Ndla : Fondest Greetings to you all ! Et voilà, un chapitre de plus à ajouter à mon histoire ! Je profite de ces quelques lignes pour remercier tous ceux qui suivent et partagent cette aventure avec moi, et me laissent des commentaires aussi sympathiques ! Je souhaite aussi la bienvenue aux nouveaux venus qui ont choisi de nous rejoindre dernièrement ! Vous êtes tous PHANTASTIQUES ! Concernant ce chapitre, il a été coriace à assembler, et malgré divers essais, je n'ai guère réussi à l'améliorer. Au final, il me paraît un peu brouillon… Mais, je sais que vous saurez faire preuve d'indulgence comme d'habitude. -) En vous remerciant, je demeure comme toujours, chers lecteurs, votre dévouée serviteur, Taedium Vitae…


Chapitre 11 –
– Trop D'Accidents… –


Les journées défilaient et se ressemblaient dans ce sanctuaire loin sous la surface du monde où la notion du temps était marquée par l'invariable tintement des horloges. Les matinées étaient plutôt calmes alors qu'Erik préparait le petit-déjeuner de Christine auquel il assistait pieusement sans rien manger et en bavardant des plus communes banalités telles que l'arrivée précoce de l'hiver, les dernières pièces de théâtre ainsi que des nouvelles œuvres littéraires, musicales et picturales. Il connaissait tant de choses sur d'innombrables sujets, mais il n'évoquait jamais les thèmes qui auraient bien plus intéressés la jeune fille, c'est-à-dire sa propre personne, ses rêves, ses peurs, sa vie passée et ses espoirs pour l'avenir. Ce temps passé en sa compagnie était supposé l'aider à mieux le connaître et à l'apprécier, cependant il semblait refuser de s'impliquer, de se révéler ou de se confier de manière personnelle. Et à chaque fois qu'elle l'entraînait sur ce terrain précaire, il s'empressait de se replier sur lui-même tel une huître refermant sa coquille. Christine était d'autant plus frustrée qu'elle était certaine de découvrir la plus pure des perles, le plus riche des trésors derrière cette carapace endurcie.

Apparemment, son acte de trahison l'avait reléguée du rôle d'amie potentielle à celui de simple élève talentueuse. Il n'y avait aucune animosité ou froideur dans son comportement, bien au contraire, il faisait preuve d'une obligeance flatteuse et d'une générosité illimitée à son égard. Toutefois, elle ressentait une défiance et une rupture entre eux, comme si un mur invisible les séparait, les empêchant de se connaître et de se comprendre. Elle n'en voulait pas à Erik d'avoir fait ce choix, car elle comprenait parfaitement l'intensité de la blessure qu'elle avait causée à sa confiance par sa perfidie. Elle s'estimait déjà heureuse qu'il ait accepté de la garder auprès de lui, de pourvoir à ses besoins et de poursuivre son enseignement.

Après le petit-déjeuner, il disparaissait toujours durant plusieurs heures avec l'explication qu'il avait des obligations à tenir envers l'opéra et la direction auxquelles il ne pouvait absolument pas déroger. Pendant ces périodes de solitude, Christine en profitait pour mettre par écrit l'aventure extraordinaire qu'elle vivait, en s'efforçant non pas de retracer puérilement ses journées, mais de décrire la tempête de sentiments passionnés et de pensées contradictoires qu'elle éprouvait auprès de son Gardien.

À l'heure du déjeuner, Erik réapparaissait pour préparer le repas qu'elle dégustait sous son regard méticuleux tandis qu'il poursuivait la discussion du matin comme s'il n'y avait eu aucune interruption. Malgré son désappointement face aux banalités qu'il évoquait, elle ne se lassait jamais de l'écouter parler de cette voix profonde, séduisante, chaude et virile qui grisait ses sens tel un vin sirupeux. Parfois, il déambulait à travers la pièce en bavardant, chaque geste mesuré de ses mains décrivaient une arabesque et chacun de ses pas souples et précis étaient empreints d'élégance, si bien qu'elle croyait observer la parade d'une majestueuse et puissante panthère noire.

L'après-midi était le moment que Christine préférait, car elle pouvait apprécier la compagnie d'Erik qui vadrouillait d'une pièce à l'autre au gré de ses humeurs et de ses tâches tandis qu'elle le suivait comme son ombre. La chambre du jeune homme était désormais librement ouverte à Christine et elle passait parfois un peu de temps à feuilleter les somptueuses compositions qu'il laissait à sa portée ainsi que ses magnifiques dessins qui dépeignaient des idées de costumes et de décors, des projets architecturaux et sculpturaux, des schémas de trappes, de verrous et de passages secrets, sans oublier les nombreux portraits d'elle qu'il avait réalisés. Erik lui avait aussi révélé une porte dissimulée dans ses appartements qui conduisait à une sorte d'atelier où s'entassait tout un bric-à-brac d'objets divers, étranges et parfois inconnus. Il lui avait expliqué qu'il s'agissait de son laboratoire où il passait beaucoup de temps à réfléchir, créer et inventer de nouveaux mécanismes, des illusions et des effets scéniques ou de prestidigitations. Il prit même le temps d'expliquer à Christine le fonctionnement de certains de ses outils et il s'était amusé de voir la moue sceptique et le froncement de ses délicats sourcils alors qu'elle s'efforçait de comprendre ses raisonnements, ce qu'elle réussissait toujours. Elle avait une intelligence vive, logique et méthodique qu'Erik appréciait et admirait. Il aimait ces après-midis passées à discuter de ses créations qu'elles soient artistiques, musicales ou scientifiques.

Dans une niche au fond de la salle, une réplique miniature de la scène de l'opéra avait été installée et une kyrielle de petite figurine de cire était alignée sur une étagère proche. Il lui raconta qu'il se servait de cette imitation afin de visualiser concrètement l'action des acteurs et l'agencement des décors, ce qui l'aidait souvent à améliorer la mise en scène, à mettre en évidence un obstacle ou une lacune, à résoudre des problèmes techniques et à peaufiner certains trucages.

Mais quel que soit le travail qui l'accaparait, il laissait tout tomber à l'heure du thé pour allumer le samovar et confectionner un peu de sa tisane spéciale, indiquant à Christine qu'il était temps qu'elle se prépare à sa leçon de chant. Les séances s'étaient concentrées sur les arias du rôle d'Eudoxie dont elle maîtrisait désormais parfaitement toutes les subtilités vocales. Le cours présent qu'ils s'apprêtaient à commencer laissait un arrière-goût amer et triste dans la gorge de la jeune fille, car il s'agissait de son dernier jour dans cette demeure qu'elle avait appris à aimer, avant qu'elle ne retourne dans le monde du dessus. Après cette dernière session, Erik déciderait si elle était prête à rejoindre le reste de la troupe pour participer aux répétitions sur scène ou si elle resterait en retrait parmi les chœurs et le ballet.

