Je vous ai manquée ? Un peu ? Beaucoup ? A la folie ?

Merci à pommette d'avoir corrigé ce chapitre !

Chapitre X

20 Mai 1897

- Ouvrez la porte ! Je viens de la part du quartier général ! cria-t-il.

Un homme tout vêtu de noir, le visage couvert par un masque de la même couleur, se tenait devant une immense double porte. Celle-ci s'ouvrit peu après qu'il en ait donné l'ordre. Il avança et une fois à l'intérieur de cet endroit froid et désert, elle se referma lentement sur lui avec le même bruit. Il se trouvait désormais dans un grand couloir vide, traversé par un courant d'air glacé. S'il n'y avait pas eu les quelque torches enflammées accrochées aux murs, il n'aurait pas pu se repérer.

Soudain, surgit du couloir un vieillard habillé d'une longue robe de couleur grise marchant lentement, les mains derrière le dos.

- Vous avez fait vite, nous ne vous attendions pas avant au moins deux jours, sourit aimablement le vieillard.

Une fois arrivé en face de l'homme en noir, ce dernier baissa la tête, ce qui fit sourire le vieil homme et révélantainsi des dents étonnement blanches pour son âge.

- C'est un honneur de vous rencontrer enfin. J'ai étudié de près votre parcours et je l'admire honnêtement, l'informa le nouveau venu.

- Bien, sourit le vieil homme. Mais je ne pense pas que vous soyez ici pour me faire part de votre admiration pour ma personne ?

- Non, hélas ! J'aurais pourtantapprécié vous rencontrer dans des conditions plus favorables. Vous connaissez la raison de ma venue donc je vous prie de bien vouloir me mener vers lui.

- Très bien. Suivez-moi, mon cher, lui répondit le vieil homme en le menant à travers les nombreux passages.

Alors qu'ils traversaient les couloirs silencieux, seuls les bruits de leurs pas résonnèrent dans le silence. Il ne leur arrivait que rarement de croiser un ou deux gardes, debout comme des piques et armés jusqu'aux dents, immobiles comme des statuespour garder les portes blindées.

Cet endroit à la sécurité irréprochable était en fait la prison souterraine de Torton. La construction de cette prison avait pris un temps considérable et des moyens colossaux. On la disait sans limite et la preuve en était que les Purificateurs l'avaient utilisée pendant des siècles pour capturer les démons et les esprits immortels sans jamais manquer de place. Les prisonniers possédaient néanmoinsune force phénoménale. Ainsi, pour les retenir, on devait user de sorts tout aussi puissants :on faisait appel aux plus grands sorciers. De grands noms avaient servis dans cette prison, notamment Vladimir.

- Dîtes-moi, brave inspecteur, comment est la situation à la surface ? lui demanda soudainle vieil homme tout en le guidant à travers les couloirs. Les rapports que je reçois sont très alarmants.

Et ce petit vieillard qui marchait devant lui, modestement vêtu, aux cheveux gris et au visage ridé, n'était autre que le dirigeant de cette importante structure depuis plus de quarante ans.

- Pour tout vous dire, elle est compliquée, avoua l'inspecteur. Nous n'avons été que très peu confronté à des monstres de cette sorte par le passé. Ils sont puissants, malins et nombreux, ce qui les rend coriaces. D'autant plus qu'on ignore toujours leur point faible. Nous avons bien tenté d'en capturer certains pour les étudier mais ni la torture ni la manipulation ni l'enfermement n'ont d'effet sur eux. En plus, nous avons du mal à les garder en vie, ils se suicident la plupart du temps. Et après leur mort, leurs corps se décomposent à une vitesse affolante, ce qui rend encore une foistoute étude impossible …

Un silence s'installa.

- Quelle plaie ! déclara finalementle directeur. Je comprends mieux pourquoi vous voulez le voir…

- Il semblerait que Vladimir nous soit toujours aussi utile, ajouta l'inspecteur. C'était vraiment un brillant sorcier.

- Je ne vous le fais pas dire… J'ai travaillé avec lui pendant une décennie seulement mais jamais je ne l'oublierai. Les armes qu'il façonnait étaient toujours exceptionnelles. Il nous a toujours sauvés et même mort, il continue de le faire. Finalement, je me dis qu'il ne méritait pas de mourir de la sorte …

Après que ces mots eurent été dits, le silence s'installaà nouveau. Les deux hommes marchèrent pendant un certain temps et descendirent un escalier pour enfin arriver à la fameuse porte.

Un garde bien bâti, semblable en bien des points aux autres gardes, la surveillait. Il baissa la tête pour saluer les deux importantes personnes devant luià leur approche puis, sur ordre du directeur, il ouvrit la lourde porte de la cellule.

À l'intérieur se tenait un corps d'homme misérablement vêtu et souffrant visiblement de cachexie. Ce dernier était lié sur une chaise en bois face à une table, un masque de fer couvrant son visage. En entendant la porte s'ouvrir, il se mit cependantà remuer dans tous les sens tout en baragouinant.

- Garde, obéissez aux ordres de l'inspecteur et protégez-le quoi qu'il arrive, ordonna le vieil homme à son inferieur.

Le garde posa sa main sur son torseen retour, signe qu'il exécuterait l'ordre.

- Je vous laisse avec lui, reprit-il à l'adresse de l' je vous préviens, il est obstiné. En attendant, j'ai des affaires à régler. N'oubliez pas de venir me rapporter tout ce que vous obtiendrez de lui.

- Je le ferai sans faute, M. Grawelle, confirma l'homme en noir en prenant place sur la chaise en face du prisonnier.

Sur ce, le directeur s'en alla et le garde ferma la porte derrière lui. Il alla ensuite près de l'inspecteur et retrouva son rôle de statue.

- Alors, débuta l'homme en noir. Comme on se retrouve, Morille. Comment allez-vous ?

L'être en haillons continua de remuer sans répondre à la question.

Face à cette attitude, l'inspecteur n'apprécia pas du tout et claqua des doigts.

- Qu'on le calme !

Aussitôt, le garde en armure se rapprochadu prisonnier. Il frappa ensuite de son gros poing le casque et le bruit du choc résonna dans toute la cellule. Un instant plus tard, le prisonnier baissa la tête, enfin tranquille.

- Vous allez bien, Morille ? demanda de nouveau l'inspecteur.

- Aussi bien que vous le voyez, répondit ce dernier en toussant, la tête toujours baissée.

- Vous voyez, vous pouvez parler… Et maintenant, si on discutait ?

- Vous voulez quoi ? demanda brusquement le prisonnier.

- Ce que nous voulons ? Juste discuter, voyons ! Et si nous parlions d'un de vos amis ? Vladimir peut-être ?

- Si vous voulez en savoir plus sur lui, demandez-le lui directement ! répliqua-t-il.

- Nous aurions préféré, cela aurait été plus simple… Mais il y a un petit problème : il est mort… Vous voyez ? C'est très difficile de tirer un mot d'une dépouille…

Les muscles du prisonnier se relâchèrentbrutalementet dans le silence de la cellule, on put entendre un petit rire de sa part.

- Et depuis quand… est-il devenu une dépouille? fit l'être au masque de fer.

- On ne saurait lepréciser à vrai dire... Mais là n'est pas la question, reprit l'homme en noir. On sait très bien par contre que de son vivant, il a travaillé sur des pierres spéciales et qu'avant de quitter l'Angleterre, il a caché ses notes et fichiers quelque part. Nous vous demandons uniquement où elles se trouvent à présent.

- Je ne sais pas de quoi vous parlez, inspecteur, répliqua le prisonnier.

- Ne me mentez pas. Vous devez le savoir, vous étiez son confident. Tous ceux qui l'ont connu peuvent en témoigner ! affirma l'homme en souriant.

- Son confident que vous n'avez pas hésité à capturer et à enfermer ici après son départ… Vous n'êtes vraiment que des ordures-

- Là n'est point le sujet, reprit-t-il en serrant les poingssur les accoudoirs de sa chaise. Ces informations sont d'une importance capitale, nous en avons besoin pour sauver des vies là-haut ! Parlez !

- Mais qu'ils crèvent ces humains de malheur ! Bon débarras !

- Le temps nous manque vraiment alors dîtes-moi, éluda-t-il. Où sont-elles dissimulées ? Faîtes-le et on vous épargnera, ajouta-t-il froidement devant le silence du prisonnier.

- Je vous l'ai déjà dit, j'ignore toutde ce sujet. Et de toute façon, que pouvez-vous me faire, misérables petits humains avec votre méprisable magie ? Je suis immortel ! Ou l'avez-vous déjà oublié ? rit-il en jubilant sur sa chaise.

- Immortel mais pas insensible, répliqua le jeune homme en croisant les bras. M. le garde ici présent va se faire un plaisir de vous le rappeler, vermine.

-Allez-y ! Vous attendez quoi ?

Àpeine sa phrase terminée, le garde lui planta son épée dans le dos, transperçant le dossier de la chaise.

Un liquide noir se mit alors à couler sur les vêtements du prisonnier et à goutter sur le sol en silence.

- Avez-vous mal ? luidemanda l'inspecteur d'un ton moqueur.

Le prisonnier resta silencieux et ignora la questionà nouveau.

- Oh, je vois qu'on veut jouer au grand dur, rétorqua l'homme. Soit, j'ai tout mon temps… Garde, recommencez !

Et le garde s'exécuta.

Installé dans son sombre bureau en train d'écrire d'importantes lettres, le directeur de Torton entendit un bruit à la porte.

Toc ! Toc ! Toc !

- Entrez !

La porte s'ouvrit pour laisser passer l'inspecteur qui entra mais ne la referma pas derrière lui.

- Alors ? J'imagine que vous n'avez rien réussi à lui soutirer même après cinq heures d'entretien, sourit le directeur.

- Oui, effectivement... Vous aviez raison en disant qu'il était obstiné, avoua le jeune homme d'une voix tremblante qui laissait paraitre toute sa frustration et sa fatigue.

- Hmnn, fit le vieillard avec le même sourire.

- Il se croit malin, ajouta l'inspecteur. Mais il ne sait pas à qui il a affaire …

- Vous êtes le bienvenu, restez autant qu'il vous plaira, déclara alorsle directeur en se remettant à écrire.

- Ce n'est que l'affaire de quelques jours seulement… Mais je vous remercie, . Je vais maintenant aller me reposer dans ma chambre, le voyage m'a épuisé. Je vous retrouve demain ?

- Avec plaisir, approuva le directeur.

A ces mots, l'inspecteur referma la porte et sortit en baillant.

28 Mai 1897 – Cinq jours après l'internement

- Impure ! Sale fille ! criait la vieille femme en fouettant la jeune fille devant elle.

Celle-ci était immobilisée par deux fortes paires de mains appartenant à deux vieilles et grasses femmes.

Mais c'était inutile car elle ne se débattait pas. Elle laissait les coups de fouet ravageurs s'abattre sur son corps sans émettre la moindre plainte. Pas qu'elle ne ressentait pas la douleur. Bien au contraire, elle avait horriblement mal. Mais elle n'était que trop consciente des regards des autres dames présentes dans la pièce qui l'observaient avec des yeux larmoyants pour certaines mais n'osant pas intervenir. Alors elle se mordait la langue jusqu'au sang pour ne pas crier ou les supplier de la délivrer de cette douleur. Qu'importe la souffrance du présent, qu'importent ses conséquences futures puisqu'après tout, comme toujours, seules les apparences comptaient pour elle. Jamais elle ne se permettrait de perdre sa fierté personnelle.

C'était tout ce qui lui restait désormais.

- Folle ! cria encore la vieille femme en lui administrant un coup plus puissant que les précédents pour tenter de la faire réagir.

En vain, la jeune femme resta stoïque malgré l'impact rouge du fouet sur son ventre à peine couvert par cette légère robe d'été grise attribuée à toutes les internées dans cet asile.

Folle… Un rire traversa son estomac malgré la douleur à l'entente de cet attribut pour finalement venir mourir en s'écrasant contre ses lèvres scellées. Folle… Alors c'était ainsi qu'on se référait à elle à présent ? De belle poupée précieuse, elle était passée à folle ?C'en était presque drôle tant cette chute était pathétique.

Que penserait sa mère en la voyant dans cet état ? Humiliée, injuriée.

Elle oublierait sûrement tout de la bienséance et lui cracherait au visage pour lui montrer l'étendue de son dégoût. Cette pensée eut sur elle un effet que même mille coups de fouet associés à toutes les insultes du monde n'auraient pas produit sur elle.

Elle la blessa… Cette pensée la blessa au plus profond de son cœur.

Lui restait-il quelque chose finalement ? se demanda-t-elle en réprimant un sourire, jetée seule dans un coin après que la vieillese fut lassée de la corriger pour avoir osé critiquer le plat du jour. De la soupe froide avec du pain noir, ce qui était servi presque tous les jours.

Les autres femmes, jugées elles aussi folles, ne s'étaient pas approchées d'elle depuis cet incident. De toute façon, ce n'était pas comme si elle avait recherché la compagnie de ces simples d'esprit avant ni comme si elle se mettrait à le faire un jour. Elle était très bien seule, à l'écart, à penser dans son coin.

3 Juin 1897 – Demeure londonienne des Albertwood

9 : 03

- Camille ! Voyons, tu devrais manger plus ! la blâma Alexandre en voyant à quel point son assiette était restée remplie.

- Merci de t'en préoccuper mais je n'ai vraiment pas faim, sourit-elle en prenant une gorgée de son lait.

Depuis qu'elle avait repris connaissance et qu'elle réussissait à se déplacer dans une toute neuve et confortable chaise roulante jusqu'à la salle à manger, elle prenait son petit déjeuner en face de son frère qui retardait un peu son départ au travail pour passer quelques heures avec elle.

- Tu as pourtant entendu ce qu'a dit le médecin la dernière fois : il faut que tu te nourrisses convenablement pour retrouver ta santé le plus tôt possible. Alors tu vas me faire le plaisir de terminer ton petit-déjeuner.

Ce n'était pas une demande mais bien un ordre.

- D'accord, soupira-t-elle en plantant sa fourchette dans l'assiette.

Après cela, seul le bruit des couverts contre les assiettes meubla le silence qui s'installa entre eux. Camille se força à manger tout ce qui se trouvait en face d'elle pour satisfaireson ainé mais aussi car elle savait que c'était pour son bien. Alexandre quant à luiresta assis sur sa chaise au bout de la grande table à lire le journal.

- Tu vas bien ? lui demanda-t-elle en notant son air agacé quelques minutes plus tard. Les nouvelles sont mauvaises ?

- Oui, effectivement, lâcha-t-il en pliant son journal pour le poser sur la table. Chaque fois que je tourne une page, c'est pour voir que de nouvelles personnes ont disparues. C'est terrible… Mais ce qu'il est encore plus selon moi, c'est que la police est complètement dépassée. Bon sang ! Ce ne sont que des incapables !

