Durant presque un mois, Markus traîna Rosanna de planète en planète, réduisant petit à petit les doses d'enzyme.
Les premiers temps furent extraordinairement durs pour lui, et il laissa plus d'un animal mort, éventré ou la nuque brisée derrière lui. Son humaine révéla un véritable talent dans le sadisme, et dès que le manque se faisait sentir, elle devenait infâmement cruelle et vicieuse, renouvelant sans cesse ses insultes et ses piques assassines. Chacun de ses mots haineux allait se planter droit dans son âme, lui brisant le cœur, et déclenchant des incendies de rage et de haine, qu'il soulageait de son mieux sur les créatures innocentes qui passaient à sa portée, craignant de lui faire du mal s'il perdait son calme.
Alors que les jours passaient, et qu'il parvenait difficilement à espacer les prises, passant d'un peu plus d'une par jour, à une tous les deux ou trois jours, Rosanna, sa Rosanna reparut de plus en plus souvent sous la créature mauvaise qu'elle était devenue.
Elle s'était calmée, devenant un peu terne et grise, le suivant sans broncher, lui obéissant au doigt et à l'oeil, craignant qu'il ne recourt à la punition ultime, la privation de drogue.
Un jour au sortir de sa méditation quotidienne, à sa grande surprise, il se rendit compte qu'elle n'avait pas réclamé sa dose, alors que la précédente remontait à presque quatre jours.
Il la découvrit recroquevillée sur elle-même contre un arbre non loin, serrant convulsivement ses mains contre elle pour atténuer leurs tremblements, les dents crispées de douleur.
« Rosanna, pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu étais autant en manque ? » lui demanda-t-il -inquiet- par le lien, après lui avoir envoyé une vague d'apaisement, se doutant que parler serait difficile pour elle.
« Je ne veux plus toucher à cette saleté. Les symptômes vont finir par passer, il faut juste que je tienne » grinça-t-elle, farouche.
« Il me reste du venin de cocon, je peux t'anesthésier le temps que le plus gros de la crise passe. » proposa-t-il, heureux de voir la résolution inébranlable de l'artiste lui revenir.
« Non, je perdrais toute volonté de résister si tu m'endors. Ça va passer, ça va passer... » bredouilla-t-elle comme un mantra dont elle tentait de se convaincre elle-même.
« Tu n'es pas seule, je suis là » murmura-t-il, lui prenant la main avec sollicitude, noyant la douleur du manque sous une nouvelle vague d'apaisement et de chaleur, qui la calma un peu.
Elle coupa le contact, se retranchant derrière ses barrières mentales, serrant toujours sa main, misérablement blottie contre son arbre.
Markus soupira, puis doucement, s'installa à côté d'elle, la prenant dans ses bras. Il était hors de question de changer de planète maintenant. Ils devraient attendre qu'elle aille mieux, en espérant que les traqueurs à leurs trousses ne remonteraient pas la piste trop vite.
Les heures s'écoulaient lentement, Rosanna s'enfonçant dans la souffrance de la désintoxication.
Elle était devenue livide, une sueur nauséabonde trempant ses vêtements, alors que les tremblements n'allaient qu'augmentant, la rapprochant dangereusement d'une crise de tétanie.
Markus, impuissant, ne pouvait que la tenir contre lui, l'empêchant de tomber ou de se faire mal.
Elle s'était retranchée au fond de son esprit, et il n'essaya pas de l'en déloger, bien trop conscient de l'ouragan mental que provoquait le sevrage.
Le soleil se coucha et la lune traversa lentement le ciel obscur sans que son état semble s'améliorer, puis alors que l'aube pointait, elle se détendit enfin, sombrant dans un sommeil proche de l'évanouissement.
Son cœur ralentit enfin, rassurant l'alien sur l'état de son amie, et lui indiquant la fin du gros de la crise.
Deux heures de plus s'écoulèrent, lorsqu'il sentit le tiraillement caractéristique dans son esprit.
Délicatement, il allongea son humaine au sol, avant de la couvrir de son manteau, la maintenant au chaud, et dissimulant son odeur sous la sienne qui éloignerait d'éventuels prédateurs. Puis, silencieux comme une ombre, il se fondit dans le décor, se dirigeant vers la Porte.
Il identifia rapidement quatre wraiths. Un traqueur - précédant les autres - les pistait, suivi de trois alphas sortis s'offrir une petite chasse. Le traqueur était la cible prioritaire, car le plus dangereux. Les trois alphas qu'il identifia comme un ingénieur, un scientifique et un pilote ne seraient ensuite plus de très grands risques pour son humaine.
