Il n'y avait plus personne dans la base Torchwood, à part lui. Il avait ordonné à tous les membres de l'équipe de rentrer chez eux et de se reposer. Gwen était repartie auprès de son petit ami. Sa rencontre avec son pire cauchemar lui avait fait prendre conscience de l'importance et de l'affection qu'elle avait pour Rhys. Il en allait de même pour Owen, qui ayant vu sa fiancée, s'était rendu compte qu'il était en train de détruire un couple qui avait toutes les chances de supporter l'atmosphère de Torchwood. Son geste envers Jenny lui avait ouvert les yeux sur sa volonté première de devenir médecin. Tout était en train de se modifier dans ce microcosme qu'était l'équipe de Torchwood.

Assis à côté de la couchette de l'infirmerie depuis trois jours, Jack veillait Jenny, toujours inconsciente. Jack commençait réellement à s'inquiéter, et même à doublement s'inquiéter, pour la jeune fille, pour cette femme avec qui il avait déjà vécu tant d'aventures, mais à qui il avait pourtant menti, à de nombreuses reprises, et encore il y a peu. Et il ne cessait de se demander si le fameux moment était bel et bien arrivé et s'il parviendrait à tenir la promesse« qu'elle » lui avait demandé de tenir, sans lui préciser quand et comment les événements se présenteraient. Il fixa le verre d'eau posé à côté du lit, le déplaça légèrement pour le remettre à sa place. Il était nerveux, d'accord. Mais plus les heures avançaient, plus il sentait son inquiétude grandir. Cela ne lui ressemblait pas, ça ne devait pas durer si longtemps, ça n'était pas normal.

Bien qu'être fatigué ne lui arrivait pas souvent, Jack aurait pu jurer que la planète entière était posée sur ses épaules, comme l'Atlas grec. Il se sentait épuisé et terrifié. Jack laissa tomber sa tête sur la couchette, à côté de la main droite de Jenny. Il avait envie de crier au monde qu'il ne pouvait pas la perdre, pas maintenant, qu'il avait fait une promesse et qu'il était en mesure de la tenir. Il eut l'étrange sensation de sombrer dans le sommeil - ce qui ne lui était plus arrivé depuis des siècles ! - lorsque, soudain, il sentit qu'on lui ébouriffait doucement les cheveux.

Il se redressa brusquement et sourit à Jenny. Jenny, qui était vivante et réveillée et… -Jack ? Qu'est-ce que… Comment… ?

« Ne t'en fais pas, ma chérie, tout va bien à présent, on est rentré et tout est rentré dans l'ordre. »

Les mêmes mots que le Docteur. Jenny trembla : « Jack ! Je me souviens de tout. Jack, tout m'est revenu. Je sais qui je suis, d'où je viens…Jack, je suis un monstre… »

Une larme coula le long de sa joue, mais le regard plein de détermination qu'elle affichait ne laissait aucune place au doute : elle ne s'apitoyait pas sur son sort, elle s'en voulait pour ce qu'elle avait fait, mais elle avait fait une promesse, elle devait lui dire qu'elle ne lui en voulait pas, qu'il n'avait fait que son devoir vis-à-vis de l'univers, qu'elle le remerciait, elle devait le dire à son Docteur.

Mais pour Jack, la confirmation venait de tomber. Le soulagement qu'il venait de ressentir fit place à un pincement violent. Il allait devoir mettre à exécution ce « qu'elle » lui avait demandé, de bien nombreuses années plus tôt.

Il tendit la main en direction de la table près du lit et attrapa le verre d'eau. Puis le tendant à Jenny :

« Tiens, ma grande, il faut que tu t'hydrates, ça fait plus de trois jours que tu n'as rien pris. »

« Jack… Je suis désolée, vraiment désolée, je ne voulais pas le faire, mais je savais qu'il fallait que je le fasse. Pardonne-moi de t'avoir tiré dessus, pardonne-moi ! »

« Ne t'en fais pas, ma chérie, c'est oublié, tout est pardonné… »

Soudainement, la jeune fille se sentit bizarre, une intense envie de dormir la submergea et la salle toute entière sembla tourner autour d'elle : « Jack, que se passe-t-il ? Jack, quoi… ? »

« Comme je te l'ai dit ma chérie tout est oublié ! Dors, ne lutte pas, demain matin, tu ne te souviendras plus de rien… »

« Jack, non… Pourquoi… Tu n'as pas fait ça… le verre d'eau… Jack…pour…quoi ?... »

S'approchant du visage de sa protégée et lui déposant un baiser sur le front, Jack lui murmura : « Je ne fais que ce que tu m'as demandé, Jenny… »

« Quoi ? »

« Dors, ma chérie, je reste près de toi… »

Elle ne put lutter d'avantage contre l'effet du RETCON mêlé au somnifère qu'il venait de lui faire avaler. Elle plongea dans un sommeil sans rêves. Jack se rassit près d'elle, et prenant la main de la jeune fille, il la regarda dormir, paisible et détendue.

