[Heure de répondre aux commentaires ! :D Donc, Kira, déjà, je suis ravie que tu ne prennes pas ombrage de mon refus catégorique de considérer Aquila et son élève comme un couple d'amants. Pour notre chauve préféré, justement, eh bien... il aura le même destin dans ma fic que dans le jeu. C'est un des passages les plus émouvants de Dragon Quest IX, je trouve. Pour l'équipe de Daisy, je trouve que recruter les trois coéquipiers en même temps au Havre des Aventuriers les déshumanise encore plus. Donc, elle les rencontrera au fur et à mesure. Le premier, à Ablithia, mais pas grâce au Carré de Tulipe; la deuxième leur sera présentée par Tulipe avant qu'ils se rendent à Bacili; et enfin, ils rencontreront le dernier à l'Abbaye des Vocations. Mais la composition de l'équipe est vouée à connaître des modifications à certains moments du jeu, pour l'histoire. Enfin, concernant les amours de Daisy, je n'ai encore rien imaginé à ce sujet, mais sait-on jamais ? Après tout, tous les détails de ma fic ne sont pas encore imaginés.]
Le sommeil lui procura un apaisement bienvenu. Elle ne rêva pas, et dormit d'une traite jusqu'au matin. Lorsqu'elle émergea de sa torpeur, les évènements de la veille revinrent en force. Son coeur se serra.
Mince, moi qui ai espéré, l'espace d'un instant, que ça n'avait été qu'un mauvais rêve...
En réalité, ce fut Bérangère qui vint la réveiller au matin.
"Bonjour, Daisy ! la salua la jeune aubergiste."
La Célestellienne blonde émit un faible grognement très peu élégant, avant de tourner la tête vers son hôtesse et de la fixer en clignant des yeux, ensommeillée.
"Allez, debout ! insista son amie. Tu as de la visite.
-De la visite ? répéta Daisy, aussi étonnée qu'elle pouvait l'être si vite après avoir été tirée du sommeil.
-Martial est ici, lui expliqua patiemment Bérangère. Je crois qu'il veut te parler de quelque chose.
-Martial ? bâilla la petite Célestellienne, parfaitement réveillée à présent. Pourquoi tient-il à faire un brin de causette, tout à coup ?
-Je ne sais pas. Mais il sait que tu es ici, alors je ne peux pas lui dire de s'en aller. Accorde-lui juste quelques minutes, d'accord ?
-D'accord."
La veille, Daisy, qui ne pouvait s'empêcher de rester sur le qui-vive tant elle se sentait vulnérable, s'était couchée tout habillée et endormie comme ça. Une fois son amie partie, elle entreprit de défroisser ses vêtements du plat de la main et de s'étirer longuement. Habituellement, ses ailes suivaient le moment lorsqu'elle le faisait. Sauf qu'elle n'avait plus ses ailes. Toujours autant gênée par la perte de deux de ses membres, elle crispa et décrispa mécaniquement ses épaules. Enfin, elle acheva de se préparer en peignant ses cheveux blonds avec la brosse que Bérangère avait laissé à son intention. En bas, celle-ci prenait son petit-déjeuner en compagnie de son grand-père. Martial se tenait sur le pas de la porte et tapotait du pied par terre, impatient. Daisy vint à sa rencontre, piquée par la curiosité, et le salua en ces termes :
"Que me veux-tu, Martial ?
-Salut, Daisy. Ne prends pas cet air surpris, répliqua-t-il au lieu de lui répondre. Je veux juste te parler de quelque chose."
Il jeta un coup d'œil à Bérangère et précisa en prenant la petite blonde par le bras :
"Mais je ne peux pas le faire ici. Sors une minute."
Elle n'eut pas d'autre choix que de le suivre. Il l'entraina à l'extérieur et, une fois qu'ils furent à l'abri des regards, il entama sans détours :
"Tu as entendu dire que le col avait été bloqué par un éboulement, pas vrai ?
-Un éboulement ? répéta Daisy, perplexe. Non, les habitants de Chérubelle ne discutaient que du tremblement de terre.
-Les deux sont liés, rétorqua Martial. Ecoute, le col qui nous relie à Ablithia a été bloqué par un éboulement, provoqué justement par le séisme d'il y a deux semaines. Le problème, c'est qu'ici, à Chérubelle, nous dépendons entièrement de ce col. Si on ne peut pas passer, on est complètement coupés du monde. C'est un vrai problème pour Béran...euh... un vrai problème pour tout le monde, je veux dire.
-Mmh... Oui, je vois très bien où est le problème, prononça lentement la petite Gardienne, qui ne pouvait s'empêcher de chercher une solution pour venir en aide aux mortels sous sa protection.
-Alors je me suis dis : c'est là que Martial intervient ! poursuivit le fils du maire. Je vais dégager l'éboulement et permettre à nouveau le passage du col. Comme ça, j'aurai un peu moins mon père sur le dos et je sais que ça fera aussi plaisir à Bérangère. Il y a juste un petit hic dans mon plan parfait."
Ah, et c'est à ce moment là que ça commence à me concerner, je suppose.
