Dès le lendemain, le petit groupe mit en place une organisation de fonctionnement pour permettre d'assurer la surveillance de la base et les quelques objectifs qui leur étaient fixés avant l'arrivée du général Draven sur place. Plarisk, Mweini, Luke et Chewbacca se chargeaient de perfectionner le système de surveillance de la base, afin de pouvoir garder un meilleur contact à distance pour le reste de l'Alliance. Cassian, lui, avait passé la première journée à pirater toutes les informations qu'il avait pu trouver à bord du vaisseau de Krennic. Plans de vols, codes d'accès, messages... la moisson avait été prolifique. Pendant ce temps, les autres s'étaient chargés de rassembler le matériel demandé par l'Alliance et le charger à bord du Rogue One. Un roulement avait également été mis en place pour les patrouilles extérieures, qui étaient également l'occasion de rapporter des vivres, et pour la surveillance de nuit. Le groupe était assez nombreux pour effectuer des roulements suffisants, et Melshi, Tonc, Pao et Selfa purent en profiter pour souffler un peu. Depuis leur arrivée suite à la bataille de Scarif, ils avaient du rester sur le qui-vive et s'étaient peu reposés. Passé l'enthousiasme de l'arrivée de secours, leur épuisement les avaient rattrapé. Cassian organisa donc les roulements de façon à leur permettre de dormir et de récupérer leur énergie.

Dès le deuxième jour après leur arrivée sur Dantoïne, Cassian prit part à l'une des patrouilles, ignorant les sarcasmes et les remarques désapprobatrices de l'intégralité de leur petit groupe. Seul Han Solo se garda de faire des commentaires, se contentant de regarder le capitaine avec un air amusé avant de lui proposer de l'accompagner. Surpris, Cassian accepta néanmoins. Solo et lui n'était franchement pas du même bois, mais, en faisant chacun des efforts, ils parvenaient à se supporter, et étaient même parvenus à faire preuve d'un minimum de respect mutuel, bien sûr, sans l'admettre. Cassian devait reconnaître que le contrebandier avait plus de cran qu'il n'en avait l'air et que, sous ses dehors nonchalants et « je-m'en-foutistes » il n'en était pas moins quelqu'un de droit. Beaucoup trop tête brûlée, beaucoup trop grande gueule, et manquant cruellement de réflexion à son goût cependant. Han de son côté savait reconnaître la force de caractère quand il la croisait, et était vite arrivé à la conclusion que Cassian avait bien plus que l'uniforme d'un bon petit soldat. Il avait mérité chacun de ses galons, et l'efficacité avec laquelle il avait organisé la base le prouvait, tout comme l'évident respect que tous lui témoignaient, à commencer, si surprenant que ça ait pu lui sembler au début, par Jyn.

C'est quand Cassian et Han furent, à coup sûr, hors de portée, que Bodhi se décida à aborder avec Jyn un sujet qui lui brûlait les lèvres.

- Est-ce que tu as bien pu emporter avec toi la sauvegarde de K2 ?

- Oui, je l'ai avec moi. Cassian n'est pas au courant.

- J'ai parlé de ton idée à Luke, puisqu'il est très doué pour tout ce qui touche au bricolage de droïde. Il est partant pour nous aider, mais le plus difficile va être de nous procurer le corps.

- On aura bien l'occasion de croiser un droïde de cette série en combattant l'Empire.

- Ça oui, mais le neutraliser sans le mettre complètement hors d'usage ? C'est moins évident. Je me demande comment Cassian s'est débrouillé la première fois. En tous cas la consigne de Luke, c'est surtout d'éviter de trop l'abîmer, c'est ce qui l'inquiète le plus.

- On trouvera bien une solution, assura Jyn.

