Jack quitta précipitamment la chambre. Il savait qu'il y avait une chance qu'il ait vexé Elsa, quoi qu'il en doutât fortement. Il avait dû se passer quelques secondes s'étirant en minutes, pendant lesquelles, yeux dans les yeux, chacun des deux avaient pris conscience de ce qu'ils ne souhaitaient aucunement.
Maintenant, Jack errait dans les couloirs, en proie à une panique digne de celle d'Elsa tout à l'heure, se disant qu'il préférait encore se jeter d'une falaise sans son bâton plutôt que de recroiser de tels yeux.
La nuit était bien avancée, aussi, ne pensait-il pas trouver quelqu'un debout, à cette heure-ci, sauf peut-être un domestique, chargée de veiller sur le château endormi. Aussi, il fut infiniment surpris de rencontrer Kristoff dans les escaliers qui menaient aux jardins, qui remontait d'un pas lourd et fatigué.
Jack oublia que Kristoff avait la possibilité de le voir et ne bougea pas, ne sachant que faire. Le futur époux d'Anna fronça ses sourcils, hésita :
« Mh... Jack Frost ?
– Hein ?
– Je te vois, tu sais. Tu as oublié ? »
Complètement et cela ne devait échapper à personne, pas même au chandelier sur le meuble à ses côtés. Kristoff eut un petit rire :
« Où tu vas comme ça ?
– Prendre l'air. La journée a été éreintante.
– Tu veux un peu de compagnie ?
– Tu m'as l'air épuisé. »
Kristoff haussa les épaules et Jack se sentit soudain rasséréné par la bienveillance de ce nouvel ami. Ils descendirent tous deux et arrivèrent à l'extérieur. L'endroit était superbe, baigné au clair de lune.
« Alors, elle t'empêche de dormir ? se moqua Kristoff.
– De quoi tu parles ?
– A ton avis ?
– Si c'est à Elsa que tu penses, je...
– Evidement que c'est à elle !
– Qu'est-ce que tu insinues ? »
Kristoff ne répondit pas, se contenta d'effleurer les fleurs qui elles aussi dormaient.
« Anna m'a un jour dit que c'était son endroit préféré.
– Génial...
– L'endroit préféré de Elsa...
– Ah... pourquoi ça ?
– Je crois qu'elle aime le calme qui y règne. Je ne la connais pas aussi bien qu'Anna, ni même aussi bien que le peuple, mais elle a toujours été d'une nature très solitaire. Les gens et ses parents n'ont pas été très indulgents, au début, par rapport à ses pouvoirs.
– Ça a dû les faire flipper, je suppose.
– Plus que ça encore. Elsa a dû se cacher les trois quart de sa vie, fuir le pays, a plongé son propre royaume dans le chaos de l'hiver, et maintenant que tout est redevenu normal, que les fleurs ont éclos et que le bonheur menace de s'installer pour de bon, voilà que tu surgis de nulle part. »
Jack fut vexé du « nulle part » et par le fait que Kristoff semblait prendre le parti d'Elsa.
« Ne te renfrogne pas comme ça, grogna ce dernier. Tu l'as jugée trop vite.
– Et elle de même !
– Tu as gelé la plaine, quand même. Ce n'est pas innocent.
– Elle m'a enfermé dans un bloc de glace !
– Et a fait ton éloge devant tout son peuple réunit, sans rougir. »
Jack leva les yeux au ciel. Parler d'Elsa et de ce qu'elle était au plus profond d'elle-même avec Kristoff le gênait. Il n'aimait pas ça. Il y eut un petit silence pendant lequel ils firent le tour des bassins pour revenir vers les grandes marches du château. Kristoff baillait et Jack eut la gentillesse de proposer de rentrer dans leurs appartements.
« A l'aube, commença-t-il d'une voix basse et résigné, Elsa me rendra mon bâton. Nous irons au Bois aux Roses et je réparerai mes erreurs.
– Et nous t'en remercions infiniment.
– Ensuite, je quitterai Arendelle. »
Cela stoppa Kristoff dans sa lancée, qui se tourna vers Jack, dont les yeux balayaient le sol.
« Quitter Arendelle... ?
– Je ne reviendrai pas.
– Pourquoi ça ?
– Elsa dit que c'est mieux. Et je le pense aussi.
– Mais... mais tu ne peux pas partir ! »
Jack jeta un regard d'incompréhension au jeune homme mais avant qu'il ait pu lui demander plus d'explications, Kristoff se rendit compte qu'il allait peut-être commettre une gaffe, salua Jack et prit le chemin de la chambre qu'il partageait avec Anna.
La foule s'était assemblée pour regarder Elsa partir. Droite, fière, sa sœur et Kristoff restés en arrière avec Olaf, elle traversa la cour, puis le village, durant ce qui lui sembla être une heure. Elle devait faire attention à ses gestes car, malgré Jack à ses côtés, son bâton en main, il restait invisible. C'était comme si elle était seule à affronter le monde entier, mais cette présence secrète la rassurait. Elle eut envie de lui prendre la main, effaça bien vite cette idée de sa tête.
Gustav, sa fille, ainsi que d'autres paysans avait choisi de l'accompagner, comme pour être témoin du changement qui allait s'exécutait là-bas. Kristoff n'avait pas aimé cette marque de méfiance, mais Elsa avait laissé faire. Qu'est-ce que cela pouvait bien changer ? Et peut-être que de cette manière, les gens croiraient en Jack Frost ?
Le chemin était long, et le groupe avançait lentement. Elsa n'avait qu'une envie, s'échapper par le vent et rentrer au château. Elle ne pouvait d'ailleurs pas parler à Jack, au risque de passer pour une folle faisant la conversation à des arbres.
