11.
Bien qu'angoissé au possible pour le cadet de ses fils, Albator avait froidement fait face à Warius et à Kropion avec qui il s'entretenait en holo-conférence.
- Les Dragons se sont vraiment éteints ? Ou plutôt ont-ils disparu sans laisser la moindre trace ! rectifia le brun des deux qui était balafré. Comment Alie a-t-il réagi ?
- Mal, bien évidemment, grogna le colosse chauve et tatoué. Il a d'abord hurlé, puis est demeuré tétanisé un long moment. J'ai fini par pouvoir le persuader de se servir de ses ailes pour nous ramener à bord puisqu'aucune navette ne pouvait nous atteindre…
- Comme au Sanctuaire de la famille de Zunia, intervint Warius, je l'ai lu dans le rapport d'Alérian à l'époque. Et maintenant ?
- Il s'est cloîtré dans ses appartements, a refusé le soutien psychologique, en revanche il a grignoté un peu des repas qu'on lui a fait livrer. Je peux traverser les murs, si tu me l'ordonnes, amiral.
- Tu as vraiment besoin de mon aval ?
Kropion inclina positivement la tête.
- Je n'investirai pas les salons privés de mon ami de ma propre initiative. Les caméras indiquent qu'il ne se fait aucun mal. Il est juste… prostré.
- Mon fils a besoin de ton aide, Krop' ! siffla Albator qui perdait de son contrôle à mesure que la discussion durait. Je me fous de tes états d'âme sur ce coup. Si j'étais là je ferais sauter les portes à tirs de cosmogun !
- Tu n'es pas sur place, rappela Warius. Nous nous occupons d'Alérian, de notre mieux. Toi, tu as à veiller sur Aérandor ! Comment il… ?
- Il est tombé dans le coma durant la nuit, tandis que j'étais à son chevet à la clinique pédiatrique où sa mère l'avait fait admettre en urgence peu avant dans la journée. Aérandor est au plus mal, il n'y a plus d'espoir.
- Je suis désolé…
Albator secoua la tête avec un désespoir qu'il ne dissimulait plus à présent.
- Chalandra et moi avons tellement espéré et attendu ce petit trésor, soupira-t-il. Quand cette balafre est apparue sur sa joue de bébé, j'ai eu la fugace sensation que son frère pourrait peut-être comprendre, l'aider, mais Alie est plus fragile que jamais. Il doit d'abord veiller sur lui-même, aidez-le, sortez-le de son repli !
- Compte sur nous, capitaine Albator, promit Kropion.
Les portes de la salle de réunion s'ouvrirent soudain, sur un Alérian toujours vêtu de noir et de rouge, la mine fermée, les yeux rougis de trop de larmes versées.
- C'est quoi ce conciliabule ? jeta le jeune homme, rogue. Papa, Kropion m'a dit que tout allait bien à Heiligenstadt, ne te mêle pas de mes affaires, pour une fois ! Perséa, coupe la ligne avec la Terre !
- A tes ordres, colonel.
Alérian se tourna vers son garde du corps bien réel et l'image virtuelle de son autre frère de cœur.
- Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir car tous mes repères s'effondrent les uns après les autres, mais je n'ai plus le temps de me lamenter sur mon sort… Les Dragons ne sont plus, et pourtant ils ne peuvent pas s'être volatilisés sans laisser aucune trace, s'ils avaient été vaporisés il devrait au moins rester de la cendre ! Ils doivent donc être quelque part. Et puis…
- Et puis ? firent Warius et Kropion en une réplique devenue un peu habituelle depuis quelques jours.
- Et puis, s'ils avaient réellement péri, mes cœurs auraient réagi, même si mon esprit était bien trop engourdi ! Ils sont prisonniers, je dois les retrouver et les délivrer ! Les forces qu'il me reste, je dois les user en ce but et non à pleurnicher comme un ado émotif ! Pardonnez ma faiblesse, mes amis, je vais essayer de rattraper mes erreurs !
- Alie, quelles erreurs ? s'étonna Warius.
- On m'a confié des pouvoirs, j'en ai gagné d'autres au fil des ans. Si j'avais été affûté comme j'aurais dû l'être, j'aurais perçu leurs appels ! Je leur ai fait défaut, j'espère qu'ils sauront m'absoudre si je parviens à les ramener chez eux !
Bien que voyant sous ses yeux le rêve des derniers mois se concrétiser, Warius demeura inquiet, son ami à la crinière d'acajou passant trop rapidement d'un extrême émotionnel à l'autre – bien que d'un autre côté, c'était exactement son caractère et ses réactions !
- Et où comptes-tu faire à présent voler un cuirassé Pirate hors de prix ? s'enquit l'amiral de la Flotte de la République Indépendante. D'autres Dragons, dans les univers dont tu es le Gardien ?
- Non, je ne pense pas. Zunia ou Denver auraient fini par m'en parler, surtout depuis qu'on a fait de moi une Instance Surnaturelle sans me demander mon avis… Il y a donc, comme par surprise, un nouveau larron dans ma cour de bagarre surnaturelle, et depuis la naissance je ne suis conditionné que en un seul but : me battre pour mes convictions – le sang de mon père et de tous les balafrés ! Tant que mes nerfs et mes neurones tiennent bon, je vais enfin partir en guerre !
- Mais contre qui ? ! protestèrent d'une voix Warius et Kropion, proprement interloqués.
Alérian esquissa son sourire coutumier de fauve sur la piste de sa proie.
- Mais contrairement au grand prédateur, j'espère pouvoir faire venir mon ennemi à moi ! ironisa-t-il.
- Comment cela ?
- En me faisant passer pour la loque à laquelle il doit croire m'avoir réduit avec tous ces coups à mon moral et à mon âme. On va bluffer, les amis, d'accord ?
- A tes ordres, approuvèrent ses deux amis, à cinq étoiles et tatoué !