Camille se tut un moment et laissa son regard se poser sur un portrait en face d'elle. Elle sourit ensuite et se tourna vers son frère.

- Tu ne devrais pas autant t'en faire. Ce n'est pas comme si nous pouvions y faire quelque chose… C'est horrible, certes, mais je suis sûre que les coupables vont être retrouvés. Ce n'est qu'une question de temps. Et à ce moment-là, ils seront jugés et ils payeront pour tout le mal qu'ils ont causé.

Alexandre sourit en l'écoutant.

- Tes paroles sont belles,fit-il en remuant sa cuillère dans sa tasse de thé. L'espoir fait vivre comme on dit…Mais tu as bien raison ! reprit-il ensuite en riant. Je n'ai aucune raison de m'agacer pour si peu, ce n'est plus mon problème dorénavant. Surtout qu'il y a lieu de se réjouir ! Devine quoi ? J'ai reçu il y a peu des nouvelles m'informant que les agrandissements de notre maison de campagne étaient finis et que l'ameublement ne devrait prendre que quelques jours ! Ce qui veut dire que nous allons bientôt pouvoir nous y rendre, le temps que je règle une ou deux affaires seulement !

- Mais c'est une excellente nouvelle ! s'exclama sa soeur, enjouée.

- Bien sûr. Cela fait plus de huit mois que j'attends que ces fainéants terminent le travail. Tu verras, la propriété est immense et le terrain s'étendà perte de vue.

Il prit momentanément une pause pour reprendre de son thé.

-Malheureusement, reprit-il en soupirant, il est fort probable que tu ne retourneras pascette année en –

- En France, je sais, l'interrompit-elle. Tu n'as pas besoin de te sentir coupable ou quoi que ce soit, je comprends que je ne suis pas en état de voyager. Et bien que cela me rende un petit peu triste de ne pas revoir mes amis comme prévu, rien n'est perdu ! Ce sera pour la prochaine fois ! affirma-t-elle en souriant. Et puis, la seule perspective que je vais passer plus de temps avec toi suffit à me consoler, frérot !

Le silence s'installa une nouvelle fois pendant lequel ils se regardèrent tout en se souriant. Alexandre fut le premier à rompre le contact visuel.

- Merci, dit-il en se levant. Ce soir, tu peux demander ce que tu veux pour dîner mais je te prie de ne pas m'attendre pour commencer le repas. Je suis obligé de me rendre à une réception donnée par des amis de la famille et je vais sûrement rentrer tard.

- Passe une bonne journée ! lui souhaita-t-elle en le voyant s'éloigner.

- Toi aussi, répondit-il en sortant par la porte.

- Merci, dit-elle après son départ en se dévisageant dans sa grande tasse de lait à moitié pleine.

Après le départ d'Alexandre, comme à chaque fois, Camille fut placée dans la bibliothèque en compagnie de son institutrice pendant que les domestiques s'affairaient à nettoyer la maison de la poussière la plus sale dans le salon jusqu'à la plus discrète tâche sur les draps de la chambre.

Pour la première fois de sa vie, la jeune fille était contente d'étudier. Même si c'était en compagnie de Miss Kavioski qui avait fait pression sur son frère pour l'autoriser à reprendre son éducation. Elle ne pouvait passe permettre une pause plus longue compte tenu de son niveau selon elle…

- Vous avez progressé, c'est bien, dit Miss Kavisoski en corrigeant sa rédaction en anglais. Il reste des fautes, certes, mais c'est du bon travail. Finalement, ce séjour chez vos parents a eu un effet positif sur vous.

Pour expliquer l'absence de Camille et surtout éviter le scandale, son frère avait prétexté qu'elle se trouvait chez des parents éloignés. Seuls son chauffeur et le majordome de la maison connaissaient la vérité. Ce qui avait impressionné Camille durant son premier jour chez elle depuis des mois avait été de découvrir à quel point son frère était un bon menteur. Elle l'avait en effet entendu proférer des mensonges si bien élaborés que même la très vigilante Miss Kavioski avait avalé le morceau sans broncher. Pendant ce premier jour aussi, il était resté avec elle et avait essayé de la faire parler en employant toutes les méthodes du monde.

Que t'est-il arrivé ?

Qui t'a fait cela ?

Où étais-tu ?

Donne des noms !

Rien ne l'avait fait cracher le morceau et rien n'avait découragé Alexandre d'obtenir ce qu'il voulait. L'interrogatoire avait bien duré une journée sans qu'elle ne révèle la moindre information utile. Finalement, fatigué, le frère avait cédé après lui avoir fait jurer dans les yeux que rien d'inapproprié ne lui était arrivé. Convaincu de sa réponse, il s'était ensuite éclipsé pour la soirée sans pour autant cesser le lendemain de chercher des réponses.

Et cela avait bien duré plusieurs jours, jusqu'à ce qu'il se lasse au fur et à mesure que les jours passent et que son travail redevienne sa principale préoccupation. Plus d'une fois, elle avait été de tentée de tout lui dire mais consciente que si elle disait une chose, il faudrait tout divulguer également, elle s'était abstenue.

L'institutrice leva les yeux pour voir que son élève l'observait étrangement.

- C'est impoli de dévisager les gens de la sorte. Retenez-le et retournez à votre lecture. Je vous interrogerai sur ce livre dans une heure et vous aurez intérêt à l'avoir compris, lui rappela Miss Kavioski.

- D'accord, j'ai compris, soupira Camille. Mais, Miss, vous m'avez fait un compliment et c'est la première fois que vous m'en faites un depuis qu'on se connait… Je voulais vous dire merci pour cela, murmura-t-elle alors en rougissant.

- Si vous aimez tant la flatterie, vous feriez bien de travailler davantage pour continuer d'en recevoir de ma part et non des autres. Ecoutez-moi bien,jeune fille : un jour, vous ferez votre entrée dans le Monde et les gens vont vous couvrir d'éloges pour attirer votre sympathie. N'oubliez jamais que vous faîtes partie d'une famille très influente et respectée grâce au travail de vos ancêtres alors ne leur faites pas honte en vous laissant prendre dans les filets des menteurs pour qui vous n'êtes qu'un outil. Jouez la comédie, mentez sur ce que vous êtes, ne les laissez pas vous voir sous votre véritable jourou ils se jetteront sur vous comme des fauves pour vous dévorer. Gardez mon conseil en tête. Je sais de quoi je parle. Et maintenant, trêve de bavardages, retournez à votre lecture!

- D'accord, Miss, murmura Camille en se remettant à son travail.

A la fin de la journée, Camille repensa aux mots de Miss Kavioki et se demanda si les gens de la haute société étaient aussi pourris qu'elle l'affirmait.

Mentir... Jouer la comédie... Mettre un masque... En était-elle vraiment capable ? Et si oui, quel genre de vie peut-on avoir en prétendant être autre chose que ce que nous sommes réellement ? Bien que cette question malmène son esprit, elle ne voulait vraiment pas en connaitre la réponse.

20 : 03

- Il descendit de sa voiture, donna quelques instructions à Jack puis monta les marches pour toquer à la porte d'une grande demeure d'où émanaient des lumières et les bruits de rires et de discussions animées. Un majordome lui ouvrit la porte, lui prit son manteau et le pria d'entrer dans la salle.

Dans son nouveau costume noir, il entra dans une grande salle parfumée à la rose et magnifiquement éclairée par de grands lustres suspendus. Un énorme tapis rouge brodé de fils dorés était étalé sur le sol mais il n'eut pas de scrupule à marcher sur ce dernier tout en étant conscient de son prix faramineux, comme tous les autres convives. Il se fit presque tout de suite remarquer par une dame qui s'avança alors vers lui avec un grand sourire. Sa grande robe touchait le sol, cachant ses déplacements, de sorte qu'on aurait pu croire qu'elle flottait tant sa démarche était légère et gracieuse. Elle était parée de gros bijoux : un collier en perles ornait son cou pâle et une broche en argent décorait le grand chignon de ses cheveux gris.

- Oh, mon petit Alexandre ! Comme vous m'avez manqué ! Et, oh ! Comme vous êtes grand maintenant ! s'exclama-t-elle en s'approchant de lui.

- Je n'ai plus dix ans, Mrs Grey, sourit-il en prenant sa main gantée pour embrasser sa grosse bague en diamant.

- Vous êtes devenu magnifique et vous n'avez pas perdu votre blondeur avec l'âge ! remarqua-t-elle encore.

- Vous aussi. Vous êtes toute aussi élégante et belle que dans mes souvenirs, la complimenta le jeune homme, toujours souriant.

- Vous me flattez trop pour mon âge, voyons ! Gardez vos beaux mensonges pour les jeunes demoiselles, pâlichon !

Le blond sourit malgré son exaspération à cette appellation. Elle s'en souvenait alors…

- J'espère que vous allez bien ? Vous n'avez guère bonne mine, fit-elle ensuite en le dévisageant.

- Ce n'est que le travail. J'ai d'importantes affaires à gérer. Je n'ai donc plus le temps pour me reposer à ce que vous voyez … Mais ne vous en faîtes pas, je me nourris bien. Miss Kavioski veille toujours au grain !

- Vous, mon petit, vous travaillez avec autant d'acharnement ? Je vous avoue que j'arrive difficilement à y croire, déclara-t-elle avec un sourire en coin. Lorsque vous étiez enfant, on craignait tous pour votre avenir à cause de votre paresse mais voilà qu'aujourd'hui, vous êtes le plus assidu de nous tous !

Elle posa sa main sur sa bouche pour s'empêcher de rire et Alexandre éprouva un certain agacement à apprendre qu'on s'était inquiété de son avenir. Il n'était pas si paresseux ! Non ? Néanmoins, il se força à se taire et à maintenir son sourire.

- Oui, c'est assez surprenant. Je pense que j'ai surtout compris l'importance de mon rang et de mes devoirs.

Mrs Grey se reprit et afficha de nouveau son sourire bienveillant.

- Compte tenu de votre emploi du temps assez chargé, je vous remercie de vous être libéré pour assister à notre modeste réception.

- Oh, Mrs Grey ! Votre famille et la nôtre sont amies depuis longtemps, je ne pouvais pas ne pas venir !

Il oublia de préciser que s'il était surtout venu, c'était pour parler affaire avec son mari. L'amitié de leurs deux familles n'était qu'une façade. Les Grey et les Albertwood étaient assez différents mais puisqu'étant assez puissants et influents tous les deux, dire qu'ils étaient en bons termes assouvissait les fantasmes mondains de certains.

- En parlant de famille, je crois que vous n'avez jamais rencontré, mes filles. Bien sûr, elles étaient trop jeunes pour sortir avec nous à l'époque et les circonstances n'ont pas favorisées votre rencontre, comme vous le savez… Mais le sort a fait que vous soyez réunis ce soir alors venez, mon cher ! dit-elle en lui faisant signe de la suivre.

Ils marchèrent côte-à-côteà travers la salle pour arriver jusqu'à un petit groupe de cinq jeunes filles qui s'esclaffaient. Elles étaient toutes très bien vêtues et extrêmement minces. Elles semblaient s'entretenir d'un sujet assez divertissant cependant, toutes se turent en voyant la maîtresse de maison venir vers elles. Trois des demoiselles se retirèrent alors pour ne laisser que les filles de celle-ci.

Arrivés près d'elle, Mrs Grey tendit la main vers l'une d'elle.

- Voici ma chèreClara, l'ainée.

Elle montra la plus petite des demoiselles qui n'était guère belle et affichait un faux sourire assez déplaisant. Elle s'inclina seulement à l'entente de son prénom.

- Et voici la cadette, je vous présente ma chère Valérie.

Elle montra la plus grande des demoiselles qui ne se contenta pas de s'incliner comme sa sœur mais s'avança vers le jeune homme.

- Ravie de vous rencontrer, Lord Albertwood. Votre réputation vous précède, j'ai tant entendu parler de vous ! dit-elle en souriant de toutes ses dents blanches, ses yeux clairs pétillants d'enthousiasme malcontenu.

Il resta un instant surpris par cette jolie voix mais se reprit rapidement.

- Enchanté également, répondit-il en prenant sa main pour la baiser comme il l'avait fait avec sa mère.

Bien qu'étant désormais accoutumée à cette attention à force de bals et de réceptions, ce geste de la part d'Alexandre la fit légèrement rougir. Elle ne s'attendait pas à trouver un aussi beau garçon devant elle ce soir. Elle n'avait pas osé en demander autant…

Mrs Grey observa l'interaction entres les jeunes gens avec un plaisir évident. Ses yeux brillaient de fierté en voyant l'effet que produisait son petit bijou sur le futur duc. Les choses s'annonçaient bien plus faciles qu'elle ne l'avait imaginé...

- Eh bien, mes enfants, dit la mère en s'apprêtant à se retirer. Je vous laisse faire connaissance, on m'appelle !

Elle s'en alla et par respect, Clara fit de même et retourna discuter avec ses connaissances, les laissant seuls.

- Alors vous dirigez l'entreprise familiale maintenant ? demanda Valérie pour engager la conversation.

- Oui, effectivement, répondit-il aimablement.

- Et comment est-ce ?

- Ce n'est pas du tout simple mais j'essaie de faire de mon mieux !

- Dîtes plutôt que vous vous en sortez très bien ! Papa parle souvent de vous alors soyez honnête ! s'exclama-t-elle en riant.

- Oh, fit-il doucement. Je suis démasqué ! reprit-il en riant à son tour. Moi qui voulais passer pour un être simple !

- Alors parlez-en avec moi plus sérieusement, je veux vraiment en savoir plus. Est-ce vrai que vous vous êtes arrangé avec la reine pour les importations de cacao ? C'était très fort !

- Oui, c'est le cas. Mais je n'ai fait qu'écrire une simple lettre, c'est l'une de mes connaissances qui a tout arrangé. Vous en savez des choses, Miss Grey !

- Ce n'était pas difficile à deviner, vous êtes les seuls à proposer du chocolat maintenant ! Le reste est utilisé par les pâtissiers…

- Bonne déduction, sourit-il.

- J'aime vraiment ce que vous faîtes, avoua-t-elle. Mais ce que je préfère, c'est votre communication !

Elle l'entretint alors sur le fonctionnement de la publicité et de la communication des entreprises. Alexandre l'écouta avec une attention véritable, étonné de voir à quel point cette jeune fille était intelligente.

- C'est rare de trouver une demoiselle qui s'intéresse à ce genre de sujets, avoua-t-il après quelques instants. Vous m'impressionnez !

- Oh, vous savez… Mon père en est passionné donc…

Elle couvrit alors la partie inférieure de son visage pâle et poudré avec son éventail bleu assorti à sa robe de la même couleur qui faisait ressortir ses yeux.

