Chapitre 10
MINUSCULES GÉANTS
Le rire de Thor les suivit dans leur chute, et se mua en grognement de douleur lorsqu'il atterrit violemment contre une grande surface de bois dur. Loki à ses côtés retint un juron. Il était tombé droit dans une flaque d'eau jaunâtre qui ne lui disait rien qui vaille. Les deux frères se redressèrent, avisèrent le lieu, et froncèrent les sourcils. Une table. Ils étaient sur une table de chêne. Seulement ... Tous deux avaient la taille d'une poivrière. Autour d'eux s'amoncelaient des fruits de la taille d'un buffle, des verres et des bols de plus de trois mètres de haut, et des miches de pain qu'ils auraient pu creuser et habiter sans aucune difficulté. Au loin, baignant dans l'imprécision de l'horizon, ils distinguaient des murs de papier peint blanc et le reflet d'une fenêtre. Ce monde était démesurément ...Grand.
« Super ... marmonna Loki. Des géants. Il a fallu qu'on tombe chez des géants. »
Thor tourna sur lui-même. Quel était ce royaume ? Quel peuple habitait ici ? Pourquoi avait-il une affreuse impression de déjà-vu ? Ce n'était clairement pas son souvenir ! Il n'aurait jamais pu oublier une telle disproportion, une telle grandeur ! Loki pesta dans sa barbe et épongea sa tunique d'un air outré. Thor fronça le nez. Même l'odeur lui était familière ! Mais il ne parvenait pas à remettre la sensation. Peut-être était-ce un souvenir de Loki qui s'était mélangé au sien ? Peut-être que l'écho se mettait à fusionner leurs mémoires, à mêler leurs passés ?
« Thor ... fit soudain Loki. »
Il se tourna vers son frère. Le dieu reniflait sa manche d'un air atterré.
« C'est du jus de fruit. Du foutu jus de fruit. On est sur Midgard ! On n'est pas chez des géants, ce sont eux qui sont devenus des dieux ! s'insurgea-t-il. »
Thor s'immobilisa face à un bol de porcelaine blanche de deux fois sa taille. Le visage d'un midgardien venait de surgir dans son esprit. Darryl. Par les Nornes, ils étaient chez Darryl, dans la petite maison de briques blanches qu'ils avaient partagé pendant presque un an lors de son séjour sur Terre. Comment avait-il pu ne pas reconnaître cette cuisine plus tôt ? Cette table de chêne qu'il avait rayée de ses dagues un nombre incalculable de fois, cette odeur de mer et d'embruns qui accrochait à ses vêtements ! Et ces murs beiges, ce tableau face à eux ! Au loin, il distinguait même la roue de son vélo, les pieds du canapé de lin à rayures grises ! Bon sang, il y avait même encore les courges sacrées de Vanaheim qu'il lui avait offertes en revenant de mission ! Un élan de nostalgie lui souffla au visage. Leur colocation lui avait laissé de bons souvenirs, au final.
Il avait rencontré Darryl complètement au hasard le jour de sa rupture avec Jane. Il se souvenait avoir quitté Londres en toute hâte, le cœur au bord des lèvres et l'amertume des mots de la jeune femme brouillant sa vision. Sans réfléchir, il s'était envolé à l'autre bout de la planète et avait atterri en Australie, droit sur la terrasse d'un midgardien en chemise bleue qui avait eu l'air dévasté par les dégâts bien plus qu'impressionné par le dieu qui avait fait irruption dans sa maison. Thor avait immédiatement ressenti une affection presque fraternelle pour Darryl. Le jeune homme avait été un guide précieux et un ami remarquable. Leur temps passé ensemble, leurs chamailleries et l'insatiable curiosité de Thor pour le monde midgardien lui semblait à présent comme une délicieuse parenthèse. Le dieu du tonnerre se fit la promesse qu'une fois arrivés sur Midgard, il passerait remercier Darryl comme il se devait. Peut-être aurait-il pu lui proposer une place dans la nouvelle cité d'Asgard ? L'idée le fit sourire. Cette fois-ci, ce serait à lui d'être perdu, et à Thor de lui fournir les clés de compréhension de son monde ! Il la tenait enfin, sa vengeance pour le coup de l'autocuiseur !
