Titre : Sept-Royaumes

Auteur : Nandra-chan

Disclaimer : Tout est à Clamp, et tout pareil que dans le chap. 1 !


Note : Pas taper ! Pas taper ! (ça n'a rien à voir, mais je viens de découvrir – et c'est assez rassurant du moins pour moi – que certaines fautes que j'ai laissées dans mes pages sont imputables à ces saletés d'insertions automatiques... Sérieux, c'est presque pire que le T9. Si ça continue je vais taper mes textes en langage sms. Enfin avant faudra que je fasse des études de smstique).


Réponse aux reviews :

Pucca : Dans ta review du chapitre 3, tu me posais la question au sujet des mots ninja, lieutenant et guerrier pour qualifier Kurogane, en me demandant ce qu'il était vraiment. Il me semblait et c'est d'ailleurs ce que je t'avais répondu, qu'il était plus guerrier que ninja, car les ninja sont des guerriers-espions qui n'agissent pas ouvertement et, même si cela correspond à la définition de mon Kuro pour cette histoire puisqu'il est l'homme de l'ombre de Tomoyo, il me semblait que dans le manga, il s'affichait plutôt au grand jour comme un guerrier.

Or, après vérifications et visionnage de l'OAV2 de Shunraiki, que je n'avais pas encore vu, je confirme ce que j'avais fait au début : Kuro se définit lui même comme un ninja (shinobi est le terme exact qu'il emploie pour se qualifier au tout début de la scène où Tomoyo lui remet Ginryuu), il est donc bien sûr également un guerrier, et il joue son rôle d'espion en étant lieutenant dans les troupes du roi Susanoo pour le compte de sa fille. Donc les trois termes lui correspondent bien et le mot ninja va revenir dans mes textes, surtout que c'est bien pratique un qualificatif de plus pour éviter les répétitions.

Ahelya, Swallow : Cette semaine, promo sur les cuvettes et les lingettes ultra-absorbantes.

Riri : Aucun problème hein, tu peux me comparer à Robin Hobb tant que tu veux. Juste dis-le, j'économiserai pour l'acheter de nouvelles bottes parce que mes chevilles vont plus entrer dans celles que j'ai.

Eva : Hum, il me semble que tu présumes un peu sur le fait que des vies ne soient pas en danger.

Krystal-sama : Moi ? Sadique ? Mais non mais pas du tout ! Enfin... peut-être un petit peu. Légèrement. Sur les bords.

Pour me donner votre opinion, c'est toujours le même bouton !


Sept-Royaumes – Chapitre 11 – Les enfants de Kageshi

- Non !

Le cri du mage brisa le silence irréel qui était tombé sur la place. Tous les autres sons étaient restés bloqués de l'autre côté du mur de glace.

- Non !

A pas chancelants, Fye s'approcha du lieutenant qui semblait tout à coup changé en statue. Kamui, lui non plus, ne bougeait plus. Toujours allongé sur le pavé, les jambes coincées sous son adversaire qui était assis sur lui, il observait la scène en silence, tandis que son frère, agenouillé à ses côtés, montait la garde, surveillant alternativement la paroi magique et les sentinelles des portes.

Le prince de Seles n'accorda pas un regard à ses deux compatriotes. Face à Kurogane, ses genoux lâchèrent et il s'effondra, assis sur ses talons, sur le pavé gelé. Son visage blême n'exprimait qu'un mélange d'angoisse et d'épuisement. Il tendit la main, effleura le menton du lieutenant bout des doigts.

- Ce n'est pas toi, n'est-ce pas ? Tu n'as rien ? Tu n'es pas blessé ?

Le brun lui répondit d'un signe négatif de la tête. Non, lui n'avait rien mais il n'osait plus bouger, même plus parler, à peine respirer.

- Dieu merci, c'est au moins ça, murmura le magicien d'un ton réellement soulagé, avant de se glisser derrière lui .

Doucement, il posa ses mains sur les épaules de son compagnon, écarta les pans de son manteau et fit glisser le long de ses bras, puis l'aida à dégager ses coudes. Tous deux retenaient leur souffle, et les deux selesiens ne les quittaient pas des yeux.

Puis Subaru avança une main vers celle de Fye et la bloqua un instant, avant que Kurogane ne l'écarte sans brutalité, de la poignée de son épée.

- Altesse, il faut faire vite ! dit l'assassin d'un ton alarmé. Ils amènent déjà des haches pour détruire votre sortilège.

- Je sais, répondit le blond tout en desserrant un peu la ceinture de son compagnon afin de pouvoir dégager les pans trop serrés de son haori. Ce sort n'est pas fait pour durer, de toute façon ; il ne tiendra pas longtemps. Et Kamui, ça va ?

- Ça va, répondit son frère. Il est un peu sonné.

Il n'était pas le seul. Kurogane n'avait pris aucun coup à la tête, mais il était anéanti. Il sentait trembler les doigts qui le dévêtaient ; l'angoisse du magicien était presque palpable tant elle s'entendait dans sa voix. On pouvait deviner à quel point sa gorge était nouée par la peur et la douleur, et il n'était pas nécessaire de l'avoir en face de soi pour savoir qu'il était encore livide. D'ailleurs, le guerrier ne voulait pas le voir, il était encore sous le choc de ce qu'il avait lu dans ses yeux quand leurs regards s'étaient croisés, de cette panique qui couvait au fond de ses prunelles ; et il avait l'impression de ressentir, dans sa propre poitrine, les battements affolés de son cœur.