Le reste de la soirée se déroula tranquillement. On dina, on rit, on s'amusa et on eut l'occasion de voir un rapprochement entre l'héritier des Albertwood et la plus jeune Miss Grey. Cela surprit et ravit toute l'assemblée car ces deux-là étaient faits pour être ensemble. Tout les réunissait : le rang, la fortune, le milieu social, tout ! Ils formaient indubitablement la paire…

Retour en arrière

- Maman ! s'écria la fillette en entrant dans le grand salon.

Sa mère était assise sur un divan en train de feuilleter un grand ouvrage vêtue d'une robe bleu clair qui faisait ressortir la couleur azur de ses yeux. Ses longs cheveux blonds tombaient en cascade sur ses épaules et quelques–unes de ses mèches tombaient sur son visage alors qu'elle se penchait sur son livre.

- Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle en relevant sa tête vers sa fille qui s'approchait.

Cette dernière prit place à ses côtés et la regarda droit dans les yeux.

- Dis, maman, pourquoi n'ai-je pas le droit d'aller jouer dehors ? questionna la petite, les yeux larmoyants.

- Pourquoi cet air triste, ma belle petite ? fit la mère en posant son livre pour la serrer contre elle.

- Maman, je n'ai pas d'ami… Personne ne m'aime…

- Mais voyons ! Qui t'a dit un mensonge pareil ? demanda-t-elle.

- Cette personne n'est pas importante… Mais ce n'est pas un mensonge. Je sais que personne ne m'aime. Je n'ai personne avec qui jouer… Pourquoi, maman ? Pourquoi n'ai-je pas le droit d'aller jouer avec ces enfants que j'entends de la terrasse ?

- Ma chérie, tu es trop bien pour eux, voilà pourquoi. Les jeunes filles bien éduquées ne vont pas jouer avec les sauvages. En plus, sous le soleil, ta jolie peau s'abimera ! Nous ne pouvons pas nous le permettre, n'est-ce pas? lui demanda-t-elle en tenant son petit menton entre ses doigts fins et en la regardant dans les yeux.

- Non, nous ne pouvons pas nous le permettre, répondit la petite en laissant une nouvelle larme couler sur sa joue.

- Et pourquoi donc ?

- Parc que je suis belle et que si je venais à perdre ma beauté, je ne serais plus rien.

- Exactement, confirma sa mère en embrassant les joues rougies de sa petite. L'important, ma chérie, n'est pas ce que tu es mais ce que les gens croient que tu es. Les bons sentiments et la gentillesse désintéressée ne sont que des mythes qu'on ne retrouve que dans les livres. En réalité, personne ne t'aimera pour toi mais bien pour ce que tu possèdes.

- Cela veut dire que je n'aurais jamais de véritable ami ? murmura timidement Lydia.

- Les vrais amis n'existent pas. Ne crois pas tout ce qu'on te raconte dans les livres car la vérité est toute autre. Nous vivons dans un monde cruel où tout le monde agit par appât du gain, affirma sa mère en souriant. Mais dans ce monde terrible, il y a tout de même une personne qui t'aime plus que personne ne t'aimera jamais : moi ! Car je suis ta mère. Je suis la seule sur qui tu puisses véritablement compter, la seule qui ne t'abandonnera jamais. Rien ne peut égaler l'amour d'une mère pour son enfant, tu le sauras toi-même un jour lorsque tu auras des enfants et que j'aurais des petits-enfants.

À la fin de ce discours, la petite fille éclata en sanglots dans les bras de sa mère.

- Du calme… Du calme… Du calme… Du calme… Du calme, chuchota-t-elle en berçant l'enfant dans ses bras.

Lorsque la petite eut fini de déverser ses larmes, elle leva ses yeux rouges vers sa mère.

- Maman, maman, maman ! Promets-moi que tu ne vas jamais me laisser seule ! Promets-moi que tu vas toujours m'aimer ! la supplia-t-elle.

- Oui, ma belle Lydia, je te le promets sur ce que j'ai de plus cher au monde. Mais en échange, promets-moi que tu seras la meilleure des filles, que tu ne me contrediras jamais.

La petite réfléchit à la proposition un moment en tremblant contre sa mère.

- Je le jure. Je ferai tout ce que tu voudras.

- Parfait, soupira-t-elle en passant sa main sur ses cheveux blonds et soyeux.

Un moment passa ainsi alors qu'elles étaient toujours serrées l'une contre l'autre. Lydia avait les yeux fermés et profitait de la chaleur maternelle, sa tête entre les bras de sa mère. Cette dernière fredonnait un air apaisant en détaillant les objets de la pièce.

- Et si nous mangions un gâteau à la crème aujourd'hui ? proposa-t-elle soudain à sa fille.

- Vraiment ? Je croyais que c'était grossissant ?

- Eh bien, je fais une exception pour aujourd'hui. Nous avons les ingrédients dans la cuisine. On va le préparer ensemble, comme jele faisais avec ta grand-mère.

Lydia ravala sa salive puis un sourire se dessina sur ses lèvres.

- On pourra mettre des fraises ? demanda-t-elle en se relevant.

- Pas seulement des fraises, on ajoutera des pommes aussi ! s'exclama-t-elle en prenant la petite main de sa fille.

Elles descendirent alorsvers la cuisine et mirent des tabliers bleu que leur prêta la cuisinière. Elles se mirent ensuiteà préparer le gâteau avec l'aide d'une fille de cuisine.

15 Novembre 1882 – Demeure des Du Rat

19 : 06

Retour en arrière

- Oh ! Quelle est belle cette jeune poupée ! s'exclama la maîtresse de maison en accueillant ses deux invitées aux portes du salon.

- Merci de vos compliments, Madame Du Rat. Je vous présente ma fille, répondit la grande dame blonde en montrant la fillette à ses côtés.

Cette dernière, qui n'était autre qu'une version miniature de sa mère vêtue d'une mignonne robe violette, s'avança alors.

- Je suis Lydia Rollington. Enchantée de faire votre connaissance et merci de nous avoir conviées à votre diner. C'est un plaisir.

Ainsi s'introduisit la petite fille de sa voix aigüe, comme une grande, sans oublier la révérence que lui avait apprise sa maman.

- J'en suis ravie, mon enfant. Venez dans le salon, très chères, les convia-t-elle ensuite.

En entrant dans le grand salon où ne reposaient que les dames autour d'un bon feu, la mère de Lydia alla directement s'asseoir sur un fauteuil dans leur assemblée. Elle fut reçue avec des bonsoirs et des sourires respectueux qui interrompirent la discussion pendant quelques secondes puis le fil de la discussion se renoua et elle y prit part. Il n'y avait aucun autre enfant dans le salon. Aux pieds de sa mère, la petite Lydia alla tout naturellement s'asseoir en enroulant ses petites mains autour de ses jambes repliées et en posant son menton sur ses genoux.

Le feu consumait le bois dans la cheminée avec un bruit de craquement, des cris d'agonie d'un tissu végétal qu'on dépossédait de la vie mais un son doux et apaisant pour la petite fille qui s'efforçait de ne pas céder au vilainmarchand de sable. Tout au long de la discussion, elle ne bougea ni ne parla. Et pour se distraire, à la lueur du feu qui dansait tout près, elle laissait quelquefois ses yeux dériver sur les toilettes parisiennes de ces riches dames. Elles portaient des robes de soie et de satin brodées couvertes de dentelles et des bijoux d'argent et d'or ornés de pierres claires et brillantes qui faisaient la taille du petit poing de la fillette. Elles avaient toutes de riches et influents maris, de beaux enfants qui à leur tour épouseraient de beaux partis. Et elles étaient toutes belles. Les vies qu'elles menaient étaient le symbole de leur réussite, sociale et personnelle.

Lydia jeta un regard de comparaison aussi objectif qu'elle le pouvait vers sa mère. Elle n'avait certes pas de robe semblable à celles des autres ni d'aussi précieux ou gros bijoux mais elle restait tout de même sublime, noble. En parlant, elle n'avait guère l'air jalouse des vacances de ses amies en Espagne. Elle restait clairvoyante et intelligente dans ses paroles.

Une servante vint une demi-heure plus tard prévenir ces dames que le diner était servi. Elles se déplacèrent toutes vers la salle à manger où commençaient à entrer les messieurs et on plaça la petite Lydia sur un siège loin de celui de sa mère entre une vieille dame et une jeune fille allemande.

C'était un diner privé. Seules une vingtaine de personnes étaient assises à la grande table rectangulaire recouverte d'une nappe bleu qui se mariait parfaitement avec les couverts en argent sortis pour l'occasion. Mais ce n'était pas tout. Pour ajouter un soupçon de fantaisie, la maîtresse de maison avait fait déposer des pétales de roses blanches sur la table. Cette dernière d'ailleurs était assise près de son mari au bout de la table et admirait les réactions de ses convives.

Heureusement pour elle, Lydia savait comment magner le couteau et la fourchette pour découper sa viande. Sa mère le lui avait déjà appris mais du haut de ses sept ans, elle était encore très maladroite. Preuve en était les nombreux bruits des couverts contre les plats qu'elle produisait en se nourrissant. Les convives la trouvaient néanmoins mignonne bien que certains d'entre eux, notamment les mères de famille, étaient à la fois surprises et gênées de partager la table d'une si jeune enfant qui n'aurait même pas dû se trouver là ce soir.

La petite fille tremblait légèrement en mangeant et n'osait même pas demander de l'eau pour étancher sa soif car elle sentait que sa mère, de l'autre côté de la table, faisait peser sur elle le regard d'un félin sur sa proie :au moindre faux pas, elle en subirait les conséquences à la maison. Elle n'avait juste pas le droit de l'humilier.

À la fin du diner, les dames retournèrent dans le salon après avoir discuté un petit moment à table avec les fut juste le temps nécessaire aux domestiques pour servir le thé dans le salon. On leur apporta du simple thé noir avec des petits fours et de la douce pâtisserie. On servit les dames installées de nouveau près du feu mais on oublia la petite blonde qui s'assit encore une fois aux pieds de sa mère, essayant de ne pas regarder les grosses parts de gâteau qu'elles dégustaient en parlant.

Soudain, Madame Du Rat entra dans le salon et découpa elle-même un bout du gâteau pour le porter à la fillette.

- Oh, ma pauvre petite, comment a-t-on pu t'oublier ! dit-elle en tendant l'assiette à Lydia.

Cette dernière la prit en murmurant un léger merci.

La maîtresse de maison alla ensuite s'asseoir sur son propre fauteuil en face de celui que tenait la mère de la petite.

- Vous savez, fit la dame en soupirant d'aise, je suis heureuse de vous avoir toutes ici ce soir pour fêter le succès des affaires de mon époux à Paris. Son usine grandit davantage de jour en jour et il n'y a rien de plus important pour nous que de fêter cette réussite avec nos amis proches loin des jalousies de la société. Je vous remercie encore d'avoir accepté notre humble invitation.

- Non, non, non, fit une grosse dame qui picorait son gâteau. Le plaisir est pour nous. Vous avez d'ailleurs un don pour organiser les réceptions. Ce diner était tout simplement fabuleux !

- Vous exagérez mais je suis ravie que vous pensiez ainsi, la remercia Madame Du Rat.

- Mais c'est la pure vérité ! s'exclama une autre invitée après avoir pris une gorgée de son thé. Vous êtes la seule dans cette campagne qui continue d'organiser de bonnes réceptions ! Je préfère largement venir chez vous plutôt que de me rendre à un diner chez un certain vicomte ! Ils sont d'une telle vulgarité dans cette famille …

- Et d'une cupidité !ajouta une autre convive avec un demi-sourire. On dit que le vicomte interdit à sa femme d'acheter de nouvelles robes ! La pauvre Jeanne, elle qui a été élevée dans le seul commandement que l'argent était fait pour être dépensé, se retrouve du jour au lendemain à devoir compter ses sous comme une vulgaire roturière !

- Je ne la plains pas, intervint soudain la mère de Lydia. Jeanne ne fait que subir les conséquences de son choix. C'est elle qui a choisi d'épouser un noble fauché alors qu'elle était au sommet. Elle ne peut plus que pleurer maintenant et subir ses restrictions et ses infidélités.

- Vous êtes dure, protesta Madame Du Rat. Ce n'était qu'une enfant amoureuse et vous ne pouvez pas nier que le vicomte avait des allures de prince charmant lorsqu'il est venu s'installer ici !

- Si par amour vous entendez caprice d'enfant pourrie-gâtée contre ses parents, alors je suis totalement d'accord avec vous, répliqua la mère de Lydia.

- Si vous le dites... En attendant, je garde au fond de moi une grande sympathie pour elle. Elle ne mérite pas ce qu'elle traverse… Au final, mesdames, ce qui lui arrive doit nous servir comme leçon pour mener nos enfants vers la bonne voie en leur trouvant de bons partis. D'ailleurs, Madame, je suis très confiante en l'avenir de votre fille, dit-elle à l'adresse de la mère de Lydia. Elle a des traits réguliers et nul doute qu'elle sera aussi belle sinon plus que vous. Aussi, je suis en admiration devant ce caractère ! Je ne l'ai pas entendue dire une bêtise depuis le début de la soirée. Elle sait très bien se tenir en société alors que si ma petite Angélique était ici ce soir, elle nous aurait assommées avec son bavardage incessant !

Et la discussion dériva sur les vacances d'Angélique chez ses tantes à Paris où elle passait ses journées dans les boutiques de jouets à acheter des poupées avec ses cousines...

Les heures défilèrent sans que la moindre trace de fatigue n'apparaisse chez Lydia. Elle était totalement absorbée par la discussion de ces dames, par leurs expressions calculées, leur gestuelle élégante et gracieuse, leur façon de parler... Ce n'était pas exceptionnel en soit mais à travers ces dames qui représentaient la noblesse française dans toute sa splendeur, elle apprenait de précieuses leçons…

Mais la soirée vint à son terme, comme toujours. Les domestiques aidèrent les invités à mettre leur manteau puis les conduisirent vers la porte derrière laquelle leurs voitures les attendaient.

Sur le chemin du retour, Lydia avait posé sa tête sur les genoux de sa mère faute d'oreiller.

- Lydia, je suis fière de toi. Tout le monde t'a complimentée ce soir, lui murmura soudain sa maman en passant sa main dans sa belle chevelure dorée.

- J'ai fait de mon mieux, avoua la petite.

Un silence s'installa alors où l'on n'entendait que les sabots des chevaux contre le sol boueux. Il avait plu la nuit dernière et l'eau s'était mélangée avec la terre pendant la journée froide qui avait suivie, créant une sorte de pate glissante. Par les fenêtres de la voiture, on pouvait difficilement apercevoir les silhouettes des arbres danser au grès du vent indécis sous un ciel nuageux que n'arrivaient pas à traverser les faibles rayons de lune. Heureusement, le chauffeur avait pensé à apporter une torche avec lui.

- Maman ? Qui était cette Jeanne dont vous parliez ? demanda ensuite la petite, brisant le silence.

Sans ouvrir les yeux, sa mère continua ses caresses.

- Une imbécile.

- Pourquoi ?

- Parce qu'elle a fait le mauvais choix.