Quelques heures plus tard, Bodhi et Jyn étaient aux côtés de Cassian, comme tous les soirs, pour l'aider à préparer le repas. C'était vite devenu leur petit rituel, et Jyn et Bodhi s'étaient rendus compte que, ce faisant, Cassian les laissait entrer dans son jardin secret. Il semblait par moment un peu mal à l'aise, ou, à d'autres, il donnait l'impression d'oublier qu'il avait de la compagnie, mais pourtant, il les accueillait chaleureusement à ses côtés. Jyn, qui elle aussi avait été seule une grande partie de son existence, était touchée au delà de ce qu'elle aurait pu exprimer par ce simple geste, ce moment de partage. Parfois, lorsqu'elle croisait le regard de l'officier, elle tentait de faire passer toute la gratitude qu'elle ressentait. Bodhi aussi avait comprit ce que signifiait pour Cassian de partager ces moments avec eux. Il l'accueillait ainsi pleinement dans la grande communauté de la Rébellion. Pour le pilote qui avait prit le risque de tout perdre en désertant, qui avait tourné le dos à tout ce qui avait toujours été son existence, être accepté ainsi était le plus grand réconfort qu'il pouvait trouver. Si rendre la pareille à Cassian signifiait prendre le risque d'affronter un droïde de sécurité de l'Empire, le jeux en valait la chandelle, estima-t-il.

- Tu as trouvé ce que tu cherchais à bord du vaisseau ? Demanda Melshi à Cassian, plus tard, alors qu'ils étaient assis près de l'entrée de la base avec Jyn et Bodhi, à observer le coucher du soleil sur la plaine.

- C'était une très bonne pioche de votre part, confirma l'officier de renseignement. Le général Draven va être ravi, tu peux en être sûr.

- Si ça peut le rendre un peu indulgent sur notre échappée sauvage, je prends.

- Ne t'inquiètes pas pour ça. J'étais l'officier supérieur, c'est sur moi que la responsabilité va retomber.

- C'est supposé me rassurer ?

- Sur ton cas et sur celui des autres, oui. De mon côté les sanctions que j'encoure sont plus formelles qu'autre chose d'après ce que le général Draven m'a laissé entendre. Il n'y a vraiment pas de quoi s'inquiéter.

- Tu ne devrais même pas être sanctionné, gronda Jyn.

- Et ensuite essayer de me faire respecter en ayant la réputation d'avoir reçu un traitement de faveur ? Tu crois vraiment que ça me rendrait service ?

- Je doute que tu puisse jamais avoir la réputation de quelqu'un qui reçoit des traitements de faveur, temporisa Melshi, mais je comprends ce que tu veux dire et tu as sans doute raison. Ça fait aussi partie de tes raisons pour refuser une décoration publique, n'est-ce pas ?

- Je me moque de tout ça de toute façons, alors autant arrondir les angles au maximum pour ne pas se compliquer inutilement la tâche. Ce qui m'importe c'est de continuer à me battre.

- Tout ce carcan de règles est inutile, grommela Jyn, toujours pas convaincue.

- Et pourtant je t'assure qu'il a ses vertus.

Jyn haussa les épaules en faisant la moue. Cassian ne put s'empêcher de sourire, amusé. Il baissa la tête. Son regard croisa celui de Melshi.

- Est-ce que vous avez la moindre idée tous les deux de l'endroit où l'on va nous envoyer ensuite ? Intervint alors Bodhi.

Cassian et Melshi échangèrent un regard.

- Aucune base de secours n'est encore opérationnelle à ma connaissance, répondit Melshi. On risque d'être baladés à droite à gauche pendant un moment le temps de pouvoir à nouveau se stabiliser quelque part, n'est-ce pas ?

- C'est aussi ce que je pense, mais quand à savoir où, pour le moment, je n'en ai pas la moindre idée.

Le capitaine avait certainement une meilleure idée que lui de la possible future base estima Melshi, mais il garda cette réflexion pour lui. Tirer les vers du nez de Cassian était mission impossible, et il le soupçonnait d'avoir une bonne raison pour se taire. Sans doute ne voulait-il pas ruiner le moment avec la description d'un monde aride et difficile à vivre. Ce n'était pas exactement la définition de Yavin IV, mais la moiteur tropicale y était souvent plus que pesante. Plus d'une fois Melshi avait regretté Dantoïne, et il avait décidé de profiter au maximum de ces quelques jours restant sur la planète, maintenant que leur situation, à Pao, Tonc Selfa et lui, s'était éclaircie.

- Je me suis souvent dit que je serais bien resté ici, finit-il par soupirer.