La remise du bâton à Jack avait été rapide, sans cérémonie. Elsa avait toujours le souvenir du regard échangé la veille, dans sa chambre, et dans son cœur, mille éclairs s'étaient allumés, éphémères, brûlants. Elle n'oserait certainement plus jamais le regarder en face.
Il avançait devant elle, balançant ses jambes maigrelettes et jouant avec son bâton tel un enfant retrouvant son jouet préféré. Elle se souvint de la première fois qu'elle l'avait vu et l'avait pris pour un adolescent perdu, chantonnant la comptine du figuier. Elle n'avait toujours pas trouvé la cause de la sensation éprouvée quand elle l'avait entendue, et devait se résigner à ne jamais le savoir.
Jack se retournait de temps en temps, comme pour être certain qu'Elsa était toujours derrière lui, et, dès que leur regard se croisaient, il se reconcentrait sur la route.
Qu'avait-il compris ? Et qu'est-ce qu'Elsa avait bien pu mettre dans ses yeux pour le déstabiliser autant ? Elle n'y entendait plus rien.
Il va partir. D'ici quelques heures, tout sera fini et il partira.
Un éclair, de nouveau, mais dans sa poitrine cette fois-ci, ainsi que dans son ventre, et elle allongea sa foulée comme pour s'épargner ces pensées dérangeantes.
Ils arrivèrent enfin au Bois aux Roses, et Elsa retrouva avec une certaine joie la glace de Jack sur le sol. Elle se souvint ensuite que c'était ce qui avait causé la colère de son peuple, mais ne put s'empêcher de se sentir ragaillardie, comme chaque fois qu'elle se trouvait en présence de son élément. Elle aurait voulu avouer à Jack que ce qu'il avait ici créé était splendide, absolument stupéfiant, mais c'était prendre des risques.
Le groupe arriva sur la plaine et se réparti autour d'Elsa, attendant qu'elle fasse un geste. Cependant, elle se contenta de prendre la parole :
« Je ne vous ai pas menti en disant que tout ceci n'était pas mon œuvre. Vous savez la manière dont se manifestent mes pouvoirs, la plupart d'entre vous m'ont déjà vu. »
Elle faisait référence à la fois où elle avait gelé tout le royaume sans faillir, bien que Gustav la fusillât du regard.
« Je me contenterai donc de rester près de vous, et je vais laisser Jack Frost réparer ses erreurs. »
Elle se glissa près de la fille aînée de Gustav, répondant au joli prénom de Mina, et fit la sourde oreille quand des ricanements moqueurs s'élevèrent de la petite foule.
Elsa darda alors son regard sur Jack qui restait bêtement planté à quelques mètres d'eux, son bâton traînant au sol. Il n'avait visiblement aucune envie de passer à l'acte, mais il surprit l'éclat dans les yeux d'Elsa, ce qui lui donna du baume au cœur. Malgré toutes les pensées qui semblaient l'assaillir, Jack leva son bâton, et frappa un grand coup sur le sol.
Les ricanements cessèrent, se muant en suffocations surprises et même Elsa en fut étonnée. Elle ne s'attendait pas à une telle manifestation de force. Ils assistèrent alors à la métamorphose de la plaine, lac de glace, de gel, ébahis par cette danse de plus en plus rapide. Le vent vint s'engouffrer dans leur cape, dans leurs cheveux, tant dis que le soleil et le vert reprenaient leurs droits jusqu'au Bois. Elsa eut le sentiment que quelque chose se brisa à l'intérieur d'elle. L'hiver ne serait jamais le bienvenu à Arendelle.
Jack termina son œuvre, et bientôt, plus aucune trace de gel n'apparut. Des exclamations de joie montèrent du groupe de paysans, et Mina ne put s'empêcher de prendre Elsa dans ses bras, avant de s'écarter brusquement, en s'excusant.
La reine sentit son cœur exploser de bonheur face à celui de ses sujets. Certains d'entre eux s'étaient accroupis sur le sol pour respirer l'herbe fraîche, comme s'ils n'en avaient jamais vu de leur vie, d'autres se ruaient vers le bois pour toucher l'écorce des arbres. On la remercia, comme si tout ceci tenait d'elle mais elle insistait :
« C'est Jack Frost ! C'est Jack Frost ! »
Personne ne l'écoutait, personne ne semblait se rendre compte qu'elle n'avait pu dégeler la plaine, immobile comme elle l'était. Elle se tourna vers Jack, qui se tenait, cette fois-ci, bien droit, fusillant du regard les paysans euphoriques, avant de se tourner vers Elsa :
« Tu es contente ? Tu as eu ce que tu voulais ? »
La froideur dans sa voix transperça Elsa de toute part. Elle voulut rétorquer, ne sut que dire.
« Je vais te laisser fêter mon départ, poursuivit Jack en s'avançant vers elle. J'imagine que c'est ça, surtout, que tu voulais.
– N-non...
– Non... ? Vraiment ? »
Rien d'amical, seulement de l'ironie, Elsa ne savait comment avouer à Jack, lui expliquer ces sentiments qui se battaient à l'intérieur d'elle-même.
« Tu salueras Olaf, Anna et Kristoff pour moi.
– Attends... ! Attends, je … rentre au château avec nous...
– Je crois que je n'y ai pas ma place. Bonne chance. »
Il se détourna, rabattit sur sa tête la capuche de son sweat. Cela fut comme un déclencheur chez Elsa et elle se rua vers lui :
« Jack ! Jack, non ! Je t'en prie ! »
Mais il s'était envolé sans que personne parmi les paysans ne s'en aperçoivent.
Il ne laissait sur la plaine qu'une Elsa brisée.
Qui a dit que l'amour était facile entre Jack et Elsa... ? A bientôt pour le prochain chapitre !
