Le brouhaha dans les oreilles, j'essuie mon visage d'un clinex et le plaque à mon œil bugné au noir. Je suis trempé, ma veste déposée sur les épaules, assis sur un tabouret d'bar, un verre brun de coca devant les yeux, à écouter le ramdam entre les clients et le groupe de zicos et de technicien préparant la petite scène. Un gros black est devant moi à essuyer des verres à whisky d'un chiffon rayé. Parfois, il me jette un regard de pitié, j'ai le corps bien amoché, des bleues partout, quelque plaie superficielle ici et là, du sang coagulé sur ma tempe et mes mains. J'ai mal. Je crois que je serais à l'hosto ou à l'hospice si quelqu'un n'était pas intervenu.
On pose une main sur mon épaule, je tourne la tête avec flegme, c'est « mon sauveur » il doit avoir deux ans de plus que moi, look d'emo avec sa frange rouge et sa coupe en champ de corbeaux, les yeux d'un océan bourré d'éperons boueux. Il demande la bouteille de whisky au patron qui lui cède, il en imbibe un tissu qu'il applique sur ma tempe, je tressaute, les yeux exorbités.
Ca pique s'te connerie !
Je râle, ses yeux s'ancrent au mien et je n'dis plus rien... Ce mec à un regard noir qui ferait taire toutes les grognasses dans leurs élégies triviales. Il rend la bouteille au black.
« Merci Chef ! »
« Pas d'quoi gamin. »
Chef c'est comme ça qu'ils appellent le patron de s'bar, c'est ce mec ainsi que la bande de l'emo qui m'ont sorti de mon embrouille. Les racailles se sont taillé la queue entre les jambes quand ils ont vu les gars qui se rameutaient contre eux. C'était une bataille qu'ils ne pouvaient pas gagner. Je bois une longue gorgée de mon verre, les bulles pétillent le long de mon œsophage, j'ai la bouche pâteuse, aussi aride qu'avant le liquide, le sucre m'a fait désert. Un grand désert intérieur rosé et rossé. Jésus en habit d'ante-christ s'assoit à côté de moi.
« Tu vas mieux ? »
« Comme un poisson sans eau... »
J'm'éclaircis la voix à la fin de la phrase qui sonnait comme étriquée dans un sac plastique. Je suis encore sous le coup de l'adrénaline et d'une certaine manière sous l'effet d'une douleur clémente... mais je sens la pente douce de la descente lorsque mon corps suinte les drogues de tous ses pores. Je tire la gueule...
« Tu voulais te faire frapper pas vrai ? »
J'ouvre grand les yeux. Le goth a prononcé ces mots d'une voix plate, quasiment empathique. Resté interdit à le regardait de travers je ne sais pas vraiment quoi dire. C'est comme s'il m'avait coupé l'herbe sous l'pied, mouché, paf, épinglé sur un tableau ontologique...
« T'sais ça se voit quel genre de mec t'es... t'as les veines poinçonnées, les pupilles marquées et tu trembles imperceptiblement. T'es genre addict, mais n'y as pas qu'les drogues qui te rendent barge, c'est toute ta personnalité qui fait s'effondrer ta conscience. T'es un toxico de sensation forte, de tout ce qui est assez fort pour impressionner ton propre monde. J'sais pas ce que tu veux cacher pour être ainsi. Mais tu devrais faire un peu plus attention à ta vie. »
« … Ça fait zarb d'entendre ça de la bouche d'un soi-disant dépressif anticonformiste !
... »
« L'habit n'fais pas l'moine... j'crois que tu vois ce que je veux dire, non ? »
Ses yeux s'étaient arrêtés un temps sur la croix à mon cou. Le fer blanc s'était imbibé d'un rouge terne. Combien de temps avait-il passé à dresser mon profil psychologique ? Combien de temps avait-il pris à observer les moindres détails de mon corps. J'étais mal à l'aise, car il était trop clairvoyant. Il continue, se levant du tabouret :
« Ceci dit, je te donne raison sur une chose, la dépression. T'manière, en général, la majorité de ceux faisant d'la psycho sont malades. »
« Qui n'l'est pas ? »
« Le faible pourcentage d'entre nous qui ne vivrons que d'altruisme, d'empathie, et d'un équilibre immodéré. »
« D'la folie. »
« Ça ! On l'est tous un peu faut croire. »
Il part, fier, comme un vieux nanar mal écrit, genre psychologie d'bac à sable. Il monte la scène, on lui tend une guitare et il commence à jouer une introduction mélancolique, une voix grave passe ses lèvres. Et un à un les autres musiciens s'imbriquent à lui. Décidément, ça ressemble de plus en plus à un de ces ending de série polars qui passe à la téloche : moral à deux balles, musique cathartique, genre on apprend quelque chose et ça recommence la semaine prochaine le même jour, à la même heure.