« Thor ? demanda prudemment Loki. »
Il sortit de ses pensées et s'aperçut qu'il souriait bêtement. Le dieu des mensonges s'était immobilisé les pieds dans le jus d'orange, l'air sincèrement dépassé.
« J'ai vécu ici, expliqua-t-il à son frère. Avec Darryl, un ami.
— Tu as vécu avec un mortel ? répéta Loki, les yeux ronds.
— C'était l'affaire de quelques mois, balaya-t-il, gêné. Je ne pouvais plus vraiment rester chez Jane. »
Loki sembla d'autant plus surpris. Thor retourna son attention vers les objets qui peuplaient la table. Il n'était pas vraiment fier de cette période de sa vie. Il n'y avait aucune gloire à conter, aucun combat brillement mené, aucune pierre de dénichée ... Juste du repos, des banalités, et une forme nouvelle de domesticité qui l'avait fait rêver à une vie plus simple. À son grand dam, Loki ne lâcha pas l'affaire. Il n'était pas certain de vouloir parler de cela avec lui.
« Celui-là aussi, tu voulais le présenter au Père de Toutes Choses ? »
Thor roula des yeux. Quelle idée il avait eue de faire monter Jane à Asgard ... Jamais il n'aurait dû penser que leur histoire aurait pu porter la jeune femme sur le trône. Jamais il n'aurait dû parler à son père de ses talents, de ses sentiments. Jamais il n'aurait dû l'aimer autant, aussi aveuglément.
« Non, Loki, c'était un ami, je t'ai dit.
— Dommage. J'aurais adoré te voir demander la main d'un mortel qui noie son repas sous des litres de jus de fruit périmé. »
Thor pouffa. L'image de Darryl en costume traditionnel asgardien, dressé au centre des Halles Célestes sous le regard du Père de Toutes Choses, était d'un comique sans précédent. Odin en serait probablement tombé d'apoplexie. Loki à sa droite s'était lancé dans une imitation particulièrement ridicule de son attitude face au roi. Eh, il ne minaudait pas à ce point, lui !
« Contrairement à toi mon frère, je ne cherche pas à finir dans le lit de toutes les âmes que je rencontre. »
Il regretta ses mots à l'instant où il les prononça.
« Excuse-moi, fit-il en voyant les traits de Loki se durcir immédiatement. Je ne voulais pas dire ça. »
Le dieu des mensonges ricana. Le cœur de Thor se serra. Quel imbécile. Mais quel imbécile il était. Ils avaient pourtant œuvré si dur depuis le début des épreuves pour apprendre à se faire confiance. Ils avaient tant avancé. Quelques jours plus tôt, Loki était même parvenu à se confier à lui ! Venait-il, encore une fois, de tout ruiner ?
« Oh si, je pense que c'est tout à fait ce que tu voulais dire, cracha son frère. »
Thor serra les dents.
« Non, Loki, non. Je suis désolé. Je sais que cette réputation te colle à la peau depuis des années, et j'ai pas pensé que ... J'ai pas pensé ...
— Justement, répliqua l'autre. C'est le souci. Tu ne penses pas.»
Thor serra les dents.
« Ravi de savoir que mon cul plaît toujours autant aux rumeurs, et que toi aussi tu me considères comme la catin des neuf royaumes. »
Plus que de l'amertume, il y avait de la douleur dans sa voix. Thor saisit son poignet.
« Je suis désolé, mon frère.
— Je ne suis pas ton frère. »
Le ton glacial le fit s'immobiliser. Il soutint son regard. Les yeux verts s'embuèrent. Quel crétin, mais quel crétin, mais quel crétin il était ! N'apprenait-il donc rien ?! Loki le repoussa sans douceur et fit volte-face. Il entreprit de fouiller l'intégralité des paquets de céréales posés sur la table, en renversa un dans sa rage, en explosa un autre, et manqua de se retrouver noyé dans le bol de lait qu'il retourna. Le dieu du tonnerre, resté statufié par sa propre stupidité, le regarda faire sans pouvoir bouger. Il avait la nausée. Dieux qu'il aurait aimé pouvoir revenir en arrière, quelques minutes pour tôt, et tout effacer. Cela faisait des années qu'il n'avait plus entendu Loki renier leur lien, leur fraternité. Et comme au premier jour, les mots l'avaient poignardé sans merci. Je ne suis pas ton frère. Je ne l'ai jamais été, avait-il crié. Et le cœur de Thor avait plongé à sa suite par-delà le Bifröst.