- L'amour est un mauvais choix ?

- Pas toujours mais la plupart du temps, oui. L'amour n'est qu'une œuvre du mal. Il frappe au bon moment pour détruire des destinées brillantes puis s'en va quand il devrait rester… Comprends-tu ce que je veux dire ?

- Hmmn…

- Très bien. Alors ne commets jamais la même erreur une fois grande. Lorsque tu vas te marier, ce sera avec un homme riche et puissant et pas un roturier indigne. Sinon, tu finiras déshonorée et pauvre… Et je ne t'aimerai plus, ajouta-t-elle en jouant avec une des boucles de sa fille.

- D'accord, lâcha Lydia en se mordant les lèvres.

4 Juin 1897 – Londres

10 : 01

- Il passa sa main dans ses cheveux blancs en soupirant alors qu'il se tenait devant la boutique. Les passants se retournaient parfois pour observer cet homme qui restait planté devant la porte sous le timide soleil de l'été londonien. Le fait était qu'il n'arrivait pas à se décider à entrer. Il pensait inlassablement à sa fierté qui le blâmait, lui qui s'était promis de ne jamais plus faire appel à ce fou… Mais avait-il vraiment le choix ? Sa fierté avait-elle de l'importance maintenant ? En avait-il même encore de la fierté ? C'est avec cette pensée qu'il tira enfin sur la poignée.

- Bonjour, Undertaker, soupira-t-il en fermant la porte derrière lui, coupant ainsi le fin fil de lumière qui avait réussi à s'incruster à l'intérieur.

La boutique n'avait absolument pas changé depuis sa dernière visite. La cheminée, le comptoir et le petit salon, les coussins éparpillés sur le sol… Les épais et vieux rideaux verts empêchaient toujours le soleil d'entrer. Seule une faible lumière arrivait à les traverser et donnait un semblant de vision. Ce qui lui permit d'avancer sur le vieux parquet en bois sans trébucher sur un os jeté à terre par le gérant de la boutique. Il se rendit également compte en avançant que la même odeur de cire flottait toujours dans l'air.

Tout était resté identique en l'espace de dix ans… Même Undertaker était toujours le même. Son visage n'avait pas pris une seule ride. Allongé sur son canapé comme une diva en plein chagrin d'amour, mâchouillant son nouvel os, il riait avec lui-même.

- Ah, Ash ! Toujours vivant ? s'écria-t-il pendant que M. Landers prenait place sur un fauteuil vis-à-vis de lui.

- Je vois que vous n'avez pas perdu votre humour, dit-il en croisant les bras.

- Tu as beau le nier, mon Ashounet, mais tu sais que le vrai toqué entre nous reste toi ! répliqua Undertaker en continuant de grignoter son os chéri.

- Je ne suis pas venu pour débattre du passé. Au contraire, une affaire de la plus-

- Je sais pourquoi tu es ici, l'interrompit Undertaker. Voyons, que veux-tu que je te dise ?

- Tout ce que vous savez sur ces monstres, répondit Ash en fronçant les sourcils.

- Tout ce que je sais ? fit l'être bizarre en tapotant son menton de son doigt griffu. C'est beaucoup, dis-moi ! Cela risque d'abimer ma vieille mémoire de me souvenir de tout ça pour toi maintenant. Je ne crois pas que cela soit faisable …

M. Landers soupira.

- Très bien, quel est votre prix ?

- Oh, vraiment ? De l'argent ? Pour moi ? s'étonna Undertaker en haussant les sourcils. Mais quelle valeur l'argent peut-il encore avoir pour moi ?

- Alors que voulez-vous ? demanda-t-il en levant les yeux au ciel d'exaspération.

- Je veux beaucoup de choses. La question est plutôt : que serais-tu enclin à m'accorder ?

- Tout ce qui me permet d'obtenir ce que je veux, répondit Ash sans hésitation.

- Eh bien… J'ai appris récemment par un ami que tu t'es encore fait jeter de Scotland Yard, débuta-t-il en enroulant l'une de ses longues mèches grises autour de son os. Sachant que tu as de bons appuis auprès de plusieurs nobles, je me demande comment ils ont pu te dégager ?

- Dites-le-moi vous-mêmes puisque vous êtes si bien informé…

- Non ! s'écria Undertaker. Je veux te l'entendre dire. Allez, conte-moi ta nouvelle catastrophe ! Elles sont toujours si délicieuses à entendre !

Son invité serra les dents. Désormais, il se souvenait de la raison pour laquelle il haïssait ce fou…

- Eh bien…

M. Landers allait répondre lorsqu'un bruit se fit entendre à la porte, le sauvant d'une humiliation certaine.

Toc ! Toc ! Toc !

Un silence s'installa. La personne de l'autre côté ne semblait pas vouloir entrer sans autorisation, contrairement à M. Landers avant elle que le panneau « fermé » n'avait pas arrêté.

- Entre ! C'est ouvert ! fit Undertaker.

La porte s'ouvrit et se ferma aussitôtderrière un homme. Il s'avança alors mais s'arrêta à quelques mètres seulement des deux autres.

- Qu'y a-t-il, Ronald ? demanda alors Undertaker en souriant gentiment au jeune homme. Quelque chose te dérange ?

Le nouveau venu ne répondit pas directement, trop occupé à dévisager M. Landers qui restait parfaitement indifférent. Ronald sortit ensuitebrusquement son bâton de sa poche et le pointa en direction de l'homme en blanc toujours stoïque.

- Du calme, du calme !intervint le gérant de la boutique en posant une main sur l'épaule du blond. Pourquoi une telle agressivité ?

- Mais tu es fou ou quoi ?! Après tout ce qu'il a fait ! Comment peux-tu le tolérer sous ton toit ?! s'écria Ronald en repoussant la main de son ainé.

- Oui, je suis au courant, sourit l'homme aux cheveux d'argent. Mais si nous voulons réussir à les exterminer, nous aurons besoin de toute l'aide possible, même de la sienne.

- Pourquoi-, débuta alors le blond.

- Va t'asseoir. Nous discuterons et si tu as toujours envie de lui faire la peau à la fin de la journée, tu me laisseras regarder ! le stoppa-t-il en lui donnant une tape dans le dos. Fais-moi confiance, ajouta-t-il ensuite en le fixant dans les yeux.

- Bien, se résigna alors Ronald en allant s'asseoir sur le siège le plus éloigné de celui de M. Landers.

Une minute de silence s'étira alors pendant laquelle Undertaker souriait à ses deux invités avec gentillesse.

- Puisque tu es là, Ashounet, moi et mon ami Ronald que tu as failli tuer lors de votre dernière rencontre, nous avions projeté d'aller faire un petit pique-nique dans la forêt. Veux-tu te joindre à nous ? demanda-t-il avec entrain tout en souriant. Une tarte aux fruits sera de la partie aussi. Mais je ne veux surtout pas t'influencer…

M. Landers fit mine de sortir son épée de son fourreau pour l'examiner une seconde puis se tournant vers eux, il acquiesça.

- Très bien ! Montez dans ma voiture de fonction, elle est derrière ! Pendant ce temps, j'irai ramener le panier et tout le nécessaire pour le meilleur pique-nique qui soit ! leur indiqua le gérant de la boutique en disparaissant derrière une porte.

- Je te préviens, menaça Ronald en marchant aux cotés de l'homme en blanc pendant qu'ils se dirigeaient vers la petite voiture d'Undertaker. Si tu tentes la moindre traitrise, je peux t'assurer que je te tuerais pour de bon.

- Comme si tu étais assez fort pour m'abattre de toute façon, jeune homme, répliqua M. Landers en lui souriant. Mais, petit, tâche de faire preuve de maturité en te contrôlant pour aujourd'hui. Cela m'ennuierait de devoir te corriger par une aussi belle journée et ce serait une perte de temps inutile.

- Taré… ! jura alors Ronald à voix basse.

M. Landers l'ignora et monta à la place du conducteur dans la charrette qu'Undertaker nommait « voiture de fonction ». Ronald s'installa quant à lui à l'arrière.

L'arrière de la boutique donnait sur une route peu fréquentée. C'était peut-être dû aux innombrables légendes urbaines qu'on lui prêtait. Elle était également presque déserte de végétaux, ce qui renforçait le sentiment d'insécurité. Les quelques demeures qui se trouvaient sur le chemin étaient toutes délabrées et habitées par des personnes peu fréquentables. Finalement, le seul avantage qu'elle offrait était le raccourci qu'elle représentait pour sortir de Londres, rien de plus.

Les deux hommes attendirent un certain temps, écoutant les bruits de la ville qui leur parvenaient.

- On y va, les enfants ! cria finalement Undertaker en apparaissant, portant un gros panier.

Ronald et Ash affichèrent alors une expression d'étonnement en voyant un petit garçon et une jeune fille suivre l'homme aux cheveux d'argent.

- Mes amis, je vous présente mes petits elfes, fit-il en les montrant du doigt. Lui, c'est Jonninet et elle, c'est Marinette ! Je veux les emmener prendre l'air. Et puis, les elfes portent chance, ne l'oublions pas ! Allez, montez avec tonton Ronald à l'arrière, leur dit-il ensuite en prenant lui-même les rênes du pauvre cheval qui devait les transporter.

- Mais, Undertaker, ce sont des enfants ! protesta Ronald.

- Ne t'en fais pas ! Ne t'en fais pas ! Je maîtrise la situation ! le rassura-t-il. Allez, Robert ! On y va ! dit-il à l'adresse du cheval.

Celui-ci se mit à avancer dès que l'ordre fut donné.

Ils étaient donc en route vers la forêt de S.. qui se trouvait non loin de la ville. Le vieux cheval brun marchait à une cadence relativement lente, ce qui fait qu'un trajet d'une heure se transforma en deux. Durant deux heures, l'esprit ne se contente plus du paysage qui défile, il se doit d'avoir d'autres distractions, une façon de passer le temps. C'est alors tout naturellement que Ronald sortit un jeu de cartes de sa veste et le montra aux deux enfants.

- Et si on jouait aux cartes, hein ? leur proposa-t-il en souriant.

- Boucle-la ! cracha Joe avant de retourner dormir.

- Mon frère vous demande de le laisser se reposer un peu car il n'a pas dormi cette nuit, rectifia doucement Maria.

- Et toi, petite ? Tu veux jouer ? lui demanda-t-il alors.

- Non, monsieur. Je ne comprends rien aux cartes, répondit-elle en détournant les yeux.

- Ce n'est pas grave ! Je peux t'apprendre ! lui sourit le blond en ajustant ses lunettes.

- Non, vraiment, je ne suis pas intéressée. Pardon, répéta-t-elle en soupirant.

Après ce rejet catégorique de la part de la jeune fille, Ronald se résigna à cacher ses cartes. Et il resta silencieux pendant tout le reste du trajet, comme presque tous les autres.

- Sur le chemin ! Nous allons visiter le voisin ! Sur le chemin ! Nous voyageons vers des pays lointains ! Sur le chemin ! chantait Undertaker en dirigeant son cheval.

Il n'avait pas une belle voix et les vers qu'il récitait étaient plein de stupidité. Ce n'était ni entrainant ni agréable ni distrayant, juste exaspérant, mais tout le monde faisait de son mieux pour se contenir. M. Landers semblait le seul à essayer de déceler ce qui se cachait derrière les mots de l'être bizarre. Après tout, il était passé maître dans l'art de la circonlocution. Qui sait ce que ces paroles en apparence naïves et bêtes cachaient…Mais il abandonna bien vite, se disant que c'était totalement inutile. Il ne pouvait pas discerner une personnalité juste en comprenant une petite chanson.

Jamais il ne pourrait savoir ce qui se dissimulait derrière ce sourire, se dit-il en l'observant du coin de l'œil avec ennui.

Finalement, le vieux Robert réussit à les transporter vers le lieu fixé sans s'effondrer en route. Ainsi, ils descendirent une fois que la voiture se fut arrêtée.

Un pied seulement posé sur l'herbe fraiche, le soleil frappant sa peau pâle, Maria leva les yeux vers le ciel bleu qui s'offrait à elle.

- Tu vas bien ? lui demanda Joe en lui prenant la main.

- J'avais oublié, soupira-t-elle.

- Allez, les gosses ! leur cria soudain Ronald alors qu'il s'éloignait de la charrette en compagnie de M. Landers et Undertaker.

Les deux enfants accoururent alors vers eux, main dans la main.

M. Landers restait silencieux et arborait une expression d'ennui mortel pendant que Ronald discutait avec Undertaker qui listait ce qu'il avait préparé pour ce fameux pique-nique. Mais ce n'étaient pas ces personnalités si différentes qui éblouissaient les enfants mais plutôt la beauté dont ils étaient entourés. Cette belle nature, cette verdure qu'ils n'avaient pas vue depuis des années se présentait de nouveau à eux dans toute sa splendeur. Les grands arbres qui chatouillaient le ciel, les plantes vertes qui s'épanouissaient au bord du chemin, la brise chaude qui venait parfois jouer avec leurs cheveux…

- Je crois que cet endroit sera parfait ! Regardez, les amis ! leur annonça Undertaker en montrant du doigt une clairière toute proche.

- C'est vraiment bien comme endroit, approuva Ronald en aidant l'homme bizarre à étaler une nappe sur l'herbe.

- Bien sûr que oui ! affirma celui-ci en commençant à sortir des boites et des plats couverts de son panier. Venez, mes gentils copains, il y en a pour tout le monde ! dit-il ensuite à l'adresse de Maria et de Joe qui étaient restés à l'écart du groupe.

Les deux enfants prirent alors place sur le drap et acceptèrent silencieusement, comme Ronald qui était assis près d'eux les jambes croisées, ce que leur passait Undertaker.

- Et toi, Ashounet ? Tu ne veux pas te joindre à nous ? lui demanda l'homme bizarre une fois que toute la bonne nourriture avait été étalée comme pour l'appâter.

- Merci de votre proposition mais je n'ai pas faim, répondit-il en levant les yeux au ciel.

- On te garde un peu de tarte ?

- Bien que j'apprécie vos tartes, je m'en passerai pour cette fois. En attendant, je préfère me dégourdir les jambes. Je vous rejoindrai sous peu, dit-il en s'enfonçant dans la forêt.

- Bah tant pis pour toi ! Tu ne sais pas ce que tu rates ! lui cria Undertaker en souriant. Alors, ça vous plait ? fit-il ensuite en se tournant vers les autres.

- J'ignorais que tu étais si bon cuisinier, répondit Ronald en avalant. C'est vrai, hein, les gosses ? fit-il en se tournant vers eux.

Maria et Joe étaient extrêmement maigres, ce qui laissait facilement deviner qu'ils avaient été en sous-nutrition pendant longtemps. C'est pour cela que Ronald n'était pas surpris en les voyant dévorer avec avidité leur viande, leur pain, leur salade…. Il n'était pas dégouté, il était juste apitoyé. Bien qu'Undertakerne soit pas un charitable dans l'âme, il comprenait parfaitement sa volonté d'offrir un logis à ces pauvres petites créatures.