"Depuis le tremblement de terre, il y a plein de monstres qui se promènent dehors et il est assez dangereux de quitter le village en ce moment, confessa Martial. C'est là que tu entres en scène. Je me suis dit que tu pourrais peut-être m'accompagner.
-Vraiment ? Depuis quand m'apprécies-tu au point de rechercher ma compagnie ? s'étonna Daisy, à moitié sarcastique.
-Les saltimbanques comme toi sont assez efficaces en cas de bagarre, il paraît, se justifia le jeune garçon. Alors, je peux compter sur toi ?
-Bien sûr que tu peux, affirma la jeune Gardienne, trop contente de pouvoir remplir sa tâche de protectrice des mortels.
-Je le savais ! Bon, alors allons-y, Daisy. C'est assez simple, en fait : il suffit de sortir du village et de suivre la route vers l'est. Il y a facilement trois heures de marche, mais il paraît que les troubadours sont de grands voyageurs. Ah... et inutile d'en parler autour de toi, d'accord ? Pas la peine que d'autres fourrent leur nez là-dedans.
-A qui voudrais-tu que je le dise, de toute façon ?"
Ils venaient tout juste de finir que Bérangère sortait sur le seuil de sa maison, un peu intriguée.
"Qu'est-ce que vous manigancez ? s'enquit-elle. Et d'abord, depuis quand vous êtes copains, tous les deux ?
-On est partis sur de mauvaises bases, Daisy et moi, répondit Martial en attrapant fraternellement l'intéressée par l'épaule, comme s'ils se connaissaient depuis toujours, et manquant même la faire trébucher en arrière parce qu'elle ne s'y attendait pas le moins du monde. Mais on vient de discuter et on se rend compte qu'on s'entend bien, finalement. Alors on va se balader un peu tous les deux, histoire de faire plus ample connaissance.
-Vraiment ? fit Bérangère, perplexe. Ca m'étonne, mais tant mieux si vous vous entendez bien. Mais ne la fatigue pas trop, Martial, tu sais qu'elle est encore convalescente.
-Bérangère, protesta Daisy, je ne suis pas en sucre, tu sais.
-Je sais, je sais. Mais ne force pas trop quand même. Et n'hésite pas à rentrer si tu veux te reposer."
Amusée, la jeune Célestellienne emboîta le pas à Martial, qui marmonnait dans sa barbe. Le ciel était dégagé et un vent léger soulevait de temps en temps leurs cheveux. Avec mélancolie, Daisy pensa que le temps était idéal pour voler. L'absence de ses ailes se faisait cruellement ressentir et elle mourrait d'envie de décoller un peu du sol. Elle se sentait très vulnérable, ainsi coincée à terre. Toute entière à ses pensées, elle se cogna contre Martial qu'elle n'avait pas vu s'arrêter. Une fillette lui faisait face et disait d'une voix satisfaite :
"Je sais très bien ce que tu as l'intention de faire. Tu veux aller au col pour dégager l'éboulement.
-Chut ! la gronda le garçon. Personne ne doit être au courant avant qu'on soit de retour, compris ? Tu pourras tenir ta langue ?
-D'accord, accepta la petite, que Daisy finit par reconnaître comme étant la sœur cadette de Martial. Je ne dirai rien à Papa, si c'est ce qui t'inquiète."
Les habitants de Chérubelle vaquaient à leurs occupations quotidiennes, comme d'habitude. Cependant, une certaine appréhension se lisait sur leurs traits et dans leurs paroles lorsqu'ils évoquaient les marchands et les voyageurs dont l'absence commençait à se faire ressentir pour les petits commerçants. Sur le passage de Daisy et Martial, qu'elles surnommaient "la troubadour bizarre" et "l'imbécile qui sert de fils au maire", les deux commères habituelles échangèrent des murmures en leur jetant un regard soupçonneux. La veille, la jeune Célestellienne les avait surprises en train de l'accuser d'avoir apporté le malheur sur Chérubelle. Toujours à répandre des rumeurs, celles-là.
Hugo montait la garde à la sortie du village. Lorsqu'il avisa son ami, il s'exclama :
"Encore un candidat au massacre ! Un conseil, Martial, ne sort pas de Chérubelle. Il y a des monstres terrifiants qui rôdent dehors.
-Arrête un peu de faire peur aux gens ! rétorqua Martial en haussant les épaules. On quitte le village et tu ne nous en empêcheras pas.
-"On" ? Comment ça, "on" ?"
En remarquant Daisy un peu en retrait, Hugo s'étrangla presque.
"A... Attends un peu ! Qu'est-ce que tu fais avec elle, Martial ? s'écria-t-il. Depuis quand vous êtes copains ?
-Ce que tu peux être casse-pieds, parfois ! se lamenta le blond aux yeux gris. On va juste dégager le col, c'est tout.
-Bon, bon, d'accord, capitula l'autre. Mais vous ne pouvez pas partir comme ça, les mains dans les poches. Attendez-moi là cinq minutes.
-Tu plaisantes ! Pour que tu ailles nous dénoncer !
-Martial, même si je pense que ce que vous voulez faire est risqué et pas franchement intelligent, tu es mon pote. Je ne vais pas vous dénoncer, juste vous apporter quelque chose pour la route. Patientez juste ici quelques minutes."