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Dix minutes plus tard, Loki avait réduit le paysage à un champ de bataille, il pleuvait du lait depuis la table de la cuisine, et aucune énigme n'était apparue. Thor, qui avait fini par se protéger de la pluie de céréales sous la carafe, jouait distraitement avec le liquide qui coulait à ses pieds. Il ne savait pas comment s'y prendre pour s'excuser. Pour que Loki comprenne que la culpabilité lui rongeait les os et l'empêchait de respirer correctement. Il ne pouvait pas avoir détruit tout leur progrès avec un seul mot, n'est-ce pas ? Comment devait-il faire ? Comment pouvait-il s'y prendre ? Il savait pourtant, que le terme de catin blessait son frère plus que de raison, et qu'il avait toujours souffert de se voir relégué au rang de moins que rien, d'objet de plaisanterie, de rumeur grossière. Loki aimait être sujet de désir, d'attention, mais ne supportait pas que l'on fasse de son corps un objet de possession. Le titre de « putain de neuf royaumes » qui le poursuivait depuis des siècles avait toujours été sa vierge de fer. Il s'en jouait comme il le pouvait, tentait de se réapproprier les insultes et les quolibets, mais Thor savait que cette posture n'était que mascarade. Par les Nornes, Loki avait raison. Il n'avait pas pensé. Il n'avait pas réfléchi. Au bout de ses bottes, des mots apparurent dans le liquide crémeux :
« ACCEPTER – ÉCOUTER – ALLIER »
Bon sang, mais encore ?! Il repoussa les lettres d'un coup de pied. Le lait gicla. Il avait compris les mots du décaèdre, merci bien ! Et il venait de prouver qu'il ne parvenait pas à les suivre, ces fichues injonctions ! Qu'attendait-on de lui ? Il avait accepté son frère, il l'avait écouté, il s'était allié à lui ! Qu'est-ce que les dieux voulaient de plus ? Ils n'étaient pas capables de s'entendre. Peut-être était-ce une fatalité. Peut-être, après tout, que son combat était vain, que Loki et lui n'étaient pas faits pour être frères. Peut-être que les Nornes attendaient d'eux qu'ils se détruisent à petit feu. Thor serra les dents. Il aimait Loki. Il ne voulait pas qu'il devienne son ennemi. Mais comment faire ? Comment faire entendre ses excuses à son frère ?
Un grand bruit tonna à sa gauche et Thor sursauta. Loki avait disparu de la table. Il se redressa en hâte. Le dieu avait sauté sur le plancher, plusieurs dizaines de mètres en contrebas. Sa silhouette fine se retourna vers lui. Leurs regards se croisèrent. Thor ne sut quoi dire. Loki s'éloigna. Le dieu du tonnerre récupéra leurs sacs, et sauta à son tour.
-.-.-.-.-
Lorsque la nuit tomba, Thor contemplait l'intérieur du cadran de la roue de son vélo, Loki ruminait à l'autre bout du salon et tous deux ne s'étaient plus adressé la parole depuis la fin de la matinée. Ce fut la faim qui les obligea à se retrouver à moins de dix mètres de distance l'un de l'autre. Ils mangèrent en silence, et lorsque Thor proposa à Loki de prendre le premier tour de garde, celui-ci accepta et se coucha sans un mot à l'autre bout du canapé sur lequel ils venaient de grimper.
Thor soupira et se rapprocha. Il s'adossa contre l'immense coussin et resta sagement à l'écart de son frère qui lui tournait le dos, la couverture tirée jusqu'au menton. Du haut du sofa, il pouvait voir l'intégralité du salon. D'ici, la table de la cuisine semblait mesurer des centaines de mètres de haut, et la petite pièce s'étendre sur plusieurs hectares. Face à lui, les rayons de lune baignaient le salon d'une lueur argentée. Le calme plat de l'écho lui donnait envie de hurler.
« Loki ? »
Il n'eut aucune réponse. Son frère ne dormait pas, il le savait.
« Je suis vraiment désolé pour ce que je t'ai dit tout à l'heure. »
De nouveau, le silence lui répondit. Thor ne se laissa pas décontenancer.
