Auteur : rev02a
Titre original : Magnetized Alignment
Rating : PG
Note : posté dans le cadre des RSGames 2008, Team MWPP.
Comme par magnétisme (2)
James les repère à une table plongée dans l'ombre, près de la section Littérature Classique Moldue. Lupin, voûté au-dessus d'un parchemin, annote un manuel de Sortilèges d'une main griffonante. Son regard va et vient du livre au feuillet et du feuillet au livre, sa plume vole pour remplir le devoir de quinze pouces qui leur a été assigné.
Black côtoie Lupin, mais Black s'est affalé à l'envers sur une chaise : il a jeté ses genoux par-dessus le dossier et sa nuque repose sur le plateau de table. Il lit un livre tenu à bout de bras. Nonobstant cette position peu commode, Black est absorbé dans sa lecture. Entre deux prises de notes, Lupin semble s'en apercevoir et un sourire oblique, un peu gamin, s'empare de son visage.
Il tend lentement le bras gauche pour soulever un volume juché sur une pile, à l'autre bout de la table. Il le pose juste au-dessus de son propre livre, à quelques centimètres de l'oreille de Black. Puis il guette le moment d'agir avec une patience toute professionnelle.
Au moment exact où Black ajuste son livre pour tourner la page, Lupin ouvre le volume d'un seul geste. Apparemment, c'est un de ces anciens manuels de torture égyptiens : il en sort un cri à vous rompre les tympans. Black réagit au quart de tour.
Il pousse un hurlement strident, agite ses bras et culbute au bas de sa chaise. James doit plaquer les deux mains sur sa bouche pour étouffer son rire. Lupin referme le livre coupable d'un claquement net, avec un sourire fin et fier. L'instant d'après, Black s'est relevé d'un bond souple et le plaque au sol.
- Espèce... espèce de...
- Une espèce rare, en vérité, riposte Lupin avec une calme ironie.
Black lui tapote le front de l'index sans aménité avant de le tancer : « Oh que c'est malotru ! »
Et Lupin rit sans autre forme de procès, avec des petites rides au coin de ses yeux et des dents blanches qui chatoient dans la pénombre. Ce qui lui vaut d'être remis à l'index, sur quoi Black se relève en s'époussetant.
- Et tu m'as fait perdre ma page, saligaud, gronde-t-il en se penchant pour reprendre son livre.
Lupin s'extrait du plancher et commence à ranger son plan de travail. Il s'étire longuement, bras et nuque, avant de reprendre possession de son siège. Black fait la moue derechef.
- Encore ?
- Sirius, réplique patiemment Lupin comme s'il s'adressait à un enfant de deux ans, j'ai encore sept pouces à remplir.
- T'as qu'à copier sur moi.
- Ce serait commettre un plagiat et, comme je te l'ai déjà dit...
- Oui, oui, la fraude curriculaire m'expédiera au huitième cercle de l'Enfer, pigé. Mais Remus, si je reste collé à ce siège mon cerveau va se liquéfier et me sortir par les oreilles et déborder sur ton parchemin et il faudra bien que tu me copies intégralement et...
Lupin hausse un sourcil devant ce monologue dramatique. Black fait saillir sa lèvre inférieure en battant des cils.
- Evidemment, dit Lupin d'une voix songeuse, si ton cerveau s'écoulait in extenso, tu finirais par passer de vie à trépas. Et là, je pourrais recopier ton essai et le faire passer pour mon oeuvre.
- Oui ! dit Black avec enthousiasme. Et moi je ne pourrais pas contester l'originalité de ton travail. Le seul hic dans tout ça, c'est que je serais mort.
Lupin se tapote le menton de l'index, soupesant l'argument.
- Mmmm, fredonne-t-il. Ce qui me laisserait...
- Esseulé ? Torturé ? Dévasté ? Atterré ?
- ... la paix, conclut Lupin d'un ton ferme.
- ... la paix, répète Black d'une toute petite voix.
- Pense donc, dit Lupin en dessinant des arabesques dans l'air pour marquer son propos. Je pourrais aller en bibliothèque et boucler tous mes devoirs sans être interrompu une seule fois.