Pourtant, Fye agissait avec des gestes mesurés, précis et délicats, qui ne trahissaient en rien ses tourments intérieurs, et il trouvait encore le moyen de se soucier de la santé de ses adversaires. Sa maîtrise de lui-même était totale, et inhumaine. Le quinzième coup de gong sonna comme un glas.

Le mage repoussa doucement la veste du guerrier pour pouvoir extirper le chat des plis de l'étoffe et le déposer doucement sur le manteau qu'il avait plié pour faire un coussin. Lorsqu'elle sentit qu'on la manipulait, qu'on détachait précautionneusement ses griffes restées accrochées dans la trame du tissu, qu'on la soulevait et qu'on lui parlait, la petite bête ne bougea pas mais miaula faiblement.

- Ça va aller, Moko-chan...

Un sourire dans la voix, de la fermeté dans le ton, le blond faisait d'un mensonge une œuvre d'art, même pour s'adresser à un animal. Ou peut-être, justement, pour cette raison.

La flèche l'avait touché au ventre, mais pas avec autant de force qu'elle l'aurait dû. Elle avait probablement été ralentie et déviée par le souffle du sortilège lancé pour ériger le mur. Sans quoi elle aurait atteint l'humain à travers le félin, elle se serait fichée dans ses reins, et les aurait certainement tués tous les deux.

Mais la blessure de Mokona était tout de même horrible, et il perdait beaucoup de sang. Le trait avait tranché nettement la peau de son ventre sur la longueur d'un pouce et également entaillé les organes, à l'intérieur. La plaie coulait abondamment et le filet de bave qui s'échappait de sa bouche avait une effrayante couleur rouge.

Kurogane, enfin libre de ses mouvements, s'était rapidement rhabillé. Lorsque ses yeux se posèrent sur le félin, il pâlit notablement et ses sourcils se froncèrent, si fort qu'ils se touchaient presque. Sa main chercha l'épaule du mage penché sur le petit familier et s'y posa. C'était tout le réconfort qu'il pouvait lui apporter. Le chat allait mourir. Déjà, sa respiration se faisait difficile, ses bronches engluées dans le sang. Dans quelques minutes, tout serait terminé.

- Je suis vraiment... désolé.

Les mots lui étaient venus naturellement, mais les prononcer lui causa un choc, lui fit réaliser à quel point il était lui-même affecté. Il était un fier guerrier, sûr de lui, et sa devise avait toujours été de vivre sa vie de façon n'avoir ni remords, ni regrets. C'était la première fois depuis fort longtemps qu'il s'excusait après de quelqu'un. Mais là, il se sentait piteux. Tout était de sa faute, et il redécouvrait à quel point le sentiment de culpabilité pouvait être douloureux.

- Si je l'avais posé au lieu de le garder avec moi...

Le mage redressa la tête pour le regarder et le lieutenant fut une nouvelle fois frappé par ce qu'il voyait. Ce visage blessé, tuméfié, hâve, ces lèvres exsangues, ces cernes, cet œil immense écarquillé par le chagrin, c'était trop, trop dur à supporter. Il détourna la tête, reportant son attention sur l'animal blessé.

- Ce n'est pas de ta faute, Kuro-chan.

Encore une fois, Fye le surprit. Son timbre était clair, calme, un miracle de sang-froid maintenant que ses incertitudes s'étaient évanouies ; le contraste avec son apparence était violent.

- Tu n'avais pas d'autre choix que de le garder avec toi. Si tu l'avais posé, ils l'auraient attrapé. Tu as fait tout ce que tu pouvais pour le protéger, pour nous protéger tous les deux, et je t'en remercie.

- On ne peut plus rien pour lui, maintenant, dit doucement le brun. Je vais faire le nécessaire... pour qu'il ne souffre plus. Tu devrais me laisser me charger de lui et t'en aller, tout de suite. Le temps presse.

- Non...

- Essaie d'être raisonnable, pour une fois. Tu étais déjà épuisé, et tu as usé de magie pour nous sauver alors que c'était hors de tes capacités. Tu ne peux plus rien faire ici, alors ne gâche pas ta seule chance, va-t-en. Je te couvrirai jusqu'à ce que les portes se referment.

Fye leva sur lui un visage buté et secoua la tête, puis il lui fit signe de se pousser pour permettre à Kamui de dégager ses jambes, toujours coincées sous lui.

- Partez, dit-il à Subaru. La porte est encore ouverte, alors partez tout de suite. On se retrouvera sûrement plus tard.

A la grande surprise du guerrier, le selesien acquiesça, se redressa et s'inclina profondément devant le magicien.

- Je suis désolé, pour le chat, dit-il d'un ton où perçait une réelle tristesse. Nous ne voulions pas que les choses se passent de cette façon. Cependant, Altesse, ne vous faites pas d'illusions. Nous vous retrouverons et nous vous ramènerons devant votre père.

- Je le sais.

- Vous essaierez, du moins, grogna Kurogane avec un regard assassin.

Subaru lui adressa un signe de tête, puis il glissa son bras sous les épaules de son frère encore étourdi, et ils commencèrent à s'éloigner en direction du goulet. Le seizième coup de gong les accompagnait.