« Je n'ai jamais su d'où venaient les rumeurs, dit-il. J'entendais Fandral les colporter, mais je ... Je n'ai jamais voulu les écouter, ni les croire. Mais ... Mais elles m'ont toujours inquiété. Pas parce que je désapprouvais, ce n'est pas ce que je veux dire. Tu sais que cela m'importe peu que tu prennes tes amants et amantes d'autres royaumes qu'Asgard. Ou même d'Asgard. Enfin c'est pas leur nombre non plus qui m'inquiète, au contraire, je serais mal placé pour te dire quoi que ce soit à ce sujet-là. Mais ... Mais j'ai eu écho d'autres histoires. Des histoires plus sombres, et auxquelles j'ai toujours refusé de croire. »
Il se souvenait avec une acuité gênante de la conversation qu'il avait interrompue d'un coup de marteau dans une taverne de Vanaheim. Du crâne qu'il avait fendu en deux dans son éclat de rage, et du regard d'effroi que lui avait lancé le voyageur qui venait de voir son camarade être assassiné sous ses yeux. Curieusement, après ce jour, certaines rumeurs n'étaient plus parvenues jusqu'à ses oreilles. L'insulte de putain s'était éloignée des murs du palais à son tour.
« Et ça m'inquiète, Loki, reprit-il, conforté par le silence. Ça m'inquiète, parce qu'en te trouvant sur Sakaar, aux mains du Grand Maître, j'ai eu peur que tu ... Que tu aies gagné sa confiance à tes propres dépens, qu'il t'ait fait du mal. Après ce qu'il s'est passé avec Svadilfari, ce qu'il est arrivé à Sigyn ... J'ai peur pour toi, p'tit frère.
— Peur que je mérite ma réputation de catin ? »
La voix de Loki s'éleva entre eux. Il lui tournait toujours le dos. Dieux que les mots pouvaient les séparer. C'étaient eux qui les avaient toujours condamnés. Il ne serait jamais un maître du langage, jamais aussi fin dans ses paroles que pouvait l'être son frère. Ses discours lui échappaient souvent, les mots glissaient hors de son emprise comme un tas de serpents. Son cœur parlait toujours trop vite.
Thor hocha négativement la tête.
« Non, peur que quelqu'un te brise. »
Loki éclata d'un rire jaune. Thor grinça des dents. Par les Nornes, qu'il haïssait ce rire. Lorsque le dieu des mensonges parla de nouveau, sa voix était emplie de larmes et de rage mal contenue.
« Tu arrives trop tard, ô divin Thor, grand héros de Midgard, sauveur des orphelins, des neuf royaumes et des petits cailloux lumineux. »
Thor ne put se retenir de se rapprocher et de s'agenouiller aux côtés de Loki. Il tenta prudemment de poser une main sur son épaule. Le dieu ne broncha pas, mais ne le repoussa pas non plus. Il pensa à Odin, à Thanos, et à ses propres affres. Il pensa à toutes les cicatrices dans le dos de Loki, à toutes ces histoires qu'il ne connaissait pas, à toutes ces marques qui n'étaient rien d'autre que les témoins de ses propres échecs.
« J'aurais dû être là, avoua-t-il à voix basse. J'aurais dû. Et que les Nornes me le pardonnent, je ne l'ai pas été. Mais Loki, je veux avancer. Je veux qu'on avance, toi et moi. »
Il ne pouvait pas avoir rêvé cette complicité qui avait commencé à éclore entre eux dans les bibliothèques. Cette fraîcheur, cette confiance timide qui s'était déployée sur son cœur et y avait déjà creusé son nid. Sa paume glissa le long de son dos. Elle se posa sur le tissu qui recouvrait ses omoplates, là où il savait qu'une grande cicatrice terminait sa course. Soudainement, Thor se sentit minuscule. Misérable face à l'univers, face à l'histoire, au temps et aux tourments de son frère. Impuissant face à Thanos, face au souvenir de son père, face à sa propre colère. Ses doigts se mirent à trembler. Et si Loki disparaissait ? S'il le perdait pour de bon, cette fois ? Comment pourrait-il régner ? Comment pourrait-il vivre, après cela ?