Malgré sa hâte de se mettre en route, Martial décida d'écouter son ami. Daisy et lui se mirent donc à l'ombre pour l'attendre. Le maire vint à passer par là et lança à l'intention de la jeune Célestellienne :
"Pourquoi traines-tu avec mon fils, Daisy ? Je ne vois aucune raison valable pour lui tenir compagnie.
-Hé ! Tu n'as pas mieux à faire que de me rabaisser comme ça ? s'indigna le garçon, réagissant au quart de tour."
Mais son père ne semblait pas disposé à entamer une confrontation avec lui. Sans l'écouter, il suggéra à Daisy :
"Puisque tu es une troubadour, tu pourrais peut-être montrer quelques uns de tes tours aux villageois, histoire de leur remonter un peu le moral."
C'est une excellente idée, sauf que je ne connais PAS de tours.
Au bout des cinq minutes annoncées, Hugo revint, portant un baluchon.
"Il y a environ trois heures de marche à travers la vallée pour atteindre le col, leur indiqua-t-il. L'aller plus le retour, ça risque de faire long. Alors je vous ai emballé de quoi manger en chemin, autrement vous allez mourir de faim durant tout le trajet."
Martial et Daisy le remercièrent, un peu surpris par sa prévoyance.
"Surtout, si vous êtes trop gravement blessés ou si vos réserves de magie tombent trop bas, n'hésitez pas à revenir vous reposer chez Bérangère, insista Hugo en se tournant vers Daisy. Inutile de jouer les héros.
-Quand on aura besoin de conseils, on te le demandera ! explosa Martial, qui trépignait d'impatience. Tu te prends pour qui ? La mère de Daisy ?"
Hugo leva les yeux au ciel, exaspéré, mais retint la petite Gardienne lorsqu'elle passa devant lui.
"Je sais que ce n'est pas à moi de te demander ça, admit-il, mais j'aimerais que tu gardes un œil sur Martial. Il nous rend tous dingues la plupart du temps, mais personne ne voudrait qu'il lui arrive quelque chose.
-Oh, ne t'inquiète pas, le rassura-t-elle. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai accepté de l'accompagner."
Au moment de sortir de Chérubelle, Daisy hésita. La phrase que lui répétait son maître depuis qu'il la laissait descendre au Protectorat avec lui tournait en boucle dans sa tête : "Un Gardien ne quitte pas le village qu'il a juré de protéger pour aller se promener dans la nature. Tu me comprends bien, mon élève ? avait-il insisté. Tu ne dois en aucun cas laisser les mortels qui sont sous ta responsabilité sans protection, sauf lorsque tu sens que tout est suffisamment tranquille pour que tu rentres à l'Observatoire. C'est une de nos lois les plus sacrées."
Les circonstances sont exceptionnelles, je suppose. Et je serai bien plus utile aux villageois en dégageant l'éboulement plutôt qu'en restant ici à me tourner les pouces. Mais c'est vraiment difficile d'aller à l'encontre des valeurs que mon Maître m'a transmises.
Le second motif de son hésitation était sa méconnaissance totale de ce qui se trouvait au dehors. En un siècle et vingt-cinq années d'existence, son univers s'était résumé à l'Observatoire et Chérubelle. Bien sûr, elle avait un peu exploré les alentours immédiats du village pour protéger ceux qui y revenaient. Mais elle n'était jamais allée plus loin. De ce fait, elle était partagée entre excitation et appréhension. Comme Martial n'en pouvait visiblement plus d'attendre, la jeune Gardienne laissa lois célestelliennes et angoisse de côté et sortit de Chérubelle.
"Daisy, est-ce que ces sanguinis vaches vont nous poursuivre encore longtemps ?
-Eh bien... Je suppose que oui. C'est le genre de monstre qui te traque tant que tu te trouves sur leur territoire."
Les deux aventuriers accélérèrent encore un peu la cadence.
"Et il s'arrête bientôt, leur territoire ? haleta Martial.
-Je pense que tant que nous ne serons pas arrivés au col, ils ne nous laisseront pas tranquilles, avoua très honnêtement Daisy."
A ces mots, son compagnon de route manqua se casser la figure.
"Tu... Tu te fiches de moi ? s'étouffa-t-il, hors d'haleine.
-Non, répondit Daisy d'un air embarrassé.
-Aaaaaah je n'en peux plus ! Pour une fois, j'aimerais bien que la Gardienne de Chérubelle existe, histoire qu'elle nous donne un coup de main."
A ton service, Martial.
Sans attendre, Daisy fit volte-face, tira son épée dans un même mouvement et asséna un grand coup au sanguini vache qui était en tête. Celui-ci fut projeté en arrière et ses trois congénères qui le suivaient lui rentrèrent dedans. Les deux autre s'écartèrent. Martial pila net et revint sur ses pas prêter main forte à sa compagne de route. Tous deux furent rapidement encerclés par la demi-douzaine de sanguinis vaches qui les pourchassaient depuis une quinzaine de minutes. Daisy se dépêcha d'évaluer la situation. Leurs ennemis étaient trois fois plus nombreux, et certainement plus rapides. Sans attendre, elle repéra celui qu'elle avait déjà attaqué et bondit en avant. Son coup d'épée fit mouche : le petit démon volant disparut dans un nuage de fumée bleutée. De toute évidence, deux coups lui suffisaient pour venir à bout d'un sanguini. Ce serait sans doute pareil pour Martial.