- Ils s'en vont ? Juste comme ça ? fit le lieutenant.

- Ils n'ont aucun intérêt à rester. Ils savent qu'ils ne pourront pas me forcer à les suivre, vu les circonstances. Kamui ne peut plus se battre, et mon mur de glace protège leur fuite. C'est le moment idéal pour s'esquiver.

- Je devrais les rattraper et les étriper....

- Ce qui est arrivé n'est pas plus de leur faute que de la tienne.

- Tu les défends ? Ces types veulent ta peau !

- J'en doute. Mais ils n'ont probablement pas le choix. Ashura-oh n'est pas... oh, peu importe, Kuro-chan, je suis trop fatigué pour discuter de ça maintenant.

Pendant leur conversation, il avait posé ses doigts de part et d'autre du flanc déchiqueté du chat et il laissait son pouvoir de guérison couler doucement de lui. Il paraissait au bord de l'évanouissement, et pourtant il redoublait d'efforts et, tout en maintenant son sortilège, il ne cessait de jeter des coups d'œil rapides à la paroi de glace, à travers laquelle on voyait distinctement les soldats qui s'acharnaient avec leurs haches. Ils en avaient déjà abattu une bonne épaisseur, cela ne tiendrait plus très longtemps.

- Tu vas devoir partir, toi aussi.

- Moi aussi ? Et toi ?

- Non.

- Je ne vais nulle part sans toi, dit le brun, d'un ton calme mais avec fermeté. Je ne te laisse pas ici tout seul. Pas comme ça. Pas maintenant.

Fye redressa la tête sans interrompre sa tâche et lui adressa un petit sourire. Il comprenait ce que le lieutenant voulait dire : il ne voulait pas l'abandonner alors qu'il était épuisé et que le chat était mourant. Il savait que le félin avait une grande importance à ses yeux, et il refusait de le laisser affronter sa mort tout seul. Il lui offrait une nouvelle fois son soutien et son amitié et ce geste faillit avoir raison du mage qui reporta très vite son attention sur son petit compagnon blessé, dissimulant derrière les mèches pendantes de ses cheveux trop longs les larmes qui lui montaient aux yeux.

- Est-ce que je ne te l'ai pas déjà dit ? murmura-t-il en espérant que la boule qui lui bloquait la gorge ne s'entendait pas dans sa voix. Tant que les gens – et les chats – ne sont pas morts, il y a toujours quelque chose à faire. Kuro-chan, s'il te plait, j'ai besoin de toi. Va chercher ton cheval, tu dois partir tout de suite.

Plus que la demande, ce fut la lassitude dans la voix du mage qui fit baisser pavillon à son compagnon. Cet homme était en train de se vider de ses dernières forces, et pourtant, sa volonté ne faiblissait pas. Il gardait espoir, malgré tout. Il avait une idée, et il voulait la mettre en œuvre jusqu'au bout, malgré la fatigue, malgré les risques immenses qu'il était en train de courir. Il croyait en lui, il comptait sur lui, et ce n'était pas le moment de lui mettre des bâtons dans les roues.

Le brun se leva péniblement. Maintenant que son corps se refroidissait, il ressentait les effets de son long combat contre l'assassin de Seles. Et la journée était loin d'être terminée. Le dix-septième coup de gong retentit.

Quand il revint avec l'étalon noir, Fye n'avait pas bougé et la magie coulait toujours depuis ses doigts dans le corps du chat. Pour autant que pouvait en juger le lieutenant, les résultats n'étaient pas flagrants, cependant il se souvenait de ce que son compagnon lui avait expliqué lorsqu'il prodiguait les mêmes soins à Shaolan, quelques jours plus tôt : il ne fallait pas aller trop vite si on ne voulait pas choquer l'organisme du blessé, et sur une petite bête en aussi mauvais état que Mokona, cela devait être opération extrêmement délicate.

Tandis qu'il œuvrait de son mieux, le front plissé par la concentration, en murmurant des paroles rassurantes dont Kurogane ne savait pas s'il les adressait à son familier ou à lui-même, le bruit mou et humide des haches des soldats s'enfonçant dans la glace du mur s'intensifiait. La paroi n'allait pas tarder à céder et le magicien ne faisait pas mine de se redresser. Le lieutenant commença à calculer combien d'hommes il pourrait neutraliser avant de tomber.

Il sursauta lorsque, tout à coup, la main de Fye s'agrippa à son mollet.

- Aide-moi à me lever, s'il te plait.

Le brun lui obéit et, une fois qu'il fut debout, il le garda un instant contre lui, pour lui permettre de raffermir son équilibre sur ses jambes tremblantes d'épuisement. Sa première tentative pour se débrouiller tout seul fut un échec, et il serait tombé sans la vigilance de son ami.

- Pathétique, non ? fit-il avec un petit rire qui sonnait creux.

Le guerrier s'abstint de répondre. Par chance, le deuxième essai fut plus convaincant que le premier, et Fye put se pencher pour ramasser le chat, qu'il enveloppa dans le manteau du lieutenant. Le félin paraissait toujours aussi mal en point. Il râlait à chaque respiration, il restait sans réaction, et il semblait sur le point de mourir. Il le portait dans ses bras avec mille précautions.

