m'avait expliqué, calmement, que j'étais trop grande désormais pour ce genre de choses. Que je devais dormir toute seule. Que c'était inconvenant. Que ça ne se faisait pas entre frère et sœur. Que ça ne devait plus se faire. Alors, je m'étais résignée, non sans tristesse, à cette nouvelle attitude plus distante, me demandant au début ce que j'avais bien pu faire pour mériter cela.

L'avais-je offensé ? Lui avais-je désobéi, d'une quelconque façon ? Je ne me rappelais rien de ce genre. Alors j'avais cessé de fouiller ma mémoire dans le but de trouver la faute que j'avais dû commettre, et m'étais simplement adaptée. Je savais qu'il m'aimait, mais il ne me le montrait plus. Plus comme avant, du moins. Et depuis, il semblait presque que le moindre contact physique entre nous l'effrayât. Manifestement même après plusieurs semaines d'absence.

La voix du prince lui-même me tira néanmoins de mes songes.

« Tu devrais aller te reposer, Tessia. Père voudra sûrement bientôt te voir. »

À leur insu, penchés à la fenêtre d'une des tours du château, Garon les observait déjà, en compagnie de son premier conseiller.

« Tiens tiens... Notre chère petite Tessia a regagné son foyer, » lâcha Garon, impassible.

-On dit qu'elle est parvenue à étouffer la rébellion sans sacrifier une seule vie, » siffla Iago, décidant de garder la suite des révélations pour la confrontation avec la soi-disant princesse et ses 'frères et sœurs'. Il serait bien plus jouissif de contempler leurs effets ainsi.

Un atroce sourire déforma les traits du roi. Un sourire moqueur.

Il ne parvenait toujours pas à comprendre pourquoi diable cette fille était revenue, après tout ce qui s'était déroulé. Était-elle réellement naïve à ce point ? Penser que Xander avait insisté pour lui offrir d'excellents précepteurs... Ils l'avaient certes -sous ses ordres- gardée dans l'ombre pour certains aspects, de sorte qu'elle ne devînt pas trop dégourdie... Mais la bêtise dont elle faisait à présent montre relevait de la stupidité pure et simple, pire, allait à l'encontre de l'instinct de survie le plus élémentaire. Quoi qu'il en soit, bien qu'il n'aurait jamais pu envisager un tel retournement de situation, il devait dire que son plan se déroulait bien mieux que prévu. Il allait pouvoir continuer à l'utiliser un peu plus longtemps, comme il l'avait d'ores et déjà fait, et de manière si peu subtile qui plus est... Qui sait, peut-être pourrait-il même encore l'employer comme moyen de pression ? Pour faire fléchir ce jeune inexpérimenté de prince Hoshidien ? Il allait être roi, désormais. Il allait être roi, et venait de perdre sa mère, et sa sœur pour la seconde fois. Il éclata de rire. Penser à la manière dont elle était revenue, comme un petit chiot frétillant jappant pour être pardonné, l'appelant 'Père'... Un dragon. Oui, cette fille était un dragon. Quelle déchéance, par Anankos.

La sentimentalité rendait donc bien aveugle. Ses propres enfants en faisaient preuve à un point accablant. Et Xander lui-même lui avait ouvertement désobéi. Pour elle. Elle avait sur eux une désastreuse influence. Hum... Mais faire voler en éclats leur relation n'en serait que plus jouissif. Il la ferait souffrir, encore et encore... en utilisant également ses liens avec ces Hoshidiens... Et renforcer son empire sur ses quatre enfants.

Décidément, tout se déroulait très, très bien... Il n'eût pas été déplacé de dire, à la perfection...

« Fais-lui dire que je la recevrai sous peu. »

Iago s'inclina.

« Il sera fait selon vos ordres, Votre Majesté. »

Le sorcier commença à se diriger vers les portes, mais se retourna.

« Mon Roi ?

-Qu'y a-t-il ?

-Ne pensez-vous pas que l'enfermer à nouveau soit plus prudent ? Elle est dangereuse, après tout. Ne serait-il pas plus aisé de la faire accuser de trahison comme nous l'avions amorcé, pour la contrôler ? Elle pourrait faire preuve de faiblesse, avoir des remords... Prendre finalement le parti de sa famille de sang.

-Non. Elle ne le fera pas tant que Xander se pliera à mes ordres, ploiera devant moi. Et lui continuera à se soumettre... justement pour la protéger. »

Il grimaça, ravi.

« J'avais des réserves à les laisser entretenir des contacts, craignant que mon fils ne soit détourné de ses devoirs. Mais il apparaît désormais que cette... relation sera le meilleur garant de mon pouvoir sur eux. Je les tiens en laisse, enchaînés, comprends-tu ? Il ne fera rien pour me déplaire tant qu'il la saura en danger, susceptible d'être éliminée en représailles d'une de ses failles, et elle suivra bien docilement sa prétendue 'opinion' sur moi.

-Je crains que le regard que pose Son Altesse Xander sur vous ne diffère selon qu'il est ou pas en compagnie de ses frères et sœurs.

-Peu m'importe ! Tant qu'il fait ce que je lui ordonne, il peut bien penser de moi ce qu'il veut, il est obligé d'afficher un respect inaltérable. Pour en revenir à ta suggestion... »

Il se frotta le menton.

« En la faisant enfermer à nouveau, je perds tout crédit aux yeux de mes enfants et même d'une partie de mes hommes. Non que je m'en soucierais, si cela ne mettait pas en péril le succès de mes projets. Sans compter que Xander est intelligent. Il ne se laisserait pas abuser si facilement. Et, plus important, en faisant une telle chose, je perds tout moyen de pression sur lui.

-Lui, Votre Majesté ? » hésita Iago. « Parlez-vous du prince d'Hoshido, ou... du Prince Xander ? »

Il ne reçut nulle autre réponse qu'un rire retentissant qui lui glaça la moelle dans les os.

« Va, Iago. Le spectacle va bientôt pouvoir commencer. »

Me raclant la gorge pour tenter d'affermir ma voix, je fis un pas en avant vers le trône de Garon, mettant un genou en terre.

