Sa coquille a disparu !
À la place, il y a un plumage beige, et des serres au bout de ses pattes. Non, de sa patte. Il n'a plus qu'une seule patte !
- Aaaah ! hurle-t-il en agitant les bras.
Il entend un bruit d'ailes, et tout à coup, le voilà qui décolle. Il... il a des ailes ?
- J'ai plus de pattes mais j'ai des ailes ! s'écrie-t-il.
Il ne sait pas trop pourquoi il ressent l'envie de résumer ce qui lui arrive, mais ça l'aide un peu à accepter toute cette étrangeté. C'est bien la première fois que la Lueur lui fait un coup pareil...
- Bien joué mon Trois Quatorze ! s'exclame Maman, apparemment ravie.
- Ah, non ! Ouste, allez, partez ! s'exclame le monstre ailé, apparemment toujours mécontent.
- Non, on reste, lui oppose-t-il, c'est toi qui fait ouste ! Même que ma Lueur elle va te faire partir !
Mais alors qu'il s'apprête à nouveau à utiliser sa méga-Lueur trop cool, Maman l'arrête d'une phrase :
- Utilise ton bec Trois Quatorze !
Il a un bec ? Loucher lui apporte la réponse, et, ah oui, il a un bec. Bon, d'accord. Il lâche un cri de guerre et se précipite sur l'intrus qui leur a volé leur place pour la nuit. Ses ailes le portent, et il parvient à asséner un coup de son nouveau bec au méchant monstre, qui couine. Haha ! C'est lui le meilleur !
Il se retourne pour voir si Maman a bien vu son exploit, mais sans qu'il ne comprenne comment, sa trajectoire change soudain, et le sol montre à sa rencontre. Aaaah ! Alerte, alerte, situation critique ! Il bat très fort des ailes pour tenter de reprendre de l'altitude. Ça ne marche pas, il va déjà trop vite.
- Ne regardez paaaas... couine-t-il.
Puis il s'écrase à terre comme un œuf tombant tristement sans personne pour le retenir.
Par l'Oeuf Primordial ! Il ne va pas se laisser faire comme ça ! Et d'ailleurs, il n'a même pas eu mal. Donc, il se relève, bien décidé à faire mordre la poussière au volatile adverse... et se le prend en plein visage alors que l'autre lui déboule dessus. Il est projeté plusieurs mètres en arrière, et roule encore au sol. Aïe. Bon, là, il a eu mal. Un peu.
- Trois Quatorze, Charge ! lui parvient la voix de Maman.
Décidément, il préférait quand il attaquait avec sa Lueur... Ça, cette façon de faire, ça lui paraît trop... physique ? Mais Maman l'a ordonné, alors bien sûr il exauce Son souhait. Comme son adversaire est également au sol, il sautille sur son unique patte tout en agitant ses ailes afin de prendre un peu d'élan, et se lance sur lui la tête en avant.
- Yaaah !
L'impact est rude, et le déstabilise pas mal. Il y a des plumes qui volent, un cri, et puis le monde qui tourne autour de lui. Quand tout s'arrête, il n'est plus au sol, ni dans les airs, mais dans les bras de Maman. Rassuré, il s'y blottit.
Ah, c'est mieux. Il décide qu'il n'aime pas les combats sans sa Lueur.
- Vas-y Myrtille, Griffe !
Il observe la monstre bleue prendre le relais. Elle est plus douée que lui à ce jeu-là, et il lui suffit de quelques instants pour obliger le méchant volatile à prendre la fuite.
- Je reviendraaaiiii ! lâche-t-il en disparaissant dans la nuit.
- Beau travail, vous deux ! les complimente Maman, en lui faisant une caresse à lui et à Myrtille.
- Je n'ai pas fait grand-chose, tempère la monstre bleue. Trois Quatorze l'avait déjà bien amoché...
Il hoche la tête, car oui, c'est vrai.
- Tu as une drôle de tête comme ça, fait remarquer Mirabelle.
Elle approche l'un de ses dards et lui appuie sur le ventre d'un air curieux. Il se rend compte qu'il a toujours des plumes, une seule patte, et des ailes. Ça ne va pas du tout, ça !
- Lueur, rends-moi ma coquille ! ordonne-t-il.
- Tu es sûr de ne pas vouloir rester comme ça ? interroge la Luciole. Tu sais que tu es plus grand sous cette forme...