Debout à côté du piano, Christine termina ses exercices d'échauffement sous l'œil inquisiteur et critique de son Professeur. Erik observa de haut en bas sa posture en fronçant les sourcils d'un air mécontent. Il la sentait tendue, nerveuse et mal à l'aise, ce qui était des plus néfaste pour chanter convenablement et sans occasionner de dégât à sa voix.

- Voilà un échauffement plutôt médiocre, avisa-t-il.

La demoiselle inclina la tête, amplement consciente de ses déficiences. Erik tapota d'un doigt nerveux sur le bord du clavier, son regard se perdant dans le vide comme s'il cherchait une solution à un problème donné. Prenant une profonde inspiration pour rassembler son courage, il quitta sa place devant le piano et s'approcha de Christine qui demeura immobile telle une statue, curieuse de savoir ce qu'il manigançait. Sans un mot d'explication, il se positionna derrière elle et tendit ses paumes tremblantes vers ses frêles épaules. À ce premier contact inattendu, ses muscles délicats eurent un sursaut surpris et se raidirent sous ses doigts tandis qu'il entreprenait de les masser paisiblement.

- Que… que faîtes-vous ? balbutia-t-elle, déconcertée par son toucher intime, étrange, mais malgré tout agréable.

- Chut ! Tu es trop agitée et crispée pour chanter décemment. Laisse-moi faire et détends-toi !

Ses paroles interdisaient toutes objections et Christine fit de son mieux pour lui obéir. Durant les premières minutes, elle fut affreusement gênée et perplexe de sentir ses mains presser et caresser son corps à travers le tissu de sa robe, parcourant ses sinuosités avec calme et révérence comme s'il rendait hommage à une déesse ancienne. Ses doigts habiles et forts commencèrent par pétrir ses épaules crispées pour ensuite glisser sur sa nuque avec de légères pressions de ses pouces sur certaines zones sensibles, puis elles descendirent le long de ses bras inertes en palpant doucement les muscles roides et remontèrent de la même manière vers ses épaules. Alors qu'elle pensait en avoir terminé avec cet insolite massage, il aplatit ses paumes sur chacun de ses omoplates et longea son dos en dessinant de petits cercles de chaque côté de son échine jusqu'au creux de ses reins avant d'effectuer le chemin en sens inverse sans cesser ses mouvements circulaires. Il alterna ensuite par des pressions délicates des pouces de chaque côté de ses vertèbres.

Malgré les palpitations affolées de son cœur, Erik recommença sa technique avec application et poursuivit assidûment, aussi longtemps qu'il faudrait pour que la tension quitte Christine. Jamais au cours de sa vie il ne lui avait été permis de toucher une femme de cette manière et il était plus que réticent à mettre fin à un échange aussi magique et parfait. Il se rapprocha d'un minuscule centimètre et son nez fut bientôt chatouillé par ses mèches soyeuses et envahi par le parfum fleuri de sa peau. Nulle sensation ne pouvait être plus enivrante et sublime !

Après plusieurs minutes de cet insensé rituel, Christine se détendit peu à peu et s'abandonna avec une aveugle confiance entre les mains de son Gardien. Sous ses caresses expertes, elle sentit une chaleur éthérée et agréable se déployer dans sa poitrine, se diffuser dans son ventre et se répandre dans ses jambes et ses bras. Sa vision devint nébuleuse et elle ferma les yeux pour occulter le monde extérieur et se concentrer sur ces étranges émotions qui germaient au fond de son être. Elle avait l'impression de flotter comme sur un nuage et elle inclina sa tête en arrière lorsqu'elle perçut un souffle tiède et frémissant sur ses joues tel la caresse d'une brise d'été.

- Parfait, Christine… Ressens l'air glisser dans ta gorge, emplir tes poumons et soulever ta poitrine ! Ton esprit est serein et ton corps se détend. Au creux de ton ventre, tu sens se déployer une chaleur agréable et une énergie rugissante.

- Oui… soupira-t-elle faiblement.

- Excellent ! Maintenant, chante, mon Ange… Chante pour moi ! ordonna-t-il avec ferveur, sa bouche frôlant la chevelure luxuriante de la jeune femme.

Mue par un désir impétueux et une force irrésistible, Christine obéit instantanément et chanta avec toute l'ardeur et la passion de son âme. Une musique invisible tonna dans ses oreilles, les notes et les paroles coulaient dans ses veines, apportant avec elles un déluge d'émotions enfiévrées qui jaillissait de sa gorge en une apothéose de sons séraphiques. Les inflexions de sa voix atteignaient des sommets qu'elle n'aurait jamais crus à sa portée. Elle fut happée par un délire musical, une folie émotionnelle tel une naufragée ballottée dans un océan en pleine tempête.

Exalté et subjugué par la perfection de sa muse, Erik étreignit Christine d'un geste possessif, sa main droite s'appuya sur son ventre pour la serrer contre lui et sa main gauche entoura son fragile cou, ses longs doigts se déployant sur sa gorge comme s'il voulait protéger et chérir cet instrument divin qu'il avait façonné.

- Chante, mon Ange… Oublie ton enveloppe terrestre, ce carcan opprimant, et rejoins les cieux auxquels tu appartiens ! murmura-t-il contre son oreille.

Galvanisée par les louanges de son Professeur, Christine succomba totalement à ses exigences, éprouvant la chaleur de son corps solide pressé contre son dos, se délectant de son haleine tiède sur son cou et frémissant sous la caresse veloutée de sa joue sur sa tempe. Son chant s'était lancé dans une envolée de vocalises d'une pureté inouïe et d'une intensité inégalée. L'esprit de la musique la possédait et elle se soumit à son pouvoir avec une indicible joie.

- Oui, Christine ! Sens la puissance de la musique s'écouler dans tes veines, s'insinuer dans tes os et s'emparer de ton âme ! C'est à mes côtés que tu as ta place. Une déesse régnant sur mon Royaume de la Nuit… Tu es ma Perséphone ! souffla-t-il d'une voix suave et sensuelle.

Alors qu'elle chantait la note la plus cristalline qu'elle eut entonné, elle fut brusquement drainée de toute son énergie, ses jambes refusèrent de la soutenir plus longtemps et sa tête se mit à lui tourner. Ses forces flanchèrent, sa voix s'estompa et elle s'effondra presque évanouie entre les bras d'Erik qui resserra son étreinte pour la soutenir. Sa tête lourde retomba contre le cou du jeune homme où elle se nicha tout naturellement, comme poussée par un mystérieux instinct qui lui promettait que seul Erik était capable de partager et de comprendre ce qu'elle venait de vivre. Avec tendresse et fascination, il caressait de son pouce sa joue rosie et chaude tandis qu'elle reprenait lentement son souffle et ses esprits. Sous ses doigts, il sentait son pouls battre avec euphorie dans sa gorge et son cœur palpiter d'un rythme affolé dans sa poitrine. En dépit de son hésitation, de ses craintes et de sa méfiance, il appuya très légèrement sa tempe contre le front lisse de Christine, et lorsqu'il ne constata aucun rejet de sa part, il ferma les yeux afin de savourer ce premier infime contact entre leur peau.