« Je suis de retour, Père, » lâchai-je, impassible. Le roi me fit signe de me relever. Je m'exécutai. À ma grande surprise, il esquissa un sourire.

« Et non sans gloire. Iago m'a fait état de la réussite de ta mission. Étouffer la rébellion sans pertes humaines est digne d'éloges. Tu as bien agi, Tessia. Je suis... fier de toi. »

Je soupirai imperceptiblement.

« Comme promis, je t'accueille de nouveau à bras ouverts dans la famille royale. »

Je sentis Xander se détendre à mon côté. Mais notre soulagement partagé ne dura qu'un bref instant, abruptement soufflé par la voix doucereuse de Iago, se tenant comme d'habitude bien droit à côté de Garon, prêt à souffler à son oreille.

« Hum, il n'y a qu'un petit problème, Votre Majesté... » susurra le mage noir. Je me tendis de nouveau.

« ...Selon mes sources, Dame Tessia n'a pas accompli sa mission seule, comme vous le lui aviez ordonné. »

Serrant les dents, je crispai les poings. La voix de Xander s'éleva, vibrante d'exaspération.

« Iago ! C'était inutile de le mentionner ! Êtes-vous donc à ce point ignoble ?

-Est-ce vrai, Tessia ? N'as-tu pas affronté seule la tribu des glaces ? » demanda Garon, menaçant. Je levai à regret les yeux pour croiser le regard noir impitoyable du souverain.

« C'est la vérité. Je suis partie seule, conformément à vos ordres. Mais j'ai rencontré des ennuis en chemin. Jakob, Silas, ainsi qu'Élise et ses vassaux sont venus m'aider. Jamais je n'aurais pu réussir sans eux, » déclarai-je. « Je suis désolée de vous avoir désobéi, et vous prie humblement de m'excuser, Père. »

Il s'écoula un affreux moment de silence. La tension dans la salle était à couper au couteau. De son côté, Iago semblait bien profiter de la situation.

« Non contente de me désobéir, » finit par laisser tomber Garon, « Tu as impliqué des vassaux, et même ta propre sœur ?

-Ce comportement est intolérable, n'est-ce pas, Votre Majesté ? » fit sournoisement Iago. « Dame Tessia a délibérément fait fi de votre volonté, et a en cela remis votre autorité en question. »

Ses yeux glissèrent sur moi, tandis qu'un sourire cruel étirait lentement ses lèvres.

« Un tel mépris de votre souveraineté mérite un châtiment prompt et exemplaire. Si Votre Majesté l'ordonne, je peux mettre fin à sa vie immédiatement, ici même.

-Arrêtez, Iago ! » s'écria Élise. « Je ne vous laisserai pas faire ! »

Elle chercha à s'avancer, mais Léo la retint par le bras. Fulminante, elle tenta de se dégager, avant de se contenter de décocher un regard suppliant à Garon.

« Tessia ne nous a jamais demandé de la suivre. C'était notre décision. Rien n'est de sa faute ! Si la sentence est la mort, alors vous devrez me tuer aussi !

-Élise ! » souffla durement Xander. Paniquée, je me tournai vers elle.

« Ne dis pas cela ! Je refuse que l'on sacrifie la vie de ma chère sœur ! Je-

-Silence, vous deux ! » tonna Xander, exaspéré. Nous nous tûmes instantanément, et le prince héritier s'avança d'un pas, non sans nous avoir fixées l'une et l'autre d'un regard impérieux.

« Père, si vous devez punir quelqu'un, je suis le coupable. »

J'ouvris la bouche pour riposter, mais il leva la main, poursuivant avant que je puisse intervenir.

« C'est moi qui ai ordonné que l'on accompagne Tessia dans cette mission. Si la mort est le prix de cette trahison, je dois être le seul à payer. »

Iago contemplait la scène, captivé, sans doute fier des ennuis que nous avaient attirés sa remarque perfide. J'avais envie de me jeter sur lui et d'ôter ce rictus arrogant de sa face défigurée, mais je me fis violence pour rester immobile.

« Père, exécutez-moi seul ou n'exécutez personne. »

Je tournai mon attention vers Garon, qui semblait pondérer ce que venait de lui dire Xander. Angoissée, je cherchai à déchiffrer le regard qu'il posa sur lui, sans succès. Quoi qu'il en soit, Xander le soutint vaillamment.

« Assez ! » gronda Garon, avant de froncer les sourcils. « Je n'ai aucune intention de sacrifier la vie de mes enfants. La fin justifie les moyens. Suivant ce précepte, Tessia a accompli sa mission. Par la grâce d'Anankos, Dragon du Crépuscule, j'accepte de fermer les yeux sur ses écarts. Elle reste ma fille.

-Votre Majesté, vous ne voulez pas dire que... »

La protestation de Iago mourut d'elle-même dans sa bouche quand le roi le foudroya du regard, avant de se tourner de nouveau vers moi.

« Je dois avouer que je ne m'attendais pas à un tel succès de ta part. Avec de telles aptitudes, tu mérites une nouvelle mission. »

Je crus un instant avoir mal entendu. Une nouvelle mission ? Si tôt ?!

Je pris soin de tenir ma langue, cependant, hochant poliment la tête.

« Ne pas utiliser un potentiel comme le tien serait du gâchis, » poursuivit Garon comme s'il avait lu dans mes pensées. « Rends-toi à Sapientia. »

Sapientia... Un sanctuaire supposé neutre situé sur une île au sud-est, dans les eaux internationales, un peu au-delà de Dia, port florissant et rayonnant.

« Je veux voir notre étendard flotter sur ses tours. Ce territoire conquis. »

Il plissa les yeux.

« Hoshido veut faire tomber Nohr et tout ce que nous avons de plus cher. De telles ambitions doivent être supprimées à la racine. Rends-toi là-bas immédiatement et supprime toute présence Hoshidienne.

-Vous voulez que je me dresse face à l'armée d'Hoshido ?! » ne pus-je m'empêcher de hoqueter. Garon me fixa sévèrement.