- C'est un endroit agréable confirma Bodhi en regardant le ciel et ses couleurs chatoyantes dans le coucher du soleil.

- Son autre grande qualité, c'est de fournir toutes les matières premières nécessaires à notre cuistot préféré, ajouta Melshi.

- Si tu parles de Pao, je lui laisse volontiers les cuisines pour ce soir si tu insistes.

- C'est faux. Tu détestes autant que nous tous la cuisine de Pao, n'essaye pas de nous embobiner.

Cassian éclata de rire.

- En plus, renchérit Bodhi, Jyn a ramené plein de fruits de sa patrouille de ce matin, et elle était curieuse de voir ce que tu en ferais.

- Dans ce cas, je m'incline.

C'était dit sur le ton de la plaisanterie bien sûr, mais en les observant ainsi, Melshi était convaincu qu'il n'y avait pas grand chose que Cassian était prêt à refuser à Jyn. Il espérait juste que le capitaine parviendrait à l'admettre, et, avant tout, à s'autoriser à l'admettre et à l'accepter. C'était là tout le mal qu'il lui souhaitait.


Jyn avait prit le dernier quart de surveillance de cette quatrième nuit sur Dantoïne. D'après Cassian, le général Draven arriverait probablement d'ici encore un à deux jours mettre un terme à la paisible routine qui s'était vite instaurée. Elle avait apprécié ce moment de répit, rythmé des tâches qui lui étaient familières, patrouilles, tours de garde et reconnaissance, au contraire de l'inactivité forcée qui l'avait mise à rude épreuve à bord du Faucon Millenium, ou pendant l'attente des nouvelles des plans de l'étoile de la Mort sur Yavin IV. Assise sur un fauteuil du poste de garde, elle avait un œil sur la baie blindée qui donnait sur la porte principale de la base, et l'autre sur les moniteurs de contrôles qui avaient été réactivés.

Un bruit de pas la sorti de ses pensées, tendue, à l'écoute, elle tendit l'oreille. Le déplacement était léger, mais ne cherchait pas à se dissimuler. Et pour cause, s'il l'avait souhaité, Cassian, dont elle reconnut le pas, aurait su se montrer parfaitement silencieux. Elle était tournée vers la porte quand il se présenta à l'entrée du poste.

- Il me semblait que c'était Pao qui devait me relayer.

- Ce n'est pas encore l'heure de la relève.

- Qu'est-ce que tu fais là alors au lieu de dormir ?

- Je me propose de te tenir compagnie, à moins que tu préfère rester seule.

Elle haussa un sourcil et le dévisagea, essayant de décrypter quoi que ce soit dans l'expression de son visage, mais il était de marbre. Elle se contenta d'écarter son fauteuil pour lui laisser une place à côté d'elle, l'invitant à rester. Il s'assit presque souplement.

- Ton dos a l'air d'aller beaucoup mieux, commenta-t-t-elle.

- Mes côtes et ma hanche aussi, confirma-t-il. Je n'ai qu'une hâte, c'est d'avoir l'autorisation de virer ce corset.

- Je suis étonnée que tu ne l'ais pas déjà fait.

- Franchement, nous aurions été en situation de crise, je l'aurais enlevé depuis trois jours pour récupérer ma liberté de mouvement. Mais vu que rien ne m'oblige à forcer, je prends mon mal en patience.

Jyn hocha la tête, repensant aux préceptes pragmatiques de Saw. Profiter à fond des moments de répit pour se remettre le mieux possible en faisait partie. C'était du bon sens, mais pour des personnalités portées sur l'action, ce n'était pas toujours aisé de l'appliquer. Elle estima que Cassian devait prendre beaucoup sur lui pour s'astreindre à respecter ses consignes médicales. Elle se demanda soudain si Draven ne l'avait pas délibérément envoyé dans un endroit calme dans cette optique. Draven aussi était quelqu'un de pragmatique, et il préférait à coup sûr récupérer un officier en pleine possession de ses moyens.

- Beaucoup ont regretté Dantoine après l'installation sur Yavin IV, dit doucement Cassian.

- Pas toi ?

- Pas plus que ça. Je n'ai jamais passé beaucoup de temps sur cette base et, contrairement à d'autres, j'aimais l'atmosphère de Yavin et du temple.