- Tu vas partir, Kuro-chan. Et tu vas prendre Moko-chan avec toi.

- Encore une fois, non. Viens avec moi. Le cheval nous portera très bien tous les deux.

- Je dois rester ici.

- Mais enfin pourquoi !? Tu tiens tant que ça à être repris !? Tu veux finir ce que tu as commencé et te faire bouffer par les ours, c'est ça !? Et cet animal a besoin de toi, de ta magie de guérison.

Il avait crié, mais ce fut avec le plus grand calme que Fye lui répondit.

- Je ne peux plus rien pour lui. Tu avais raison, tout à l'heure. Je suis loin d'être remis, mon pouvoir n'est pas revenu, et tout ce que j'avais, je l'ai usé pour bâtir ce mur de glace et refermer un peu les blessures de Moko-chan. Il me reste à peine de quoi couvrir votre fuite alors...

Il s'interrompit pour ne pas forcer sa voix et laisser l'écho du dix-huitième coup de gong se dissiper dans l'atmosphère, puis il reprit d'un ton plus ferme, comme s'il venait de puiser dans de nouvelles réserves de volonté pour pouvoir exposer ses arguments.

- On est en pleine ville. L'intérêt, c'est qu'il y a du monde autour de nous. Tu vois, comme ces sentinelles, là, et les civils qui sont aux fenêtres. Même si je suis selesien, et même si je suis sans doute le pire des démons à leurs yeux, les soldats n'oseront pas m'exécuter publiquement ici. Ils vont me faire prisonnier, et ils vont vouloir me ramener à Suwa pour me présenter devant le roi.

- Qu'est-ce que tu en sais ? C'est la guerre, et tu as été désigné comme responsable de tout ce bordel...

- Oh, je ne doute pas qu'ils me massacreraient s'ils me trouvaient seul au coin d'un bois. Mais ici, au grand jour et devant tout le monde, ils n'oseront pas. Pas si je me rends. Ils me captureront et ils me renverront à Suwa. Ils ne le feront pas par amour des choses bien faites, par respect d'une justice bien appliquée, ni même par crainte d'une sanction, mais ils le feront pour se faire remarquer par Sa Majesté. Pour avoir l'honneur de se tenir debout devant leur souverain, dans la grande cour, avec leur prisonnier.

- Et alors ? Tu peux me dire ce qu'il y a de bien là-dedans ?

- Je vais faire barrage jusqu'à ce que tu sois en sécurité dans le goulet, les portes fermées, puis je me rendrai. Tant que je serai entre leurs mains, je ne risquerai aucune autre attaque, que ce soit par les hommes d'Ashura-oh ou par une des équipes d'élite qui me recherchent. Et puis, regarde autour de toi. Cette ville n'est qu'un poste de péage, elle est toute petite. Qu'est-ce qu'ils vont faire de moi, selon toi ? Je ne crois pas qu'il y ait de prison digne de ce nom ici, s'il y en a seulement une. Ils vont sûrement me garder à leur campement le temps de s'organiser pour mon rapatriement, et...

- … et si tu t'es évadé des cachots du palais Shirasagi...

- … tu imagines bien que je n'aurai aucun mal à m'évader d'une tente militaire, termina le mage avec un tout petit sourire, avant de retrouver une expression grave et triste. Je te rejoindrai dès que possible, mais ce ne sera sûrement pas avant demain matin, au mieux. Que je parvienne à m'échapper ou non, je dois me reposer, sans quoi mes jours à moi aussi seront en danger, et je ne peux pas me permettre de mourir d'épuisement. Alors, en attendant mon retour, Kuro-chan, s'il te plait, trouve un endroit pour te cacher et surtout, surtout, je t'en supplie, ne laisse pas mourir le chat. Je l'ai un peu soigné mais il n'est pas tiré d'affaire, loin de là. Il va avoir besoin de ton aide. Et même si tu vois qu'il souffre, même si tu crois que ce serait mieux de... mettre fin à son calvaire, je t'en conjure, ne fais rien. Garde-le en vie, coûte que coûte et quoi qu'il arrive. Si tu fais ça, alors je serai prêt à reconsidérer ta proposition au sujet de...

Il fut incapable de terminer sa phrase. Kurogane l'avait écouté avec attention, et il avait entendu la panique percer enfin dans sa voix. Le mage était à bout, il allait craquer après s'être si vaillamment battu contre lui-même, et le lieutenant ne voulait pas voir ça. Il avait pris sa décision. Il passa une main derrière sa tête, et il l'attira contre sa poitrine, pour un court instant, lui coupant la parole.

- Pas besoin de marchander, dit-il doucement, avec un demi-sourire. Je vais faire ce que tu me demandes, puisqu'il semblerait que, de toute façon, je sois incapable de te refuser quoi que ce soit.

- Merci... murmura le blond contre son torse, d'une voix misérable, la gorge nouée.

- Comment tu feras pour me retrouver ?

- Ne t'inquiète pas de ça. Tant que le chat est avec toi, je te retrouverai, à coup sûr.

- Un de ces jours, je percerai ton secret, je découvrirai ce qu'il y a entre cet animal et toi.

- J'en suis certain.

- C'est toujours ce que tu souhaites ?