« Ce n'est pas un problème, n'est-ce pas ? À moins que tu n'aies des scrupules à l'idée d'affronter ta patrie d'origine... » glissa-t-il. Je secouai la tête, le cœur lesté de plomb.

« Non. Mon cœur et mon âme appartiennent à Nohr. Je mènerai votre mission à bien, Père. »

Le souverain sourit.

« Je suis heureux de l'entendre. Ne me déçois pas, ma fille. Je compte sur toi. »

Je me redressai.

« Je ne faillirai pas. »

Xander sortit de la salle du trône à grands pas , m'obligeant presque à courir pour le rattraper. Je sus qu'il avait senti ma présence à son fugace tressaillement, pourtant il ne s'arrêta pas.

« Xander, attends ! »

Enfin, il stoppa net. Si net que je manquai de rentrer dans son dos. Il pivota sur ses talons, me fixant d'un air interrogateur. Je déglutis, involontairement intimidée par sa stature et son regard de sombre améthyste. Avait-il toujours été si grand ?

« Je voulais... Je voulais te dire... Merci.

-Je t'en prie. »

La répartie avait fusé, automatique, presque sèche. Une nouvelle fois, je m'en sentis ébranlée.

Plus encore que Garon, j'avais l'impression que lui aussi avait changé, profondément, du moins à mon égard. Et cela me contrariait -me peinait- plus que j'aurais jamais pu l'imaginer. D'un autre côté, comment aurais-je pu anticiper qu'il devînt si froid, si... altier ? Je ne le reconnaissais plus.

Tâchant de faire bonne figure, j'esquissai un petit sourire, m'appliquant à masquer mon trouble.

« Cela fait deux fois que tu risques ta vie pour moi. Je... Je ne sais comment te remercier.

-Tu n'as pas à le faire. C'est le devoir d'un... frère aîné, après tout. »

Son intonation avait semblé étrange lorsqu'il avait prononcé le mot 'frère'. Je n'aurais su mettre le doigt sur la note singulière qu'avait portée sa voix, cependant.

« Tout de même... tu-

-Il ne m'aurait pas exécuté. Il tient trop à moi. Disons que je lui suis utile... pour l'instant. »

La fin de sa phrase avait été si basse que je doutai presque de l'avoir entendue. Chassant mes pensées torturées, je me raclai la gorge.

Puis, ne sachant comment lui exprimer ce que je ressentais, je me glissai de nouveau entre ses bras, y cherchant le même type de réconfort qu'étant petite.

« Ne... fais pas cela. S'il te plaît, » souffla-t-il, légèrement crispé. Je m'écartai, ravalant mes larmes.

Ç'avait été la dernière fois que j'avais essayé de me rapprocher de lui. S'il ne voulait plus ni de mon affection, je ne pourrais l'y forcer.

Élise, Camilla et Léo nous rejoignirent rapidement, brisant le silence tendu qui s'était installé entre nous. Je forçai un sourire en les voyant s'approcher.

« Alors me revoilà partie pour une autre mission, » m'exclamai-je. « Mais ce n'est qu'un au revoir...

-C'est injuste ! » explosa Camilla. « Partir en mission avec une armée si restreinte ! J'irais bien avec toi, mais Père vient de nous confier une mission de notre côté. »

Elle m'attira contre elle.

« J'aurais tellement voulu faire quelque chose pour t'aider... » murmura-t-elle dans mes cheveux, recalant une longue mèche noire derrière mon oreille, avant de prendre du recul pour me regarder attentivement. Je fis de nouveau l'effort de sourire.

« Ne t'inquiète pas, Camilla. Nous y arriverons seules... N'est-ce pas, Élise ?

-Oui, c'est vrai, nous serons parfaites ! Avec Effie, Arthur et moi à tes côtés, tu seras de retour très vite !

-Élise part aussi ? Alors vous courez à la catastrophe. Adieu, Tessia. »

Je me tournai vers Léo, secouant la tête à sa pique sarcastique. Élise, comme d'habitude, partit au quart de tour.

« Hé ! » s'indigna-t-elle. « Ce n'est pas drôle ! Arrête de dire des choses si horribles, Léo !

-Il veut juste te taquiner, Élise, » l'apaisai-je, lançant un regard de biais au jeune sorcier. « Je sais que je peux compter sur toi.

-Merci, Tessia, c'est bien pour ça que je t'adore... »

Elle jeta un regard accusateur à son frère.

« ...Pas comme ce rustre de Léo, » termina-t-elle, boudeuse. Le mage haussa les épaules, avant de soupirer.

« Même après tant d'heures sur le champ de bataille, tu restes une enfant gâtée. Une telle constance est impressionnante. »

Il esquissa un petit sourire narquois.

« Tu vois, Élise ? Je ne suis pas méchant, je dis juste que tu m'impressionnes. »

Élise serra les poings, avant de se tourner vers son aîné, fulminante.

« Xander ! Dis à Léo d'arrêter de me provoquer ! »

L'intéressé leva les yeux au ciel, avant d'émettre un 'humpf !', fronçant les sourcils à l'intention de Léo. Puis il se tourna vers moi, sérieux.

« Tessia, écoute bien. Le Sage de l'Iris réside à Sapientia. Il accorde des pouvoirs divins à ceux qui en sont dignes. Tu devrais le rencontrer. »

Étonnée, je le dévisageai.

« Vraiment ? Une telle personne habite à Sapientia ? Mais si tu es au courant... Cela veut dire que... tu as toi-même reçu des pouvoirs divins ?! » l'interrogeai-je, suffoquée. Il resta de marbre.

« Oui. Père et moi-même avons rendu visite au sage, qui nous a accordé son pouvoir.

-C'est incroyable...

-Cependant, tu vas d'abord devoir surmonter des épreuves difficiles. Prépare-toi convenablement avant de les passer.

-Je vois. Merci du conseil. »

Depuis quand nos conversations étaient-elles devenues si formelles ?

Il neigeait.