- Aucune des deux planète ne semble proche de ce que tu m'as dit de ton monde d'origine, remarqua Jyn.

- Non, c'est vrai. Mais j'ai quitté Fest depuis tellement longtemps...

- Comme moi Coruscent, répondit Jyn en faisant référence à leur dernière discussion sur ce sujet, à bord du Faucon Millenium. L'endroit d'où j'ai de vrais souvenirs de mon enfance, c'est plutôt Laamhu.

Cassian se contenta de la regarder sans commenter. Laamhu, l'endroit où elle avait perdu sa mère et où l'Empire avait mis la main sur son père. Le monde où son existence avait basculé.

- On vivait dans un endroit paisible, proche de la mer. C'était encore différent d'ici.

Il partagèrent un silence tous les deux. Jyn semblait songeuse et Cassian respectait son introspection, touché qu'elle l'inclue ainsi dans son intimité, mais ne sachant pas vraiment quoi faire avec. Finalement, la jeune femme changea de sujet.

- As-tu la moindre idée d'où va nous envoyer Draven et de ce qu'il attend de nous ?

Il était ravi qu'elle aborde le sujet, car c'était plus ou moins pour ça qu'il était venu la voir. Il y avait des choses dont il voulait parler avec elle avait qu'elle ne soit confrontée au général.

- Il attend des choses différentes de nous. Il va certainement rapatrier la princesse, sans doute avec Han et Luke. D'autres vont s'occuper du matériel que nous avons rassemblé ici, mais je ne pense pas qu'il affecte tout le monde à cette mission. Melshi et les autres pourront être utiles ailleurs. Quand à toi, ça dépend aussi de la façon dont tu souhaite t'impliquer dans l'Alliance Rebelle. Est-ce que tu y as réfléchi ?

- Je ne fais que ça... J'imagine que j'ai des compétences à faire valoir, autant les utiliser au mieux.

- Il y a différentes façons de les utiliser je suppose. Mais je sais que Melshi a évoqué avec toi différentes unités qui pourraient te convenir.

Jyn hocha la tête, regardant devant elle, à nouveau pensive. Puis, au bout d'un moment, elle se tourna à nouveau vers Cassian.

- Et toi?

- Comment ça ?

- Tu ne m'as pas dit où Draven voulait t'envoyer.

- Je ne le sais pas précisément, j'aurais le détail de ma mission à son arrivée, mais, en effet, je ne resterais avec aucun de vous dans l'immédiat.

- Dans l'immédiat ?

- Je n'en sais pas plus pour le moment, répondit-il, sincère, en posant la main sur son bras. Avec les événements récents, la donne a changé, et le général Draven m'a dit que ça allait affecter mon service pour l'Alliance. Mais dans l'immédiat, je vais partir pour une mission longue, en infiltration.

- Tu es à peine remis, s'exclama Jyn, un éclat de colère dans les yeux.

- C'est pour ça qu'il m'envoie sur une mission facile, assura Cassian. Quelque chose qui pourra apparaître comme ingrat, voir comme une punition, mais qui sera peu éprouvant. Alors ne t'inquiètes surtout pas pour moi.

Jyn le dévisagea d'un air sceptique. Il comprenait parfaitement sa rancœur contre Draven, et il aurait du mal à faire en sorte qu'elle lui accorde un minimum de confiance.

- On ne va pas se voir pendant un moment, ajouta-t-il.

Ces mots firent à Jyn l'effet d'un coup de poignard. Cassian avait l'air désolé, et ne cherchait pas à le masquer. Elle grommela dans sa barbe pour masquer son mal-être, mais dégagea son bras pour attraper la main de Cassian. Il lui étreignit les doigts et ils restèrent ainsi un moment, Jyn fixant les écrans de contrôle avec un air buté. Ce n'était pas pour suivre Cassian qu'elle avait décidé de rejoindre l'Alliance, mais l'idée qu'il ne soit pas à ses côtés, après ces dernières semaines où ils avaient été inséparables, lui laissait un sentiment d'abandon qu'elle ne connaissait que trop bien. Malgré tout, elle continuait à s'accrocher à la main du capitaine, se raisonnant intérieurement, tachant de se convaincre que ce n'était pas de sa faute à lui. Contre toutes attentes, alors que c'était un espion, alors qu'il était capable de beaucoup dans sa détermination à servir sa cause, Cassian avait été la personne qui, de toute son existence, avait fait preuve de plus de loyauté que n'importe qui à son égard. C'était injuste de sa part de se sentir trahie. Pourtant, c'était quand même ce qu'elle ressentait.