« J'ai besoin de toi. »
L'aveu lui échappa. Son frère se redressa et se tourna vers lui. Leurs genoux s'enfoncèrent dans le coussin du canapé. La couverture tomba sur ses pieds. Sans trop comprendre pourquoi, Thor se retrouva au bord des larmes. Il pétait les plombs, coincé dans cet écho. Il devait fou. Il avait besoin d'espace, d'étendues infinies, de mondes à sa portée, de la stimulation perpétuelle de la nouveauté, de l'ardeur des combats, de l'odeur du vin, des festins. Il avait besoin de croiser mille visages, d'entendre mille voix, de se sentir vibrer au sein de la fourmilière. Cet emprisonnement, ce confinement, était le pire de tous les châtiments.
Comment pouvait-il être sûr que l'écho n'était pas la réalité ? Qu'il n'était pas plongé dans le rêve d'une ancienne divinité, et que tout ce qu'il était, qu'il croyait être, n'était qu'illusion ? Comment pouvait-il encore être sûr d'être roi, minuscule et insignifiant qu'il était, échoué sur un immense canapé de lin rayé ?
« Loki. »
Son nom était la seule chose qu'il pouvait encore penser avec certitude. La seule chose qui le retenait de sombrer dans la démence et le désespoir. La main de Loki se posa sur son bras. Et soudainement, Thor comprit. Il y avait en lui ce besoin presque animal de protéger son frère, de se dresser face à l'univers pour le défendre, le consoler, lui apporter toute la joie qu'il méritait. Et les années lui avaient prouvé mille fois qu'il était capable de verser le sang en son nom, renverser des royaumes, des rois, des héritiers. Il y avait dans sa chair cette puissance dévastatrice qui promettait la foudre à quiconque touchait son cœur. Mais il y avait aussi en lui ce besoin de s'appuyer sur son frère. De pouvoir peser de tout son poids sur lui, verser toutes ses larmes contre son épaule, tous ses doutes, toutes ses fautes. Il était un feu, un roc, qui soudain, voulait être fleuve. Un dieu qui réclamait réciprocité.
Les mots du décaèdre lui revinrent en tête. C'était lui, à présent, qui avait besoin d'être accepté.
Et il ignorait si Loki pourrait être cet ami. S'il serait capable de comprendre, de pardonner, d'accepter de le laisser régner malgré ses fautes et ses faiblesses. S'il serait capable de l'aimer malgré son impétuosité, malgré ses mots maladroits, malgré sa langue trop lourde et son cœur sans loi. Ils avaient si longtemps joué aux ennemis, aux camarades, aux adversaires, qu'ils n'avaient jamais appris à être amis. Savaient-ils seulement être frères ?
« Tu es un crétin, murmura Loki en le prenant dans ses bras. »
Peut-être bien. Peut-être était-il ce prince vaniteux et arrogant qui ne savait tenir ni sa langue ni ses colères. Mais il voulait être plus. Il voulait être le roi qui ferait naître une nouvelle cité d'or, qui bâtirait un nouveau palais sur les ruines de son père, et qui serait capable, enfin, de dompter l'univers. Thor ferma les yeux. Contre Loki, il respirait mieux.
« On va sortir de là, promit sa voix. On va sortir de là, retourner dans le vaisseau, et trouver le moyen de ne plus jamais se laisser attraper par de vieilles divinités frustrées. »
Thor sourit. Au chaud au creux de l'écho, niché dans ses voiles d'ignorance, il était si simple de croire Loki. Il était si simple de prendre pour garantie la tiédeur de l'épaule sous sa joue, l'affection débordant des doigts qui soutenaient son dos. Dieux, qu'il voulait y croire. Être convaincu que le Loki entre ses bras le suivrait même en dehors des illusions midgardiennes, qu'il pourrait retrouver à tout instant ses mots et ses conseils. Que Loki lui-même parviendrait à tendre sa main et à le laisser le tirer vers le haut, vers le trône. Le hisser hors de son ombre pour qu'il brille de sa propre lumière.
« Tu resteras ? demanda-t-il.
— Je resterai. »
Thor ne vit ni l'éclat de douleur ni la grimace qui traversèrent les traits du dieu. Ses mots n'étaient pas encore une véritable promesse, il le savait. Peut-être était-ce lui qui se trompait, en cherchant à menotter son frère à son cœur. Peut-être Loki avait-il besoin, encore une fois, d'être repoussé pour revenir. Mais Thor ne pouvait plus s'y résoudre. Sur Sakaar, il avait été aisé de jouer cette pantomime, de feindre l'indifférence, l'ignorance, tant son âme brûlait de rage et de chagrin. Répudier Loki, l'obliger à souhaiter le rejoindre n'avait été qu'une mascarade de plus à mener en parallèle de leur mission. À présent, l'écho serrait si fort autour d'eux, les propulsait avec tant de force l'un contre l'autre, qu'il ne pouvait se résoudre à refuser à Loki le réconfort qu'il désirait.