- Erik… Qu-que s'est-il passé ? bredouilla-t-elle, sa respiration encore chevrotante et essoufflée.

- Prodigieux… Divin… Exceptionnel… Extraordinaire… Nul mot n'est suffisant pour décrire la beauté dont j'ai été témoin ! Tu as un don, Christine… Comme moi, tu es capable d'entendre la musique avec ton âme, de comprendre les infimes nuances de la moindre syllabe qui la compose, d'éprouver le tumulte infini d'émotions qu'elle évoque… et tu lui donnes vie à travers ta voix, l'encensa-t-il, tendre et admiratif.

- C'était si puissant… si enivrant… et libérateur ! J'étais attiré par une force invisible contre laquelle il m'était impossible de résister… comme si un esprit surnaturel me guidait et me possédait. Jamais je n'ai été aussi vivante ! avoua-t-elle sourdement, encore bouleversée par l'expérience épuisante et hors du commun qu'elle avait endurée.

- Il n'y a rien de surnaturel, Christine ! Ce don vit en toi. Je l'ai su à l'instant où je t'ai entendu chanter. L'Ange de la Musique existe peut-être après tout, car il s'est assurément penché sur ton berceau à ta naissance.

Les paroles d'Erik s'évanouirent dans un brouillard confus alors qu'elle se sentait drainée de toute vitalité et que ses pensées s'égaraient dans une torpeur bienvenue. Ses muscles ne la soutenaient plus et son poids reposait entièrement contre l'imposante silhouette de son Gardien entre les bras duquel elle se sentait protégée et en paix.

- Je suis épuisée… murmura-t-elle d'une voix faible et lointaine.

- Alors repose-toi, mon Bel Ange.

Ses pieds furent soulever du sol et elle se sentit flotter à travers la pièce avant d'être déposée avec une infinie précaution sur une surface moelleuse et douce. Le silence l'enveloppa de ses draps tièdes et elle sombra avec délice dans un sommeil empli de rêve et de musique.

X X X X

Le tintement d'une vive farandole tira Christine de ses songes, et lorsqu'elle ouvrit les paupières, elle aperçut la silhouette de la boîte à musique affublée de son petit singe posée sur sa table de nuit. Frottant ses yeux embués de sommeil, elle se redressa sur son séant, constata qu'elle portait toujours ses vêtements de jour et tenta de se souvenir des évènements du soir précédent. Cependant, tout était un peu confus. Elle se rappelait une étreinte protectrice et sensuelle, une musique ensorcelante et sa voix atteignant une perfection qu'elle croyait hors de sa portée. Son cœur palpitant à ce souvenir, elle ouvrit les rideaux du baldaquin et bascula ses jambes au bord du lit. Un bec de gaz mis en veilleuse éclairait faiblement sa chambre et un rai de lumière vacillante jaillissait par la porte entrouverte.

Une petite patte noire poussa avec peine le vantail, puis un museau surmonté de deux grands yeux bleus se faufila dans l'interstice. Christine eut un rire léger face à l'entrée clandestine d'Ayesha qui s'approcha d'elle en miaulant. Le félin sauta sur le matelas et se frotta avec maints ronronnements contre la main qu'elle lui tendait.

- Alors, c'est en forçant la porte que tu pénètres dans le boudoir d'une demoiselle. Ce n'est vraiment pas courtois ! taquina-t-elle en grattouillant la tête de l'animal.

À cet instant, trois coups discrets furent frappés à la porte et Christine se leva pour accueillir Erik qui entrait en tenant à la main un bougeoir orné d'une grande chandelle. Elle eut un léger mouvement de recul involontaire lorsqu'elle vit qu'il portait un austère masque noir qui couvrait presque l'entier de son visage, ne laissant visible que sa bouche et ses yeux clairs. Il était aussi entièrement vêtu de noir de pied en cap, si bien qu'il ressemblait tout à fait à un véritable Fantôme.

- Oh, excuse-moi, Christine. Il est vrai que je dois être une apparition plutôt effrayante à rencontrer au réveil, marmonna-t-il d'un air soucieux en posant le chandelier sur la commode Louis-Philippe.

- Non, ce n'est rien. J'ai juste été un peu surprise. Vous m'avez paru si ouvert, accessible et avenant ces derniers jours que je suis un peu déconcertée de vous voir aussi sinistre, impénétrable et méconnaissable. Pendant une fraction de seconde, j'ai cru que ce n'était pas vous.

- J'avais oublié que tu ne m'avais jamais vu dans mon costume de scène !

- De scène ? s'écria-t-elle en écarquillant les yeux.

- Bien sûr ! Laisse-moi te présenter le Fantôme de l'Opéra, salua-t-il avec une courbette apprêtée. Comme tu peux le remarquer, je porte nombre de masques.

- Et qui ai-je eu l'honneur de côtoyer ces derniers jours ? Le Fantôme, l'Ange ou l'homme ? questionna-t-elle d'un ton empreint d'incertitude.

- Je pense, en toute sincérité, que tu les as tous rencontrés tour à tour. À leur propre manière, chacun d'eux a façonné la personnalité d'Erik.

- Pourquoi vous contraignez-vous à perpétuer ce jeu de pouvoir, ces faux-semblants, cette mascarade ?

- La raison en est plutôt évidente, répondit-il en désignant son masque et ce qu'il dissimulait. Il n'y a que de cette manière que je peux me faire entendre et respecter.

- Le croyez-vous vraiment ?

- Ah, Christine ! soupira-t-il en s'avançant de quelques pas dans la pièce. Un jour, je te raconterais peut-être quelle vie Erik a dû endurer avant d'arriver dans ces catacombes qu'il hante aujourd'hui. Alors, tu comprendras peut-être qu'il n'avait pas d'autre choix que de suivre ce chemin et nul autre.

- Non, je refuse de penser d'une manière aussi fataliste et dépourvue d'espoir, objecta-t-elle avec ferveur en hochant la tête. Je veux croire que nous avons tous le choix de notre destin, mais que parfois nous n'avons plus le courage ou la force d'en tenir les rênes et que nous le laissons partir en déroute.