Une expression de réelle surprise, presque de stupeur, s'afficha sur le visage du mage, mais disparut si rapidement que le lieutenant se demanda s'il ne l'avait pas rêvée. Puis il sourit et acquiesça d'un signe de tête.

- Oui.

- Tu en es sûr ?

- Si je te l'ai demandé...

Le guerrier le lâcha, se mit en selle, puis tendit les bras pour prendre le chat qu'il cala contre lui comme il l'aurait fait avec un bébé. Les deux hommes ne se regardaient plus, gênés par cette brève effusion et conscients qu'à cet instant, aucun des deux ne se maîtrisait suffisamment pour être capable de cacher ses sentiments. Ils se respectaient trop pour infliger de telles atteintes à leur pudeur.

- Le mur est en train de céder, dit Fye après un soupir alors que les bruits de haches se faisaient toujours plus audibles. Pars tout de suite, je vais retenir les soldats le temps que les portes du goulet se referment.

Sa voix était à nouveau ferme, et le guerrier se risqua à poser un œil sur lui. Le blond était tourné vers les troupes du roi, déjà concentré sur la nouvelle tâche qu'il avait à accomplir. Kurogane en fut vaguement écœuré. Même lui, qui avait pourtant vécu toute sa vie selon un mode de vie strict et interdisant les épanchements, était incapable de se dominer à ce point. Et, malgré la situation, un nouveau petit sourire apparut un coin de ses lèvres. Si Fye parvenait à ses fins, s'il montait sur le trône de Seles, le Pays des Neiges aurait un grand roi.

- Hé, le mage, n'en fais pas trop, d'accord ? Si tu te fais tuer, tout ça n'aura été qu'un énorme gâchis.

- Je n'ai pas l'intention de me faire tuer. Va, maintenant, Kuro-chan, pars vite.

Les rênes dans une seule main, l'autre maintenant le précieux manteau contre sa poitrine, le lieutenant fit volter sa monture et s'éloigna. Les sentinelles du péage ne cherchèrent pas à l'arrêter, pas plus qu'elle ne l'avaient fait pour les deux assassins selesiens. Le combat incroyable auquel elles venaient d'assister les avait convaincues de leur impuissance, et aucune ne souhaitait se frotter au démon aux yeux grenats, surtout quand il arborait une expression aussi terrible.

L'avant-dernier coup de gong retentit au moment où l'étalon noir franchissait les lourdes portes du goulet, qui commencèrent à se refermer lentement dans un raclement de pierre frottant contre la pierre, accompagné de tintements de chaînes et de grincements de poulies. Dans son dos, Kurogane perçut tout de même une clameur triomphante, et un courant d'air lui apporta la sensation si particulière qui accompagnait la magie du blond. Le mur de glace était tombé, Fye était au combat, et lui, il fuyait...

Mais lorsque ses yeux se posèrent sur le visage douloureux du chat qui haletait entre ses bras, les yeux mi-clos, sa petite langue rose pendant entre ses mâchoires entrouvertes et dégoulinant de sang, toute amertume le quitta. Des images lui revinrent en mémoire, de petites dents se refermant doucement sur son index, une musaraigne déposée à ses pieds, un petit jeu tout doux pendant une pause déjeuner... Ce n'était qu'un animal, et pourtant, il faisait partie de la troupe, il y avait sa place, au même titre que Chii, Shougo ou même Fye. C'était un camarade tombé au combat, et il fallait prendre grand soin de lui.

- T'inquiète pas, fit le brun en lui grattant doucement le menton. Je vais m'occuper de toi.

Il releva la tête. Devant lui s'étirait le long ruban pavé de gris de la route Kageshi, encadré par ses parois de roches en formes de boules, violacées et poreuses. Kurogane fit un rapide calcul. Une demi-heure, probablement, s'était écoulée depuis qu'il était entré en ville – une demi-heure ! Il avait l'impression que cela faisait une année -, et il devait lui rester environ une heure avant que la nuit ne tombe totalement.

Dans peu de temps, le dernier coup de gong signalerait que les portes du goulet étaient closes, et elles ne se rouvriraient pas dans ce sens de circulation avant le lendemain. En revanche, même si le soir tombait vite, il était encore tôt et une vague de voyageurs venant du nord était à prévoir, en début de nuit. Il ne devait donc pas traîner en route, sous peine de les croiser, ce qui ne serait pas sans risques puisqu'il savait désormais avec certitude que son signalement avait été donné et une qu'accusation était portée contre lui. Il devrait à présent redoubler de précautions.

Mais d'un autre côté, s'il s'avançait trop, il risquait de retomber sur Kamui et Subaru, qui allaient à pied et ne progressaient probablement pas très vite, vu l'état du premier. Il ne pouvait pas se permettre de les revoir, pas maintenant, avec Mokona dans cet état. Fye semblait leur accorder une certaine confiance, les créditer d'une sorte de code d'honneur, mais lui était bien plus méfiant.