- Oui, c'est vraiment bien ! avoua Maria en essuyant sa bouche, rougissante. Hein, Joe ?

- Ouais, ouais… Pas mal, répondit-il en continuant de manger à toute allure.

- Oh ! s'exclama Undertaker. Je suis tellement ravi que ça vous plaise, mes chéris !

La clairière était vraiment un endroit agréable pour une sortie mais ils n'étaient pas venus ici pour passer un bon moment, loin de là.

Après avoir fini de manger, Ronald et Undertaker se levèrent en disant aux enfants de rejoindre la charrette pendant qu'ils allaient chercher M. Landers.

- Nous n'allons pas prendre beaucoup de temps, leur dit leur bienfaiteur. Ce pauvre Ash doit être désemparé, perdu dans cette forêt qu'il ne connait pas.

- D'accord, je vous crois, mais gares à vous si vous nous mentez ! les menaça Joe. Maria ! fit-il à l'adresse de sa sœur. On y va !

- J'arrive, dit-elle en le suivant.

Ils partirent en direction de la charrette, portant la nappe et le panier.

- N'oubliez pas de nourrir Robert ! Il reste quelques carottes ! leur rappela Undertaker de loin.

- Ouais ! fit Joe avant de reprendre sa discussion avec sa sœur.

- Ah, les enfants, quelles magnifiques créatures !

- Je t'admire de les avoir recueillis, lui avoua Ronald pendant qu'ils marchaient sur les traces d'Ash. Par contre, je n'approuve pas du tout que tu les aies amenés avec nous. Ce ne sont que des gosses ! Tu sais très bien ce qu'ils risquent si on se fait repérer ici !

- Oh, monRonald !sourit Undertaker. Tu as toujours eu un cœur d'artichaut dès qu'il s'agit d'enfants. Mais ne t'en fais pas, ce ne sont pas de simples gosses, je suis certain qu'ils sauront se défendre en cas d'attaque.

- Comment ça ?

- Tu le sauras.

Un silence s'installa entre eux après cela. Ronald, bien que curieux, se retint d'harceler son ainé de questions, sachant qu'il n'obtiendrait aucune réponse satisfaisante. Seul le temps lui délivrerait la vérité.

Cette forêt était simple, sans particularité qui pourrait la différencier d'un millier d'autres bois dans le monde. Avec ses grands arbres, ses différentes plantes sauvages qui poussaient n'importe comment sur le sol, son air frais qui enchantait les poumons, elle était semblable à milles autres bois aux yeux du visiteur ordinaire.

Ils trouvèrent M. Landers debout, droit comme l'arbre qu'il observait avec attention.

- Hé,Ash ! l'interpella l'homme bizarre.

M. Landers soupira en les sentant se rapprocher puis il se retourna vers eux.

- Tu as trouvé quelque chose ? lui demanda Undertaker en arrivant à son niveau.

- À vous de me le dire mais je crois que c'est ici.

Undertaker tapa le sol avec son pied trois fois puis s'arrêta en souriant.

- Bon travail. C'est effectivement ici, confirma-t-il. Alors, dit-il en se tournant vers eux. Qui de nous va avoir le privilège d'utiliser ses pouvoirs ?

- Moi, se proposa Ronald en sortant son bâton noir.

- D'accord ! À toi l'honneur ! décida Undertaker en prenant le bras de M. Landers pour l'éloigner le plus possible.

Ronald, concentré, posa son arme sur le sol.

Un oiseau silencieux perché sur un arbre de l'autre côté de la forêt observait les deux enfants et le vieux cheval, avant de se mettre soudainement à chanter, bientôt rejoint par une douzaine d'autres oiseaux de son espèce.

- Joe ! appela Maria en ouvrant les yeux, assise sur la place du conducteur pendant que son frère nourrissait Robert. Tu as entendu ?

- Quoi ? Je n'ai absolument rien entendu, répondit-il en donnant une nouvelle carotte à Robert.

- Vraiment ? Parce que je crois avoir entendu un bruit au loin…

- Il n'y a rien, ce doit être ton imagination. Toi non plus t'as pas dormi hier alors repose-toi encore un peu, la rassura-t-il.

- Sans doute… Undertaker fait tellement de bruit en cuisinant, se résigna-t-elle en refermant les yeux.

Le silence apaisant de la forêt reprit sa place et Maria s'endormit rapidement alors que Joe se mettait à jouer avec la crinière de Robert après l'avoir nourri.

Le temps passa sans que les trois hommes ne reviennent, irritant Joe.

Mais alors qu'il marmonnait, une main se posa brusquement sur son torselà où était accrochée sa pierre et une autre se posa sur ses yeux, le plongeant dans l'obscurité complète. Il resta immobile pendant quelques secondes, tétanisé. Au bout d'un certain temps cependant, ce fut son agresseur qui se mit à trembleret une odeur de fumée mêlée à un bruit de craquement se fit sourit. Il se dégagea ensuite facilement, le frappant avec un coup de pied pour le faire tomber derrière. Ceci étant fait, naturellement, sa première initiative fut de vérifier sisa sœur allait bien.

- Maria ! T'es où ?! cria-t-il en fouillant les alentours du regard pendant que l'homme en noir se roulait sur l'herbe en suppliant.

Une minute plus tard, celui-ci rendit l'âme et le feu s'éteignit après avoir accompli sa mission. Pourtant, Joe n'avait toujours pas retrouvé sa sœur.

- C'est elle que tu cherches ? lui cria soudain un autre homme en noir d'un endroit reculé.

Joe se retourna immédiatement et le vit tenir fermement Maria pendant que cette dernière se débattait de toutes ses forces pour lui échapper.

- Lâche-là ! lui ordonna Joe.

- Si tu tentes de me tuer comme mon compagnon, elle me suivra dans la mort, le menaça l'homme en noir. Si tu veux que je te la rende, tu dois m'écouter !

Joe ne pouvait voir ni le visage ni les cheveux de cet homme mais il mettait sa main à couper qu'il souriait en prononçant ces mots. C'était lui après tout qui était en situation de force à cet instant.

Sans autre issue, le petit garçon serra les poings. Il devait trouver un moyen de l'atteindre sans faire de mal à Maria et pour cela, il devait gagner du temps.

- Vas-y ! Parle !

- Ravi de savoir que tu as tout de même un peu de bon sens dans ta petite tête ! s'exclama l'inconnu devant sa victoire. Mais trêve de bavardages. Ce dont je veux te parler, c'est d'un sujet sensible qui nous concerne tous. Une grande guerre arrive et beaucoup de gens risquent d'y perdre la vie. Nos ennemis sont en liberté, ils sont puissants et ils n'épargneront personne. À nous seuls, nous ne pouvons leur tenir tête pendant longtemps mais avec ton aide, nous arriverons à les vaincre sans difficulté. Car cette pierre que tu utilises comme un vulgaire jouet pour satisfaire tes caprices n'est autre que l'une des seules armes assez fortes pour les détruire. Nous ne cherchons qu'à protéger les innocents humains du sort qui les attend, rien de plus ! Maintenant que tu connais notre cause, veux-tu te joindre à nous ? demanda-t-il finalement.

Joe qui l'avait malgré lui écouté de bout en bout, baissa la tête et fit mine de réfléchir.

- Eh bien… Non, j'refuse, débrouillez-vous sans moi ! déclara-t-il en haussant les épaules, indifférent.

Un silence d'incrédulité s'installa alors durant lequel le petit sentit une envie de se justifierse manifester en lui.

- Tu sais, monsieur… Tant que je peux nous protéger et survivre ma sœur et moi, je m'en fiche de ce qui peut arriver aux autres « humains innocents » comme tu dis !déclara-t-il après réflexion.

- Sombre idiot ! s'emporta alors l'homme en noir, serrant davantage Maria dans ses bras. Tu ne comprends donc pas que si nous n'agissons pas maintenant, il arrivera un temps où même les trois pierres réunies ne pourront plus rien faire ?!

- J't'ai écouté, non ?! Alors rends-moi ma sœur et laisse-nous tranquille ! T'as donné ta parole ou j'm'trompe ? répliqua-t-il en le foudroyant du regard.

Après un moment de réticence, l'homme se résigna et laissa tomber la jeune fille essoufflée au sol. Il lui donna ensuite un puissant coup de pied pour la jeter vers son frère. Aussitôt, Joe se pressa pour la rattraper puis l'éloigner. Une fois suffisamment loin de leur agresseurcependant, il se décida à réaliser sa vengeance.

Mais au moment où les vêtements de l'homme se mettaient à se consumer sous les flammes, celui-ci leva la main droite au ciel. Une foule d'hommes en noir surgit alors brutalement des quatre coins de l'endroit qui les entourait, les encerclant totalement. Surpris, Joe ne sut quoi faire. Les assaillants se pressèrent ainsi de profiter de ce moment en or pour lui dérober sa sœur à nouveau et pour lui subtiliser du cou son seul et unique moyen de défense.

Les deux enfants maîtrisés, l'équipe tenta ensuite de sauver leur compagnon du feu mais c'était déjà trop tard, le feu le dévorait à une vitesse fulgurante.

Il criait et se roulait sur l'herbe à cause de la douleur.

Maria, les mains fermement liées par un brave et puissant gaillard, assista à toute la souffrance de cet homme en tremblant comme une feuille. Elle dut même fermer ses yeux larmoyants pour éviter d'être traumatisée à vie.

Finalement, la seule chose qu'ils purent faire fut de lui trancher la tête pour abréger son agonie. Après cela, tout le monde resta silencieux à observer les deux corps consumés.

- Dire que ce sont des gosses qui ont fait ça, déclara l'un d'eux, toujours sous le choc.

Bien vite, la nécessité de se reprendre les rattrapa et enterra tout le reste. Celui qui avait réussi à s'emparer de la pierre rouge la donna à l'un de ses compagnons et ce dernier l'examina sous toutes les coutures pendant quelques minutes avant de se diriger vers le jeune garçon pour lui tenir le menton et l'obliger à le regarder dans les yeux.

- Je comprends pourquoi le Rubis t'a choisi… Tu as tellement de rage en toi qu'il doit grandement en jouir.

Après lui avoir adressé ses mots, il lui tourna le dos et alla rejoindre un groupe qui s'était formé dans un coin tout proche. Leurs mots ne parvenaient pas jusqu'aux oreilles des deux enfants mais ils étaient certains que leur sort se décidait au cours de cette conversation.

Maria de son côté avait déjà perdu tout espoir. Elle envisageait le pire comme dénouement. Elle, qui venait tout juste de revoir la liberté, allait devoir retourner dans les profondeurs de la misère. Certaine de son destin, son corps traduisait ses sentiments de la façon la plus visible qui soit. Elle tremblait toute entière, des larmes coulaient abondement sur ses joues et ses fines lèvres roses lui faisaient atrocement mal à force de les mordre pour bloquer les gémissements et les plaintes qui se déchainaient dans sa gorge.

- Hé, Maria ! Ne t'en fais pas ! Je vais nous sortir d'ici, je te le promets !

Elle tourna la tête vers Joe, juste à temps pour voir le garde qui le retenait lui donner un puissant et douloureux coup de poing sur le crâne. C'était sa punition pour avoir osé parler sans permission.

Alors, ils se turent. La jeune fille n'osait pas répondre à son frère de peur de se faire maltraiter et Joe, bien qu'impertinent, n'était pas inconscient au point de se jouer de leur patience.

Quelques instants plus tard, l'emprise du garde sur les bras du petit garçon se relâcha soudainement et la seconde d'après, ce dernier tomba à terre. Tout le monde se tourna vers lui, choqué, pour réaliser qu'il était mort. Et bien vite, d'autres gardes se mirent à tomber comme des mouches… Dans l'air, on ne voyait pourtant que de vagues éclairs blancs qui traversaient l'espace à toute vitesse pour atteindre une certaine cible. On paniqua alors et on se mit à chercher la provenance de ces rayons mortels. On bougea dans tous les sens pour ne pas être le prochain sur la liste de la mort. Maria ferma les yeux pendant que celui qui la retenait tentait de courir loin en la trainant mais bien vite, lui aussi la lâcha et elle tomba en même temps que lui sur le sol. Elle, terrifiée par la peur et lui, raide mort.

- Vous allez bien, Miss ? entendit-elle ensuite entre les exhortations et les cris appelant à l'aide.

Elle leva la tête pour voir une main gantée de blanc tendue vers elle et reconnut presque instantanément l'homme en blanc de tout à l'heure. Elle ne lui avait pas porté grande attention précédemment alors elle était d'autant plus surprise de le voir venir à son secours, lui qui ne la connaissait pas et qui n'avait aucun intérêt à le faire.

- Oui… Enfin, je veux dire, oui ! Oui, je vais bien ! répondit Maria en essayant de se reprendre.

- Bien, maintenant allez-vous réfugier à l'arrière avec votre frère. Nous vous rejoindrons sous peu, dit-il avant de se jeter de nouveau dans la bataille.

La jeune fille resta malgré tout un moment à terre, incapable de bouger. Mais en entendant les cris et en commençant à sentir une nauséabonde odeur, elle fut comme électrifiée et courut à toute vitesse vers l'endroit indiqué par M. Landers, dévorée par la peur. Elle trouva finalement Joe assis sur l'herbe au milieu de grands arbres et de longues plantes près d'Undertaker qui tenait une grande boite en bois à ses côtés. Sur le coup, elle n'y prêta guère attention car ce qui se jouait tout près d'eux l'accablait trop. Elle prit place dans la petite cachette et s'efforça de patienter sans regarder. Mais c'était difficile. Bien que sachant que c'était mal et qu'elle le regretterait plus tard, elle osa ouvrir les yeux, motivée par une curiosité morbide.

De là où ils étaient, à travers les arbres et les herbes, ils pouvaient apercevoir l'affaire qui se déroulait.

Ronald et Ash combattaient côte-à-côte sans pour autant faire équipe. L'ennemi, nombreux et sans pitié, les entourait totalement. Ils pouvaient difficilement se mouvoir et encore moins s'échapper. Ronald utilisait de la magie pour se défendre, usant de son bâton noir pour leur envoyer des éclairs blancs qui traversaient le champ de bataille à une vitesse incroyable sans pourtant toujours atteindre leur cible. De son côté, M. Landers n'utilisait pas de magie mais seulement une épée, une fine lame ordinairemais qu'il maniait admirablement bien. Il était gracieux et agile, attaquant de front, un sourire confiant sur les lèvres, ne cessant de couper les têtes et les membres de ses attaquants.

Le duo que ces deux hommes formaient au combat était redoutable et puissant mais l'ennemi n'était pas dans l'embarras non plus. Les hommes en noir utilisaient des sortes d'armes à feu qui lançaient des projectiles de taille moyenne, empoisonnés. Bien qu'elles paraissaient ne pas avoir besoin de recharges, leurs armes avaient le désavantage de peser très lourd, ce qui était un véritable problème pour toucher deux cibles aussi rapides et agiles.