Erik se raidit à ces paroles, son visage se rembrunit, son front et ses yeux se plissant sous la montée de sa colère. Insinuait-elle qu'il n'ait été qu'un couard et un faible pour avoir choisi cette existence misérable ? Comment osait-elle le sermonner tel un enfant ignare, bien qu'elle n'ait aucune connaissance des cruautés et des tourments qu'il avait soufferts dans le passé ! Que savait-elle des injustices et des horreurs que le destin semait sur la route de la vie ! Elle n'était qu'une fillette crédule et immature qui n'avait jamais fait l'expérience du monde violent et impitoyable s'étendant derrière les murs protecteur de l'opéra.

- Ne vous méprenez pas sur mes paroles, s'empressa-t-elle de poursuivre alors qu'elle voyait un maelström de fureur bouillonner dans son regard. Je ne vous blâme ou ne vous juge aucunement pour votre conduite. Je ne connais rien des épreuves et des souffrances qui vous ont mené à prendre la décision de vous cacher dans ces abysses. J'ai juste l'espoir qu'un jour vous trouverez votre voie et vivrez pleinement votre existence tel que votre cœur le désire. Lorsque je vois l'étendue illimitée de vos talents, de votre intelligence et de votre passion, j'ai l'intime conviction que vous méritez d'être respecté, admiré et distingué plus que tout autres membres de la race humaine… de dévoiler et d'apprendre à l'humanité quelle est la réelle signification, l'essence profonde de la compassion et de l'amour.

Ému, bouleversé, ébranlé par le discours fervent de la jeune fille, Erik sentit son cœur se tordre et saigner d'amour et d'adoration pour elle, tandis que sa hargne se dissipait au loin tel un nuage obscur pousser par le vent. Personne n'avait jamais prononcé des mots aussi bienveillants et pleins d'espoir à son égard, si bien qu'il aurait pu tomber à genoux à ses pieds et pleurer de joie et de gratitude. Où donc avait disparu la demoiselle timide, craintive, indécise et fragile qu'il avait emmenée dans son antre cinq jours auparavant ? À sa place, il découvrait cette sublime déesse forte de ses croyances, confiante de ses espérances et déterminée dans ses décisions. Il s'approcha lentement d'elle, la toisant et l'observant comme s'il la voyait pour la première fois. Il s'inclina d'un léger mouvement révérencieux avant de prendre sa fine main qu'il osa effleurer d'un baiser hésitant et craintif. Seigneur, il embrassait une femme ! Pour son plus grand soulagement, elle ne retira pas son bras, ni ne recula avec effroi à ce contact affectueux.

- Tu es réellement un Ange ! admira-t-il en serrant sa paume entre ses doigts gantés tandis qu'il se redressait.

Il leva son autre main et effleura délicatement sa joue qui rougit d'embarras. Elle baissa les yeux avec un sourire timide et commença à se dandiner sur ses pieds, soudainement mal à l'aise suite à son discours audacieux et face au regard pénétrant qu'il lui dévoilait. Dans ces moments où il se perdait dans le silence et la contemplait attentivement, elle se sentait vulnérable et mise à nu comme s'il voyait par-delà la façade de son être et lisait dans les plus secrets tréfonds de son âme et de son esprit. Cependant, elle n'en éprouvait nulle crainte, et elle ressentait plutôt du réconfort et du soulagement d'être enfin écoutée, respectée et considérée.

- Et maintenant, je dois avouer que je suis encore plus réticent à te renvoyer à la surface parmi ces béotiens incapables de t'apprécier à ta juste valeur, concéda-t-il avant de relever doucement la tête de la demoiselle.

- Est-ce vraiment nécessaire ? s'enquit-elle, sans réaliser la portée de sa demande.

- Hélas, oui ! Il est difficile, et je dirais même, impossible de créer une carrière en chantant dans des catacombes, plaisanta-t-il d'un ton pince-sans-rire.

- Pourrais-je revenir vous voir ?

- Naturellement, aussi souvent que tu le voudras. Ma maison te sera toujours ouverte, la rassura-t-il tendrement.

Un sourire radieux et réjoui illumina le visage de Christine avant qu'elle ne le remercie vivement en serrant ses deux mains gantées dans les siennes. En dépit du terrible incident qui s'était produit entre eux, elle se sentait en sécurité et apaisée dans cette étrange demeure où elle était comprise et choyée par un ami fidèle, courtois et généreux. Elle avait l'impression d'être chez elle, d'appartenir à un foyer, ce qu'elle n'avait pas éprouvé depuis de nombreuses années.

- Bien, il est temps de te préparer. Ton déjeuner t'attend à la salle à manger, et ensuite, je te reconduirai à la surface pour ton glorieux retour sur scène ! Le public est certainement impatient d'entendre et de voir l'Ange fabuleux qui les a subjugué à la dernière représentation, clama-t-il avant de porter les deux mains de Christine à ses lèvres et de les embrasser galamment l'une après l'autre, déjà obnubilé par ce geste anodin, mais inestimable à ses yeux.

Avec un dernier aimable regard, Erik tourna les talons en appelant Ayesha qui bondit sur le sol avec un miaulement et suivit son maître hors de la pièce. Christine poussa un soupir à la fois harassé et excité à l'idée des heures de répétitions qu'elle allait encore devoir supporter avant le prochain spectacle. Cependant, la partie la plus ardue et épuisante du travail était déjà accomplie grâce à Erik, et désormais elle devait simplement maîtriser ses entrées, sa gestuelle et s'habituer à déambuler dans les opulents costumes.

Après une toilette bienvenue et rafraîchissante, elle choisit dans sa penderie une robe simple et sobre qui n'attirerait pas l'attention, ni ne laisserait supposer qu'elle était la protégée d'un quelconque mécène. Elle se coiffa rapidement, nouant ses cheveux avec un ruban, puis rejoignit Erik qui l'attendait avec une patiente politesse dans la salle à manger. Le petit-déjeuner qu'il lui servit se révéla beaucoup plus léger et modeste que les précédents. Les brioches, les viennoiseries, le beurre, la confiture et le chocolat chaud avaient fait place à du pain brun accompagné de miel, à un yaourt aux baies rouges, à une juteuse salade de fruits et à une théière du fameux thé spécial d'Erik. Il était clair que le Professeur veillait que le ventre de son élève ne soit pas ballonné durant les prochaines heures de répétitions, ce dont elle lui était reconnaissante. Ne dérogeant pas à ses habitudes, le jeune homme s'assit à la table sans rien manger et toisa avec affection Christine qui dégustait avec appétit les délicieux mets étalés devant elle.