Jack n'avait pas bougé lorsque l'équipe arriva au Hub.

Quand Owen vint aux nouvelles, Jack lui fit signe que tout allait bien, sans mentionner son geste de la nuit.

Quelques heures plus tard, Jenny s'éveilla enfin, sans le moindre souvenir, ni des événements de la forêt ni de ce qui lui avait été révélé dans son « rêve » provoqué par l'action de John sur son esprit sans défenses. Le RETCON judicieusement dosé par Jack avait ainsi eu l'effet désiré.

Jack lui révéla une partie des événements de la nuit dans le manoir hanté, se gardant pourtant de mentionner certains passages, comme le fait qu'il lui avait demandé de le tuer, et en amoindrissant certains autres. Lorsque Jenny demanda qui lui avait tiré dessus, ce fut Jack qui lui expliqua que c'était Owen sous l'influence du Psychovore, le jeune homme encore trop dérangé par son geste pour le lui avouer.

Jenny fut grandement étonnée de découvrir que son pire cauchemar était un ange pleureur.

L'état de la jeune femme était tout à fait satisfaisant, Owen en fut d'ailleurs le premier surprit. Elle guérissait extrêmement rapidement. Il ne put s'empêcher de se demander si elle était humaine, mais se retint de poser une fois de plus la question à Jack. Sans oublier que les appareils de contrôles lui avaient confirmé la génétique entièrement humaine de sa patiente. Mais la présence de ces deux cœurs et cette guérison plus que rapide lui donnaient à penser qu'il y avait quelque chose de spécial chez cette jeune fille.

Puis la vie suivit son cour à Cardiff. Jack préféra garder Jenny encore quelques temps auprès de lui. Il ne pouvait lui en expliquer la vraie raison, à savoir si elle avait effectivement tout oublié. Il lui annonça donc qu'il préférait qu'elle passe sa convalescence à Torchwood, qu'il y avait un bon médecin et qu'il s'inquiétait d'un voyage spatio-temporel trop rapide. Jenny avait beau lui affirmer que tout allait bien, ce qui était vrai, et qu'elle était impatiente de retrouver Willie, Jack n'en démordit pas.

Il lui avait préparé une chambre tout confort au sein même du Hub. Et bien qu'elle considéra toutes ces attentions comme de grands signes de tendresse et d'affection, Jenny avait la sensation d'être en cage. Elle avait besoin de sortir, de voyager, elle en avait besoin pour respirer !

Cependant, une nuit, alors que Jack avait quitté le centre et qu'il n'y avait plus personne, Jenny entendit un bruit. Un son étrange, bien qu'extrêmement familier.

Un son qu'elle reconnaîtrait n'importe où. Jack ne l'avait pas enfermée, elle n'était pas prisonnière de Torchwood, elle pouvait sortir comme elle le désirait.

Attrapant une robe de chambre en soie, elle se précipita dehors.

Jenny aurait fait sensation si quelqu'un l'avait vu habillée ainsi, mais il était tard, et il n'y avait personne sur le parvis de centre du Millénaire. Personne, à part un homme, debout près d'une cabine téléphonique bleue. Il lui tournait le dos et ne la vit pas arriver. Elle courut vers le Docteur. Les douleurs qu'elle ressentait encore après sa terrible nuit disparurent d'un coup tandis qu'elle filait comme le vent et sans un bruit en direction de celui qu'elle considérait comme son oxygène, sa raison de vivre et à qui elle devait la vie.

Elle fut heureuse de réussir à la surprendre. Mais sa joie fut vite interrompue. Lorsque Ten se retourna, elle eut la désagréable surprise de le découvrir en larmes.

« Jenny ? Mais… Comment ? Que fais-tu là ? » demanda-t-il à la jeune fille en s'essuyant les yeux du revers de la main et en arborant son air le plus dégagé, qui

ne donna pas le change une seule seconde.