« Dors avec moi, proposa-t-il depuis l'épaule de son frère.
— Hein ?
— Il y a très peu de chance qu'un quelconque monstre nous tombe dessus. Ça fait des lustres qu'on n'a pas croisé la moindre âme malveillante dans ce machin, et on pourrait tous deux profiter de huit heures de sommeil d'affilée, tu ne penses pas ? »
Loki roula des yeux, mais accepta. Thor s'écarta de lui, s'étala de tout son long sur l'immense canapé et l'invita d'un geste de main à le rejoindre. L'espace d'un instant, Loki se revit à ses deux siècles, lorsque tous deux avaient pris l'habitude de sortir en douce du palais pour se retrouver dans les jardins, face aux étoiles. Le nombre de fois où il s'était endormi à moitié avachi sur Thor, les doigts jouant dans l'herbe, et où Frigga avait dû les réveiller pour les transporter jusqu'à leurs quartiers...
Il s'allongea à son tour et tira sur leurs épaules l'impressionnant pardessus qui leur servait de couverture. Le dos de Thor se logea contre le sien. Il sentait irradier sa force et sa présence à travers l'épais cuir de sa tunique. Un roc, pensa-t-il. Thor était un roc. Et pourtant, sous la façade de granit, caché sous la roche dure de son armure, il y avait un cœur d'ambre qui menaçait de s'effriter à tout instant. Loki ferma les yeux. Ils n'étaient pas si différents.
Il se réveilla en sursaut quelques heures plus tard, la voix de Thanos hurlant dans ses oreilles et le cœur au bord des lèvres. Thor à ses côtés grommela dans son sommeil mais ne se réveilla pas, et Loki soupira de soulagement. Il se força à calmer les palpitations frénétiques de son esprit qui cherchait le danger dans la moindre ombre. L'appartement, le canapé, la nuit. Tout allait bien. Thor était à ses côtés. Il était en sécurité. Au moins, dans l'écho, il était hors d'atteinte du tyran. Loki se recoucha et ferma les yeux. L'air sentait la nuit et le lin. S'il se colla à Thor pour parvenir à retrouver le sommeil, celui-ci n'en sut jamais rien.
-.-.-.-.-
Le lendemain matin, tous deux s'extirpèrent du canapé et découvrirent une inscription sous la table de la cuisine. Des chiffres romains avaient été gravés sur le plancher :
« II + IV = IX »
Thor, qui faisait la taille de la pomme qu'il était en train de manger, avisa son frère. Loki observait l'énigme avec intérêt. Ses yeux semblaient plus clairs, plus alertes, sa peau moins tirée et son teint plus rose que la veille. Une bonne nuit de sommeil ne lui avait pas fait de mal.
« Est-ce qu'il y a vraiment un dieu grec qui ne sait pas compter ou bien on rate quelque chose ? demanda Thor en croquant dans la peau épaisse.
— Si cette pomme te tombe dessus et t'écrase, cela sera dit, répété et déformé, s'amusa Loki. »
Comme pour prouver ses dires, le fruit dodelina sur le côté et pencha dangereusement en avant. Thor le repoussa d'un grand coup de poing. Il roula au loin et le dieu vit son repas s'éloigner à l'autre bout de la cuisine. Les deux frères se sourirent. Thor jeta son dévolu sur un autre fruit, moins rond, et la pomme fut abandonnée contre un meuble.
Après quelques minutes passées à se concentrer sur l'énigme du plancher avec un manque d'inspiration accablant, Loki finit par rejoindre le dieu du tonnerre dans sa quête de nourriture. Après tout, s'ils arrivaient à faire passer ces victuailles jusqu'à la fin de leurs épreuves et qu'ils parvenaient à les ramener sur le vaisseau, les immenses miches de pain ne seraient certainement pas de trop. Ils allaient cependant avoir un problème de conteneur aucun de leurs sacs déjà remplis à craquer de livres et de vivres ne pourrait leur permettre de transporter des fruits de la taille d'un petit éléphant. Le dieu du chaos avisa la cuisine. Peut-être pourraient-ils trouver une sorte de chariot, de panier, de sac quelconque...