Lorsqu'elle eut essuyé les derniers vestiges de son repas des coins de sa bouche avec sa serviette, Erik l'invita à l'attendre momentanément dans le salon où elle put faire ses adieux à Ayesha couchée sur le canapé. Il disparut dans sa chambre quelques instants et en ressortit vêtu de sa redingote et de son ample cape noire en portant sur son bras un opulent vêtement qu'il déploya habilement devant Christine. Il s'agissait d'une riche et longue mante de velours d'un vert émeraude sombre, ornée d'une large capuche et d'un fermoir en argent ciselé. Sans un mot, il la drapa autour des épaules de la demoiselle qui écarquilla les yeux et blêmit en comprenant que le vêtement était pour elle.

- Les sous-sols sont humides et glacials, je m'en voudrais affreusement si tu attrapais la mort à cause de ma négligence, expliqua-t-il de manière pertinente à la vue de son expression incrédule.

- C'est… c'est splendide ! balbutia-t-elle.

Elle toucha la somptueuse étoffe du bout des doigts, les yeux brillant d'émerveillement, tandis qu'Erik ajustait le capuchon autour de sa tête et attachait la broche sur sa gorge. Soigneusement emmitouflée dans le douillet manteau, elle leva son visage attendri sur son Tuteur, leur regard se mêlant aussitôt, avant d'appuyer sa main sur sa poitrine dure dont elle perçut la chaleur lénifiante à travers sa chemise. Les battements de son cœur résonnaient sous sa paume à un rythme lent, régulier et harmonieux telle la douce mélodie d'une berceuse.

- Erik, je vous remercie pour tout ce que vous m'avez offert et enseigné depuis notre rencontre. J'aimerais pouvoir m'acquitter de cette dette inestimable que j'ai envers vous, mais je ne possède rien de valeur qui soit comparable, déplora-t-elle.

- Je te l'ai déjà dit. Tu n'as nulle dette à mon égard, mon doux Ange. La seule récompense dont j'ai besoin est de t'écouter chanter et d'admirer ta beauté sans pareille. Tu m'es infiniment plus précieuse que tous les joyaux et trésors que cet univers recèle.

D'un geste élégant et serein, Erik recouvrit de sa main celle de Christine et savoura durant encore un bref instant le contact divin de sa paume tiède contre son torse avant de mettre fin à cet échange magique la mort dans l'âme.

- Viens, Christine, il est temps de partir.

À ces mots, il prit tendrement la main de sa protégée et la conduisit hors de la maison et le long de la rive obscure jusqu'à atteindre la barque amarrée à un ponton rudimentaire. Après l'avoir aidée à s'installer dans la barge, Erik prit sa place à la poupe et navigua sur les flots calmes du lac souterrain en maniant avec adresse sa godille, la lanterne suspendue à la proue chassant l'obscurité à leur approche. Le regard pensif de Christine était plongé dans les profondeurs bleutées de l'eau tandis qu'elle tentait de se souvenir du voyage qui l'avait menée dans cette caverne. Seules quelques bribes confuses et fugitives de cette nuit magique lui revenaient en mémoire, si bien que cette descente dans les entrailles de l'opéra lui paraissait plus comme un rêve que comme une réalité. Elle se rappelait quelques vagues sensations comme de l'émerveillement, de la quiétude, de l'affection et même du désir, mais les évènements étaient voilés par un nébuleux brouillard d'ombres.

La traversée dura plusieurs minutes qui s'écoulèrent dans un morne silence, perturbé de temps à autre par le clapotis des vagues et le ruissellement de l'eau. La lumière de la proue révéla enfin une berge artificielle constituée de pavés grossiers et de mortier. Ils mirent pied à terre et Erik s'avança vers une porte massive à l'apparence robuste et solide avec ses énormes charnières en fer de fonte et ses grosses poutrelles formant le chambranle. Tenant la lanterne près de la serrure, il fit signe à Christine d'approcher.

- Observe bien, exigea-t-il avec sévérité.

Il sortit de son manteau une clé qu'il introduisit dans le verrou, puis il effectua un demi-tour vers la droite, deux tours à gauche et un quart de tour à droite. Un craquement sourd et le cliquetis métallique d'une serrure résonnèrent brièvement avant qu'Erik ne pousse la lourde porte par laquelle s'engouffra un vent frais chargé d'odeur de café et de pain chaud. Un trait de lumière fusait à travers un long interstice à plusieurs pas de distance au-dessus de leur tête. Main dans la main, ils entrèrent dans la galerie voutée et grimpèrent une volée d'escaliers abrupts pour atteindre le palier supérieur d'où jaillissait la lueur blafarde.

Une autre massive porte d'acier leur barra le chemin et à nouveau, Erik signala à Christine d'observer avec attention ses gestes. Il saisit la poignée qu'il abaissa avant de faire tourner la clé vers la droite, puis il redressa la poignée à la verticale et effectua un second tour vers la gauche. Le vantail s'ouvrit avec un grincement rouillé, laissant entrer les premiers rayons de soleil levant. Christine cligna des yeux et l'étrange pensée qu'elle n'avait pas contemplé la lumière du flamboyant astre depuis cinq jours traversa son esprit. Fronçant les sourcils, elle observa Erik alors qu'il scrutait les alentours à travers l'entrebâillement de la porte, et elle se demanda combien de temps il était capable de rester enfermer sous terre sans jamais voir la lumière de l'extérieur. À la vue de sa peau maladivement exsangue et la facilité avec laquelle il se déplaçait dans les ténèbres, il était facile d'imaginer la durée infinie de ses séjours nocturnes. Un élan de compassion s'épanouit dans son cœur à l'idée de l'existence solitaire et morose qu'il était forcé de mener à cause de son visage. Les gens étaient-ils vains et mesquins au point de traiter un homme défiguré comme une bête en dépit de la splendeur de son génie et de ses talents ? Sa naïveté et son ignorance l'avaient jusqu'à présent relativement protégée et éloignée des méfaits de l'humanité, mais finalement ses yeux s'étaient ouverts. Erik était la preuve flagrante et vivante des cruautés que les hommes étaient capables de perpétrer les uns envers les autres par préjugé et intolérance.

Christine fut brusquement ramenée à la réalité lorsqu'Erik l'entraîna par la main à l'extérieur dans l'air frais du matin. Elle mit plusieurs secondes à situer l'endroit où ils se tenaient, mais elle finit par reconnaître la façade latérale ouest de l'opéra ainsi que l'une des rampes menant au Pavillon de l'Empereur. La porte qu'ils avaient franchie était percée dans le mur arrière de la rampe elle-même, hors de vue de la rue Scribe avoisinante.

- C'est ici que nos routes se séparent, annonça Erik en tendant à Christine une petite bourse de velours pourpre. Ce sont les deux clés permettant d'ouvrir les passages descendant aux rives du lac. As-tu bien mémorisé les combinaisons que je t'ai montrées ?