Et ce n'était pas là le seul problème. Il ne savait pas quelle sorte d'accueil lui serait réservé, quand il arriverait à Ayama, à la sortie du goulet. Les deux selesiens n'agissaient peut-être pas seuls, et ils étaient apparemment à Nihon depuis quelques temps, bien avant l'arrestation de Fye à Suwa. Peut-être l'espionnaient-ils depuis longtemps ? Peut-être avaient-ils un réseau bien organisé, capable d'informer leur maître très rapidement des faits et gestes de son fils, et de recevoir également ses instructions dans des délais très brefs. Peut-être Ashura avait-il laissé d'autres agents en sentinelles sur la route de Seles, chargés de barrer le passage au magicien s'il tentait de regagner son pays et de s'emparer de lui ? Dans ce cas, Ayama était un point stratégique d'une importance égale à Kageshi, et tout aussi dangereux. Fye y était peut-être attendu. Le chat, également, puisque, si on s'en référait au comportement des deux frères, il avait presque autant d'importance que son maître.

Échapper à un traquenard pour tomber dans un autre n'était pas une perspective particulièrement réjouissante, surtout avec un animal mourant sur les bras.

Le ninja regarda autour de lui, cherchant une idée pour se sortir du pétrin. Mais Kageshi n'offrait pas vraiment d'échappatoires. On entrait par un côté, on ressortait par l'autre et point final. De chaque côté de la route, il n'y avait que de la roche, de la roche et encore de la roche. Sauf...

Un petit sourire apparut sur le visage du cavalier. En fait, il y avait peut-être une autre possibilité. Il talonna sa monture et se remit en route, au pas pour ne pas bousculer le blessé. A plusieurs reprises, il s'arrêta et se pencha sur sa selle pour examiner les pavés et les étais, puis reprit son chemin. Enfin, au bout d'un quart d'heure environ de ce manège, il trouva ce qu'il cherchait, une profonde anfractuosité qui déchirait la paroi du goulet. Il y était.

Il mit pied à terre avec précautions. Une grille en fer forgé munie d'une grosse serrure fermait la faille, par ailleurs suffisamment haute et large pour livrer le passage à un homme de sa corpulence, à condition de ne pas s'amuser à faire des bonds partout ou à marcher sur la pointe des pieds. Le guerrier fit sauter le loquet d'un coup de botte bien ajusté, et le portail s'ouvrit en grinçant. Un gobelet en métal posé en équilibre sur le haut du battant tomba en provoquant un boucan d'enfer qui se répercuta contre les parois de l'espèce de tunnel. Simple mais efficace ; si tout Kageshi n'était pas au courant de sa présence, il aurait de la chance. Il râla copieusement et en déduisit que ces lieux n'étaient peut-être pas aussi déserts qu'il l'avait espéré, mais il n'avait, de toute façon, pas de meilleure alternative.

Avant de se glisser dans le boyau, il retira son paquetage de sa selle pour l'emporter avec lui. Il n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire au sujet de l'étalon noir, qui ne pourrait pas le suivre mais qui ne devait pas non plus rester tout seul au milieu de la voie sous peine de trahir sa ruse. Il y réfléchirait plus tard.

Pour l'instant, il devait suivre son intuition et essayer de voir où menait le passage qu'il venait d'emprunter. Il avait déjà sa petite idée à ce sujet, et ses soupçons se confirmèrent rapidement, quand il trouva sur sa gauche une nouvelle ouverture. Les roches rondes qui s'amoncelaient les unes sur les autres au-dessus de sa tête formaient une voûte pleine de fissures, à travers lesquelles la lumière du jour finissant perçait un peu, lui permettant d'apercevoir au moins une petite partie du décor autour de lui. La béance noire qu'il avait repérée donnait sur une petite salle, une sorte de caverne, dont le sol avait été foulé par de nombreux pieds. La terre y était tassée et couverte d'empreintes. Dans une niche naturelle d'assez grande taille, on avait entassé des chiffons, de vieux pots, et divers autres objets de rebut. Peu importait. L'endroit était exactement ce dont il avait besoin : un abri, loin des regards indiscrets, où il pourrait se poser tranquillement et s'occuper du chat.

Du moins le crut-il pendant quelques instants, avant d'avoir, tout à coup, le sentiment très vif qu'une personne se tenait dans son dos. Il se retourna brusquement, mais sans pouvoir porter la main à son arme car le fardeau qu'il avait sur les bras l'en empêchait. Dans la pénombre du boyau, il aperçut une petite silhouette. Un enfant ? Était-ce lui qui avait confectionné le système d'alarme rudimentaire du portail ?

- Qui es-tu ? demanda une voix de jeune garçon, confirmant sa première impression.

- Kurogane.

- Qu'est-ce que tu fais ici ? C'est chez nous, va-t-en ! aboya le môme.

- Chez vous ? Qui ça, « vous » ?

- C'est pas tes affaires ! Pars !

- Je ne peux pas. Je dois rester ici.

Entre ses bras, le chat miaula faiblement, mais ce son n'échappa pas au gamin qui se dissimulait toujours dans les ombres profondes du couloir. Il inclina la tête sur le côté, l'air intrigué.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il d'une voix, cette fois, plus curieuse qu'agressive.

- C'est mon chat. Il est gravement blessé. Je cherche un endroit où m'abriter pour pouvoir le soigner tranquillement.

- Ayama.

- C'est trop loin. Il souffre beaucoup et il perd beaucoup de sang. Il ne tiendra pas jusque là-bas.

- Fais voir.