Des tombereaux de flocons gros comme des poings s'abattaient sur les rives du cours d'eau gelé que nous longions. Le ciel gonflé de nuages avait la couleur d'un linceul. Le froid me rappelait celui que nous avions connu à l'approche du village de la tribu des glaces, dans les montagnes. Un froid mordant, qui figeait les membres, scellait les yeux.

Nous étions repartis à l'aube, cette aube blafarde qui avait peiné à se lever derrière les rideaux de neige, quittant à regret notre petit campement et notre maigre feu, tout de même bien réconfortant.

Cela faisait deux semaines que nous avancions, à présent. Nos troupes se résumaient à Élise, ses deux protecteurs, Jakob, Silas, moi et les quelques hommes qu'avait bien voulu m'octroyer Garon. Je les entendais murmurer, parfois, dans mon dos. Ils trouvaient indignes de servir une Hoshidienne. Une fausse princesse. Une impostrice. Car c'était indéniablement ce que j'étais, à leurs yeux.

Soupirant dans la bise gelée, je resserrai ma cape de fourrure autour de mes épaules. Les chevaux peinaient dans le tapis blanc, leurs sabots s'enfonçant dans la traîtresse poudreuse. Nous allions lentement. Trop lentement. Tant et si bien que j'avais peur que nous nous enlisions dans cet hiver redoutable. Ce fameux hiver Nohrien si impitoyable.

Le temps avait été clément jusque là. Cela devait arriver.

Nous remontions la Siptrina, plus grande rivière de Nohr, depuis bientôt trois jours. Le fort Dracomor, à la position unique marquant le point de limite entre les quatre provinces de Westerstede, Fallmount, Esterlyn et Janholt, par lequel nous ferions escale, ne devait plus être loin.

Plein sud-est. C'était l'instruction que m'avait donnée Xander et Léo. Il suffisait de suivre un itinéraire se décalant à quarante-cinq degrés de la ligne du soleil levant. Néanmoins, la température ne se faisait pas moins glaciale.

Nul n'était d'humeur à parler. Excepté Arthur. Je l'entendais bavarder avec Effie, tous deux montés quelques mètres derrière, un peu en avant d'Élise, elle-même couverte par un escadron de quatre soldats.

« Effie, il faut que l'on discute.

-C'est ce que nous sommes en train de faire ! » grommela la femme chevalier, jetant un coup d'œil peu affable à son frère d'armes. « Pourrais-tu enfin me dire ce que tu as ?

-Certainement. Vois-tu, je suis à la traîne concernant la garde de Dame Élise. Quand je vois ton implication fiévreuse à chaque instant de sa vie, je suis envieux. Dis-moi quel est ton secret, je t'en prie.

-L'implication compte beaucoup, il est vrai.

-Mais d'où tires-tu ta force ? »

Je perçus le soupir agacé d'Effie de là où je me trouvais.

« Elle vient de mon entraînement. Libre à toi de venir t'entraîner avec moi quand tu le souhaites.

-Je vois. Et...

-Là-bas ! Regardez ! »

Nous nous stoppâmes. Silas désignait, dans le lointain, une structure sombre à la forme étrange. Talonnant ma monture, je vins me placer à son côté.

« C'est le fort ?

-En effet. »

Alors que nous nous rapprochions, je pus mieux le distinguer.

Des voûtes singulières, en arc, soudées au milieu, comme une énorme cage thoracique renversée. Une lueur blafarde au fond, éclairant chichement l'intérieur de la structure. Et des blocs basculés, certaines portions de murs carrément à moitié effondrées. Des lichens et des mousses avaient envahi l'édifice, le rongeant, lui donnant une aura lugubre et fantastique. Macabre.

« Cette forteresse est colossale ! Silas, devons-nous la traverser ?

-Oui. La route qui mène au port est de l'autre côté. »

Laissant mon regard suivre les voûtes étranges, je sus ce que m'évoquait le bâtiment.

« C'est fascinant... On dirait un gigantesque dragon endormi. »

Silas sourit.

« En effet. Tu es perspicace. On dit qu'un grand dragon est mort ici, il y a longtemps. Selon les légendes, il était très puissant. Et à sa mort, on se serait servi de son corps comme d'une forteresse.

-Incroyable...

-N'est-ce pas ? »

Le chevalier se rembrunit soudain.

« Il paraît néanmoins qu'il est occupé par l'armée d'Hoshido. »

Il courait effectivement la rumeur que quelques détachements du royaume de l'est étaient parvenus à s'infiltrer sur notre territoire, débarquant das l'une des nombreuses criques de Janholt et s'enfonçant dans la Forêt de la Mélancolie. Silas venait de lâcher tout haut ce que je redoutais.

« C'est certain ?

-Oui. Nos informateurs étaient catégoriques.

-Comment ont-ils pu tant s'avancer dans les terres sans être interceptés ?! »

Silas soupira.

« Garon s'est toujours placé dans une optique plus offensive que défensive, au bas mot. Tu sais, comme aux échecs. Il y a deux catégories de joueurs.

-Hum. Les défensifs et les offensifs... »

Léo m'avait suffisamment rabâché de stratégies à ce jeu qu'il affectionnait plus qu'il n'aurait dû l'être permis pour que les mots fussent sortis tout seuls de ma bouche.

« Voilà. Se lancer tête baissée dans les rangs ennemis présente des avantages -notamment surprendre l'adversaire- mais ce faisant, tu fragilises tes flancs, les découvres.

-Je vois l'idée. Il a tout investi dans les troupes d'attaque sans songer à consolider les frontières. »

Silas acquiesça.

« Cela, et... Je dois dire que les rapports que j'ai reçus étaient assez... troubles. Leur avancée était trop rapide pour être naturelle. »

Je déglutis. Une pensée me traversa l'esprit. Des yeux verts d'eau luminescents, une lumière éclatante... et le fondu d'un paysage de jardins luxuriants à un fond de reliefs montagneux encaissées. Je secouai la tête, ne souhaitant pas me laisser déconcentrer dans l'immédiat. J'y réfléchirais plus tard.