- Oui, c'est comme retenir les pas d'une chorégraphie…

- Ceux d'une danse macabre, médita-t-il pour lui-même après avoir placé la sacoche dans la paume de la jeune fille. Dorénavant, ce sera toi qui viendras à moi par le chemin même que nous avons emprunté. Tu attirerais trop l'attention en disparaissant sans cesse de ta loge comme par magie. Cependant, tu dois venir uniquement sur mon invitation. Je ne suis pas toujours dans ma demeure et je ne voudrais pas que tu sois victime d'un accident dans ces funestes souterrains. Si pour une quelconque raison tu as besoin de me rencontrer prestement, laisse un mot dans ta loge et je te contacterais dès que possible. De plus, je te rendrais visite chaque jour durant la matinée dans ce même endroit par le passage du miroir. Tu as bien compris ? insista-t-il.

- Oui, parfaitement, acquiesça-t-elle brièvement.

- Mon invitation se fera par l'envoi…

- D'une rose ornée d'un ruban noir, l'interrompit-elle dans un élan d'enthousiasme.

L'esquisse d'un sourire sembla se dessiner sur le visage de son Gardien, mais le mouvement fut si fugace que peut-être il ne s'agissait que d'une ombre jouant sur ses traits cachés dans la nuit.

- Tu as compris le sens de ce message, complimenta-t-il alors qu'elle souriait avec une vive fierté. Je dois te confier autre chose avant que tu ne partes, ajouta-t-il d'un air grave.

À ces mots, il saisit délicatement la main droite de Christine et glissa à son doigt un anneau d'or étincelant. Tressaillant à la vue de l'alliance, elle tenta de retirer sa paume, mais il lui retint le poignet avec autorité.

- Ce n'est pas ce que tu crois, la rassura-t-il en terminant de placer la bague. Je te rends ta liberté, Christine, mais c'est à la condition que cet anneau sera toujours à ton doigt. Tant que tu le garderas, tu seras préservée de tout danger et Erik restera ton ami, car à ses yeux, il représente ton honnêteté et ta loyauté. Mais si tu t'en sépares jamais, malheur à toi, Christine, car Erik se vengera, avisa-t-il, ses yeux s'étrécissant de manière presque menaçante.

- Je vous le promets, Erik, balbutia-t-elle d'une voix chevrotante, son regard éberlué fixé sur le petit anneau.

- As-tu une dernière requête à exprimer avant de nous séparer ?

- Une seule, murmura-t-elle en le dévisageant intensément. Quand vous reverrais-je ?

Attendri par l'instance de sa demande empressée, Erik serra sa main qu'il porta à ses lèvres afin d'y déposer un chaste baiser, savourant une dernière fois le contact et le parfum de sa peau soyeuse.

- Je ne saurais te le dire, mais l'attente ne sera guère longue. Ta présence radieuse dans ma lugubre grotte m'est devenue indispensable, pour ne pas dire vitale, affirma-t-il avec un regard plein de promesses.

En silence, ils se contemplèrent durant de nombreuses secondes, ni l'un ni l'autre n'ayant le désir de mettre fin à cette rencontre irréelle, à ce rêve éveillé qu'ils partageaient depuis cinq jours.

- File, mon Ange ! Cours retrouver tes amies, ordonna-t-il en lui prenant le coude pour la détourner de lui et l'inciter à lui obéir. Rends-toi directement dans les appartements de Madame Giry où elle attend ton retour. Elle travaille à mon service et détient ma pleine confiance. Elle te guidera et t'aidera à retrouver tes repères parmi les autres artistes. Surtout, ne parle à personne d'autre de mon existence, ni du lieu où je vis ! Et pour le reste, n'aie aucune crainte durant les prochains jours, ton Ange de la Musique ne sera jamais loin et veillera toujours sur toi ! promit-il d'une voix douce.

Christine avança de quelques pas réticents avant de se retourner, cependant elle fit face au vide. Erik avait déjà disparu, empêchant ainsi la jeune fille de revenir sur sa décision et de rester avec lui. Resserrant sa capuche autour de son visage, elle suivit la rue et entra par une porte de service dans le bâtiment de l'administration.

X X X X

Dès que Christine eut franchi le seuil du logement de Madame Giry, les évènements de la journée se confondirent dans un chaos indéchiffrable, désordonné et indistinct. Durant plusieurs heures, elle fut entraînée par les différents chefs de département d'un atelier à un autre afin d'essayer une multitude de costumes à ajuster, de coiffures à créer et de maquillages à définir. Cependant, la majorité de la journée se déroula sur scène où les dernières retouches et finitions étaient arrangées, les toiles de décor étaient montées dans les cintres et les nombreux accessoires étaient réunis dans les coulisses.

Grâce aux indénombrables instructions et aux descriptions détaillées qu'Erik lui avait fourni concernant la production à l'aide de sa maquette de l'auditorium, Christine connaissait ses entrées, ses gestes et son jeu théâtral sur le bout des doigts. Désormais, il lui fallait simplement transposer, gérer et mettre en pratique ces concepts abstrais qu'elle avait appris au cours de ses récentes leçons dans l'immense espace de la scène. Néanmoins, toutes ces heures d'effort furent récompensées, car elle fut redirigée par le régisseur seulement à quatre reprises et le maître de chant la corrigea une fois, uniquement pour la forme.

Épuisée après cette journée trépidante, Christine rejoignit son dortoir où elle fit un brin de toilette et enfila sa chemise de nuit sans cesser de bâiller. Durant ses cinq jours sous terre, elle s'était très vite habituée à la tranquillité, l'insouciance et à la torpeur qui régnait dans la maison d'Erik, si bien qu'elle s'était sentie désorientée, et presque opprimée, par l'effervescence et le brouhaha constant résonnant dans l'Opéra. Harassée par toute cette agitation, elle s'apprêtait à se glisser avec soulagement dans sa modeste et paisible couche, lorsque Meg surgit dans la pièce, un sourire espiègle au coin des lèvres.

- Alors, comment était ton séjour auprès de ton Maestro ? souffla-t-elle en faisant un clin d'œil à son amie.

Ces paroles incongrues attirèrent l'attention de quelques jeunes filles qui leur jetèrent de brefs regards curieux. Tout le monde était évidemment au fait de la disparition énigmatique et de l'absence prolongée de Christine sous un prétexte pour le moins suspect.

- Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles, mentit Christine après avoir surpassé le choc de cette annonce. Je suis allée rendre visite à la famille du Professeur Valérius de passage à Paris.

Elle répéta mot pour mot l'histoire que Madame Giry lui avait racontée pour parer aux demandes des indiscrets qui chercheraient à savoir ce qu'elle avait fait durant son absence.

- Tu oses me mentir ! se vexa Meg en plantant ses mains sur ses hanches d'un air indigné.

- Je ne te mens pas !