Ainsi se poursuivit le combat pendant un certain temps jusqu'à ce que l'ennemi ne finisse par prendre l'avantage. Les deux hommes, bien qu'étant puissants et rapides, n'étaient pas formés pour l'endurance et plus la bataille durait, plus ils avaient de mal à poursuivre. La terre ne cessait d'aspirer le sang de leurs victimes et pourtant, le nombre de leurs adversaires ne semblait pas diminuer.

Joe et sa sœur regardaient la scène avec un effroi grandissant pendant qu'Undertaker restait stoïque. Maria observait surtout M. Landers : son épée, ses mouvements, son expression… Elle tremblait comme tout à l'heure et avait sa main sur sa bouche pour étouffer les cris qui lui montaient à chaque fois que le chevalier blanc se retrouvait dans une situation critique. Son frère était malheureusement dans le même état… Dans sa tête se bousculaient milles scénarios terribles. Il craignait plus que tout la défaite des deux hommes car cela annoncerait leur perte à tous et il n'avait pas du tout foi en la capacité de cet être bizarre à les protéger.

Il devait donc agir au plus vite. Sa pierre rouge gisait sur le sol sans que personne ne la vit, trop distraits par l'affrontement. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine car il devait le faire, il avait besoin de le faire. C'était son devoir après tout … Mais comme un lâche, il demeurait immobile, il craignait trop pour sa vie. En le voyant arriver, leurs ennemis pourraient le tuer d'un seul coup. Il n'était pas aussi agile ou rapide que M. Landers et Ronald.

Il n'était qu'un gamin…

Soudain, l'inévitable se produisit. Trois balles bien visées touchèrent leur cible : deux à la poitrine et une à la jambe gauche. Ronald s'effondra sur le sol et son bâton tomba également.

C'était la goutte qui fit déborder le vase. N'en pouvant plus, Joe s'élança contre l'avis de sœur dans le champ de bataille, incapable de rester à observer plus longtemps comme un demeuré.

Maria avait elle aussi du mal à rester en place. Terrorisée, elle ne voulait que fuir. Elle observait M. Landers avec de grands yeux tout en se mordant les lèvres.

Ce dernier était maintenant seul face à tous leurs adversaires et faisait vraiment de son mieux pour se défendre. Non seulement lui mais aussi Ronald à terrequi ne pouvait visiblement plus bouger et se tordait de douleur comme un fou. Même dans la plus critique des situations, ce chevalier blanc continuait à tenir et conservait sa grâce et son agilité. Il était vraiment exceptionnel, pensa la jeune fille cachée au loin dans la flore, attendant la fin, impuissante.

La sortant de son admiration, elle vit alors son petit frère se lever et courir vers eux. Prise au dépourvu et clouée sur le sol à cause de la terreur, elle releva la tête.

- Joe, arrête ! Tu vas te faire tuer, bon Dieu !

Mais il ne l'écouta pas. Sitôt, elle vit cependant Undertaker se lever et partir à ses trousses à une vitesse fulgurante. C'est ainsi qu'avant de pouvoir rejoindre les deux hommes, le petit sentit quelque chose l'attraper par derrière pour le tenir fermement. On lui coula le bec alors qu'il allait s'écrier et il entendit la voix de cet être bizarre lui murmurer à l'oreille avec ce qui semblait être un sourire. Il s'immobilisa en entendant les mots qu'il lui souffla et tomba sur le sol, le visage décomposé.

- Maintenant, retourne vers ta sœur, mon Jojo. On ne va pas tarder à s'en aller alors surtout, veillez bien sur la boite, dit-il en sortant de sa robe un bâton noir semblable en bien des points à celui de Ronald.

L'arme grandit et le petit vit apparaitre à son bout deux lames ondulées. C'était maintenant une arme semblable à une vraie faucheuse. Mais malheureusement, le temps que cela se fasse, quelques-uns des hommes en noir les avaient aperçus. Certains d'entre eux s'élancèrent vers eux etUndertaker lui fit encore signe de s'en aller, ce qu'il s'empressa de faire cette fois-ci. Il ne vit pas ce qui arriva à ces hommes qui s'étaient attaqués à eux mais il entendit quelques cris. Arrivé près de leur cachette, il se jeta dans les brasde sa sœur et l'enlaça. Elle l'étreignit à son tour, se détournant du carnage qui se produisait derrière eux. Les cris redoublèrent…

Après quelques minutespourtant, tout bruit cessa et les sons de la forêt reprirent lentement le dessus. Maria ouvrit les yeux pour inspecter les environs puis jeta un coup d'œil vers le champ de bataille mais n'y vit absolument personne.

- Joe, dit-elle à son frère. Je crois que c'est… fini, osa-t-elle dire.

- Vraiment ? demanda-t-il en se détachant d'elle pour fouiller l'endroit des yeux à son tour.

Effectivement, c'était bel et bien fini. Peu après, ils virent M. Landers les rejoindre, le visage visiblement fatigué. Sans soute le stress et l'effort fournit au combat ne lui étaient plus familiers depuis longtemps. Ses beaux vêtements blancs étaient tachés de sang, tout comme l'épée à sa ceinture qui n'était pas dans sou fourreau pour ne pas qu'elle le salisse de l'intérieur. Bref, il était dans un piteux état.

Mais aux yeux de Maria, il gardait une certaine élégance. La fatigue, il la portait mieux que quiconque et sa démarche restait gracieuse.

- Suivez-moi, nous partons, leur dit-il en se penchant pour se saisir de la grande boite en bois.

Sans répondre, ils se levèrent et le suivirent jusqu'à la charrette. Ils y trouvèrent en y montant Undertaker en train de bander les blessures d'un Ronald abattu qui gémissait en souffrant comme un martyr. Après avoir déposé la boite dans la charrette, M. Landers sortit un bout de tissu de couleur crème et le jeta sur le blessé.

- Prenez cela et arrêtez de vous plaindre, jeune homme.

Après avoir prononcé ces mots, il prit la place du conducteur et somma Robert de marcher. Ronald observa alors pendant un certain temps le bout de tissu en soie qui lui avait été donné puis le mordit pour étouffer sa douleur.

- Undertaker, dites-moi, demanda Maria, curieuse. Vous avez de longues griffes alors pourquoi ne pas les nettoyer et les utiliser pour extirper les balles de ce malade ? Il sera soulagé après cela.

- Oh, ma chère Maria ! s'exclama Undertaker en souriant. Une balle plantée dans la poitrine n'est pas comme une punaise qui s'accroche au pied ! Nous ne pouvons la retirer aussi simplement… Il faut attendre un peu… Mais ne t'en fais pas ! Il va s'en sortir ! Il a survécu à bien pire, hein, Ronald ?

Ce dernier mordit encore plus fort dans le tissu à cause de l'exaspération qu'éveillait en lui cet homme.

Maria ne répondit pas et ferma les yeux pour se reposer. Joe fit de même.

M. Landers, bien plus rude et exigeant de Robert, arriva à les ramener à la boutique en moins de temps qu'à l'aller. Au fond, il aurait souhaité avoir un fouet pour pousser cette vieille et inutile bête plus vite mais Undertaker ne semblait pas en disposer …

Arrivés, la première des choses fut de transporter Ronald jusqu'à la pièce d'expériences d'Undertaker pour que celui-ci le soigne. La seconde fut de descendre la grande boite. Les deux enfants restèrent alors à l'écart pendant que les adultes s'occupaient de leur affaire, l'être bizarre appliquant sa médecine à Ronald et M. Landers nettoyant son arme du sang

- Mon petit Ronald, lui dit Undertaker en lui tapotant la tête. Je crois que tu vas devoir diner et coucher chez nous.

- Vraiment ? C'est si grave que ça ? demanda-t-il en écarquillant les yeux.

- Oh, oui…Peut-être. C'est juste que si tu pars maintenant, le poison risque de pourrir tes membres. Alors… Tu n'as pas le choix ! sourit Undertaker.

- Oh, bonté, soupira le Dieu de la Mort.

- Et toi, Ashounet, tu restes ici ? demanda-t-il à l'adresse de l'homme en blanc qui finissait d'astiquer sa lame. On va boire du chocolat chaud et lire des livres à l'eau de rose !

- Merci mais sans façon, répliqua-t-il. Je me permets de me retirer maintenant, dit-il ensuite en rangeant sa lame dans son fourreau. Je reviendrai sous peu pour obtenir mon dû. D'ici-là, je vous souhaite de bien vous porter.

Et il prit la porte.

- Tu n'sais pas c'que tu rates ! lui cria l'homme bizarre.

Maria se leva soudain et courut après M. Landers et avant que son frère ne puisse la rattraper, Undertaker l'appela.

- Viens, que je te montre quelque chose !

- Mais-

- Arrête de toujours veiller sur elle, c'est une grande fille, non ? Et de toute façon, il ne peut rien lui arriver avec Ash. C'est un gentilhomme, tu l'as vu. Allez, viens !

Joe s'approcha malgré lui, assez curieux de voir ce qu'il comptait lui montrer.

De son coté, Maria réussit à rattraper M. Landers avant qu'il n'ouvre la porte pour s'en aller. Par les quelques rayons orange qui passaient les épais rideaux, on devinait aisément que le soleil se couchait déjà.

- Euh, Monsieur ! l'interpella-t-elle.

- Qu'y a-t-il ? demanda-t-il en se retournant pour la voir marcher vers lui, essoufflée.

- Vou-vous montez les escaliers ra-rapidement, lui dit-elle en reprenant sa respiration.

Elle retrouva ensuite son souffle et lui adressa un regard brillant.

-Monsieur, je veux vous dire… Enfin, je n'sais pas si vous allez accepter…

- Parlez, voyons, Miss ! la pressa-t-il poliment.

- Eh bien… J'ai vu comment vous vous battiez et je voudrais… Enfin, je voudrais que vous m'appreniez comment magner l'épée comme vous ! lâcha-t-elle enfin avec tout son courage.

- Oh, fit M. Landers. Mais vous êtes une demoiselle et les demoiselles ne devraient même pas penser à porter les armes, objecta-t-il calmement.

- Mais je veux pouvoir me défendre ! Je ne veux plus être un boulet pour les autres ! répliqua-t-elle, les joues brûlantes d'embarras.

- Alors si c'est ainsi… Je vous recommande d'apprendre à utiliser les armes à feu. L'épée est d'un âge révolu. D'ailleurs, je ne l'utilise que parce que je ne maîtrise, hélas, plus aussi bien qu'auparavant ma main gauche et qu'il faut deux mains pour tirer avec un pistolet. Ces armes sont bien plus puissantes et Ronald sait parfaitement les utiliser. À ce que j'ai vu, il compte rester avec vous un certain temps alors profitez-en pour lui demander de vous apprendre. Je suis certain qu'il acceptera, il apprécie beaucoup la compagnie des enfants.

- Non, vous ! Je tiens vraiment à apprendre comment magner une lame aussi bien que vous. Je vous en prie, prenez-moi comme élève !

- Malheureusement, Miss, j'aurais bien voulu exaucer votre désir mais je n'en ai ni la force ni le temps, dit-il doucement.

Maria se tut et posa sur lui un regard perçant teinté de déception et de dégoût.

- D'accord…

Il soupira.

-Prenez ceci.

Il détacha le fourreau de sa ceinture et le lui tendit.

- Personne ne m'a jamais appris à me battre à l'épée, j'ai dû le faire seul. Si vous voulez tant que cela vous battre avec des lames, je vous donne mon épée. Elle est assez ancienne mais ne s'est jamais brisée au cours de tous les combats, étant forgé dans le meilleur fer qui soit. Elle est assez lourde pour une débutante mais lorsqu'on veut, on peut, dit-il avant de se retourner.

- Et vous ? lui demanda Maria. Avec quoi allez-vous vous battre ?

- J'ai une autre lame, ce n'est pas un problème pour moi.

Puis il sortit en refermant la porte derrière lui, la laissant seule à soupeser l'arme.

Elle n'est pas aussi lourde qu'il le prétend, remarqua Maria en descendant le sombre escalier, entendant davantage à chaque pas le brouhaha provoqué par les garçons. Elle se désola ensuiteintérieurement d'un pareil boucan, elle qui voulait dormir…

Jamais ô grand jamais, elle n'oublierait cette journée. Le Feu, les hommes en noir, la mort qu'elle avait vu pour la première fois, le sang… Ces souvenirs resteraient à jamais ancrés en elle jusqu'à sa mort… Dans peu de temps, c'est-à-dire. Car elle le sentait, elle sentait que ses organes pourrissaient de l'intérieur, qu'elle n'allait pas tenir longtemps... Mais ce petit bout de temps qu'il lui restait encore, elle le consacrerait à se prouver à elle-mêmequ'elle pouvait ne pas être un poids pour les autres !

Elle s'allongea ensuite dans la chambre que leur avait donnéeUndertaker. Sous son lit en bois reposait la fameuse épée dont elle allait rêver ce soir.

On pouvaitentendre les rires de Ronald et Undertakermais elle n'y portait guère d'attention. Jadis, elle dormait dans une toute petite chambre sale et puante d'où on pouvait entendre des rires, des cris de terreur, des gémissements d'ébat qui parvenaient de la chambre voisine. Devant tout ce boucan, ces rires étaient insignifiants, presque imperceptibles pour la jeune fille qui s'habituait avec douceur à sa nouvelle condition.

Cette fameuse chambre était assez grande. Elle comportait quelques tables de nuit, deux armoires et trois lits… Ce n'était qu'une simple et modeste chambre à coucher pour elle. Mais si elle avait su reconnaître la qualité et le luxe, elle aurait remarqué les draps de qualité, la raretédes tableaux accrochés aux murs ou encore l'élégance des tapis bleu sur le sol. Tout était meublé avec un gout sûr et modeste qu'une putain ne pouvait, hélas, pas remarquer…

17 Juin 1897 – Comté de Hamphire - Demeure de campagne des Albertwood

10 : 22

- Allez, Alexandre, tu vas l'avoir ! lui cria Camille qui était assise sur l'herbe.

Cela faisait plus de trois jours qu'ils étaient arrivés dans leur domaine de campagne. Et si leur grande maison londonienne l'avait éblouie, Camille avait failli s'évanouir en voyant par la fenêtre de la voiture cet exceptionnel manoir qui n'avait rien à envier aux plus belles résidences royales. Dans le grand jardin, il yavait des fontaines, de grands arbres, des fleurs de toutes les sortes. A l'arrière notamment, il yavait une écurie abritant une douzaine de chevaux. Les chambres étaient fastes et richement décorées et les petits salons ne l'étaient que de nom. C'était un château de princesses. Elle en avait tant rêvé en regardant les illustrations de contes lorsqu'elle était enfant ! Mais maintenant, elle n'y faisait quasiment plus attention. D'une part parce qu'elle ne pouvait en profiter à cause de sa mobilité réduite et d'autre part parcequ'elle était aveuglée par la joie de passer du temps avec Alexandre.