« Quoi qu'il en soit, nous allons devoir les combattre si nous voulons passer.

-Impossible de contourner ?

-Il nous faudrait suivre la rivière sur encore des lieues et des lieues, ce qui nous ferait faire un détour de plusieurs jours. »

J'acquiesçai. J'allais donc être pour la première fois confrontée aux conséquences de ma décision.

« Tessia... Tu te sens bien ? »

J'eus un pâle sourire.

« Ça va, Silas, merci de t'en soucier. Je... Oui. Je suis prête. »

Le regard soucieux du jeune chevalier s'attarda sur moi quelques instants encore avant de se rabattre sur le fort, désormais proche.

« Nous devrions nous préparer au combat avant d'être repérés. »

Je hochai de nouveau la tête. Silas me donnait un objectif clair et précis. De quoi me distraire de mes sombres pensées. Je n'aurais pu rêver mieux.

« Halte ! » criai-je, et notre groupe se figea. Échangeant un coup d'œil avec Silas, je laissai mon regard glisser sur nos faibles effectifs. J'ignorais combien de soldats pouvaient bien garder ce fort, et ne pouvais effectivement compter que sur l'effet de surprise. Faisant signe à Élise, Effie, Arthur et Jakob de nous rejoindre, j'entrepris de donner mes premières directives.

« Effie, charge l'entrée. Prends Arthur avec toi, et quelques porteurs de hache et de fléau. Faites attention, des archers pourraient être embusqués. Élise, reste en arrière pour le moment. Silas, Jakob, suivez-m- »

Je m'interrompis. Dans les fourrés bordant le mur est du fort... J'étais sûre d'avoir vu quelque chose bouger.

« Attendez-moi ici, » ordonnai-je, avant de me diriger vers la zone suspecte, sous le regard interloqué de Silas et des autres.

En m'approchant, je sus que j'avais fait mouche. Quelqu'un était tapi dans ces buissons, juste derrière l'angle du bâtiment, dans l'ombre. Dégainant silencieusement Yato, je me préparai à bondir. Mais la personne me prit de vitesse. Pour un peu, j'aurais presque laissé mon épée me glisser des mains.

C'était une jeune fille de quelques années de moins que moi. Elle avait de longs cheveux d'ébène ondulés aux reflets presque violets sous la lueur de la lune montante, et était vêtue d'une robe de mage noir, à la matière de mousseline sombre transparente masquant aussi en partie son visage. Une sorte de diadème était posé sur sa tête, et une étrange marque ornait son front, comme un symbole appartenant à une langue ancienne et oubliée. Ses yeux en amande étaient grands et sombres, ourlés de longs cils noirs, et comportaient une lueur étrange, presque phosphorescente, éclairant son visage fin aux traits doux, dans lesquels se discernaient encore les réminiscences d'une enfance pas si lointaine.

« Que faites-vous ici, Mademoiselle ? » demandai-je, toujours sous le choc. « Cet endroit grouille de soldats d'Hoshido. »

La regardant, j'observai sa réaction. Elle resta impassible, me dévisageant.

« C'est très dangereux, vous ne devriez pas être par ici, » poursuivis-je. « Venez, nous vous protégerons. Votre famille doit être morte d'inquiétude. »

Les mains de l'apparition se crispèrent sur le recueil épais à la couverture de cuir fatigué -un tome ?- qu'elle tenait contre sa poitrine, tandis que ses yeux flamboyaient.

« Je ne suis pas une petite fille, et n'éprouve ni besoin ni désir d'être protégée, » cracha-t-elle. Je battis des cils, interloquée par son ton cinglant.

« Vraiment ? Je veux dire, êtes-vous sûre ? Vous- »

L'étrange jeune fille me lança un regard courroucé.

« Êtes-vous sourde en plus d'être naïve, jouvencelle ? Disparaissez, et rapidement. »

Ahurie, je la fixai.

« 'Jouvencelle' ? Vous avez du toupet, pour quelqu'un de l'âge de ma petite sœur !

-Les apparences sont parfois trompeuses, mon enfant, » riposta sèchement la fille. « Je crains que la vérité à mon sujet ne dépasse votre vision étriquée du monde, et même l'entendement que vous en aurez jamais. Je ne souhaite qu'une chose, vivre dans la solitude, loin du regard des hommes. Est-ce donc trop demander ?

-Dans la solitude ? Vous n'avez donc pas de famille ? »

Nouveau regard foudroyant. Je déglutis.

« Ma famille m'a quittée il y a longtemps, effrayée par mes aptitudes. Ils me trouvaient étrange... peut-être le suis-je. Quoi qu'il en soit, qui a besoin d'une famille ? »

Elle me jeta un coup d'œil furtif.

« J'en ai déjà trop dit. Peut-être est-ce votre regard apaisant qui pousse à la confidence. Alors en effet, étrangère, je suis seule, et le resterai jusqu'à la fin de mes jours. »

Réfléchissant un instant, je la détaillai. Elle redressa fièrement la tête.

« Pourquoi ne nous rejoindriez-nous pas ? » lâchai-je tout à trac. Elle écarquilla les yeux.

« Vous ne savez rien ni de moi, ni de mon passé obscur.

-C'est vrai, mais peu importe. Seuls comptent le présent et le futur. De plus, vous ne pourrez pas éviter une armée entière. Vous avez besoin de nous. »

Devant son silence, je continuai.

« Croyez-moi, je connais bien la solitude. C'est un sentiment insupportable. Si mes amis et ma famille n'étaient pas venus à mon secours, j'aurais sombré. On a tous besoin d'une présence amie, un jour ou l'autre. De grâce, rejoignez-nous. »

Toujours aucune réponse. L'inconnue plissa ses yeux luminescents, ne battant pas une fois des cils tout le temps qu'elle me dévisagea. Ignorant son air belliqueux et revêche, j'éclatai d'un petit rire. Il y avait un tel contraste entre sa figure douce et innocente et le violent éclat d'exaspération dans ses yeux que c'en était presque troublant.