Le garçon s'approcha sur la pointe des pieds, rassemblé sur lui-même, prêt à détaler comme un lapin au moindre geste suspect, mais le guerrier se contenta de s'accroupir pour lui permettre de voir ce qu'il portait dans le manteau serré contre sa poitrine. Quand l'enfant se pencha sur lui, il put voir son visage. Il avait des cheveux châtains tirant sur le roux, des joues pleines, de grands yeux couleur de noisette et un jolie bouche rose aux lèvres charnues. Il n'avait pas dix ans, mais son visage à la peau claire affichait un air déterminé, malgré sa peur flagrante.

- Hé, le mioche, qu'est-ce que tu fais ici tout seul ?

- Je suis pas tout seul, fit l'intéressé en tendant un doigt crasseux pour toucher la fourrure sur le crâne du chat.

Il avait beaucoup perdu de son agressivité.

- J'ai pourtant bien vérifié en venant, il n'y a pas de traces de travaux récents de ce côté du goulet. Les prisonniers sont donc hébergés de l'autre côté, vers Ayama. Je ne pensais pas trouver quelqu'un dans cette partie des servitudes.

- C'est bien parce que les prisonniers sont à l'autre bout qu'on est là, nous autres.

- Qui ça ?

- Ma famille et moi.

Le brun arqua un sourcil interrogateur.

- Vous êtes nombreux ?

- Je sais pas. Je sais pas compter.

- Je vois. Alors, je peux rester ? Je dois soigner le chat.

- Pourquoi tu veux le soigner ?

- C'est évident, non ?

- Tu ferais mieux de...

Le garçon fit le geste de se trancher la gorge avec le pouce.

- Impossible, répondit le ninja. J'ai promis à son maître de le garder en vie.

- Je croyais qu'il était à toi, le chat.

- C'est celui d'un très bon ami, en réalité. Alors, je peux rester ?

- D'accord. Mais compte pas sur moi pour te faire la causette. J'm'en vais, j'ai pas le goût à regarder une bête souffrir.

- Eh, gamin, si t'es là, ça veut dire que toi et les autres vous avez trouvé un moyen de vous nourrir et de boire...

- Compte pas sur nous pour te filer à bouffer.

- Je me demandais si vous aviez de l'eau, c'est tout. J'en ai besoin pour nettoyer les blessures du chat. Et aussi de quoi faire du feu. Pour qu'il n'ait pas froid.

- On a du bois, et on a de l'eau. Je vais dire à ma femme de te les apporter.

- Ta... femme !? s'écria le lieutenant en écarquillant les yeux.

- Saya. On s'est mariés l'été dernier.

- Oh... euh... hum... félicitations.

- Merci. Je vais parler à Saya. Reste ici, c'est défendu pour toi d'aller plus loin dans le tunnel.

- D'accord.

Et le garçon disparut, sous les yeux médusés du lieutenant.

Ils n'étaient pas nombreux à connaître le secret qui se cachait dans les entrailles de la faille Kageshi, de part et d'autre du goulet : tout un réseau de tunnels et de salles souterraines naturelles que l'on avait aménagés pour héberger les condamnés aux travaux forcés qui se chargeaient d'entretenir les parois et la chaussée. Il y en avait partout, tout le long du passage, et on y logeait les bagnards en fonction de la localisation des ouvrages à réaliser. Il suffisait de trouver un endroit où aucune rénovation ou réparation n'était pratiquée pour pouvoir se procurer un abri, inconfortable, certes, mais des plus discrets. Seuls les officiers chargés de la surveillance des condamnés connaissaient ces refuges, strictement interdits aux civils.

Kurogane, lui, en avait entendu parler par hasard, en surprenant une conversation dont il n'aurait pas dû être témoin entre Tomoyo et son père. Il avait gardé l'information pour lui, soigneusement rangée dans un recoin de sa tête bien faite, en se disant qu'elle pourrait un jour lui être utile. Et ce jour était arrivé... mais la présence du gamin était une vraie surprise. Ce qu'ils faisaient là, lui et sa soi-disant famille, était un mystère complet. En tout cas, ils n'avaient pas l'air de faire partie des condamnés, et d'ailleurs, ils étaient bien trop jeunes pour avoir pu faire l'objet de peines aussi dures.

Il haussa les épaules. Peu importait. Non, en fait, c'était même une bonne chose qu'ils soient là. Ce gosse avait prétendu être ici chez lui, et sous-entendu qu'il se cachait des prisonniers qui vivaient dans ces mêmes servitudes. Il avait mentionné une famille, et celle-ci semblait disposer d'une certaine organisation. S'il pouvait les amadouer, ces gosses pourraient peut-être lui être utiles.

De sa main libre, il vida sur le sol le contenu de la niche, écarta les objets cassés pour ne garder que les chiffons, en fit un tas sur le sol, et déposa dessus son manteau, puis il s'agenouilla pour examiner les blessures du chat, mais avec la faible luminosité qui s'échappait des fissures, il n'y voyait pas grand-chose. Il avait besoin d'une torche ou d'une lanterne.

Il se releva brusquement, se cogna la tête au plafond et jura entre ses dents serrés.

- Est-ce que vous vous êtes fait mal ? demanda une petite voix féminine, dans son dos.

Il se retourna. Une gamine se tenait dans l'ouverture du couloir. Elle portait un seau, et elle traînait derrière elle une sorte de bâche sur laquelle on avait entassé des branchages et des bûches. Ce devait être Saya, l'épouse... Neuf ans, au maximum.