Derrière lui, il y eut soudain un grand tremblement, un éclair, et un impressionnant coup de tonnerre. Il se tourna vers Thor. Celui-ci se rua sur lui, le saisit par les hanches et le projeta plusieurs mètres plus loin. Une explosion tonna derrière eux. Son dos atterrit douloureusement contre le plancher et il serra les dents. À l'exact endroit où il s'était tenu un instant plus tôt, un immense bocal de verre venait de se briser. Son contenu se déversa sur le sol et une vingtaine de petits tuyaux blonds roulèrent sur le bois.
« Mais qu'est-ce que tu fous ? râla-t-il en repoussant Thor qui avait atterri sur lui.
— Je voulais faire tomber le truc, expliqua-t-il piteusement. Ce sont des spaghettis, on en faisait souvent avec Darryl, et vu leur taille, ça pourrait nourrir tout le vaisseau au moins deux jours ... Mais il a roulé sur le comptoir et ... Paf.
— Paf ?
— Paf. »
Loki roula des yeux mais n'insista pas, préférant se rendre directement sur le lieu du désastre. Il slaloma entre les bouts de verre et attrapa une pâte. Peut-être qu'en la coupant, elle rentrerait dans un de leurs sacs. Thor le rejoignit et avisa le désordre à ses pieds. Les tuyaux avaient recouvert l'énigme. Il se retint de pouffer. Mêlés aux chiffres romains, ils rendaient l'inscription encore plus absurde :
« IIIIII + IVIIII = IXIIIII »
Il poussa du pied un tas de spaghettis, dégageant le premier chiffre. Il fronça les sourcils. Et si l'énigme, telle qu'elle leur était présentée, était incomplète ? Et s'il fallait rendre l'équation juste, la corriger ? Il poussa pour de bon les dernières pâtes. Dans quelle situation deux et quatre pouvaient-ils faire neuf ? Il ne pouvait clairement pas toucher aux écritures, puisque le bois avait été gravé, donc il lui était impossible de bouger le premier « I » du chiffre « IV »... Et puis de toute manière, le résultat serait monté à huit, pas à neuf ! Cela devait signifier qu'il pouvait ajouter quelque chose ...
« Tu as trouvé ? demanda Loki lorsqu'il vit que son frère s'était reconcentré sur l'énigme. »
Thor partagea ses hypothèses au dieu sans détourner les yeux du parquet. Loki avisa à son tour les spaghettis, puis les chiffres.
« Si c'est encore de la logique midgardienne, ça va être tordu ... »
Thor sourit. Loki avait passé la matinée à marmonner dans sa barbe des insultes contre les dieux grecs, protestant qu'ils étaient bien supérieurs à ces petites créatures mortelles insignifiantes et que cette énigme était un déshonneur absolu. En attendant, les « petites créatures insignifiantes » parvenaient à frustrer le dieu des mensonges, et l'idée plaisait énormément à Thor. Il était convaincu que cette épreuve était avant tout un gage d'humilité. Il y avait quelque chose de satisfaisant dans la vue d'un Loki de la taille d'une orange qui vociférait sa supériorité à un écho muet. Pour lui, la situation était plus amusante que véritablement humiliante. Pour son frère, c'était une tout autre affaire.
« Par les Nornes, je l'ai ! s'écria soudain Loki. »
Thor le regarda se saisir d'une dague et tomber à genoux sur le plancher. Le bois se fendit en deux et Loki grava un « S » avant le résultat :
« II + IV = SIX »
« T'avais raison, marmonna Thor, déçu de ne pas avoir pu être le premier à résoudre l'énigme, c'était tordu. »
Loki pouffa. Les chiffres s'évanouirent. À leur place se dessina une trappe noire. Confiants, les deux frères rassemblèrent leurs sacs, attrapèrent le plus de nourriture possible, et sautèrent dans les ténèbres.
La pomme abandonnée par Thor roula à leur suite et disparut.
Publié le 19/04/2018
[[Pour celleux d'entre-vous qui ne connaitraient pas Darryl : tapez "Thor and Darryl" sur youtube, et prenez la miniature avec le muscle de Thor ... C'est tout en anglais, mais c'est un sacré moment de n'importe-quoi ! xD]]