La faim gronda en lui. Il avait une fois encore négligé ses propres besoins, pour s'occuper de Rosanna. Il devait être prudent, il ne pouvait pas se permettre de perdre le contrôle, et de devenir une bête furieuse. Se concentrant pour oublier sa faim, il accéléra, passant d'une pas rapide à un petit trot.
Le traqueur devait déjà avoir localisé son implant, et était donc au courant qu'il se dirigeait droit sur lui. Il gronda. Ce serait brutal, et sanglant, ce qui convenait parfaitement à son humeur. Avec un bonheur sadique, il sentit les crochets sortir de sa paume droite, anticipant le combat.
Les siens l'avaient marqué du sceau de l'infamie, le rejetant définitivement de leurs rangs. Plus rien alors ne le forçait à respecter les usages de sa race. Avec un sourire, il fit sortir les crochets de sa paume gauche.
Dans un dernier effort, il accéléra encore, filant comme un éclair entre les arbres.
Alors qu'il arrivait au sommet de la crête, il entendit le grognement de joie de l'autre traqueur.
Un tir le frôla de peu, alors qu'il dévalait la pente, laissant la gravité l'attirer vers son ennemi.
Avec un hurlement de rage, il bondit, se jetant sur son adversaire embusqué derrière un rocher.
L'autre n'avait pas prévu une attaque aussi directe, et Markus vit les yeux de son ennemi s'agrandir de surprise alors qu'il surgissait en rugissant. L'autre tenta de le neutraliser d'un tir réflexe, qui s'écrasa contre la pierre derrière lui. Puis, ils entrèrent en lutte, roulant dans la pente boueuse, combattant comme des bêtes sauvages.
L'autre était bien nourri, ce qui n'était pas son cas, mais il n'avait rien à défendre, contrairement à lui ! Il se battait de toutes ses forces, ne cédant pas un pouce de terrain à son adversaire.
Alors que la course peu discrète des trois alphas qui s'approchaient en piétinant allègrement le sous-bois se faisait de plus en plus nette, Markus parvint à retourner la situation, bloquant l'autre traqueur sous lui.
Se saisissant à deux mains de la tête de son ennemi, il la frappa de toutes ses forces contre les rochers pointus qui affleuraient du sol boueux. Du sang poisseux imbiba les cheveux du wraith, dont le regard devint flou sous le choc. Profitant de son avantage, sans cesser de fracasser le crâne de sa proie, il commença à absorber son énergie. Ses crochets frottaient désagréablement contre les os du crâne, émettant des crissements qui se répercutaient atrocement dans ses bras, mais il maintint sa prise, se nourrissant de cette énergie substantielle.
Des tirs vinrent frapper autour de lui, assommant sa proie déjà à demi-morte. Avec un rugissement de frustration face à l'interruption de son repas, il brisa la nuque de sa victime avant de se jeter à couvert derrière un tronc voisin.
Alors qu'il analysait la situation, suivant le mouvement rapide des alphas qui se déployaient en éventail autour de son abri, il se maudit intérieurement, lorsqu'il se rendit compte que tout à sa joie de la chasse, il n'avait même pas songé à s'emparer du pistolet de son ennemi, ni à prendre le fusil que Rosanna avait récupéré au prix de mille risques.
Définitivement, les armes à feu n'étaient vraiment pas son truc ! Il préférait mille fois tuer ses proies à la dague, de ses mains ou avec son arc, d'une manière digne d'un véritable chasseur.
S'arrachant à ses pensées, il compta mentalement les pas du pilote qui s'approchait de lui par la gauche, beaucoup trop près. A l'instant où son couvert devint inopérant, Markus bondit en avant, prenant appui sur le tronc pour sauter plus haut. Il atterrit brutalement contre son adversaire surpris, qui le fixa bêtement en oubliant l'arme qu'il tenait dans ses mains. L'instant d'après, il gisait au sol, les dernières étincelles de vies extirpées de son corps par les deux schiithars que Markus lui avait plaqué dans le cou.
Le traqueur renégat se redressa en titubant, rendu à moitié ivre par le flot trop puissant d'énergie qui saturait ses organes.
Les deux alphas restants échangèrent un regard, avant de se ruer en rugissant sur leur proie, qui leur échappa d'une roulade au sol. Ils tentèrent en réflexe de l'attraper par les cheveux, ou un pan de son manteau, mais en vain, Markus n'ayant plus aucun des deux.