Ils restèrent longtemps ainsi, silencieux, à ses serrer les mains. Ils demeurèrent ainsi jusqu'à ce qu'ils entendent le pas de Pao dans le couloir. Alors Cassian lui lâcha la main, et plongea une dernière fois son regard dans le sien. L'expression dans ses yeux la bouleversa sans qu'elle soit capable de l'identifier ou de comprendre ce qu'elle signifiait. Déjà, Cassian avait reprit son attitude impassible et s'était levé pour accueillir le soldat qui venait la relever. Quand ils s'éloignèrent chacun de leur côté, Jyn se fit la remarque qu'ils n'avaient pas eu besoin de l'évoquer pour savoir que la raison principale pour laquelle il était venue la trouver c'était que, pas plus qu'elle, il n'avait retrouvé un sommeil apaisé quand ils n'étaient pas ensemble.


C'est un peu plus tard dans la journée qu'ils reçurent une communication de Draven, leur confirmant qu'il serait là d'ici 22 heures. Cassian se mura dans un mutisme songeur et se mit à l'écart. Melshi reconnaissait ces symptômes : l'officier se préparait à une mission. L'ambiance relativement décontractée qui régnait sur la base avait changé, et une légère tension planait. Curieusement, celui qui y semblait le plus sensible, c'était Han Solo. Le contrebandier était fébrile. Pour être clair, il tapait sur le système de tout le monde.

- Allez jouer dehors et fichez-nous la paix, gronda la princesse Leïa, excédée.

Même Chewbacca semblait de cet avis, car c'est lui-même qui empoigna Solo par le col pour l'entraîner dehors.

- Bon sang, mais Chewi, lâche moi ! J'ai pas envie d'aller me promener !

Les protestation de Solo diminuèrent à mesure que le Wookiee entraînait son ami à l'extérieur de la base. Une fois le silence rétablit, tout le monde soupira de soulagement.

- Tu en es où avec le chargement du vaisseau ? Demanda Jyn à Bodhi.

Elle cherchait surtout à s'occuper. Bodhi lui aussi était ravi de la diversion.

- Ça ne mange pas de pain de refaire une vérification, répondit-il, sachant très bien qu'il avait déjà tout vérifié deux fois, avec Tonc et Melshi.

Jyn hocha la tête, un sourire satisfait sur les lèvres, et lui emboîta le pas. Ils arrivèrent rapidement dans le hangar et si mirent au travail dans la soute du Rogue One, inventoriant méticuleusement l'intégralité de sa cargaison.

- Tu sais où est Cassian ? Finit par demander Bodhi.

- Je n'en ai pas la moindre idée. Pourquoi ?

- Après la communication de Draven, il s'est complètement renfermé et mis à l'écart... Ça m'inquiète un peu, avoua Bodhi en arrêtant ce qu'il était en train de faire et en soupirant.

Jyn renonça à prétendre qu'elle était occupée et se rapprocha du pilote. Son anxiété était palpable, et reflétait la sienne.

- De ce que je sais, finit-elle par lui avouer, il est possible que Cassian reparte en mission dès que Draven sera là

- Quoi ?!Mais il est à peine remis !

- Je sais bien, soupira Jyn, frustrée.

- Tu ne peux pas essayer de le convaincre de rester ? Il t'écoutera toi ?

- Pourquoi il m'écouterait moi plus que quelqu'un d'autre. Et puis, il a ses ordres, il n'a pas d'autre choix que d'obéir, surtout après être parti pour Scarif sans autorisation, et en entraînant des hommes avec lui au passage. Il a plutôt intérêt à garder profil bas à mon avis.

