Farbauti provenait d'un petit village pêcheur dans le delta de Vimur, et avait été expédiée sans ménagement à Jarnvidr-Utgard dès les premiers signes d'apparition de sa magie. Projetée rudement d'un monde à l'autre, elle doutait qu'Utgard la Mineure puisse la prendre au dépourvu.

Elle se trompait.

La ville scintillait : sous la lueur des lunes, la pierre noire des bâtiments étincelait comme de l'onyx, les tours, les habitations et les lieux marchants et administratifs se succédant au travers des ruelles, rangés comme un rang de perles aux formes variées.

Et les gens ! Même à la forteresse des enchanteurs, il n'y avait pas eu autant de monde, les ividjur constituant une part réduite de la population et quittant le Bois de Fer à la fin de leur apprentissage. Le château restait donc à moitié vide toute l'année.

Mais ici, il y avait des jötnar partout où elle regardait : certains portaient les peaux et les cuirs des clans de montagne, d'autres les parures de coquillages et de galets des villages côtiers ou fluviaux, et quelque uns arboraient fleurs et lichens pour signaler leur provenance de la toundra. Ceci étant, la grande majorité se contentait d'un pagne tout simple, marque des hrimthursar, les enfants de la glace.

Et ils étaient tous immenses. Farbauti avait beau considérer comme le comble de l'humiliation d'être portée en écharpe comme un nourrisson impotent, elle reconnaissait volontiers qu'elle se serait fait piétiner sans cette mesure.

« Impressionnant, pas vrai ? » interrogea le prince à voix basse, un soupçon de triomphe dans la voix.

Occupée à capter le spectacle par chaque pore de sa peau, l'apprentie sorcière ne releva pas.

« C'est si… encombré » souffla-t-elle, les yeux fixés sur un géant couvert d'une peau de vargr, occupé à hurler après un de ses congénères tenant la bride d'un bœuf musqué lourdement chargé.

Sa monture grinça doucement des crocs.

« Parce que c'est la ville basse. Les choses se calmeront une fois dans le palais. »

Farbauti se raidit.

« Laisse-moi clarifier les choses » siffla-t-elle, « la Reine a expressément jeté tous les ividjur hors de la capitale, et toi, tu comptes introduire une sorcière à la cour juste sous son nez ? »

« Oh, je t'en prie » grogna le prince. « Nal Reine n'est pas le genre à récompenser ceux qui lui ont rendu service par des coups de fouet. »

La jeune fille haussa un sourcil.

« Et en quoi ai-je rendu service à sa Majesté, au juste ? »

Le prince eut un sourire qu'elle voulut aussitôt faire disparaître de son visage à grand renfort de gifles.

« Ma foi, tu as aidé l'héritier du trône à revenir sain et sauf, non ? »


C'était vraiment curieux d'oublier à quel point les mères pouvaient être terrifiantes dès qu'on en était loin, songea Laufey après avoir mis un genou en terre. Il ne savait pas pour les gens du commun, mais lui se sentait toujours la gorge sèche en présence de l'auteure de ses jours.

Assise sur le Trône de l'Hiver, Nal Reine dardait un regard peu amène sur son unique héritier.

« Alors » susurra-t-elle d'une voix douce comme une chute de neige qui tombe jusqu'à vous faire mourir de froid, « tu as amené une ividja à ma cour, sous prétexte qu'elle t'a aidé. »

Laufey avala sa salive.

« C'est exact. »

Nal haussa un sourcil. Pour une Géante, la Reine était étrangement petite, avoisinant trois mètres plutôt que quatre, et bien plus fine et mince que ses sujets. Ce qui était bien loin de l'empêcher de faire trembler la quasi-totalité de ses vassaux.

Pour sa part, Laufey était loin d'être moitié aussi intimidant, et lui mesurait trois mètres cinq et avait la carrure d'armoire à glace typique de son espèce. Il se demanda vaguement si la petite sorcière avait aussi peur. En tout cas, elle n'avait rien dit depuis le début de l'audience, bien plantée sur ses deux pieds.