C'était drôle, elle qui avait tant aimé le matériel et peu le spirituel se retrouvait à oublier le premier et à courir désespérément après le second.

Aujourd'hui, ils étaient sortis pêcher des poissons dans une rivière qui bordait les environs.

- Je l'ai ! s'écria Alexandre en sortant de l'eau un poisson accroché au bout de sa canne à pêche.

- Bravo ! rit Camille en applaudissant.

- Hé, Nails ! Tu as vu comme il est gros ? lui demanda-t-il en lelui montrant.

- Belle prise, maître, le complimenta l'homme en lui tendant un seau dans lequel reposaient déjà deux autres poissons qui se débattaient encore avec la mort.

- Merci, Nails, dit-il en jetant l'animal dans le seau avec les autres.

Ensuite, le majordome se retira à nouveau un peu au loin pour s'occuper des rafraîchissements et des mets qui seraient servis plus tard, laissant les deux jeunes gensdiscuter en paix.

Alexandre plaça un nouvel hameçon sur sa ligne et le jeta dans l'eau. Alors, le silence tenta de s'installer mais la jeune fille l'en empêcha.

- Alexandre, qui est ce M. Trancy ?

- Qui ? Le comte Trancy ? Mais comment le connais-tu ?

- Les domestiques en parlent depuis peu et je ne comprends pas pourquoi… Va-t-il venir ici ?

- Oh, ça ! Tu écoutes ce que disent les domestiques maintenant ? Ce ne sont pas les manières d'une Lady ! commenta-t-il avec un sourire.

Camille rougit.

- Non ! Non ! Bien sûr que non ! J'ai juste entendu par hasard deux domestiques quiont laissé entendre son nom dans une conversation pendant qu'elles nettoyaient le hall… Rien de plus ! Je te jure que je n'ai jamais tendu l'oreille !

- C'est ce que dirait un coupable, vois-tu, lâcha le jeune homme malgré lui. Mais ne prends pas cette mine de chien battu, voyons ! Je te crois, c'est juste que j'aime bien en rire. Tu es vraiment une petite chose fragile et misérable, ma sœur ! Et pour répondre à ton interrogation, reprit-il plus sérieusement, il est vrai que j'ai donné des consignes aux servants pour préparer le manoir car j'ai invité le comte Trancy à venir y passer quelques jours. C'est un ami d'affaires, nous discutons souvent autour d'un thé et je lui dois un service de surcroit. C'est un jeune homme respectable, bien élevé, d'un certain rang et sa chambre sera à l'autre bout de la demeure, tu n'as donc rien à craindre de lui.

- Ah mais je ne crains rien de lui ! s'exclama Camille. J'ai même hâte de le rencontrer pour tout te dire ! Je vais enfin voir l'un de tes amis!

- Ah bien, si tu perçois les choses sous ce point de vue, j'en suis ravi ! déclara-t-il.

Inopinément au même moment, un poisson mordit à l'hameçonet après deux minutes de combat, Alexandre réussit à le sortir de l'eau. Il le jeta ensuite dans le seau que lui tendait encore Nails.

- Tu te débrouilles très bien, frérot, qui t'a appris ? lui demanda ensuite Camille en souriant.

- Oh… Personne. À vrai dire, je venais ici avec des amis lorsque j'étais enfant.

- Des amis ? Qui ?

- Juste de vieilles connaissances… Cela fait des années qu'on ne s'est pas vues. Quelques temps avant que je n'entre au collège, je crois… Et toi, peux-tu me parler de tes amis ? Qui est cette Sabrina que tu cites si souvent ?

- Sabrina ? C'est ma meilleure amie ! On se connait depuis qu'on est toute petite !

- Et comment est-elle ?

- Elle est très gentille ! Parfois un peu ronchon mais elle a toujours été bonne pour moi !

- Tu as l'air de lui porter beaucoup de considération, commenta Alexandre en souriant. Lorsqu'on se rendra dans ce fameux village, j'aimerais bien que tu me la présentes.

- Oh ! s'exclama Camille. Vous ne risquez pas de vous entendre !

- Pourquoi donc ? demanda le jeune homme en arquant un sourcil.

- Parce que vous avez des caractères trop semblables ! Vous êtes tous les deux si orgueilleux et fiers-

- Comment ça, orgueilleux ? Non, très chère, je ne suis en aucun cas orgueilleux !

- Frérot, tu es honnêtement très orgueilleux. Tu t'offusques dès qu'on te critique ne serait-ce qu'un peu et tu as tendance à te croire au-dessus de tout le monde. Je l'ai remarqué en passant beaucoup de temps avec toi !

Alexandre afficha une expression de mécontentement et Camille se dit qu'elle était peut-être allée trop loin.

- Mais je ne veux pas dire que tu es une mauvaise personne pour autant ! ajouta-t-elle avec empressement. J'ai juste voulu te faire part de ton défaut le plus visible, je ne voulais pas te froisser…

À ces mots, Alexandre étouffa malgré lui un rire.

- Oh, tu sais…Je suis déjà au courant de ce défaut. Tu n'es pas la première à m'en faire la remarque. Donc pas la peine d'avoir peur ! Il en faut bien plus de ta part pour me mettre en colère, lui dit-il d'un ton léger. Tu es ma Camille, après tout !

La jeune fille sourit à ces mots.

- Je t'adore, frérot…

- Maître, Miss, votre déjeuner est prêt, annonça alors Nails de loin.

- On arrive ! répondit Camille,essayant de se lever malgré son pied cassé.

- Ce n'est pas trop tôt, fit remarquer Alexandre en remontant sa canne à pêchede l'eau.

Il aida sa sœur à se lever puis ils s'installèrent devant une petite table ronde en bois sur deux chaises très confortables, le tout ayant été déplacé spécialement pour ce déjeuner en plein air.

- Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous présenter votre déjeuner, débuta formellement Nails. Vousaurez de la salade aux légumes de saison, du grenadin de veau aux morilles, pommes amandines et du homard au champagne. En dessert, vous aurez de la tarte au citron pour vous, Maître, et du gâteau au chocolat pour Miss. Nous espérons que cela va vous plaire.

Après les avoir servis, le majordome se retira.

Observant tous les mets devant eux, Camille n'en crut pas ses yeux : toute cette nourriture rien que pour deux personnes ! Mais ils ne parviendraient jamais à tout terminer!

- Alexandre, tu ne crois pas que c'est un peu trop ? lui demanda-t-elle en prenant une bouchée de sa viande.

- Oui, peut-être, dit-il avant d'avaler un peu de sa salade.

- Nous n'arriverons jamais à tout terminer rien qu'à nous deux, c'est du gâchis… Et si nous permettions à Nails de manger à notre table ? questionna-t-elle ensuite.

- Quoi ? répliqua Alexandre, surpris. Camille, mais ce n'est qu'un domestique ! Maîtres et serviteurs ne mangent jamais la même chose et encore moins ensemble ! Miss Kavioski ne te l'a-t-elle donc pas appris ?

- Eh bien oui mais… Je me disais que nous pourrions transgresser cette règle pour une fois, au moins pour éviter de gâcher toute cette bonne nourriture alors qu'il y a tant de gens qui meurent de faim dans le monde, argumenta-t-elle en rougissant avec un petit sourire.

Alexandre soupira en détournant les yeux.

- Tu sais, même si nous venions à bout de cette bonne nourriture, ils mourraient tout de même de faim, répliqua-t-il en prenant une nouvelle bouchée.

- Mais… Après tout le mal qu'il s'est donné pour nous préparer cela… Ce serait une façon de le remercier, non ?

- Il est payé pour nous servir, dois-je te le rappeler ? Il travaillait pour notre famille avant ma naissance même et à ce que je sache, on ne l'a jamais laissé partager notre table. Ce serait le gâter pour ne faire que son travail et Dieu sait à quel point c'est mauvais de gâter ses domestiques.

- Au contraire, je trouve que c'est bien que les maitres soient proches et à l'écoute de leurs employés ! Cela renforce la confiance et les liens, je ne vois pas en quoi un geste aussi simple pourrait les pousser à désobéir ou à nous manquer de respect. Le monde n'est pas composé que de mauvaises personnes, tu sais !

- Oh, bon ! D'accord, j'accepte si cela peut te faire plaisir ! se résigna Alexandre en soupirant. Après tout, il n'ya pas de témoin… Hé, Nails ! Apportez votre chaise et venez-vous servir à notre table au lieu de rester ainsi dans votre coin !

Réticent et incrédule au début, le vieux majordome accepta finalement et prit place près de ses maîtres, ce qui ne lui était encore jamais arrivé.

- Mais pourquoi me permettre un tel honneur ? demanda-t-il finalement au milieu du déjeuner.

- Demandez à ma sœur, répliqua Alexandre avec un sourire en coin.

- Juste pour vous remercier de votre loyauté et de votre dévouement envers notre famille. Sachez que nous considérons tout l'effort que vous déployez pour nous satisfaire à chaque fois, répondit Camille en souriant avant de reprendre son délicieux repas.

Après cet épisode, l'opinion du majordome sur sa jeune maîtresse changea partiellement. Lui qui la considérait juste comme une gamine un peu stupide et superficielle finit par la voir comme une personne dotée d'un noble cœur. Mais elle restait sotte et commune, simple d'esprit et d'un physique tristement normal. C'était comme si l'orgueil et la distinction l'avaient négligé à la naissance… On ne pouvait ainsi lui porter grand respect même en tenant compte de rang.

20 Juin 1897 – Hôpital psychiatrique pour femmes de Londoratte.

- Aussi difficile que cela lui paraisse, Lydia devait reconnaitre que la vie dans l'asile n'était pas aussi terrible qu'elle se l'était imaginée. La nourriture avait beau être infecte et les surveillantes et femmes de chambre sévères et un peu bêtes, la vie n'était pas insupportable. Les internées étaient blanchies, nourries et dans l'ensemble bien traitées si elles se conformaient aveuglément aux quelques règles imposées, comme par exemple ne jamais contester la qualité de l'établissement dans lequel elles se trouvaient. Ainsi, elles avaient le droit de sortir se balader dans le grand jardin, de jouer à des jeux de cartes, de tricoter, de bavarder entre elles… Les moyens à disposition pour tuer le temps ne manquaient pas.

La plupart des femmes internées avait plus de trente-cinq ans et la majorité n'était pas plus folle que Lydia ne l'était. Chacune avait son histoire, sa raison d'être ici.

Comme par exemple cette grande brune en noir qui avait accompagné Lydia dans son trajet vers cet asile. La jeune femme avait entendu qu'elle était en fait la veuve d'un riche commerçant et que pour la priver de son héritage, ses neveux l'avaient accusé de folie. Par une brillante entreprise et un coup très ingénieusement monté, ils avaient réussi à la piéger et à l'envoyer à l'asile, scellant son destin à jamais et récupérant l'héritage.

Quant à l'autre qui avait pleuré durant la plus grande partie du trajet, c'était la mère d'une famille nombreuse. Elle était jadis la femme d'un riche noble mais étant incapable de lui donner un héritier mâle et étant continuellement malade, il avait décidé de l'accuser de folie pour la répudier et prendre une nouvelle épouse plus belle et plus jeune qu'elle. Ses filles ayant entre quatorze et trois ans, elles n'avaient rien pu faire pour l'aider et elle s'était finalement retrouvée entrainée de force par des hommes forts hors de sa propre maison londonienne.

Mais ces histoires n'étaient que trop communes dans cet asile où il régnait un véritable sentiment de fraternité entre les internées qui se racontaient leurs malheurs avant de dormir dans de grandes chambres à peine meublée, disposant seulement de vieux lits ayant connu les larmes les plus amères.

Il n'y avait que Lydia qui ne racontait jamais rien sur elle ou sur son passé. A vrai dire, personne ne l'avait appréciédès le début. Bien que très belle, jeune et assez intelligente, elle n'arrivait à se lier d'amitié avec personne. Peut-être cela venait-il du fait qu'elle s'adressait aux autres avec prétention et orgueil, répondant toujours par des répliques cinglantes lorsqu'on essayait de l'aborder.

Ainsi, on l'avait entendu dire :

- Je ne suis guère d'humeur à discuter, laissez-moi tranquille !

- Je n'ai jamais sollicité votre compagnie donc laissez-moi en paix !

- Ma tête me fait incroyablement mal, parlez à ma main plutôt !

Ou encore :

- Si j'étais friande de bêtises, je serais venue vous adresser la parole la première. Alors laissez-moi seule à la fin !

À cause de ses répliques peu cordiales, elle s'était attirée les foudres de tout le monde.

Mais pour qui se prend-elle, celle-là ?

En voilà un bel emballage pour un cadeau empoisonné !

Elle n'est vraiment pas assez belle pour se permettre d'être aussi vulgaire !

On la dénigrait et elle en était la principale cause. Au fond d'elle, elle s'interdisait de parler avec ces gens-là car elle était convaincue qu'elle valait bien mieux, qu'elle allait bientôt partir d'ici par un miracle. Car elle n'était tout bonnement pas faite pour rester parmi elles…Voilà pourquoi elle s'occupait toujours autant de son apparence, qu'elle se coiffait les cheveux régulièrement, qu'elle soignait sa peau, qu'elle se privait de ce vilain soleil… Rester belle était son unique volonté, son unique raison de vivre.

Au beau milieu du couloir du premier étage richement décoré, loin de la misère que représentait réellement l'habitation de ces folles, il y avait un grand miroir qu'elle consultait sans cesse. Il lui reflétait une belle jeune femme blonde qui avec l'âge ressemblait de plus en plus à sa mère. Elle avait certes des cernes autour des yeux qui modéraient l'impact de ses yeux à la couleur du ciel d'été mais elle restait belle sans poudre, sans rouge, sans ornement ou coiffure… Elle restait belle.

Un joyau comme elle ne pouvait donc pas rester dans pareil endroit.

- C'est midi ! cria soudain l'une des internées avec gaité. Nous allons enfin manger !

Lydia cessa de rêvasser et la regarda avec dégoût. Si peu d'élégance pour une femme de son âge, quelle misère ! se dit-elle. Et en effet, cette femme, toute excitée à l'idée de se remplir le ventre, avait au moins trente-cinq ans et déjà des rides commençaient à se voir sur son visage. Elle vieillissait avant l'heure à cause du traitement négligé qu'elle s'accordait à elle-même…

Peu de temps après, on vint effectivement distribuer la soupe, le pain noir et l'eau. C'était toute leur nourriture… Comme d'habitude.