« De toute façon, qu'est-ce qu'une petite fille peut connaître de la solitude... »

Je souris. Elle soupira, le voile couvrant sa bouche se soulevant légèrement, tandis qu'elle levait les yeux au ciel.

« Je vous ai déjà dit que j'étais plus âgée que mon apparence ne le portait à croire... Mais peut-être est-ce de l'humour ? Une subtile façon de faire passer le message ? Hum... »

Elle sembla réfléchir un moment, ses yeux légèrement plissés animés d'une lueur d'intérêt calculatrice. Je vis qu'elle pesait le pour et le contre d'une telle option. Qu'elle réfléchissait à la manière d'en tirer profit. Mais qu'importe. Quelque chose me disait que cette singulière fille, mieux valait l'avoir dans son camp que contre soi. Oui, j'en étais même persuadée.

« Vous marquez un point, » finit-elle par lâcher. « Vous rejoindre est la meilleure chose à faire pour l'instant... Puisque vous insistez, je vous accompagne. Mon pouvoir est vôtre. »

Elle se retourna vers le mur derrière elle.

« Puisque nous sommes maintenant visiblement alliées, je vais vous révéler un secret. Il y a une brèche dans cette muraille, juste là. Si vous la frappez, toute cette portion s'effondrera. Cela devrait vous donner un avantage non négligeable. »

C'était en effet une excellente idée.

Sortant du renfoncement d'ombre et dépassant l'angle, je fis signe à Silas et Jakob, ainsi qu'au reste de mes troupes, d'approcher.

« Pendant qu'Effie fera diversion en attaquant frontalement avec les unités blindées, nous allons les prendre à revers par ici.

-Par ici ? » s'étonna Silas. « Mais où ça ? »

Je tirai sur une partie du lierre accroché au mur, révélant en effet une longue fissure.

« Préparez-vous à lancer l'assaut, » prévins-je. Ils acquiescèrent. Alors, je me tournai vers Effie, restée plus loin, et fis un signe de tête. La vassale d'Élise s'élança, poussant un cri de guerre à faire s'ébranler le fort entier, suivie d'Arthur de ses hommes. Ils disparurent de ma vue, s'enfonçant dans l'obscurité du fort. Je n'entendis que leurs armes tinter, résonnant du plus profond des entrailles de la structure. Me tournant vers mes compagnons, je pris une grande inspiration.

« Êtes-vous prêts ? »

Silas et Jakob acquiescèrent, tirant leurs armes respectives. Malgré le fait que je lui eusse à plusieurs reprises proposé de lui fournir une épée, mon majordome s'acharnait à vouloir se battre avec ses dagues, arguant qu'elles lui permettaient une aisance de mouvements et une agilité qu'il n'était pas prêt à abandonner.

Silas, cependant, tourna la tête vers la fille à mon côté.

« Qui est-elle ? Ne faut-il pas la mettre en sûreté ? »

Les yeux de notre nouvelle alliée étincelèrent, et je fis instinctivement un pas en arrière. Bien m'en prit, car en une fraction de seconde, elle ouvrit son épais volume à la couverture ouvragée -bien un tome- et leva la main, fermant les paupières. Une boule d'énergie incandescente se forma au creux de sa paume, pour ensuite flotter au-dessus. Une boule d'énergie noire. À même d'attirer comme des filaments la force vitale des ennemis.

Nosferatu. Léo m'avait parlé de ce sort brutal, redoutable. Que seuls les plus grands mages des ténèbres savaient manier. Il en faisait partie. Mais évitait de l'utiliser, le jugeant 'éthiquement douteux même dans un contexte de belligérance'. En voyant les filaments noirs se déployer comme une toile d'araignée pour aspirer l'énergie d'un infortuné Hoshidien nous ayant repérés et s'apprêtant à donner l'alarme, je ne pus que lui donner raison. Le spectacle était atroce. Et quand le soldat ennemi retomba mollement à terre, littéralement vidé de toute source de vie, je vis que mes compagnons regardaient eux aussi notre dernière recrue en date d'un nouvel œil, aussi méfiant et craintif que respectueux.

Sans attendre un quelconque assentiment, une nouvelle sphère destructrice eut raison du mur devant nous. Aussitôt, nous nous précipitâmes, nous infiltrant dans le fort.

Je ne tardai pas à repérer Effie et les autres, tailladant, tranchant sans relâche. La nuit et l'obscurité des lieux semblaient inexplicablement atténuer le fracas des lames, qui s'enfonçaient dans leurs fourreaux de chair dans un frôlement, presque un murmure. Et si ce n'était l'écho des hurlements se répercutant contre les murs, on n'eût pu même deviner qu'un tel carnage était en train de se dérouler.

Il y eut un flottement dans les rangs Hohsidiens, le temps que nos ennemis appréhendent notre arrivée. Le chef hurla des ordres, et des troupes se resserrèrent au centre de la salle, d'où s'élevait un escalier en colimaçon devant mener droit au chemin de ronde. Si nous y parvenions, ce serait gagné.

Tandis que je considérais les lieux, ma distraction, cependant, me valut d'être atteinte d'une flèche dans l'épaule, qui vint se planter dans un défaut de mon armure. Tournant la tête, j'avisai un archer posté un peu plus loin. Je me jetai sur lui, galvanisée par la douleur, enfonçant d'un geste précis Yato dans sa poitrine. L'homme s'écroula, crachant une écume sanglante et glissant lui-même de ma lame.

Pendant ce temps, Effie avançait, inébranlable. À elle seule, elle se battait comme cinq hommes. Nul coup ne semblait l'atteindre. Ou plutôt, nul coup ne semblait la perturber, chaque frappe ricochant sur son armure sans faire de dégâts. On eût dit une lionne déchaînée, alors qu'elle faisait tournoyer sa lance, défiant les Hoshidiens de venir l'affronter.

Jakob, à côté de moi, lançait dague sur dague avec efficacité et précision, conservant ce calme à toute épreuve qui était le sien. Silas, comme la dernière fois, combattait avec autant de style que de puissance. Sa technique était impressionnante. On eût pu le croire en plein tournoi, cherchant à impressionner les juges. Mais il n'en était rien, et c'est avec naturel qu'il tailladait et fendait avec constance et application.