Black plisse les yeux et désigne d'un doigt vengeur le Bouquin Beuglant d'où vient le mal.
- J'aimerais vous rappeler, monsieur, que j'étais d'une sagesse exemplaire jusqu'à ce qu'un certain quidam vienne me distraire.
- Ce vilain coco devrait être expédié au gibet séance tenante.
- Non, non, ne gâchons pas une vie humaine, dit Black noblement, mais Lupin lève soudain un sourcil devant le dernier mot, et le visage de Black s'assombrit.
- Le débat est clos, Remus. Un sur trente, ça ne suffit pas à faire un monstre.
James qui, il faut bien le dire, est largué, ne s'attarde pas sur cette allusion sybilline. Son attention est déjà concentrée sur les gestes qu'échangent les deux autres. Lupin s'en tient au sourire — en l'occurence, une quasi grimace. Black effleure l'épaule de Lupin, comme un moineau qui cherche à se poser après son vol. Lupin baisse les yeux vers son parchemin, mais Black resserre ses doigts sur sa prise.
- Il me faut un peu d'air frais ou je vais mourir dans ce mausolée de savoir. Et toi (Black étreint de nouveau l'épaule pour souligner son dire) il te faut un verre de jus de citrouille avant ta retenue.
- Oh ? demande Lupin, mais le voilà qui remballe déjà ses affaires.
Si la conversation s'est durcie un instant, il n'y paraît plus. James les regarde rassembler leurs affaires et sortir en babillant, se poussant l'un l'autre du coude. Il n'entend plus ce qu'ils se disent, mais ce qu'il a vu lui suffit. Ils sont amis. Mieux : ils sont l'un pour l'autre le meilleur des amis.
Il le sait à présent, son monde ne converge pas avec le leur. Il manque à son monde une amitié — digne de ce nom.
SB – RL – SB - RL
A vingt heures, Remus et Sirius émergent au pas de charge des donjons humides et glacés pour aller frapper à la porte du professeur McGonagall. Celle-ci leur crie d'entrer et Sirius pousse la porte.
- Jeunes gens, ce sirop..., commence-t-elle après leur avoir désigné deux fauteuils.
- Oh, Professeur ! dit Sirius d'une voix taquine où sourde une affection chaleureuse. Nous avons fait pire !
- J'en suis bien consciente, M. Black. Mais aviez-vous pris en compte que la température d'un liquide augmente considérablement lorsqu'il subit un sort ?
Le visage de Sirius devient un masque d'exaspération.
- M. Black, ce sirop a brûlé vos congénères. Je n'ignore pas que le professeur Dumbledore vous a demandé de puiser dans vos farces les moins nocives pour offrir un alibi à votre formation d'Animagus, mais je me dois d'insister. Interdiction formelle de blesser vos camarades de Maison sous prétexte de garder le secret sur nos rencontres.
McGonagall ôte ses lunettes pour en nettoyer les verres avec un chiffon. Sirius se fend d'une œillade en direction de Remus, qui tousse ostensiblement lorsque son ami répond : « Oh, Professeur, soyez certaine que le secret de nos rencontres sera bien gardé ».
- M. Black, je vais faire comme si je n'avais pas entendu.
- Merci, Professeur, ça me paraît souhaitable. (Remus se hâte de répondre en premier.)
Sirius le foudroie du regard, mais la riposte qu'il médite, quelle qu'elle soit, est prise de court par McGonagall qui le soumet à un feu roulant de questions portant sur leur session précédente. Remus ne déteste pas la Métamorphose, mais il n'aime pas ces cours supplémentaires dans lesquels Sirius les a entraînés. Ce n'est pas la faute de Sirius, bien sûr... encore que. Oh si, c'est entièrement la faute de Sirius, mais une fois n'étant pas coutume, faute n'égale pas sanction.