Le traqueur se releva d'un bond, grondant de défi. L'alpha le plus massif, l'ingénieur, se rua en avant - hors de lui - alors que Markus lui envoyait télépathiquement un flot d'images obscènes, se déchargeant les semaines d'insultes que l'artiste lui avait fait subir sur son adversaire.
Aveuglé de rage, l'autre ne vit pas le subtil déséquilibre dans la posture de son adversaire, ni la roche tranchante qu'il avait ramassée lors de sa roulade.
Le gros caillou percuta violemment le côté de son visage, brisant son os temporal, provoquant un évanouissement immédiat.
Le traqueur accompagnant la chute de sa proie, continua à frapper de toutes ses forces, rugissant d'une rage enfin libérée et d'une joie malsaine, réduisant la tête de sa victime à une masse sanguinolente de cheveux, de cervelle et d'os brisés.
Le dernier alpha, le scientifique, voyant son congénère mourir aussi brutalement, et se découvrant subitement en très net désavantage, préféra prendre la fuite.
Il contempla sa dernière victime s'enfuir à toute jambe, laissant un fumet de terreur derrière elle. Avec le grondement satisfait du fauve qui repère une proie, il se jeta à sa suite, mettant le terrain à profit pour bondir en avant dès que cela lui était possible.
L'autre wraith courait terrifié sur le sentier qui serpentait en direction de la Porte, espérant lui échapper, afin de revenir avec une escouade nombreuse pour le traquer.
Il n'était plus qu'à quelques enjambées derrière lui, lorsqu'une idée germa dans son esprit. Ce rat de laboratoire stupide pensait participer à une chasse ? Soit, il allait lui montrer ce qu'était vraiment une chasse ! Il accéléra, contournant son ennemi avant de foncer à travers bois vers la Porte des étoiles.
Se jetant à genoux devant le D.H.D., il remercia intérieurement McKay, aussi exaspérant fut-il, de lui avoir montré quels cristaux retirer afin de le neutraliser. Lesdits cristaux enfouis dans ses sacoches, il s'éloigna furtivement, juste à temps pour que sa proie ne le voit pas.
Le wraith fonça sur le D.H.D., pressant frénétiquement sur les symboles sans que rien ne se passe.
Le scientifique, désorienté et terrifié, regarda autour de lui hagard, avant de repartir en courant pour s'enfoncer dans les bois. Markus, satisfait, ne bougea pas, lui donnant un peu d'avance, afin qu'il pense avoir une chance.
Lorsque sa proie eut disparu entre deux buissons, il se remit en chasse, plus doucement, se fondant dans le sous-bois.
La piste toute fraîche le mena à une rivière, que sa proie avait tenté de traverser pour le semer, puis à un pierrier. Il rit intérieurement : l'autre n'avait pas dû quitter souvent sa ruche, il n'avait même pas fait attention aux marques dégoulinantes qu'il laissait sur la pierre grise !
Il perdit un instant la piste dans une portion particulièrement sèche du bois avant de la retrouver quelques dizaines de mètres plus loin. Il réalisa alors avec horreur que le wraith, qui avait bifurqué, se dirigeait droit sur Rosanna ! Sa vanité avait mis une fois encore son humaine en danger ! Il accéléra, renonçant à toute discrétion, avant de sentir une brusque tension sur le lien, alors que Rosanna hurlait de peur dans son esprit.
Il courait à présent aussi vite qu'il le pouvait, puisant dans ses ressources nouvellement reconstituées.
Elle avait été réveillée par une poigne puissante qui la soulevait du sol par le col, la faisant suffoquer à moitié. Elle s'était débattue de toutes ses forces en hurlant, avec la désagréable impression d'être un chaton qui tente d'échapper à la mais qui s'apprête à le noyer.
Elle se tortilla tant et si bien qu'elle finit par glisser de sa chemise trop grande.
Le wraith gronda, surpris de voir sa proie lui échapper ainsi, tandis que Rosanna rampait en arrière pour mettre un peu de distance entre elle et son ennemi, tentant de reprendre ses esprits et son souffle.
Le monstre fut devant elle en deux enjambées, grondant, un sourire carnassier découvrant ses dents acérées. Les blessures de l'artiste étaient guéries depuis longtemps grâce à l'enzyme, mais le sevrage l'avait laissée amaigrie, fébrile et tremblante. Elle eut à peine la force de ramper à reculons, fixant avec terreur le prédateur.