Le regard sanglant de la souveraine se tourna vers l'apprentie et le prince eut la brusque envie de s'interposer entre les deux femelles.

« Dis-moi ton nom » ordonna la Reine.

Un muscle se contracta sur la mâchoire de la magicienne.

« Farbauti Karadottir. »

« Tu es une ividja. »

« C'est exact. »

« Sais-tu que mon édit punit d'écorchement tout sorcier osant pénétrer dans Utgard la Mineure sans mon autorisation ? »

Les yeux de l'enchanteresse étaient impossibles à lire.

« Je le sait. »

Un vilain sourire apparut sur les lèvres de Nal.

« Je suis donc en droit de te tuer » ronronna-t-elle.

« Vous le pouvez » répondit Farbauti d'un ton plat.

Laufey bondit sur ses pieds.

« Mère… ! »

Nal lui jeta un regard venimeux qui le réduisit immédiatement au silence avant de se concentrer à nouveau sur la jeune fille.

« Tu as aidé Laufey Prince à revenir à Utgard. J'aimerais savoir pourquoi. »

« Parce que c'est un idiot qui ne sait pas survivre tout seul » rétorqua l'apprentie sorcière. « Et parce que ça contrariait le Skrymir et les autres Anciens. »

Le prince serra les crocs en entendant l'insulte. L'auteure de ses jours ne daigna pas broncher.

« Tu as donc désobéi à tes supérieurs ? »

« Oui. »

« Pour quelle raison ? »

Farbauti haussa les épaules, un geste pas du tout protocolaire qui aurait horrifié n'importe quel courtisan bien élevé.

« Nous n'avons pas le même point de vue. »

Le silence s'épaissit jusqu'à acquérir la consistance d'un moellon de ciment. Nal se laissa aller contre le dossier du trône, l'air songeur.

« Laufey ? » finit-elle par appeler.

Le prince se raidit.

« Majesté ? »

« Trouve une chambre à cette fille. Et si elle te demande quelque chose, soit raisonnable en essayant de la satisfaire, veux-tu ? »

Muet de surprise, Laufey se contenta de hocher la tête et fit une brève courbette à sa génitrice avant de saisir l'apprentie sorcière par le coude et de quitter la salle.


Nal se pinça l'arête du nez en entendant un cliquetis d'os dans un recoin de la salle.

« Sors de ton trou et viens m'exposer ton avis au lieu de jouer au revenant » bougonna-t-elle d'une voix lasse.

Le Mimir s'avança dans son champ de vision, traînant légèrement la patte. Il était encore bien conservé pour son âge, mais la vieillesse le rattrapait doucement, et sa chevelure était du blanc pur de la neige encore fraîche.

« Alors ? » lâcha la Reine.

L'un des bracelets d'os et de pierre de l'enchanteur tinta musicalement.

« Une jeune prometteuse » décréta le vieil homme. « Reste à savoir à qui va sa fidélité. Et reste à savoir si c'est une vulgaire chiffe. »

La souveraine grimaça, dévoilant ses crocs.

« Tu n'as pas le luxe de te montrer difficile, vieillard. Ta vie touche à sa fin, et si tu repousses tous les apprentis qui te sont proposés, ta sagesse s'éteindra toute seule. »

Le Mimir émit un petit gloussement.

« Chère Nal » dit-il du ton d'un oncle indulgent, « ma vie ne sera plus très longue, il est vrai, mais je peux garantir que ma sagesse me survivra. »

« Encore une de tes devinettes ? » grinça la Reine, s'attirant un haussement d'épaule.

« Non. Rien qu'une vérité. Pas une dont tu as besoin pour régner. »

Nal se passa la main sur les yeux.

« La fille restera ici, tu auras tout ton temps pour voir si elle te convient. Maintenant, disparais, veux-tu ? »

« Si tel est ton désir » répondit l'enchanteur d'un ton narquois.

Sur ces mots, il s'éloigna dans le cliquetis de ses bijoux, laissant la Reine seule avec ses pensées.