- Ah bon ? s'étonne-t-il.
Une seconde trop tard, il réalise qu'il a dit ça de manière bien trop joyeuse. C'est stupide, parce que sa taille d'avant lui allait très bien. Hein. Mais oui. Mais si.
- Environ deux fois plus grand, renchérit Mirabelle.
- Ah bon ?!
Zut. Il a recommencé. Vite, il doit dire autre chose.
- C'est bon à savoir. Au cas où je voudrais être plus grand. Mais c'est pas le cas. Et puis, ma coquille me manque. Alors, Lueur, rends-moi mon corps !
Cette fois-ci, ça fonctionne, et il retrouve avec bonheur ses petits pieds, sa jolie coquille, et sa crête sur la tête. Ouf. Il avait eu peur de rester coincé toute sa vie sous la forme d'un volatile. Il ne l'aurait pas supporté.
L'affrontement et le tour que lui a joué sa Lueur l'ont fatigué, mais ça tombe bien, car c'est l'heure de dormir. Après s'être rempli le ventre de croquettes, il se colle contre Maman, et ferme les yeux. Le sommeil vient rapidement.
Le lendemain matin, il se réveille tout reposé. Il a dû neiger pendant la nuit, car il y a du blanc partout, recouvrant le paysage du parc.
- C'est joli quand même... constate-t-il.
Mais ça ne semble pas plaire à Maman, car Elle rouspète et demande à la Luciole de faire des flammes plus chaudes. Quand ils reprennent la route, Elle marche plus vite que d'habitude, et le rythme du balancement que cela donne à son niveau le déconcerte.
- Maman est pressée ? demande-t-il à voix haute.
La Luciole, qui marche en tête de leur groupe, ses flammes faisant fondre la neige, répond sans tourner la tête :
- Le prochain nid humain ne doit pas être loin. Elle est toujours pressée quand on s'en approche.
- Un nid d'humain ? Et... ils sont nombreux dans ces nids ? intervient Myrtille.
- Plus que cinq, indique-t-il, fier de pouvoir répondre.
- Oh, tant que ça, murmure Myrtille. C'est beaucoup... J'espère qu'ils seront tous gentils...
- S'ils t'embêtent, je les chasserai avec ma Lueur, promet-il.
La monstre bleue a un petit sursaut.
- Oh non, non ! couine-t-elle d'un air embarrassé. Je ne veux pas de violence à cause de moi... C'est juste que je n'ai jamais vu de nids d'humains, et comme un humain tout seul, c'est déjà impressionnant...
- Tu n'as pas d'inquiétudes à avoir, la rassure la Luciole. Notre dresseuse te fera rentrer dans ta boule si tu le souhaites, ainsi tu seras tranquille.
- Merci, répond la monstre bleue à mi-voix.
Avec la vitesse à laquelle Maman marche, ils vont sûrement arriver rapidement au nid des humains. Ils laissent le parc derrière eux, avançant le long d'une allée étroite bordée d'arbres. Il n'y a aucune trace dans la neige, et ils sont les premiers à en faire (sauf Mirabelle, évidemment). Ils ne croisent aucun monstre. Aucun humain non plus.
La pause déjeuner s'effectue en silence. Maman est préoccupée, ça c'est sûr. Il décide qu'il doit l'aider, et sautille sur ses genoux.
- T'es la meilleure des Mamans ! lui déclare-t-il.
Il ne doute pas qu'Elle le sache, mais un compliment ne fait jamais de mal.
- Tu as encore faim, Trois Quatorze ? répond Maman. Mais tu viens juste de manger ! Espèce de gros glouton...
- Non, j'ai dit que t'étais la meilleure ! répète-t-il.
Maman n'a pas totalement tort : il a encore un peu faim. Mais il ne doit pas se laisser distraire. Vaillamment, il fixe Maman du regard, essayant de lui faire passer le message. Elle sourit, et appuie doucement son front contre sa coquille. Ses cheveux le chatouillent.
- T'es toujours joyeux, toi, hein mon Trois Quatorze ?
- Je t'aime, Maman.
Elle le serre très fort dans ses bras. Lorsqu'elle le relâche, elle a un sourire aux lèvres. Mission accomplie !
- Tu as raison, il faut que je sois comme toi, plus optimiste. On est presque arrivés au prochain refuge, et c'est un pas de plus vers le remède...