La jeune mage noire, cependant, fut pour moi la plus impressionnante. Pas forcément dans le bon sens du terme. À un moment donné, elle réduisit en cendres une escouade de six hommes en un coup, sans le moindre état d'âme. Pas à un instant elle ne baissa sa garde. Vive comme l'éclair, rapide et souple comme une chatte, elle esquivait, et son jeu passif-agressif avec ses adversaires était si gracieux qu'on eût presque dit une danse. Par instants, une vive lumière l'enveloppait toute entière, pour virer ensuite à une ombre s'étirant sur ses ennemis, et je savais alors que plusieurs soldats allaient disparaître.

Alors que j'étais aux prises avec un porteur de sabre, il me sembla cependant capter, du coin de l'œil, une longue chevelure azurée et l'éclat d'une naginata de cuivre s'effaçant dans les ombres du fort, rasant les murs. Mais ce devait être un produit de mon imagination.

Bientôt, nous eûmes décimé la moitié des Hoshidiens. Je me précipitai sur l'escalier après en avoir fini avec l'archer le gardant, le gravissant rapidement pour arriver au sommet. L'air glacé de la nuit me fut pour la première fois d'un étrange réconfort. Le calme m'entourant était délectablement apaisant.

Silas me rejoignit rapidement, ainsi que Jakob, qui s'occupa rapidement de la flèche dans mon épaule. Je le remerciai d'un regard, savourant le reste de la sensation de chaleur se diffusant en moi de l'usage de son sceptre, avant de rabattre mon attention sur la plaine immaculée s'étendant devant moi. Tous ces hommes dont nous venions de prendre la vie... Ils devaient avoir une famille, des enfants. Sans pouvoir m'en empêcher, je songeai à Ryoma. Quand devrais-je l'affronter, lui ? Ce n'était qu'une question de temps.

« J'aurais dû prévoir que l'armée d'Hoshido serait ici. »

Surprise, je pivotai pour découvrir la jeune sorcière de tout à l'heure derrière moi.

« S'ils croyaient mettre une simple jeune fille sous les verrous, ils font une grave erreur. Des adolescents de leur espèce, à peine sortis de leur nid... Poser la main sur une femme d'expérience comme moi. C'est pathétique. C'est bien la raison pour laquelle je me tiens éloignée de ces masses ignorantes que vous autres représentez. Mais au fait... À présent que nous sommes seule à seule, nous pouvons parler franchement, j'imagine. Pourquoi m'avez-vous proposé de vous rejoindre ? »

Soupirant, je m'accoudai aux créneaux de pierre de la tour.

« Je l'ignore. J'imagine que je ne pouvais réellement faire quoi que ce soit d'autre.

-Balivernes. Vous auriez pu me tuer. Du moins, essayer. Nombre d'imbéciles ont été abusés par mon apparente jeunesse et en ont profité pour essayer de me faire du mal. »

Elle eut un rictus.

« Des lâches. Voilà ce qu'ils étaient. Ils méritent le sort que je leur ai infligé. »

Jugeant préférable de changer de sujet, je toussotai.

« Je viens de réaliser que... Vous ne m'avez pas dit votre nom. »

Un sourire narquois étira les lèvres de la magicienne.

« N'est-il pas poli de dire le sien avant de demander de le décliner à un inconnu ?

-Je suis Tessia. Princesse de... »

Je soupirai de nouveau. La fille plissa ses yeux aux reflets étranges.

« Vous semblez porter un lourd fardeau, Princesse de quoi que vous soyez. Je dois dire que cela me fascine assez. D'autant plus que... »

Elle agrandit les yeux. Je fronçai les sourcils.

« Vous êtes... difficile à déchiffrer... »

Mal à l'aise, je déglutis.

« On me qualifie pourtant souvent de livre ouvert.

-L'impersonnalité de votre tournure ne peut donc désigner que des sots, ma foi. »

Nous restâmes en silence quelques instants, plongées dans le murmure de la nuit.

« Je m'appelle Nyx, au fait. »

J'acquiesçai, souriant.

« Enchantée, Nyx.

-Pas autant que moi... »

Une nouvelle fois, les mots de la sorcière me mirent dans une situation inconfortable. Elle semblait, de son côté, s'amuser de mon embarras, à en croire son petit sourire goguenard.

Des pas bruyants résonnèrent soudain dans les marches de la tour.

« Ma Dame ! Ma Dame ! »

Je me retournai vivement. Un soldat déboula de l'étage inférieur et s'inclina devant moi, essoufflé.

« Nous avons capturé une étrange fille qui déambulait dans le fort. Elle demande à vous parler.

-Faites-la monter tout de suite. »

L'homme hocha la tête avant de redescendre précipitamment. Quand il remonta, il tenait par le bras une jeune fille aux longs cheveux bleus lui tombant aux chevilles. Elle leva ses yeux d'or sur moi.

« Azura ! » m'écriai-je. Un peu plus tôt, pendant la bataille... Je n'avais donc pas rêvé.

Elle tenta de se libérer de la poigne du soldat lui enserrant le bras, sans succès. Je fis signe à l'homme de la lâcher. Il s'exécuta de mauvaise grâce.

« C'est très certainement une espionne Hoshidienne, Altesse, » grommela-t-il en lui jetant un regard mauvais. « Nous devrions nous en débarrasser tant qu'il est temps, avant qu'elle n'aille pas rapporter tout ce qu'elle a vu et que ses amis nous tombent dessus !

-Libérez-la.

-Quoi ?! »

Silas ouvrit la bouche pour répliquer, mais je levai la main, regardant le soldat dans les yeux.

« C'est moi qui donne les ordres, ici. Et je vous demande de la libérer. Maintenant.

-Mais, Princesse, elle-

-Suffit. Je ne me répéterai pas. »

Sans battre un cil, je soutins le regard du lourd porteur de hache. Il grimaça, avant de pousser Azura en avant. Silas acquiesça, me regardant.