Elle jeta un coup d'œil à son compagnon de route et constata qu'il avait lui aussi dégainé son épée de cuivre. Un sanguini profita de la seconde d'inattention de la jeune Célestellienne pour se jeter sur elle, les crocs en avant. Vive comme l'éclair, Daisy bloqua sa mâchoire avec son épée et le repoussa de toutes ses forces. Un autre monstre parvint à lui mordre le bras, avant de se faire déloger violemment par Martial. Daisy s'empressa de l'achever. Son compagnon était déjà venu à bout de deux sanguinis. Avec un bel ensemble, les deux jeunes épéistes fondirent sur l'un des deux monstres restant et le tuèrent promptement. Malheureusement, le dernier survivant, échappant à leur assaut, crocheta Martial à la gorge. Le garçon émit un cri étranglé proche d'un gargouillis tandis qu'un peu de sang coulait de la morsure. Il s'effondra par terre. Sa Gardienne se figea, consternée.
Non ! Il ne doit rien arriver aux mortels sous ma protection !
Elle se jeta sur l'ennemi et le terrassa d'un puissant coup critique. Inquiète, elle se précipita vers Martial, toujours à terre. La blessure n'était pas très belle à voir.
Oh, par le Tout-Puissant, c'est pas vrai ! Je suis vraiment nulle comme Gardienne ! Qu'est-ce que mon Maître ferait s'il était là ?
Dans un mouvement aussi désespéré qu'inutile, elle tendit la main vers le jeune mortel. Une douce lumière vert pâle illumina sa paume et, au même instant, la blessure de Martial se referma. Stupéfaite, Daisy contempla sa main redevenue normale comme si elle allait lui exploser au visage.
"Rhaaaa, bon sang, ça fait rudement mal ! pesta son compagnon en palpant délicatement sa gorge intacte. Heureusement que tu as utilisé ce sort Premier Secours.
-Pre... Premier Secours ? Mais je ne connaissais aucun sort ! protesta la jeune Célestellienne.
-Dans ce cas, tu as choisi le bon moment pour l'apprendre. Ca va nous être très utile si on se refait attaquer."
Ils se remirent en marche. Daisy ne pouvait s'empêcher de s'extasier sur tout ce qu'elle voyait : l'immense chaine de montagne dont les sommets disparaissaient dans les nuages, la vallée qui semblait s'étirer paresseusement à l'infinie, les promontoires rocheux qui surplombaient la forêt, un peu plus loin vers le sud. Lorsqu'elle descendait à Chérubelle en compagnie de son maître, elle se contentait de traverser les nuages et de piquer directement sur le village, déjà focalisée sur sa tâche de Gardienne (ou, à cet époque, d'apprentie Gardienne). Elle n'avait jamais vraiment pris le temps d'admirer le paysage en contrebas, et tout ce qu'elle découvrait maintenant la fascinait.
"On dirait que tu viens à peine de sortir de ton œuf, ironisa Martial.
-Je n'ai jamais guère eu l'occasion de sortir de chez moi, répliqua la petite Gardienne, évasive."
Aux environs de midi, les deux aventuriers s'arrêtèrent près d'un petit bassin d'eau claire pour déjeuner. Ils avaient parcouru les deux tiers du chemin et n'avaient rencontré aucune autre difficulté depuis l'attaque des sanguinis vaches. Dans le baluchon donné par Hugo, ils dénichèrent une petite miche de pain frais, quelques tranches de poulet froid et deux pommes. Martial commença par découper le pain avec la lame de son épée, essuyée au préalable sur le tissus à carreaux du baluchon.
"Tu ne te bats vraiment pas mal, la complimenta le garçon tandis que Daisy mordait dans son pain. Où as-tu appris des techniques pareilles ?
-C'est mon Maître qui me les a enseignées, répondit sa compagne, sans s'étendre davantage.
-Ton maître ? Tu veux dire qu'un maître escrimeur t'as appris à te battre à l'épée ? Dis donc, tu ne serais pas un peu une fille de riches, toi ?
-Non, je ne suis qu'une simple troubadour, répliqua la jeune Célestellienne, trop heureuse de pouvoir user de ce prétexte. Mais dans mon... euh... village, c'est normal d'apprendre sous la tutelle d'un mentor.
-Ton village..., répéta Martial. Tu vas nous dire son nom, un de ces jours ?
-Non."
Mécontent, le garçon arracha un gros bout de pain avec ses dents. Ils se turent durant quelques minutes, jusqu'à ce que Martial ajoute :
"En tout cas, moi, je n'aimerais pas du tout avoir un mentor. Tu imagines ? Me faire réprimander par deux personnes au lieu d'une seule ? J'en ai déjà bien assez avec mon père !"
Daisy sourit, amusée par sa réflexion. Elle tenta d'imaginer son professeur avec Martial pour apprenti.
"Vous seriez totalement incapables de vous entendre, mon Maître et toi, commenta-t-elle en acceptant la tranche de poulet froid qu'il lui tendait. Tu n'en fais... euh... Tu as l'air de n'en faire qu'à ta tête, et lui, eh bien..."