McGonagall interroge à présent Sirius sur O'Brien et sa théorie des Six Difficultés Inhérentes à la Configuration des Boyaux Humains. Peine perdue, car Sirius a largement démontré qu'il a fait toutes les lectures requises sur le sujet au niveau des ASPICs. Remus se frotte l'arête du nez. Il les connaît par coeur, ces lois, à force d'écouter Sirius les potasser pendant la semaine avec force pleurs et grincements de dents. (« Mais bon dieu, on s'en fout que le sphincter doit être réduit à sa structure atomique avant d'être réaligné sur son élément zodiacal ! On s'en fout, hein Moony ? Hein que tu t'en fous ? Parce que moi oui ! Tant que j'y suis, vieux pote, tu savais que ton sphincter était lié à l'élément Terre ? Hmmmm ? »)
Il devrait éprouver de la gratitude devant l'entreprise, et il sait que Sirius a oublié d'être bête, mais... Sirius oublie aussi d'être prudent. Le lendemain du jour où il s'est vu confirmer que Remus était un lycan, il s'est rué tête la première dans l'Opération Animagus sans le consulter.
Heureusement que Dumbledore a surpris le Serpentard dans la Section Interdite de la bibliothèque un soir où il était plongé dans ses recherches. Le vieux sorcier l'a encouragé dans ses ambitions, mais il a insisté pour placer l'entreprise sous la tutelle du professeur McGonagall. Remus lui en est reconnaissant : livré à lui-même, Sirius serait tout à fait capable de se métamorphoser en gong, ou en virus infectieux, ou en chewing-gum pré-mastiqué.
- ... Parfait. Et si nous passions aux Runes ? dit McGonagall en allant quérir un parchemin sans attendre la réponse de Sirius.
Remus est conscient qu'il n'a pas écouté un traître mot de ce qui précédait et il n'a aucune idée de ce qui va se passer. Sirius fouille la poche de sa robe et en tire un parchemin qui a visiblement subi les derniers outrages.
- J'ai déjà choisi mes Runes, Professeur, annonce-t-il d'une voix claire qui ne suffit pas à masquer sa nervosité à l'oreille de Remus.
McGonagall hausse un sourcil. « Déjà ? »
Sirius lui tend le parchemin, qu'elle déplie lentement, sans le quitter du regard, comme si elle s'apprêtait à lire à haute voix un petit mot confisqué en classe. Enfin son regard descend sur les caractères tracés sur la page qu'elle tient devant elle.
- Etes-vous — sa voix trahit une affection sincère lorsqu'elle reprend la parole – certain de votre choix ? Ce sont des mots... très forts, M. Black.
Sirius ne répond que par un hochement brusque de la tête.
- Très bien. M. Lupin, c'est vous qui accomplirez le rite.
McGonagall tend le parchemin à Remus. Sirius réagit sur le vif, mais le parchemin est aussitôt placé hors de sa portée.
- Vous lui laisserez voir ces mots, M. Black, dit McGonagall d'un ton strict, sans quoi nous aurons tous perdu notre temps.
Remus est plus qu'un peu curieux quand ses mains se referment sur les bords du parchemin.
- M. Lupin, dit McGonagall, la première série de Runes sera gravée au feu (Remus lève les yeux, alarmé) sur le poignet droit de Sirius. Elles indiquent l'effet produit par la transformation, ce en quoi il la juge bénéfique pour autrui. La seconde série (la voix se fait plus douce) énumère ses raisons personnelles pour agir de la sorte. Elles iront sur son poignet gauche.
Le premier ensemble de Runes présente des mots qu'il reconnaît : protection, refuge, fraternité, meute.
Il sourit. Oui, c'est l'effet bénéfique qui se produira quand Sirius achèvera son haut fait. Tout bas, il guette ce jour. L'idée qu'il ne sera plus seul pendant ces heures désertes, le règne de la lune, calme ses angoisses et celles du loup.
Remus lit le second ensemble de Runes. Et elles font tressaillir son cœur dans sa poitrine. L'écriture bondit sous ses yeux, souple, régulière, à l'image de ces ricochets exemplaires que Sirius seul sait accomplir à la surface du lac.
Devenir entier. Trouver le salut. Trouver un compagnon. L'aimer d'un amour vrai.
Il arrache son regard à l'écriture délicate de Sirius pour tenter d'intercepter son regard. Mais Sirius a les yeux rivés à sa propre chaise, dont il examine intensément le grain du bois.