« Mettez les autres prisonniers aux fers. Ne leur faites pas de mal, » ordonnai-je. Les soldats s'inclinèrent et disparurent, rapidement suivis par Silas et Jakob. Nyx s'était écartée. Nous restâmes, Azura et moi, à nous fixer. Finalement, l'ancienne princesse Nohrienne eut un faible sourire.

« Heureuse de te revoir, Tessia, même en de pareilles circonstances.

-Azura... Mais que fais-tu en Nohr ? »

Elle poussa le plus profond soupir que j'eusse jamais entendu.

« Après la dernière bataille, tout a été chamboulé en Hoshido. La situation s'est renversée. Après que tu te sois alliée à Nohr, les Hoshidiens ont voulu me bannir, enflammés par Takumi. On ne fait plus confiance à ceux qui ont un lien avec l'ennemi, aussi lointain soit-il. Depuis que j'ai été enlevée en Nohr, je porte le poids de ces vils soupçons. Je pensais qu'ils s'étaient estompés avec le temps, mais ce n'est que maintenant que je réalise à quel point je me fourvoyais. »

Elle fit une pause. La douleur faisait trembler sa voix, malgré son ton calme.

« Ryoma et les autres se sont positionnés en ma faveur. Ils ont tenté de me protéger. Mais un jour, un groupe de soldats Hoshidiens m'a capturée et amenée ici. Si tu n'étais pas arrivée, j'ignore ce qu'il serait advenu de moi. Alors... Merci, Tessia. Je pense pouvoir affirmer que je te dois la vie.

-Je t'en prie, ne me remercie pas. C'est ma faute si tu as été mêlée à tout ça... Il est injuste que tu aies été arrachée à ton pays d'adoption. J'en suis désolée.

-Ne sois pas trop dure envers toi-même. Quand une guerre éclate, il est naturel de se méfier de l'ennemi. Cela devient... un réflexe. »

Tout en disant ces mots, elle se pencha par-dessus le chemin de ronde. Instinctivement, je l'imitai, pour croiser le regard dur du soldat récalcitrant. Je déglutis, me retournant pour m'appuyer aux créneaux.

« J'ai tout de même ajouté ma pierre à ce triste édifice. J'en suis sincèrement navrée, Azura.

-Est-ce là ma destinée que de dériver pour l'éternité, étrangère sur tous les rivages ? Si seulement j'étais Hoshidienne par le sang... » murmura-t-elle comme pour elle-même, avant de se taire. Son regard s'était perdu dans le vague, vers l'est. Je sus immédiatement à quoi elle pensait, et attendis qu'elle sorte de ses rêveries pour m'adresser de nouveau à elle.

« Azura, je sais que rien ne pourra réparer ce qui t'a été fait, ni la déchirure que tu ressens. Néanmoins, je ne peux que te proposer de nous rejoindre. Peut-être qu'ensemble, nous pourrons mettre fin à cette guerre insensée. »

Elle tourna lentement la tête vers moi.

« Merci, Tessia. Je suis heureuse que nos chemins se soient à nouveau croisés. Sincèrement. Et tu as raison. »

Elle baissa les yeux.

« ...rien ne coûte d'espérer... » fit-elle dans un murmure. Une nouvelle fois, j'eus l'impression que je n'étais pas censée l'entendre.

« Après avoir été capturée, » souffla-t-elle, « Je...

-Ah, Tessia ! Tu étais là ! »

Nous fîmes volte-face pour découvrir Élise dans l'encadrement de la porte, flanquée d'Effie et d'Arthur. Elle m'adressa un sourire.

« Je me suis occupée des blessés avec Jakob. Nous sommes prêts à partir.

-Merci, Élise. Nous partirons dans un instant. »

Les yeux d'Élise glissèrent soudain sur Azura.

« Hum ? Qui est-elle ? » demanda-t-elle ingénument. Je souris.

« Voici Azura. Elle voyagera avec nous, désormais. »

J'hésitai, me demandant s'il était judicieux de poursuivre, avant de finalement m'y décider.

« Elle était autrefois princesse de Nohr, avant d'être enlevée il y a des années. »

Élise écarquilla les yeux.

« Une princesse de Nohr ? Vraiment ? »

Je hochai la tête.

« En effet.

-Oh ! Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ? »

La benjamine des enfants de Garon se tourna vers Azura.

« Vous êtes donc aussi ma grande sœur ?

-C'est une façon de voir les choses... » m'esclaffai-je, observant Azura par en-dessous. Celle-ci esquissa un petit sourire gêné.

« O-Oui. Enfin... Hum... »

Je plissai les yeux.

« Azura ? Quelque chose ne va pas ? Tu sembles... »

Elle secoua la tête.

« Je... Je vais bien, Tessia, merci. Je suis juste... un peu fatiguée. »

Élise, sans prévenir, prit soudain les mains d'Azura.

« J'ai une sœur du nom d'Azura ! C'est incroyable ! Je suis si heureuse ! » chantonna-t-elle. Je ne pus m'empêcher de noter le malaise grandissant de ladite 'sœur'.

« C'est... Un plaisir de vous rencontrer aussi... Élise. Merci pour votre accueil, » lâcha Azura tout en retirant doucement ses mains, ce qui n'empêcha pas Élise de pépier :

« Venez, suivez-moi ! Je veux être la première à vous présenter à tout le monde ! »

Cette fois, même Élise aurait dû remarquer la nervosité de la jeune fille. Elle l'entraîna néanmoins joyeusement vers la porte.

« Élise, Azura est un peu timide... N'en fais pas trop... » tentai-je. Trop tard. Elles avaient déjà disparu dans l'escalier. Je restai à méditer quelques instants, regardant le ciel au-dessus de moi. J'aurais juré qu'Azura s'était apprêtée à dire à Élise qu'elles n'étaient pas réellement sœurs. Me serais-je trompée ? Mon imagination m'aurait-elle joué des tours ?

Balayant ces questions stériles, je finis par me résigner à descendre à mon tour.