Elle s'interrompit un instant, traversée par une soudaine nostalgie.
"Mon Maître ne tolère pas la moindre désobéissance, finit-elle par achever. Non, vraiment, vous n'arriveriez à rien tous les deux.
-Et tu dois lui obéir ? s'étouffa Martial, éberlué. Même quand tu n'es pas d'accord avec lui ?
-Il en sait plus que moi sur la façon d'utilise une épée, non ? Ou même sur l'art du combat, ou sur beaucoup de choses en général. Je lui fais confiance pour savoir ce qui est le mieux pour moi. Et c'est mon professeur, tu sais. Le principe d'un professeur, c'est bien d'obéir à ses instructions, non ?
-Si, si, marmonna son ami. Mais quand même... Il sait que tu es ici, d'ailleurs ? Et tes parents ? enchaina-t-il, comme si l'idée que Daisy pouvait avoir des parents venait tout juste de lui traverser l'esprit.
-Je... Je n'ai pas de parents, répondit honnêtement la jeune Célestellienne.
-Ah... Alors tu es orpheline ?
-Je... Ou... oui, en quelque sorte.
-Ah, excuse-moi, grommela Martial, embarrassé d'avoir trop parlé pour la première fois de sa vie."
Daisy ne répondit rien. Elle se contenta de piocher une nouvelle tranche de poulet posée sur le baluchon déplié.
Ne prends pas cet air accablé, voyons. Je n'ai jamais eu de parents; aucun de mes congénères n'en a. Mais bon, je ne peux quand même pas te dire comment je suis née. Ca reviendrait à devoir te dire qui je suis vraiment.
Les deux aventuriers terminèrent le poulet froid en silence. Cependant, une question taraudait Daisy, alors même qu'elle était encore apprentie célestellienne, et si elle désirait avoir une réponse, c'était le moment ou jamais.
"Martial ?
-Mmh ?
-Lorsque nous étions pourchassés par les sanguinis vaches, tu as dit... Tu as dit "Pour une fois, j'aimerais bien que la Gardienne de Chérubelle existe". Tu... Tu ne crois donc pas en l'existence de cette Gardienne ?
-Non, rétorqua le garçon de ton amer qui surprit la jeune Célestellienne. Si cette Gardienne existait vraiment, alors elle aurait empêché ma mère de mourir !"
Daisy cligna des yeux, prise au dépourvu. Et pourtant, elle se souvenait, oh oui !, elle se souvenait de ce jour terrible où la mère de Martial avait perdu la vie. Car elle était là, bien sûr, en compagnie de son maître. Un Gardien devait être toujours présent, dans la mesure du possible, lors du décès d'une des "brebis de son troupeau", aussi bien que lors d'une naissance. Sauf que ce jour funeste où la mère de Martial était morte, ils s'apprêtaient à assister à un enfantement, pas à un décès. La gorge de Daisy se noua.
"Je sais, chuchota-t-elle, les yeux fixés au sol, plongée dans ses souvenirs. Nous avons essayé de la sauver, crois-moi. Nous deux, comme tous les autres qui étaient présents avec elle à ce moment là. Mais nous ne pouvions pas prévoir qu'il y aurait de telles complications lorsqu'elle mettrait ta petite sœur au monde. Ta mère était en bonne santé, et sa grossesse s'était déroulée comme il se doit. Nous avons essayé de la soutenir, de donner la force à son corps de supporter sa trop importante perte de sang, nous avons essayé de dénicher des plantes médicales efficaces dans ce genre de situations. Mais tout a échoué. Je crois que le pire, ça a été de n'avoir pas eu la présence d'esprit de t'empêcher de rentrer dans cette chambre tandis que ta mère perdait de plus en plus de sang. On...On aurait dû faire attention à ce que tu étais en train de faire, tout seul dans la pièce d'à côté, et tenter de t'empêcher d'entrer..."
Daisy se tut d'un seul coup, en prenant subitement conscience de ce qu'elle était en train de dire.
Par le Tout-Puissant ! Qu'est-ce qui me prend de dire ça à voix haute ?
Elle se tourna vers Martial. Ses yeux gris clair écarquillés, bouche bée, le garçon la dévisageait d'un air incrédule.
"T... Tu..., bégaya-t-il avant que sa voix ne s'étrangle."
Il prit une inspiration hésitante et recommença sa phrase :
"Co... Comment... ? Comment peux-tu... savoir comment ça s'est passé ? Quelqu'un au village te l'a raconté ? Non, tu as dit "nous". Je n'ai pas rêvé ! Tu as clairement dit "nous" ! Tu étais là quand ma mère est morte en couches ? Tu ne dois pas être plus vieille que moi. Si c'était le cas, comment peux-tu t'en souvenir ? J'avais huit ans quand... Je me serais souvenu d'une fille comme toi ! Or je suis certain de ne t'avoir jamais croisée jusqu'à il y a deux semaines, quand tu es tombée du haut de la cascade. Et puis, pourquoi aurais-tu été là le jour de la naissance de ma sœur ? Si tu étais de ma famille éloignée, mon père se serait souvenu de toi ! Mais il ne te connaît pas, c'est évident. Comment... ? On parlait des Gardiens, et puis... et puis... Tu as commencé à parler d'eux en disant "nous" et... Oh, mince..."