- Oui, on va le trouver, tous ensemble ! acquiesce-t-il.
Maman se relève en le gardant dans ses bras. Lorsqu'ils reprennent la route, il a l'impression que Son pas est plus léger.
- Tu es très doué pour lui remonter le moral, tu sais ? lui lance Luciole. Plus que moi.
- C'est trop triste quand les gens sont tristes, se justifie-t-il. Moi, je veux que tout le monde soit heureux !
- Sauf les méchants, hein ? intervient Myrtille d'une petite voix.
La question le fait réfléchir. Il reste silencieux un long instant.
- Peut-être même les méchants, finit-il par répondre, parce que s'ils sont méchants parce qu'ils sont tristes, alors ils seront plus méchants s'ils sont heureux.
- Oh... souffle la monstre bleue.
Elle a l'air déçue. Zut de zut !
- Mais si un méchant t'attaque, je le taperai ! s'empresse-t-il d'ajouter.
- Merci, répond-elle.
Il s'aperçoit que Mirabelle le fixe de ses drôles de yeux rouges, ses ailes vrombissant alors qu'elle flotte aux côtés de Maman.
- Quoi ?
- Tu es plus sage que tu en as l'air, déclare-t-elle.
- Je suis le plus sage ! confirme-t-il, content de lui.
Le chemin qu'ils suivent se rétrécit, alors que les arbres semblent se refermer sur eux. La neige est plus épaisse, et la Luciole commence à lancer des jets de flamme pour dégager leur passage. Maman demande également à Mirabelle de couper les branches qui les gênent. Ils progressent au ralenti.
Tout à coup, alors que Mirabelle vient de faire tomber une grosse branche qui les bloquait, quelque chose surgit des buissons et la percute. Elle émet un bourdonnement surpris, et réplique d'un coup de dard. Lui cligne des yeux, étonné. La chose qui les attaque est... un arbre ? Un grand arbre, presque aussi grand que Maman. Il a deux bras qui font des branches, un tronc tout marron, et son visage porte une expression furieuse.
Sans même les avertir, le voilà qui lance un énorme rocher sur Mirabelle. Oh, non ! Son amie ailée n'a pas le temps de l'éviter, et elle se retrouve au sol, écrasée par le poids du projectile. Heureusement, Maman la remet dans sa boule-maison sans hésiter.
- Myrtille, vas-y, Double Pied !
La monstre bleue se dresse sur ses pattes arrière et utilise les deux de devant pour frapper l'ennemi. Paf, paf ! Ce sont de jolis coups dont l'impact résonne dans la forêt. L'arbre-monstre recule, et crache avec colère :
- Arrière, mécréants ! Vous êtes sur mes terres, et je ne saurais souffrir d'intrus ! Déguerpissez, céans !
Lui n'a pas compris grand-chose, mais il répond tout de même :
- C'est toi le céans !
Là, ça devrait lui clouer le bec.
Sauf que non, bizarrement, sa super insulte ne semble pas l'atteindre, et il balance un méchant coup de pied dans les pattes de Myrtille. Elle couine, perd l'équilibre. Lui s'agite dans les bras de Maman. Il faut qu'il aide la monstre bleue ! Il va falloir qu'il fasse ça à distance comme Maman le retient...
Il se concentre sur sa Lueur, et elle lui répond, fidèle. L'énergie picote, et s'accumule en lui. Dans sa bouche, plus précisément. C'est bon signe. Il avait redouté que la Lueur ne le transforme à nouveau, ce qui n'aurait servi à rien. Impossible qu'il aille taper directement l'arbre-monstre, il a l'air bien trop solide !
Quand il sent que l'énergie a atteint la puissance optimale, il ouvre la bouche en grand. Il entend Maman pousser une exclamation de stupeur tandis que des petits projectiles sortent en trombe, venant se poser au sol tout autour de l'arbre-monstre.
- Trois Quatorze, non ! Tu ne dois pas utiliser Métronome sans que je te le demande, c'est trop dangereux !
D'habitude, Maman a toujours raison, mais là, peut-être pas cette fois. Les projectiles qu'il a lancés n'ont pas l'air dangereux du tout. Ils ne sont même pas en train d'exploser ! Ils se sont juste posés dans la neige, et ils restent là, sans rien faire. Lui qui voulait aider Myrtille...