- Oh que si ! Je sais très bien où tu étais et surtout avec qui ! fanfaronna la ballerine d'un air triomphal.

À ces mots, la danseuse masqua la moitié de son visage avec sa paume et pointa avec insistance son index vers le bas pour indiquer le sol, et pour ainsi dire les sous-sols. La plupart des demoiselles présentes avaient cessé leur activité et semblaient écouter avec intérêt leur conversation, sans pour autant en comprendre le sens réel. Embarrassée et agacée, Christine saisit Meg par le poignet et l'entraîna hors de la chambre.

- Sortons avant d'importuner nos camarades avec nos disputes ! argua-t-elle en espérant calmer les soupçons qu'elles devaient déjà toutes avoir.

Les deux jeunes femmes parcoururent les couloirs silencieux et plongés dans la pénombre jusqu'à atteindre la chapelle. Christine alluma rapidement plusieurs bougies sur un candélabre et s'assit à côté de Meg sur le petit banc de pierre sous un vitrail décoré d'un ange. La chanteuse poussa un soupir las et déconfit tandis que la danseuse jubilait en battant doucement des mains et en trépignant sur son siège.

- Comment sais-tu tout cela ? marmonna Christine, ses doigts nerveux triturant le tissu de sa chemise.

- C'est donc vrai ! Tu étais avec le Fantôme ! s'écria Meg avec euphorie, ses yeux s'écarquillant d'incrédulité.

- Oui, j'étais avec le Fantôme. Mais qui t'en a parlé ? Personne ne semblait être au courant !

- C'est maman ! s'exclama-t-elle. Disons que sa langue à fourcher et elle n'a pas eu d'autre choix que de tout m'expliquer.

- Madame Giry ? Mais comment ?

- Eh bien, d'après ce que j'ai compris, il semblerait qu'ils se connaissent depuis plusieurs années et il emploie ma mère comme messagère et intermédiaire avec le monde extérieur.

- Je n'aurais jamais imaginé notre stricte et autoritaire maîtresse de ballet être de connivence avec le Fantôme, s'éberlua Christine en secouant la tête avec perplexité.

- Oh, je crois que ma mère agit plus par crainte que par amitié. Mais changeons de sujet et parle-moi de cet homme mystérieux ! Comment est-il ? As-tu vu ce qu'il cache sous son masque ? Est-ce vrai ce que tout le monde raconte sur lui, qu'il possède un visage de mort ? Est-il dangereux ou effrayant ? Est-il vraiment capable de disparaître à volonté ? Habite-t-il réellement dans une grotte au bord du lac Averne sous l'opéra ? D'où vient-il et que veut-il ? Pourquoi a-t-il choisi de hanter le Palais Garnier ? Pourquoi t'a-t-il enlevé ? Il ne t'a pas fait de mal, j'espère !

Plus Meg posait de questions et plus Christine se sentait mal à l'aise et désarçonnée. Elle connaissait désormais quelques détails sur son Professeur, et même si elle avait l'ardent désir de partager avec son amie l'aventure extraordinaire qu'elle avait vécu, elle ne trahirait pas la promesse qu'elle lui avait fait de ne parler à personne de leur rencontre.

- Marguerite, tu es mon amie et ma sœur de cœur, mais je ne peux malheureusement rien te raconter. Le Fantôme m'a fait promettre de ne rien dire de mon séjour chez lui, s'excusa-t-elle en prenant les mains de sa camarade.

- Tu as passé cinq jours avec lui et tu lui fais déjà des grands serments ! plaisanta-t-elle dans l'espoir de l'amadouer. Écoute, je ne te demande pas de longs discours, des détails ou l'histoire de sa vie ! J'aimerais juste connaître les impressions et les sentiments que tu as ressentis auprès de lui. Il y tant de légendes et de mystères autour de ce personnage, je trouve cela terriblement excitant et fascinant.

- Je ne peux pas !

- Oh, s'il te plaît ! Tu sais que je suis muette comme une tombe ! Je te jure que cette conversation restera entre toi et moi, supplia-t-elle d'un ton mielleux.

La jeune fille hésita plusieurs secondes, ses yeux fouillant la pièce dans l'espoir d'apercevoir un signe d'approbation de son Professeur, mais seuls le silence et la sérénité régnaient dans la chapelle.

- Très bien, tu as gagné ! abdiqua Christine avec une moue dépitée et mécontente. Que puis-je dire… Il est charmant et très attentionné. C'est un gentilhomme à tout point de vue. Il aime la musique, la lecture et les arts. Il a de magnifiques yeux vert pâle tel des amandes, des lèvres exquises parfaitement dessinées et une voix profonde et suave qui séduirait le plus chaste des cœurs. Il émane de sa personne un magnétisme, une sensualité et une virilité auxquels nulle femme ne peut résister. Cependant, il possède une part sombre, torturée, dangereuse et presque menaçante, murmura-t-elle pensivement, emportée par la magie de ses incroyables souvenirs.

- Waouh ! Je constate que tu ne t'es pas ennuyée, ce dont je suis un peu jalouse. Tu es en train de me décrire le parfait prince charmant, bougonna Meg avec une moue renfrognée. Et son masque ? Pourquoi le porte-t-il ?

Christine tressaillit imperceptiblement à ces mots et se remémora le pauvre visage ravagé d'Erik, la misère, la colère et la douleur dans son regard lorsqu'elle l'avait démasqué et la compassion qu'elle avait éprouvé pour cet homme tragique et tourmenté.

- Je l'ignore. Il ne m'a pas laissé voir son visage. Je suppose qu'il le porte pour intimider et effrayer les gens, éluda-t-elle avec un haussement évasif des épaules.

- Pourquoi t'avoir emmené chez lui ?

- Il pense que ma voix possède beaucoup de potentiel et il désire me donner des cours de chant pour l'améliorer et l'embellir. Il a estimé qu'il obtiendrait de meilleurs résultats plus rapidement si je suis ses leçons chez lui, avoua-t-elle dans un demi-mensonge.

- Tu m'en diras tant ! Et ce merveilleux tuteur, a-t-il un nom ?

- Oui, Erik…

À peine eut-elle prononcé la dernière syllabe qu'un vent surnaturel et glacé souffla dans la pièce, éteignant les bougies et claquant avec fracas la porte d'entrée. Les deux jeune filles sursautèrent de frayeur et se jetèrent dans les bras l'une de l'autre avant de scruter les ténèbres qui les entouraient. L'air semblait étrangement glacé sur leurs joues comme si un spectre était apparu à leurs côtés. Christine ne doutait nullement qu'Erik était l'auteur de ce désagréable incident, néanmoins elle ne put s'empêcher d'être effrayée. Son Maestro n'avait probablement pas apprécié qu'elle en dévoile autant sur leurs secrets et leur rencontre.