Il déglutit. Une évidence venait de s'imposer brutalement à lui, mais tellement invraisemblable qu'il ne pouvait pas vraiment y croire. Daisy, pétrifiée, attendit qu'il poursuive. Elle ne pouvait malheureusement rien faire d'autre. Mentir ? Pour dire quoi ? Après tout ce qu'elle venait de révéler, le moindre mensonge pour tenter d'expliquer la raison de sa présence sur les lieux le jour où la mère de Martial était morte se verrait aussitôt.
"La Gardienne de Chérubelle s'appelle Daisy, prononça lentement le fils du maire, hésitant. Comme... toi. Hé ! Le maître dont tu parlais ! Quel est son nom ?
-A... Aquila, bafouilla la petite Célestellienne.
-Aquila ! s'exclama Martial. C'était ce nom que je cherchais il y a deux semaines ! Je suis certain qu'il y avait écrit "Aquila" sur la statue du Gardien de Chérubelle ! Pas Daisy ! En tout cas, pas avant il y a deux semaines ! Aquila... puis Daisy... Est-ce que tu serais... ?"
Il laissa sa phrase en suspens. Il n'osait pas dire tout haut ce qu'il pensait. De plus, il n'avait jamais cru en l'existence d'un potentiel protecteur ou protectrice de son village. Pourquoi croirait-il maintenant, après quelques paroles ambigües prononcées sans le vouloir pas une jeune troubadour, que cette même troubadour était justement la soi-disant Gardienne dont on parlait tant ?
A quoi ça servirait de nier ? J'en ai trop dit. Oh, je suis vraiment trop stupide ! Je viens d'aller en l'encontre de la loi qui nous interdit de révéler notre identité aux mortels.
"Oui, Martial, confirma donc Daisy d'une voix monocorde. Je suis la Gardienne de Chérubelle."
Son compagnon sembla imperceptiblement se calmer.
"C'est... C'est impossible à croire..., marmonna-t-il, un peu méfiant. Je croyais que les Gardiens avaient des ailes et une auréole ?
-C'est le cas, soupira la jeune Célestellienne. Je les ai perdus en tombant du ciel. Ecoute, je suis consciente que tu ne peux pas croire ce que je prétends, mais... c'est la vérité. Je suis la Gardienne de Chérubelle. Même si ça doit paraître fou pour un humain.
-Je... Je ne sais pas pourquoi, mais je te crois, souffla Martial en se détendant parfaitement. Peut-être à cause de la sincérité de tes paroles, lorsque tu as raconté la mort de ma mère, ou de ton affolement quand tu as pris conscience de ce que tu disais. Ou peut-être aussi parce que ça expliquerait pas mal de choses...
-Quelles choses ?
-Eh bien, le fait que tu te promènes à Chérubelle comme si tu y avais toujours vécu, alors que c'est impossible parce que personne ici ne te connaît; ta façon de parler aussi, qui n'a rien de celle d'un troubadour; ou bien... ton nom, tes vêtements bizarres et le fait que tu ne veuilles pas nous dire d'où tu viens.
-Oui, je..."
Elle se tut. Ils se turent tous les deux. Il n'y avait pas grand chose à ajouter, pensait Daisy, mais son compagnon ne semblait pas penser de même.
"Dans ce cas, je suppose... Je suppose que ceci est à toi ? s'enquit-il en lui tendant quelque chose."
Un pendentif, figurant une aile de Célestellien entourée d'une auréole translucide, au bout d'une cordelette fine comme un filament de toile d'araignée. Daisy s'étrangla presque en le voyant.
"Mon collier ! s'écria-t-elle en arrachant littéralement le pendentif des mains de Martial. Où... Où l'as-tu trouvé ? Je... Je croyais l'avoir perdu à jamais !
-Près de la cascade, bien sûr, répondit le jeune garçon. Il était à moitié enfoui dans le sable de la berge. Je l'ai trouvé quand tu étais encore inconsciente, peu de temps après qu'on t'ait sortie de la cascade et ramenée chez Bérangère. Comme il est plutôt joli, et qu'elle craque bêtement pour tout ce qui rappelle les Gardiens, je pensais le lui offrir à l'occasion. Mais bon, puisqu'il t'appartient...
-Martial, souffla la Célestellienne, émue aux larmes de l'avoir récupéré, je t'en serai éternellement reconnaissante !
-Oui, oui, bon, n'en parlons plus."
Le silence se réinstalla.
"Martial ? finit par se relancer Daisy. Je... J'aimerais que tu me promettes de ne le répéter à personne. Je ne suis pas censée révéler mon identité...
-A quoi ça servirait que j'aille le crier sur tous les toits ? la coupa le fils du maire. Tu nierais tout en bloc, et tout le monde à Chérubelle serait persuadé que j'invente ça pour faire mon intéressant.
-Tu ne diras rien à personne, alors ?
-Non, je ne dirais rien à personne. Je te le promets.
-Merci, souffla la jeune Célestellienne, doublement reconnaissante.
-Par contre, embraya Martial, j'aimerais que tu répondes à une ou deux questions.