« Je pensais traquer un coureur de grand prix, et je tombe sur une humaine à moitié morte ! » siffla-t-il avec dédain, ravi de lire la terreur qu'il ressentait un instant auparavant, dans les yeux d'un autre être vivant.
Un imperceptible mouvement de tête de la femme le mit en garde. Il se retourna à temps pour voir le wraith pouilleux surgir, rugissant de rage.
D'un bond agile, il se mit hors de portée du renégat, le détaillant avec condescendance et mépris, avant de réaliser avec effroi -au travers de sa vanité- qu'il s'agissait du même individu qui avait massacré ses congénères en quelques instants.
Sa main se mit à chercher à tâtons son pistolet à sa ceinture, pour ne trouver qu'un holster vide, sa fuite le lui ayant fait perdre.
Rosanna se redressa sur ses jambes incertaines, le fixant avec haine, Markus s'étant interposé entre elle et l'autre alien. Sa tête tournait et elle lutta quelques instants contre la nausée, puis le monde se stabilisa.
« Je n'ai rien. Vas-y » murmura-t-elle.
Le traqueur renégat se jeta sur lui, alors qu'il comprenait avec horreur qu'il n'avait jamais été le chasseur, mais bien la proie, puis ils entrèrent en lutte dans une cacophonie de grognements.
Rosanna fixait, désemparée, les deux wraiths qui s'échangeaient des coups dévastateurs. Elle n'était que trop consciente de la puissance brute des deux monstres qui s'affrontaient en rugissant sans que l'un prenne le dessus sur l'autre.
« Jette-le à terre ! » transmit-elle à son ami, qui se jetant épaule en avant sur l'autre, le fit basculer sous l'impact. Les deux aliens tombèrent lourdement, le choc leur coupant le souffle.
Elle se précipita, tentant de plaquer ses mains sur la tête du wraith qui se débattait de toutes ses forces sous un Markus qui le maintenait au sol de tout son poids.
Il essaya de la mordre, mais elle parvint tout de même à poser ses mains sur ses tempes.
Elle se sentait trop faible pour le noyer sous une vague d'émotions, aussi lui ouvrit-elle simplement son esprit, le laissant affronter le maelstrom qui faisait rage dans sa tête depuis des semaines.
Le wraith se figea, les pupilles étrécies, crispé par le choc mental.
Avec un dernier grondement, Markus lui brisa la nuque dans un bruit sec.
Il se laissa tomber au sol à côté du cadavre de son adversaire défait, épuisé par ses combats, alors que Rosanna, à quatre pattes, vomissait de la bile.
« Tu m'as sauvé la vie » gronda-t-il, alors que ses plaies se refermaient.
Elle vomit encore une fois, puis s'essuyant la bouche d'un revers de main, elle s'éloigna en tremblant du cadavre.
« C'est toi qui l'as tué » grinça-t-elle, fixant le corps avec horreur.
« Et tu y as largement contribué » l'en félicita-t-il en se redressant.
Elle le fixa avec aversion.
« Rosanna, il va falloir t'y habituer, tant que nous aurons ces implants, ce sera tuer ou être tué. Ce n'est ni un acte mauvais, ni un acte cruel que de détruire celui qui essaie de te détruire » lui expliqua-t-il, compatissant.
« Je ne veux tuer personne, moi ! » murmura-t-elle.
« Je peux comprendre, mais tu n'as plus le choix. »
« Je le sais, simplement quelque chose en moi ne peut s'y résoudre. Ça me répugne. »
« Courage, ma lumineuse humaine, tu es plus forte que tu ne le penses ! Te sens-tu capable de marcher ? Il faudrait changer de planète. » demanda-t-il en lui tendant une main secourable.
Elle l'attrapa, et il l'aida à se relever, sans même avoir l'air de faire le moindre effort, puis se penchant sur le wraith mort, il lui prit sa ceinture, avec ses sacoches et la dague qui y était accrochée, et les tendit à la jeune femme.
« Tu devrais te rhabiller. » gronda-t-il détournant les yeux alors qu'elle attrapait la ceinture.
Elle réalisa alors qu'elle ne portait plus que son soutien-gorge miteux, sa chemise trop grande traînant en boule là où l'autre wraith l'avait jetée.
Les joues cuisantes, elle se dépêcha de l'enfiler avant d'attacher la ceinture autour de ses reins.