Jenny ne sut que répondre. Elle ne l'avait jamais vu comme ça. Mais elle réalisa bien vite la raison de cette immense tristesse. Elle ne pouvait avoir qu'une seule

raison. Cela aurait dû lui sauter aux yeux dès qu'elle l'avait aperçu à plusieurs dizaines de mètres d'elle. Le Docteur était seul. Pas de Rose, pas de Martha, ni de Donna… et elle savait exactement à présent quels terribles moments venait de vivre son Docteur. Rose… Rose venait d'être enfermée, piégée dans cet univers parallèle. Quant à Donna, elle n'avait pas tenu à accompagner le Docteur. Tout du moins pas encore. Elle se retint de dire quoi que ce soit et le serra dans ses bras. Il répondit à son étreinte avec soulagement. Il ne le savait peut-être pas, mais elle était la seule à connaitre ses réels sentiment pour Rose, et savait que Rose ressentait les mêmes. Elle ne pouvait lui annoncer qu'il la reverrait. Que suivre les règles du Docteur pouvait être difficile parfois ! Cela lui brisait les cœurs de le voir ainsi. Elle se retint de pleurer à son tour et ils restèrent là, immobiles, durant de longues minutes, dans la fraicheur de la nuit galloise.

Enfin, Ten se ressaisit et passa une main dans ses cheveux, se recoiffant nonchalamment comme si de rien n'était en inspirant profondément :

« Jenny, c'est une surprise de te trouver ici. »

« Oh, c'est une longue histoire Doc, et je doute que ce soit le moment pour tout te raconter… Sans compter que je ne souviens pas de grand-chose. » ajouta-t-elle en tournant la tête en direction de la grande colonne servant de fontaine indiquant l'emplacement de Torchwood.

Son attitude rappelait irrésistiblement celle du Docteur et il ne pu s'empêcher de lui demander ce qui n'allait pas.

« Tu voudrais bien me conduire chez Willie ? Elle me manque un peu. »

« Euh, oui, sans problèmes. »

« Je n'y ferai qu'un saut rapide et si tu le veux bien. J'ai toujours rêvé d'aller visiter la salle souterraine sous le sphinx de Gizeh ! On pourrait y aller, s'il te plait ? »

Le Docteur retrouva son sourire et, embrassant sa joue, confia à Jenny qu'il ne pouvait jamais rien lui refuser.

« Il faut juste que je prévienne de mon départ, si ça ne te dérange pas. »

« Euh… oui, mais prévenir qui ? »

« Torchwood ! »

Elle s'apprêtait de dire que Jack l'avait aidé et secouru, en un mot, qu'il lui avait sauvée la vie, mais se retint, calculant rapidement dans sa tête encore toute chamboulée la time line du Docteur. Il ne savait pas encore que Jack travaillait pour Torchwood, il ne devait pas le savoir avant…bref, elle devait se taire.

Jenny se précipita vers l'ascenseur invisible, puis dans le bureau de Jack. Elle découvrit au passage une main bouillonnant étrangement dans un bocal : « Non, non, non, ce n'est pas encore l'heure ! » murmura-t-elle en passant devant.

Attrapant un morceau de papier, elle griffonna vivement : « En route vers de nouvelles aventures ! Tout va bien, ne t'en fait pas pour moi! Et merci, merci à toute l'équipe de vous être si bien occupé de moi ! On se reverra très bientôt ! Bisous à vous tous ! »

Déposant le message sur le bureau du capitaine, elle fila vers le TARDIS où Ten lui tenait la porte grande ouverte, avec son sourire retrouvé. Elle entra et fonça vers le poste de commande. Le Docteur la rejoignît et ils mirent en marche la boîte bleue, qui se mit à chanter comme jamais.

« Et toi, Doc, que faisais-tu ici ? »

« Ma belle boîte avait besoin de se restaurer après ce qui venait de lui arriver. Voler en plein milieu de la circulation londonienne, c'est éprouvant ! »

Le TARDIS disparu lentement du parvis de Cardiff à l'instant même où Jack revenait de sa ronde. Il ne put qu'entre-apercevoir la couleur bleue et, bien qu'un peu déçu, il s'exclama en souriant :

« Bonne route, Jenny ! Et ça sera pour la prochaine fois, Docteur ! »