-Lesquelles ? s'enquit Daisy, sur la défensive.
-Déjà, cette histoire de ne pas avoir de parents, elle est vraie ou pas ?
-Oui, elle est vraie. Nous autres Célestelliens, nous ne... venons pas au monde de la même façon que vous, les humains. Je n'ai pas de parents, mais c'est normal.
-Mmh, je vois. Ensuite, ce "village" d'où tu viens... ?
-Ca n'est pas à proprement parler un village. C'est une grande tour dans le ciel, posée sur les nuages, dans laquelle nous vivons.
-Enfin : tu as quel âge au juste ? Pour avoir assisté à la naissance de ma petite sœur, tu dois être plus vieille que tu n'en as l'air.
-J'ai... J'ai cent vingt-cinq ans.
-Cent vingt-cinq ans ! s'étouffa Martial. Tu en parais à peine quinze, ou seize, à la limite !
-Mon peuple me considère comme une fille de quinze, précisa Daisy en haussant les épaules. Mais encore une fois, c'est normal chez moi.
-Ah, et à propos de ton maître... ?
-C'était le Gardien de Chérubelle, avant. Il m'a formée pour que je le remplace, et c'est chose faite maintenant. Tu tiens vraiment à me poser d'autres questions ? Je n'étais même pas supposée te révéler mon identité, alors discuter des coutumes de mon peuple avec un mortel qui ne croyait même pas en nous cinq minutes plus tôt...
-D'accord, d'accord, j'arrête avec les questions. De toute façon, on a un col à dégager. Allez, on se remet en route !"
Martial lui lança l'une des deux pommes, croqua dans l'autre avec enthousiasme et lui emboîta le pas en direction de l'est.
Bon, eh bien, on dirait que Martial sait qui je suis, maintenant. C'est tellement bizarre... Quitte à devoir révéler mon identité à un mortel, ça n'est clairement pas lui que j'aurais choisi.
"Hé ! cria soudain son compagnon de route."
Daisy sursauta et le dévisagea, interloquée.
"Que t'arrive-t-il ? demanda-t-elle.
-Le jour où j'ai réalisé que le nom sur la statue avait changé, je me souviens que quelqu'un m'a donné une claque à l'arrière de la tête, dans l'après-midi. Mais quand je me suis retourné, il n'y avait personne derrière moi. C'était toi ? s'enquit-il d'un ton accusateur.
-Mmh... Oui, c'était moi, avoua la jeune Gardienne, un peu embarrassée. Mais tu l'avais bien cherché, aussi.
-Mmmm..., grommela le garçon."
Une heure plus tard, les deux aventuriers parvinrent au bout de la route qui menait au col. Là, elle se séparait en trois. Un de ses embranchements faisait un large virage vers la gauche; les deux autres finissaient en cul-de-sac. Daisy se figea d'un coup, muette de stupeur. Comblant l'un des cul-de-sac, entouré d'arbres abattus, gisait l'Orion Express.
En fait, il ne restait de l'attelage céleste que la locomotive. L'éclat du train d'or bordé de bleu s'était considérablement terni, mais c'était bien l'Orion Express. La jeune Célestellienne n'en croyait pas ses yeux.
"Qu'est-ce que tu regardes ? s'impatienta Martial à côté d'elle."
Perplexe, il suivit le regard de Daisy mais, à la grande surprise de celle-ci, il se contenta d'affirmer :
"Ce n'est qu'un arbre abattu. Je ne vois pas ce qu'il y a de fascinant. Vous êtes vraiment étranges, vous autres Gardiens, tu sais ? "
Tu en connais d'autres, pour comparer avec moi, peut-être ?
"L'éboulement est par là, embraya-t-il en s'élançant sur la gauche. Je passe devant !"
Daisy demeura seule, le coeur battant.
Je peux voir l'Orion Express ! Ca veut dire que je n'ai pas perdu mes pouvoirs célestelliens !
Lentement, elle s'avança vers l'attelage céleste dont parlaient tant les légendes de son peuple. A l'arrière, il y avait une petite porte. La jeune Gardienne la poussa, mais elle semblait fermée à clé. Essayer de la forcer se révèlerait probablement inutile, aussi décida-t-elle d'en rester là. Toujours un peu sous le coup de la surprise, elle rejoignit Martial. Tandis qu'elle s'éloignait, une petite boule de lumière rose jaillit des broussailles environnantes. Une voix féminine s'en éleva, une voix qui disait :
"C'est bizarre. C'est comme si elle pouvait voir l'Orion Express..."
Mais Daisy était maintenant trop loin pour l'entendre.
Un monticule de rochers et d'arbres déracinés bloquait le passage entre les deux montagnes. Il était trois fois plus haut que les deux aventuriers, et Daisy soupira, pas vraiment étonnée. Martial, quand à lui, paraissait effondré.
"Alors c'est ça, l'éboulement ? C'est pire que ce que je pensais ! se lamenta-t-il. On n'arrivera jamais à déplacer ça tout seuls !
-J'en ai bien peur, soupira sa compagne de route en s'appuyant contre la montagne derrière elle. Mais bon, on aurait dû s'y attendre.