Je fouille dans la poche de mon pantalon, et en sors mon portable. Il marche encore, j'ai un appel en absence, et une demi-douzaine d'SMS, tous de la même personne. Ça peut n'être personne d'autre de toute façon. Je les lis en diagonale un par un puis tape le n° du répondeur. Ca t'chat comme quoi j'ai pas fait mon message personnalisé puis enfin j'arrive à l'appel.
« Kenny bordel où t'es passé ! Fait pas l'con et rappel moi 'spèce de couillon ! Ca va pas de sortir dans ce merdier sans laisser ni de mot ni d'adresse, putain t'es un vrai con parfois je t'assure. Et ne fait pas genre celui qui n'entend pas. S'teplais rappel moi vite. »
Je raccroche, fouille le bar des yeux à la recherche d'un nom et tape un court message à son adresse. Une fois passé, je me retourne, dos aux comptoirs, à regardé le concert des goth kids. Le mec à la mèche semble ne pas me quitter des yeux, comme s'il avait observé tout mon manège téléphonique.
Cette fois, je suis servi dans le mélodrame. Lors d'une énième complainte guitaristique, un Te Deum perdu dans des rivages impies sous fond de distorsion et de grosse caisse. Mélodrame façon cow-boy, genre western plein de ses archétypes modernisé et mis au goût du jour.
Craig défonce presque la porte d'entrée, s'y arrêtant au seuil, le regard attentif à tout son environnement, avide, à la rechercher de sa proie. Et derrière lui, dans les démarcations lumineuses du dehors se dessine la figure de sa douce, de la belle Wendy. Si j'étais pas à ma place, je penserais à un règlement de compte entre deux mec, la fille étant la mise sur la table. Mais je sais qu'il vient pour moi...
Finalement, c'est pas loin du règlement de compte...
Il me voit, d'abord je vois comme du soulagement, ses traits tirés se sont relâché un court instant, avant de se raffermir comme ça démarche. La musique de fond continu s'énerve un peu, quelques clients s'intéressent à ce qui se passe avec les nouveaux arrivants, les autres regardent l'emo, et l'emo me regarde lorsque je regarde Craig s'avancer. Il s'arrête droit devant moi. Le barman lave tranquillement ses verres dans mon dos. La musique s'arrête à son point d'orgue. Je me reçois son poing directement dans la joue. Ma tête dans son élan s'écrase à mon épaule. J'ai les yeux lavés, les mèches coulantes, je me stabilise.
J'crois qu'j'en ai marre de m'prendre des gnons aujourd'hui... j'ai eu ma dose.
Le temps est comme suspendu. Maintenant tout le monde nous regarde. Trop de monde à la fois... Je pris pour que Dieu les fasse regarder ailleurs. La bande de zicos enchaîne finalement, j'crois que le gratteux à compris ma prière...
Soudain une chaleur vint m'embrasser, m'embarrasser... Craig me sert d'un de ses bras, l'autre a le poing doucement fiché entre mes abdos. Il me tient comme s'il avait cru me perdre à jamais... Je reste comme figé, je comprends qu'à moitié le pourquoi du comment. J'l'entends murmuré à mon oreille, la voix friable comme s'il était sur le point de chialer. Ça vire vraiment au mélodrame...
« Plus jamais ça mec... plus jamais... sinon... p'tain, sinon je te promets que je t'enferme dans une cellule et que je serais ton voisin d'chambre. Enfoiré d'sombre connard, bordel tu m'as foutus les boules. »
D'un autre côté, la vie c'est un peu ce mélange des genres et la fin, quelque chose, en général, moins scénarisé ; y'aura alors sans doute une suite. C'est pas assez minable pour finir ici : a presque chialer avec mon pote, l'un dans les bras de l'autre. L'un à dire « plus jamais », l'autre à répondre « j'te promets »...