- Non, ça va, répondit le ninja, perturbé par l'apparition de la fillette.

- C'est votre eau et votre bois. Il est bien sec, c'est du bois de l'an dernier.

- Mets-le dans ce coin. Et après, va rejoindre ton... - non, vraiment, il n'arrivait pas à le dire -, enfin va rejoindre les autres.

Il voulait être seul. Il ne voulait surtout pas qu'elle voit l'horrible plaie sur le ventre du félin. Pas plus qu'il n'avait envie qu'elle le surprenne, lui, avec sur le visage une expression non maîtrisée. Mais avant qu'elle ne parte...

- Hé, petite.

- Oui, monsieur ?

- Les ouvriers qui font les travaux ont bien des bêtes.

- Oui, monsieur.

- Donc il doit y avoir pas loin d'ici un endroit où je pourrais abriter mon cheval.

- Oui.

- Tu peux... t'en occuper ? Il est dehors, juste devant le portail. Tu sais t'occuper des chevaux ?

- Oui, monsieur.

L'instant suivant, elle avait disparu. Kurogane jeta un regard vaguement écœuré vers l'ouverture de la salle. Des gosses planqués dans les entrailles de Kageshi, un mini-couple de jeunes mariés, et puis quoi ? C'était quoi, encore, cette histoire de dingue ? Mais il n'avait pas le temps de se poser des questions.

Il se redressa, prudemment, cette fois, et se dirigea vers le tas de bois. Il en tira une branche épaisse, l'enveloppa dans les vieux chiffons, puis tira de son paquetage une fiole dont il répandit le contenu sur les étoffes, et battit sa pierre à briquet. Sa torche s'enflamma aussitôt, éclairant la caverne, et un sourire satisfait apparut sur ses lèvres. Les enfants... Ils étaient toujours généreux, surtout s'il s'agissait d'animaux blessés. La réserve de combustible était suffisante pour tenir deux ou trois jours. Il se dépêcha d'allumer un petit feu.

Puis il fit le compte des affaires qu'il avait en sa possession. Un couteau de chasse, une petite trousse de premiers secours, un peu de viande séchée et de fromage dur – il en emportait toujours quelques réserves, même lorsqu'il partait avec une intendance compétente comme pouvait l'être le couple Shougo et Primera, car on ne savait pas ce qu'il pouvait se passer en cours de route -, une petite gamelle en métal qui allait lui être très utile pour faire chauffer son eau, un gobelet en bois laqué, un petit étui contenant ses baguettes, une carte de Nihon et une carte de Seles, un nécessaire de couture pour ses cuirs et ses vêtements, et, bien cachée tout au fond de ses fontes, une petite bourse de soie violette brodée d'élégants motifs en forme de héron blanc qui contenait son bien le plus précieux – à l'exception de son sabre, Ginryuu -, un porte-bonheur que Tomoyo lui avait offert lorsqu'il était entré à son service. Ce n'était pas son genre d'être sentimental, mais pour rien au monde il ne s'en serait séparé.

Son inventaire fait, il s'attaqua à celui du sac que Chii lui avait remis à l'intention du mage. Elle avait mentionné qu'il contenait des vêtements appartenant à son maître, alors avec un peu de chance il pourrait y trouver du linge propre pour faire des pansements. Il trouva en effet des habits : le pantalon noir et la tunique en laine noire que le blond portait le soir où ils s'étaient battus dans la neige, ainsi qu'une paire de bottes, un étrange bandeau ressemblant à un cache-œil, un livre écrit dans un langage inconnu de lui, une trousse contenant le matériel indispensable pour faire du feu, une aumônière contenant probablement des effets très personnels du blond, qu'il se garda bien d'ouvrir, et dans le fond, soigneusement pliée, une cape épaisse doublée de fourrure. Exactement ce dont il avait besoin.

Il la prit sans la déplier et l'utilisa comme coussin pour poser le félin, puis il récupéra son manteau. Tant pis si le vêtement était taché de sang ; il n'avait plus que sa veste déchirée sur le dos et il grelottait dans la salle obscure que le feu n'avait pas encore réchauffée. Avec sa gamelle, il puisa une ration d'eau dans le seau et se désaltéra longuement. Le liquide avait un goût de neige fondue. Il but jusqu'à la dernière goutte puis remplit à nouveau le récipient et le cala comme il put sur les tisons pour faire bouillir le liquide. Enfin, il retourna s'asseoir près du chat pour l'examiner.

L'animal haletait toujours, les paupières mi-closes, mais il était parfaitement conscient et il parut content de le voir. Il cligna de ses yeux dorés, miaula faiblement, et fit un geste de la patte, comme pour le saluer. Le cœur brisé, le lieutenant passa un doigt sur sa fourrure tachée de rouge, en faisant bien attention de ne pas toucher aux endroits meurtris.

- Je suis désolé, murmura-t-il. Le mage et cette fille t'ont confié à moi parce qu'ils me croient capable de veiller sur toi mais...

Tout doucement, du bout de l'index, avec une délicatesse dont il ne se serait jamais cru capable, il lui caressait le front, grattait derrière ses oreilles, et soudain, il perçut un timide ronronnement. Le chat était content. L'homme, lui, était au bord des larmes.