Les journées suivaient la même routine : elles se levaient, faisaient une brève toilette, allaient faire leurs prières avec les bonnes sœurs - l'établissement étant religieux - puis elles prenaient un maigre petit déjeuner de pain et de lait avec du café et des œufs. Ensuite, elles étaient libres de leurs mouvements tant qu'elles restaient à l'intérieur du domaine et qu'une surveillante les encadrait. Bien sûr, elles se réunissaient dans la salle à manger commune pour le déjeuner et le diner mais ce n'était pas obligatoire. Pourtant, personne ne ratait les repas, aussi maigres étaient-ils, car l'instinct de survie ne le permettait absolument pas.

C'était calme, paisible, apaisant, loin du stress et de l'étiquette de la vie mondaine auxquels Lydia s'était pliée toute sa vie. Elle passait donc ses journées à coudre, écrire, jouer au solitaire, siffloter, dormir et parfois même lire un ou deux livres. Elles avaient à leur disposition une petite bibliothèque qui contenait des magazines, des romans ou bien des ouvrages sur la bonne conduite. Elle y avait trouvé notamment un livre intitulé « Le Guide de La Jeune Fille Respectable » écrit par un certain N. K. Lydia ne savait pas vraiment que penser de ce livre car il la troublait mais elle supposait qu'il avait été écrit par un vieux noble ou encore un instituteur particulièrement sévère.

En effet, on pouvait y lire des passages étonnants.

« La Jeune Fille Respectable doit être pure sous tous rapports son esprit ne doit caresser que les pensées les plus saines, les plus nobles. Son cœur ne doit être rempli que de bons sentiments : à bannir la jalousie et la rancune, typiquement féminines ! De sorte que si nous devions déverser toutes ses pensées et ses sentiments dans un bol, on puisse le montrer à tout le monde sans craindre le moindre embarras. Même seule, elle doit se surveiller … »

Ou d'autres plus cruels qui lui avait serré le cœur.

« … Elle ne doit jamais se laisser aller à ses passions, à ses lubies de jeunesse. Les amours doivent être évités comme la peste parce qu'ils peuvent mener à des choix stupides et fortement regrettables. Elle doit se considérer comme déjà prise, dès son plus jeune âge, par son futur époux auquel elle doit arriver aussi angélique et propre qu'au jour de sa naissance. Aucun baiser ne doit avoir touché ses lèvres, aucune main malintentionnée ne doit avoir effleuré son corps. Elle verra plus tard que sa conduite lui favorisera un bon parti quellequesoit sa situation… »

Cette jeune fille respectable dont parlait ce livre, pouvait-elle vraiment exister ? Oui, elle existait probablement. Une fille pure sous tous les aspects… Cet être parfait qui n'a jamais connu ce qu'elle avait vécu… À cette pensée, elle referma brusquement le livre, le visage pâle.

Lydia ravala sa salive et regarda par la fenêtre. Le soleil brillait de tous ses feux dans cette campagne reculée, ignorant ses sentiments. Elle aurait pourtant voulu qu'un orage éclate dans le ciel, qu'un tonnerre assourdissant se mette à ne gronder rien que pour elle.

Finalement, elle reprit ses esprits, remit le livre à sa place en se promettant de ne jamais le rouvrir, et en tira un autre.

Foutaises ! Ce livre ne racontait que des foutaises de toute façon !

- Dans la routine répétitive que vivaient les internées, il n'y avait qu'un seul événement important qu'elles attendaient toutes avec plus ou moins de crainte : c'était la consultation chez le médecin de l'établissement. Au moins une fois par semaine, elles y passaient. Ce n'était pas les consultations qui les effrayaient en elles-mêmes mais le médecin. Ce dernier était connu sous le nom de Dr. Orraylot.

Le médecin venait et restait au moins quatre jours sur sept dans l'asile avant de retourner à son village pour les trois jours suivants. Durant sa présence, tout le monde se taisait. On ne respirait pas, on ne chantonnait pas, on ne jouait pas… Une par une, les folles étaient appelées vers son bureau pour être examinées. Cela ne durait pas plus d'une heure, parfois moins, mais lorsqu'elles revenaient, plusieurs d'entreelles pleuraient ou étaient au bord des larmes.

Que peut-il bien leur faire subir ? se demandait toujours Lydia puisque, ne s'entendant avec personne, on ne lui avait rien dit à propos de ce docteur. Depuis son arrivée, elle n'y était encore jamais passée.

Mais cela n'allait pas tarder…

Deux jours après cette réflexion, c'est donc son nom qu'on appela.

- Lydia Rollington ! avait lancé la surveillante venue pour la chercher.

Lydia avait laissé tomber le mouchoir blanc qu'elle cousait de fils dorés et s'était levée.

- Le médecin vous demande !

On l'escorta vers une aile du bâtiment dans laquelle elle n'avait encore jamais mis les pieds mais dont les couloirs ressemblaient à tous ceux qu'elle avait parcouru jusqu'alors. Les murs beiges que décoraient quelques tableaux et portraits, le sol gris, les fenêtres lumineuses. Si on ajoutait seulement quelque vases de fleurs ici et là et un tapis rouge tapant, cet endroit ressemblerait plus à un dortoir pour riches élèves qu'à un asile pour vieilles folles… Un sourire étira ses lèvres roses à cette pensée.

Elle arriva enfin devant une porte noire et la surveillante l'ouvrit pour elle.

- Respecte le docteur, petite demeurée !

Puis elle la poussa à entrer et referma la porte derrière elle. La laissant seule avec le fameux Dr. Orraylot. Elle ne le vit pas tout de suite. Non, avant, elle fit face à un grand bureau couvert de livres. Une tasse de thé qui transpirait la fumée trônait au-dessus d'une des piles et devant ce bureau, ilyavait une chaise en bois. Dans l'ensemble, la pièce était confortable bien que parée d'un goût discutable : le tapis vert ne s'accordait pas avec le violet des vases qui eux-mêmes ne se mariaient pas avec le blanc des fleurs qu'ils contenaient. Il y avaitaussi une petite armoire derrière le bureau à côté d'une porte.

Sans prévenir et interrompant son observation critique, un homme avait surgi de cette même porte. Leurs regards s'étaient croisés par hasard et la jeune femme s'était empressée de détourner les yeux pendant que ceux de l'homme étaient restés fixés sur elle pendant une seconde.

Il sourit ensuite.

- Vous êtes Lydia Rollington, la jeune nouvelle, n'est-ce pas ? demanda-t-il en s'installant dans sa chaise et en lui faisant signe de suivre son exemple en s'asseyant sur la chaise en bois.

- Oui, répondit-elle en obéissant.

Assise en face de lui, elle put l'observer clairement. C'était un vieil homme auquel elle donnait au moins cinquante-cinq ans. Son crâne était complètement chauve mais il arborait une fine barbe blanche et des rides s'étiraient sur son front et au-dessus de ses yeux bleus. Il était visiblement petit et de corpulence moyenne. En somme, il n'était guère effrayant. Il avait même tout du gentil grand-père.

- J'ai entendu parler de vous, dit-il en cherchant dans son tiroir. On dresse de vous un beau portrait, je dois vous l'avouer…

Lydia se pinça les lèvres pour ne pas répondre.

- Ah, levoilà ! déclara-t-il en sortant un fichier. À ce que je vois, dit-il en l'examinant, vous êtes en parfaite santé. Vous ne souffrez d'aucune maladie, vous avez juste des troubles de l'attention et des crises de nerfs assez puissantes…Est-ce vrai ?

- D'où tenez-vous ces informations ?

- De l'hôpital dans lequel vous étiez, quelle question ! Dans ces simples feuilles, j'ai absolument tous les renseignements vous concernant. Par exemple, je sais pourquoi vous êtes ici… Dites-moi, pourquoi ce geste irréfléchi ?

- Je suis folle, ce n'est pas cela ? fit-elle avec dégoût.

- Vous êtes peut-être folle mais vous êtes encore capable de me comprendre. Une explication de votre part serait intéressante.

Lydia fit mine de réfléchir, affichant une mine faussement déconcertée.

- Je ne sais pas pourquoi je l'ai fait, dit-elle ensuite, les yeux baissés.

Le médecin sembla la croire. Il prit un carnet sur la table et y nota quelque chose.

- Et sinon ? Pourquoi ne vous entendez-vous pas avec les autres ? Vous êtes une solitaire à ce qu'on dit…

- Peut-être sommes-nous… Trop différentes, elles et moi ?

- Pourtant, vous aviez une vie mondaine assez chargée à l'époque, répliqua-t-il avec feu. Vous répondiez à toutes les fêtes, tous les galas, et vous étiez bizarrement en bon termes avec tout le monde. Alors pourquoi avez-vous changé de comportement ?

À ces mots, elle fut convaincue que les mensonges qu'elle inventait allaient lui être inutiles car ce malheureux docteur semblait vraiment savoir tout sur elle.

- Je ne sais pas… Je me suis sentie anormale un jour puis j'ai commencé à avoir des idées un peu biscornues et… Et…. Vous savez la suite, balbutia-t-elle, à peine assez fort pour qu'il l'entende.

- Bien, dit-il.

Il écrivit de nouveau quelques phrases sur son carnet.

- Votre cas n'est pas insolite. Il existe différentes personnes atteintes du même trouble que vous. Folie soudaine, inconsidérée.

Il prit une gorgée de son thé avant de se lever vers l'armoire. Il en sortit toute une panoplie d'objets étranges, médicaux sans doute. Puis il se mit à l'examiner à l'aide d'une pince, ici et là sur son corps. Il planta même une aiguille dans son bras droit pour y recueillir du sang.

….

- Bien, je vois que vous êtes en parfaite santé physique. L'anomalie vientsûrement de votre cerveau, déclara-t-il finalement.

Il sortit alorsune fiole contenant une poudre marron.

-Puisque nous ne sommes toujours pas certains du type de votre maladie, ceci sera votre médicament, dit-il en montrant la fiole. Mélangez-la avec de l'eau et buvez-en tous les matins. Si vos idées étranges ne disparaissent pas après un mois, je vous prescrirais autre chose. D'ici-là, portez-vous bien et lisez les livres à votre disposition, recommanda-t-il.

- Bien et merci, docteur, dit-elle timidement en la prenant.

Puis elle sortit.

Seule dans les couloirs, elle se dirigea vers la pièce commune pour terminer sa broderie tout en inspectant la fiole qu'il lui avait donnée. Quel pauvre gueux, ce médecin ! Il lui cachait obligatoirement quelque chose : toutes ces femmes qui revenaient en pleurant de leurs consultations avec lui, ce n'était pas pour rien ! Elle y avait échappé uniquement parce qu'elle était nouvelle (ou jolie, qui sait !) mais une fois qu'il aurait découvert sa façon de penser, percé à jour ses points faibles, elle aussi deviendraitl'un de ses jouets… Mais elle, elle était astucieuse et elle le savait. Jamais elle ne se permettrait d'être à la merci de ce gros porc, jamais ! Pour commencer, elle n'allait sûrement pas boire ce médicament ! Elle n'était pas folle, voyons ! Elle était en parfaite maîtrise d'elle-même… Durant tout son parcours, elle n'avait commis qu'une seule erreur.

Et cet égarement lui avait tout coûté, absolument tout… Maintenant, elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour fuir.

Lydia repassa une nouvelle fois devant ce fameux couloir aux portes fermées et se demanda une seconde ce qui pouvait bien se cacher derrière. Pourtant,en réalité elle ne s'y intéressait guère donc elle oublia cette pensée aussi vite qu'elle était apparue dans son esprit et songea à autre chose.

Dans son bureau, le docteur se leva de son siège et alla ouvrir la fenêtre pour laisser entrer l'air frais de la campagne.

Ainsi, il venait tout juste de faire la rencontre de la fameuse Lydia Rollington, fille du baron Rollington.

Avant même que la Saison ne commence, on louait sa beauté et son esprit dans tout Londres. Aussi la rumeur disait vraie, elle était irréfutablement très belle. Et bien qu'elle n'ait paseu de dot exceptionnelle, on lui avait prédit un parti brillant… Mais voilà que du jour au lendemain, on avait découvert qu'elle n'était en fait qu'une folle bonne pour l'asile !

Ce qui prouvait que l'étoile la plus haute dans le ciel, la plus lumineuse, la plus admirée, celle à qui la beauté et la nature ont tout donné, peut aisément tomber dans la boue et finir enétant la risée du monde. Le sort a toujours adoré draper les gens d'ironie, juste pour rire.

Nul n'est à l'abri de chuter et de tout perdre.

Et voilà que la belle des belles se retrouvait entre ses mains. Il allait bien en profiter et voir combien il faudrait pour briser une aussi belle poupée de cire…

21 Juin 1897 - Comté de Hamphire - Demeure de campagne des Albertwood

23 : 45

- Alexandre observait les étoiles et la lune qui brillaient avec majesté dans ce grand ciel dégagé, une tasse de thé dans une main, un petit livre dans l'autre qu'il lisait à l'aide de deux bougies allumées près de lui. C'était un ouvrage pour le travail qui parlait de l'évolution industrielle de Londres depuis le début du siècle. Il ne s'était jamais véritablement intéressé à l'histoire mais il y trouvait désormais un certain intérêt car étudier le parcours de ses grands et ingénieux prédécesseurs l'aidait à éviter de commettre les mêmes erreurs que ces derniers et surtout, il s'inspirait d'eux pour façonner de nouvelle stratégies commerciales.

C'est ainsi qu'il occupait ses fréquentes nuits d'insomnie… Il ne se souvenait plus depuis combien de temps il avait pris cette habitude. Sans doute depuis qu'il était devenu président de l'entreprise familiale, ce qui était incroyablement stressant car il croulait tout le temps sous le travail. Même en « vacances », Il devait réfléchir à une nouvelle campagne publicitaire, écrire plusieurs lettres pour s'assurer du bon fonctionnement de l'entreprise durant son absence, effectuer d'innombrables appels téléphoniques, vérifier les rapports de comptabilité,... Il s'acquittait de ses fonctions avec patience la plupart du temps, cet acharnement étant le prix du train de vie qu'il menait.

Mais parfois, oui, juste parfois, il souhaitait pouvoir redevenir un enfant insouciant pour retrouver le sommeil…

Bien que son enfance n'ait pas été très heureuse – il en gardait de terribles souvenirs – il se souvenait parfaitement cependant avoir été heureux quelques temps. Hélas, elle était loin cette époque où il courrait dans les champs sans se soucier de salir ses vêtements, où sa nounou venait l'embrasser pour lui souhaiter bonne nuit…

Pourtant, il aurait tout donné pour pouvoir revivre ces quelques moments...

… Fin du Chapitre …

Tu as fini de lire ? Bravo ! T'es un bon lecteur que je couvre de roses blanches !

Bey Bey les amis je retourne à ma mission!

Maintenant que tout le monde est parti, je peux dire une bêtise ... Les relations humaines, c'est comme une tasse de thé, c'est brûlant, presque douloureux au début, puis tiède, bon à boire après, mais à la fin, lorsqu'on laisse la tasse trop longtemps sur ce bureau, le contenu fini par refroidir jusqu'à devenir glacé, inbuvable ...