Bodhi eu l'air de vouloir ajouter quelque chose, mais il se reprit. La tristesse et l'inquiétude dans son regard touchèrent Jyn. Que lui arrivait-elle pour qu'elle s'émeuve ainsi si facilement des sentiments de Bodhi ou du devenir de Cassian ? N'avait-elle pas apprit depuis longtemps à se contrôler mieux que ça ? Elle repoussa ses pensées avec agacement, et décida de rassurer son compagnon.

- Tu sais, Draven n'est pas un imbécile. S'il n'a pas sanctionné Cassian, c'est parce qu'il sait que c'est un bon officier. Il ne va pas l'envoyer maintenant au casse-pipe, ça n'aurait pas de sens.

C'était un peu étrange pour Jyn de se rendre compte qu'elle était en train de dire à Bodhi exactement ce dont Cassian avait essayé de la convaincre quelques heures plutôt.

- De toutes façons, il allait bien repartir en mission à un moment où à un autre, finit-elle par dire.

L'expression de Bodhi changea, et elle s'aperçut que, cette fois, c'est elle qui avait l'air malheureuse. Elle réalisa soudain que, si sa décision de rejoindre l'Alliance rebelle était sincère, et ses convictions solides, elle n'avait pas vraiment envisagé de ne pas avoir Cassian à ses côtés en allant se battre. Ils ne se connaissait pourtant que depuis si peu de temps ! Ça n'avait pas de sens. Bodhi s'était rapproché d'elle et lui avait posé une main compatissante sur l'épaule.

- Je trouve ça idiot de vous séparer, vous faites une si bonne équipe tous les deux.

Jyn se surprit à sourire. Elle envoya une bourrade à Bodhi, puis éclata de rire. Elle ne savait pas bien pourquoi, mais, passé un premier moment de stupeur, ce rire s'avéra contagieux, et, bien vite, Bodhi aussi riait aux éclats.

C'est ainsi que Cassian les trouva, au milieu de la soute du Rogue One, appuyés l'un à l'autre et partageant un fou-rire. Ils ne s'aperçurent pas immédiatement de sa présence, alors il attendit, adossé contre l'entrée du vaisseau. Jyn fut la première à le remarquer.

- Cassian !

- Tu es là depuis longtemps ? Renchérit Bodhi.

- Pas suffisamment pour savoir pourquoi vous riez, mais votre bonne humeur fait plaisir à voir. Désolé de jouer ainsi les trouble-fêtes, ajouta-t-il en s'avançant vers eux.

Jyn et Bodhi se calmèrent instantanément.

- Il y a un problème ? S'enquit Jyn.

- Non, non ! Les rassura immédiatement l'officier. C'est... Il y a quelque chose que je veux vous confier avant qu'on soit séparés.

Jyn et Bodhi échangèrent un regard intrigué. Cassian semblait étonnement mal à l'aise.

- Je ne sais pas vraiment comment aborder ça, je n'en ai pas l'habitude. Mais il y a beaucoup de choses qui ont changé en peu de temps, et je ne veux pas... Je ne voudrais pas avoir l'impression de vous cacher des choses. C'est ce que je fais quotidiennement, avec tout le monde, mais pas avec vous. Enfin... je ne veux plus que ça arrive. Ajouta-t-il en pensant à Eadu.

Il leur tendit une tablette.

- Qu'est-ce que c'est ? Demanda Jyn.

- C'est mon dossier.

Jyn le dévisagea, stupéfaite. Maintenant qu'il avait lâché ce qu'il avait à dire, il était de nouveau fermé, neutre et imperturbable.

- Je… je ne pense pas que nous ayons le droit de lire ça, bredouilla Bodhi, qui regardait la tablette avec les yeux écarquillés.

- Pas vraiment. Mais je veux que vous le fassiez. Moi je connais les vôtres. Enfin surtout celui de Jyn. Il n'y a pas grand-chose dans le tien Bodhi.

- Tu es sûr de vouloir faire ça ? S'enquit Jyn, perplexe.

- Non. Mais ça m'a semblé être la meilleure option. Il y a bien longtemps que je n'ai laissé personne d'autre que K2 se rapprocher de moi, mais après ce qu'on a traversé ensemble, on est liés, non ? Je ne sais pas vraiment comment m'y prendre autrement, mais c'est important.