- Viens, Meg ! Je t'en ai déjà beaucoup trop dit ! Nous ferons mieux d'aller nous coucher. Demain sera une longue journée, conclut-elle en lui prenant la main pour la guider.

Tels deux souris terrifiées, elles quittèrent la chapelle sur la pointe des pieds et s'empressèrent de rejoindre leur couchette avant d'être réprimandées pour leur petite escapade nocturne.

X X X X

Après une ultime séance de répétitions matinale en costume, toute l'équipe technique et artistique de l'opéra était parfaitement prête pour la représentation de « La Juive » durant la soirée. Malgré l'ancienneté de cette œuvre vue et revue sur la scène du Palais Garnier, les spectateurs étaient venus nombreux et la plupart d'entre eux ne cessaient de murmurer le nom de Christine Daaé, cette soprano apparue de nulle part qui avait fait sensation la semaine précédente dans le rôle de Marguerite. Plusieurs fameux critiques de théâtres des journaux parisiens étaient présents dans l'assemblée, désireux de se forger leur propre opinion sur cette nouvelle diva tant prisée. Allait-elle offrir la même performance époustouflante sous les traits d'Eudoxie, la princesse trahie et meurtrie par son époux, ou « Faust » avait-il été une exception dans la carrière de la jeune fille ?

Tandis que l'orchestre effectuait ses derniers accords et que le brouhaha de la salle s'estompait, les acteurs s'empressaient derrière le rideau et prenaient leur marque pour le début du premier acte. La musique d'ouverture résonna dans l'auditorium et enfin le rideau s'ouvrit sur le fabuleux décor représentant l'antique ville de Constance. Malgré une certaine rumeur qui persistait dans l'auditoire, le spectacle était au goût du public et il fut honoré de nombreux applaudissements à la fin du premier acte. Durant l'intermède, plusieurs personnes échangèrent, autour d'un verre, leur enthousiasme d'apprécier à nouveau la fraîcheur et la douceur de la voix de Mademoiselle Daaé, sans oublier sa délicate beauté juvénile.

De retour dans l'immense salle ornée d'or et de velours cramoisi, l'audience était au comble de l'impatience pour le second acte. Lorsque Christine fit enfin son entrée sous l'apparence d'Eudoxie, vêtue d'une opulente robe de soie noir et d'argent garnie de luxueuses dentelles, elle fut accueillie par une tonitruante ovation qui ébranla jusqu'aux fondations de l'édifice. Malgré le trouble occasionné par cet inattendu élan d'admiration et les regards fielleux et dédaigneux que lui lançait La Carlotta, Christine accomplit avec virtuosité et panache les couplets de l'aria qu'elle partageait avec les autres protagonistes. Tandis qu'elle quittait la scène, un nouveau déluge d'acclamation l'accompagna et une poignée d'admirateurs étaient parvenus à se faufiler discrètement dans les coulisses pour la surprendre et lui offrir quelques fleurs et compliments. Cependant, ces intrus furent vite rabrouer par les agents de sûreté sous les éclats de rire des ballerines et des chanteuses attirées par cet incongru capharnaüm. Cela faisait de nombreuses années qu'un pareil engouement n'avait pas été constaté à l'opéra et tout cela en raison d'une petite fée nordique dont le charme candide avait envoûté le cœur des Parisiens.

Cet enthousiasme était si contagieux que l'entier du public était en liesse lorsque la jeune fille repris le devant de la scène dans un solo inspiré durant l'acte trois où Eudoxie se réjouissait du retour de son époux. Toute l'assemblée écoutait en retenant son souffle, pendu aux lèvres de la demoiselle dont la joie rayonnait sur son visage. Sa voix exquise et cristalline était l'unique son à planer dans l'immense espace, ravissant le cœur des hommes et égayant l'esprit des dames. Chacun était tellement perdu dans ses pensées et ses émotions que personne ne comprit les évènements qui se produisirent si brusquement.

Alors que Christine avançait au milieu de la scène, son cortège de suivantes plusieurs mètres derrière elle, un vacarme assourdissant, accompagné de cris et de vociférations, retentit dans les cintres. Avant que quiconque ne conçoive ce qui arrivait, une énorme masse dégringola du plafond. Alarmée et horrifiée, Christine leva la tête et aperçut un immense cabestan se ruer sur elle. Le temps sembla s'arrêter alors qu'elle demeurait paralysée par la peur, ses yeux écarquillés suivant la chute du débris qui allait assurément la broyer. Son cœur cessa de battre, ses yeux vacillèrent et ses paupières se fermèrent. Tout se terminerait ainsi, par sa mort sur scène dans son heure de gloire devant le Tout-Paris.

- Christine ! hurlèrent deux voix à l'unisson, l'une féminine et l'autre masculine.

À l'instant fatidique de la mortelle collision, Christine fut brutalement happée et projetée sur le sol. À moins d'un mètre, elle entendit le fracas tonitruant du cabestan qui se disloqua sous la violence du choc. En ouvrant les yeux, elle croisa le regard terrifié de Meg dont les mains agrippaient encore ses bras. Elle venait de lui sauver la vie au mépris du danger.

- Merci, Meg ! murmura la jeune fille en serrant l'épaule de son amie.

Ébranlé par la sauvagerie de cette épreuve, Christine perdit ses forces, son esprit s'embruma et elle s'évanouit sur la scène dans les bras de sa sauveuse.

Après d'interminables secondes de stupeur et d'effroi, le temps sembla reprendre son cours normal et la foule sortit de la paralysie dans laquelle elle avait été figée. Tandis que les artistes s'approchaient pour porter assistance aux deux jeunes femmes, tout l'opéra fut soudainement plongé dans l'obscurité la plus totale. Les dames se mirent à hurler autant dans la salle que dans les coulisses.

Hébétée, Meg, toujours allongée sur le sol, se redressa sur un coude avant de sentir le frôlement d'un tissu sur son épaule et deux doigts se poser sur sa bouche pour l'empêcher de crier. Elle réprima un sursaut et se figea des pieds à la tête.

- Merci, chuchota une voix chaude et profonde.

Incapable de discerner la silhouette de cet homme surgi des ténèbres, elle perçut des mouvements rapides et des bruissements de soie près d'elle. Aussitôt, elle comprit que cet individu soulevait Christine pour l'emmener avec lui. Dès lors, l'identité de cette personne était des plus évidentes.

- Le Fantôme… souffla-t-elle, fascinée.

Sans un mot, Erik serra la précieuse forme inerte de Christine contre sa poitrine et s'empressa de disparaître en silence parmi les ombres. Tandis qu'il s'enfonçait dans les profondeurs du monument, il devina les lumières tremblotantes des premières lanternes amenées dans l'auditorium et les exclamations des deux directeurs outrés.