La monstre bleue est déjà en train de contre-attaquer, et, suivant les ordres de Maman, elle flanque une ruade arrière dans le bas du tronc de l'arbre. Ce dernier titube, vacille, cherchant ses appuis. Il pose un pied au sol, avant de grogner aussitôt de douleur. Il recule, et émet de nouveau un cri. Quand il lève le pied, Trois Quatorze s'aperçoit qu'il y a l'un de ses projectiles en-dessous. Oh ! Maman avait raison, en fait...
- Vous avez piégé mes terres, marauds ! s'énerve l'arbre-monstre.
Myrtille montre ses crocs. La Luciole lâche un jet de flammes vers le monstre, sans le toucher.
- Laisse-nous passer, sinon on va mettre des picots de ce genre partout sur ton territoire, gronde-t-elle.
C'est du bluff, car bien sûr il ne peut pas contrôler la Lueur pour lui demander de refaire des picots. Mais l'arbre-monstre ne le sait pas, ça ! La menace a l'air de le faire réfléchir. Il baisse ses branches, jette un coup d'œil circulaire aux alentours, semble hésiter, puis finit par répondre :
- Très bien, je vous accorde le droit de passage. Pour cette seule et unique fois. Que personne n'aille dire que je ne suis pas noble seigneur.
- Parfait, merci, répond la Luciole. Allez, on y va, dit-elle ensuite à l'adresse de tout le monde. Attention à ne pas marcher sur les picots.
Myrtille lui emboîte le pas, suivie de Maman qui continue à surveiller l'arbre-monstre. Elle se tourne même pour ne pas le perdre de vue, tout en continuant à avancer à reculons.
- C'est bon Maman, il a dit qu'il nous laissait passer ! lui lance-t-il pour la rassurer.
- Notre dresseuse ne comprend pas toujours ce qu'on lui dit, lui explique la Luciole, et c'est d'autant plus valable pour les monstres sauvages.
- Oh, je vois...
Ils s'éloignent sans incident, et quelques minutes plus tard, Maman se remet à marcher normalement.
- Et Mirabelle ? interroge alors Myrtille d'une petite voix. Est-ce qu'elle va bien ?
- Maman l'a fait rentrer dans sa boule-maison pour la protéger, donc oui, elle va très bien ! répond-il, avant de se souvenir que Maman avait aussi fait revenir dans leurs boules Zoom, Ténor et Joker, et que eux n'avaient pas été bien du tout, en fait...
Il s'empresse donc de demander confirmation auprès de la Luciole :
- Hein qu'elle va bien ?
La monstre aux flammes acquiesce.
- Sa boule-maison n'a pas changé de couleur, cela veut dire qu'elle va bien. Maman la soignera dès qu'on sera arrivés chez les humains. Vous n'avez pas à vous inquiéter.
- Je m'inquiétais pas ! se défend-il.
Cela fait rire Myrtille, sans qu'il comprenne pourquoi.
Ils continuent à avancer. Les arbres qui les entouraient s'éclaircissent. Alors que la lumière du jour commence à faiblir, ils débouchent hors de la forêt, dans une plaine neigeuse. Au loin, il y a des lumières qui brillent.
- Le nid des humains, indique la Luciole.
Maman doit aussi avoir vu les lumières, car elle presse le pas. Le paysage défile. Il commence à s'endormir, bercé par le rythme de la marche. Tout va bien, il n'y a plus de danger, et d'ici quelques moments, ils seront en sécurité... Maman pourra passer la nuit dans un vrai lit, avec un toit au-dessus de la tête. Et peut-être faire le plein de croquettes en plus. Oh oui, ce sera bien...
Mais tout à coup, la Luciole déclare quelque chose qui le sort de son demi-sommeil :
- Nous sommes suivis.
Maman s'arrête.
- Qu'est-ce qu'il y a Luci, tu as vu quelque chose ?
Elle se retourne, et il a ainsi l'occasion de scruter les alentours. Il n'a pas à chercher bien loin. Une forme sombre se tient là, à quelques mètres, ayant profité de la nuit qui tombe pour s'approcher sans se faire repérer.
- Arrière, intrus ! clame Trois Quatorze d'une voix très intimidante.
Sauf que l'intrus doit être très courageux, car le voilà qui s'avance ! Sa silhouette se dessine à la lueur des flammes de la Luciole, et Maman pousse un cri.