-Je voyais déjà la tête de Papa quand je rentrerais en triomphant au village..., gémit-il, les larmes aux yeux."
Atrocement déçu, il donna un grand coup de pied dans le monticule de rochers. De la poussière en glissa et leur picota la gorge. Ils s'apprêtaient à partir, puisqu'ils ne pouvaient rien faire de plus, lorsqu'une voix d'homme les interpela depuis l'autre côté de l'éboulis :
"Ohééééé ! Il y a quelqu'un ? Si vous êtes là, dites quelque chose !
-Hé, il y a quelqu'un de l'autre côté ! s'étonna Martial. Hé ho ! C'est moi, Martial de Chérubelle ! clama-t-il à l'intention de l'homme qui se trouvait derrière l'éboulis. Vous avez sûrement entendu parler de moi !"
Daisy leva les yeux au ciel, exaspérée.
"Ca alors ! s'exclama la voix. Quelqu'un de Chérubelle ! Nous sommes des soldats d'Ablithia. Notre bon roi, Marthus d'Ablithia, nous a envoyé dégager l'éboulement.
-Mince, le roi d'Ablithia doit vraiment aimer Chérubelle pour venir nous aider comme ça, commenta Martial à l'intention de Daisy. Bon, ça doit vouloir dire qu'on a pas besoin de nous ici.
-Tant mieux, non ? hasarda la jeune Célestellienne. Ces hommes vont certainement beaucoup mieux se débrouiller que nous pour débloquer le col.
-Ah, maintenant, je regrette d'avoir fait tout ce chemin pour rien ! s'agaça Martial.
-Attendez ! les rappela le soldat alors que les deux aventuriers tournaient les talons. Nous aimerions vous entretenir d'autre chose. Savez-vous si une jeune femme du nom de Tulipe est arrivée chez vous récemment ?
-Tulipe ? répéta le garçon aux yeux gris. Non, ça ne me dit rien. La dernière personne à être arrivée à Chérubelle est Daisy ici présente, une... troubadour.
-Une troubadour ? Non, non, ça ne va pas. Tulipe tient une grande auberge à Ablithia. Elle est partie pour Chérubelle hier au soir et nous sommes sans nouvelles d'elle depuis.
-Non, vraiment, il n'y a personne du nom de Tulipe chez nous, lui assura Martial. Chérubelle est un si petit village que dès qu'un voyageur s'y présente, tout le monde est aussitôt au courant. D'ailleurs, qu'est-ce que cette femme dont vous parlez serait venu faire à Chérubelle ?
-La... La rumeur dit qu'elle comptait passer par l'Hexatère, les renseigna le soldat. Mais comme le chemin est bloqué ici aussi, nous n'avons aucun moyen de savoir où elle se trouve.
-L'Hexatère ? Cette vieille ruine qu'il fallait traverser entièrement avant l'aménagement du col ? Plus personne n'y passe ! C'est plein de monstre et l'endroit est tellement délabré que ça risque de s'effondrer à tout moment. Jamais une femme ne s'y engagerait seule, conclut le fils du maire, catégorique. La rumeur doit être fausse.
-Hé ! intervint Daisy, un peu agacée par le ton condescendant qu'il venait d'employer. Qu'est-ce qui te dit qu'un homme s'engagerait dans l'Hexatère, hein ?
-Pas la peine de t'emporter, rétorqua le garçon en haussant les épaules. Je disais ça comme ça.
-Vous pourriez peut-être vous contenter d'annoncer à votre village que la route rouvrira bientôt, leur suggéra le soldat. Et si vous pouviez en profiter pour parler de Tulipe autour de vous, nous vous en serions très reconnaissants.
-No problemo ! s'exclama leur interlocuteur d'un ton suffisant. Je m'en charge. Vous pouvez toujours compter sur Martial !"
Les deux aventuriers prirent congé des soldats qui leur promirent derechef de déblayer l'éboulement sans tarder. Le garçon semblait de nouveau d'excellente humeur. Pressé d'apporter la nouvelle au village, il se mit à courir à toute allure en entrainant Daisy par la manche.
"Tu n'as quand même pas l'intention de cavaler comme ça jusqu'à Chérubelle ? s'enquit la jeune Célestellienne, qui n'avait pas l'habitude de courir et estimait qu'elle en avait assez fait avec son footing d'il y avait quelques heures.
-Bien sûr que non, répliqua le fils du maire en s'arrêtant quelques mètres plus loin. J'ai plus rapide, comme moyen."
Triomphant, il exhiba de sa poche un petit objet qui ressemblait à une aile faite de cuir et de petites plumes.
"Une aile de chimère ? devina Daisy en l'examinant de plus près.
-Exactement ! Quand on la jette à ses pieds, elle nous transporte à la ville de notre choix, à condition qu'on l'ait déjà visitée. J'en ai toujours plein."
Sans lâcher le poignet de sa compagne de route, il laissa tomber l'aile de chimère au sol en visualisant Chérubelle comme point d'arrivée. Tout deux disparurent dans un éclat bleuté. La petite boule de lumière rose qui avait jailli des broussailles, près de l'Orion Express, après le passage de Daisy, poussa un petit cri indigné. Après quoi, elle fila à toute allure en direction de Chérubelle.