Jyn et Bodhi échangèrent un regard, toujours aussi stupéfaits tous les deux.

- Tu n'as pas besoin de faire ça Cassian, dit Bodhi. Vous me permettez tous de repartir à zéro alors qu'il y a peu j'étais pilote pour l'Empire. De quel droit j'irais fouiller dans le passé des autres ? On s'est battus côte à côte, et on a tous failli mourir pour le Rébellion, alors le reste m'importe peu.

- Moi aussi je me fiche pas mal de ce qui est là-dedans, ajouta Jyn avec son air bravache.

- Vous ne comprenez pas... soupira Cassian. Quand j'ai commencé à faire le sale boulot pour l'Alliance, et que j'ai compris que j'étais plutôt doué pour ça, j'ai choisi de me couper des autres. Je l'ai fait sciemment, et surtout pour me protéger. J'ai fait le choix de me salir les mains, parce que de toute façons, il fallait bien que quelqu'un le fasse et que c'était déjà trop tard pour me sauver. À partir de là, je n'ai jamais vraiment envisagé de survivre à cette guerre. Qu'est-ce que quelqu'un comme moi ferait en temps de paix ? Mais si c'est pour éviter que d'autres enfants comme moi, ou comme toi Jyn, se retrouvent à grandir les armes à la main, alors le jeux en vaut la chandelle, et ça m'est égal de me sacrifier. C'est pour ça que j'étais prêt à mourir sur Scarif, j'y suis préparé depuis longtemps. Je suis un espion et un assassin, et tout est là-dedans. Je ne peux pas faire comme si j'étais un chic type et vous laisser vous rapprocher de moi sans que vous sachiez à quoi vous en tenir.

- Je ne suis pas non plus exactement un enfant de cœur Cassian, rétorqua Jyn.

- Je le sais, mais comme tu l'as justement fait remarquer, tu n'as pas eu le luxe d'avoir le choix, tu as simplement essayé de survivre. Moi, j'ai fait des choix. Je les assume, ou tout du moins j'essaye. Mais je le redis, je suis un espion et un assassin. Quand ton père est mort, je n'aurais pas réagit aussi violemment si ce que tu m'as balancé au visage n'avais pas été vrai Jyn.

- Alors tu essaye de nous repousser comme tu as repoussé tout le monde et essayant de nous convaincre que tu es un sale type ? Protesta Bodhi.

- Si je voulais vraiment vous repousser, je ne vous laisserais pas le choix. Je veux juste que vous ayez toutes les cartes en main. C'est le moins que vous méritiez. Je veux être honnête avec vous. Et si vous choisissez ensuite de vous détourner, vous en aurez parfaitement le droit, je le respecterais.

Jyn le fixait, droit dans les yeux. Elle comprenait. Une fois de plus elle comprenait, de la même façon que lui la comprenait sans qu'elle ait besoin de s'épancher. Elle sentit l'angoisse de Cassian, son incertitude. Elle pensait avoir une idée assez précise de ce qui se trouvait dans ce dossier, et elle était prête à parier que ça ne changerait strictement rien. Pour en convaincre Cassian, il n'y avait qu'une chose à faire. Elle s'empara de la tablette.

- Je pense que tu es un imbécile, et que c'est pas là-dedans qu'on va l'apprendre.

Cassian haussa les épaules, un petit sourire mélancolique sur le visage. Jyn le toisa avec assurance. Elle était certaine qu'il en faudrait bien plus pour émousser l'estime qu'elle était venue à avoir pour l'officier, et elle mit toute sa conviction dans son attitude pour tâcher de l'en convaincre, si inutile que ce soit. Il recula de deux pas, puis fit demi-tour et les laissa tous les deux dans le vaisseaux, avec son dossier en lecture.


- Je maintiens que tu es un imbécile.

C'était Jyn qui était sur le pas de sa porte. Il était tard, et, après le repas du soir, tout le monde avait fini par aller se coucher une heure plus tôt, à l'exception de Tonc, dont c'était le tour de garde. Cassian s'était étendu sur sa couchette, fixant le plafond, songeur. Il savait que le sommeil lui échapperait, et il avait toujours les yeux bien ouverts quand quelqu'un avait frappé à sa porte. Il faisait maintenant face à Jyn, qui le regardait d'un air narquois, en lui tendant la tablette qu'il leur avait laissée dans l'après-midi, à Bodhi et à elle. Il la lui reprit en silence, et attendit.

- Tu ne me laisse pas entrer ?

Toujours silencieux, il s'écarta de son passage, lui laissant accès à la cabine qu'il occupait. Jyn poussa un soupir exaspéré et entra à grandes enjambées. Elle alla s'asseoir sur le lit et se remit à contempler Cassian.

- Alors, tu attendais quoi ? Finit-elle par lui demander

- Sincèrement, je n'en sais rien. Soupira Cassian en fermant la porte.

Il posa la tablette sur une étagère puis s'avança vers Jyn. Il hésita un instant, lui demandant son autorisation du regard, puis s'assit à côté d'elle. Les coudes sur les genoux, il regardait dans le vide, devant lui.

- Tout ça, Bodhi et moi, on s'en fiche. Mais si c'était important pour toi qu'on lise ça, et bien nous l'avons lu, et ça ne change strictement rien.

Il se tourna vers elle et la dévisagea, toujours silencieux. Elle lui sourit, puis tendit le bras et lui attrapa la main. Il lui serra la sienne en retour et ils restèrent un long moment ainsi, côte à côte, dans un silence confortable.

Il commençait à se faire tard, et, le lendemain, dans la matinée, Draven serait là et ils repartiraient. Cassian serait envoyé en mission, et ils seraient séparés pour un temps indéterminé, s'ils se revoyaient un jour, ajouta Jyn en son fort intérieur avec un pincement au cœur. C'est ce qui la décida à arrêter les faux-semblants.

- Ça t'ennuies si je reste là ? Je dors mal quand je suis seule depuis Scarif.

- Moi aussi, tu le sais bien, reconnu-t-il, sincère lui aussi. Bien sûr que tu peux rester.

Ils se recula dans le fond de la couchette, contre le mur, pour lui laisser de la place. Elle se débarrassa de ses bottes et de sa veste, et s'installa près de lui, la tête reposant contre son épaule. Il plaça la couverture au dessus d'eux et baissa la lumière.

- Tu pars directement en mission ? Demain ?

- Je suppose. Je n'ai pas eu de détails.

Elle hocha la tête doucement, le regard fixé sur le plafond au dessus de sa tête, s'imprégnant de la chaleur de Cassian contre elle. Qu'elle en profite cette dernière nuit, car demain ils devraient tous les deux se réhabituer à dormir seuls.

- Fais attention à toi, tu es à peine guéri.

- C'est promis.

Et il était sincère. Pour la première fois, il avait le sentiment qu'il serait attendu pour son retour, pour autre chose que les informations où les personnes qu'il ramenaient avec lui. Ce sentiment inhabituel lui donnait envie plus qu'il ne lui était jamais arrivé de mettre tout en œuvre pour revenir entier. Il avait quelque chose d'autre que la cause sur lequel se focaliser, et c'était aussi effrayant que motivant, tout en ayant le mérite de détourner son attention des adieux à venir pour le lendemain. Il savait qu'il allait lui être pénible de laisser Jyn derrière lui et c'était là encore quelque chose qui le sortait complètement de sa zone de confort. Elle avait mis à bas toutes les barrières derrières lesquelles il se protégeait depuis des années, il ne pouvait plus vraiment se mentir à présent. Mais il ne parvenait pas à le regretter car il avait la sensation qu'elle l'avait reconnecté à son humanité. La douche serait d'autant plus froide quand il devrait se glisser à nouveau dans sa peau d'espion.

Ils ne parlèrent pratiquement pas cette nuit là. Bientôt ils succombèrent tous les deux au sommeil, serré l'un contre l'autre dans cette couchette trop petite d'une base abandonnée de l'Alliance. C'était la dernière nuit de cette parenthèse étrange dans leur vie, ces quelques jours où il leur avait été permis de souffler. Demain, il entreraient de nouveau de plein pied dans l'action.


La parenthèse touche à sa fin et nos héros vont reprendre leur rythme au sein de l'Alliance Rebelle. On commence aussi à approcher de la fin de mon histoire. ^^