- Sirius, chuchote Remus, et Sirius sursaute comme sous une décharge électrique.
- Sirius, répète Remus, et cette fois Sirius relève les yeux. Les mâchoires crispées, il affiche ne indifférence étudiée, mais quelque chose vacille dans ses yeux comme il arrive que le ciel vacille avant le premier éclair. Remus connaît cet homme-enfant comme son propre sang. Et il n'a jamais, jamais vu Sirius aussi terrifié.
Au lieu de relever le fait, il dit simplement : « Il me faut ta main droite, mon ami. »
Remus connaît le sort sans trop savoir pourquoi. Peut-être a-t-il écouté, inconsciemment, pendant que McGonagall et Sirius le répétaient plus tôt. Ou peut-être ses enseignants ont-ils raison de parler d'une magie liée à l'amour, peut-être a-t-il retenu, littéralement, l'incantation par cœur. Remus, l'incarnation même du bon sens, se surprend à douter de la première hypothèse.
Sirius lui tend ses deux mains en tournant les poignets vers le ciel. Son visage est toujours impassible, mais ce geste de soumission spontanée témoigne de la confiance qu'il met dans son ami. Remus pointe sa baguette vers le poignet droit et se concentre sur les symboles qu'il doit y graver, à même la peau.
- Inrussi auxiliari nostri. (Brûle pour porter assistance aux nôtres), songe-t-il.
Une ligne noire apparaît sur le poignet, puis une autre, et Sirius tressaille. Une odeur nauséabonde de chair brûlée traîne dans l'air, sous les narines de Remus, mais il s'interdit de ciller en regardant les Runes, à présent clairement lisibles.
Puis il relève le visage et cherche de nouveau les yeux de Sirius, lourds d'orage.
- Ça va ?
Sirius hoche la tête et tortille les doigts de la main gauche. Remus se lèche les lèvres, le regard fixé sur cette main aristocratique. Un doigt porte l'écusson des Black sur une chevalière. L'index est calleux après tant d'heures sur le manche du violon. Et les poignets, désormais, porteront témoignage de son amour pour Remus Lupin.
Remus consulte sa magique et trouve dans son cœur la concentration nécessaire pour le second sortilège.
- Inrussi ad bonam frugem se recipere (Brûle pour que ton Moi prospère).
De nouveau l'odeur écœurante, mais cette fois, Remus se contente d'observer les Runes incisées à fleur de peau. Autour de la brûlure, la peau se fait rose, enflée. Les Runes elles-mêmes sont noires, calcinées, à la façon d'un tatouage. Mais les yeux de Remus ne voient pas cela ; ils ne voient que la Rune qui parle d'amour. Remus se demande malgré lui s'il saura exhiber ses propres sentiment avec le même courage.
Puis McGonagall se penche par-dessus lui pour tapoter les poignets de Sirius avec ce qui doit être de l'essence de dictane.
- C'est du bon travail, M. Lupin, dit-elle gentiment.
Sirius ne bronche pas quand McGonagall soigne ses plaies. Il ne détourne pas son regard de Remus.
La leçon se termine plus tôt : le rituel les a fatigués tous deux. Ils s'éloignent en silence, d'un pas jumeau réverbéré par les murs de pierre. La température du château baisse de plus en plus à mesure qu'ils descendent l'escalier qui mène à leur dortoir.
- Je ne voulais pas que tu le découvres comme ça, dit Sirius au même moment que Remus chuchote « Je partage tes sentiments, tu sais ».
Les deux garçons se figent. Sirius fait face à Remus, le visage à découvert. Dans les iris orageux, Remus voit une lueur brève qui est l'espoir. Mais il hume aussi la peur de Sirius, ce relent de feuilles de thé brûlées, d'urine, de saumure.
- Tu les... partages ? chuchote Sirius, comme un petit garçon qui reçoit les confidences du Père Noël.
Remus se rappelle la lettre qu'il a reçue de son père le lendemain de la Répartition, celle qui appelait un chat un chat.
Les adolescents recherchent les expériences sexuelles, à Poudlard comme ailleurs. Quand j'étais jeune, on racontait que les aînés de Serpentard infligeaient leur contact aux plus jeunes. Fais attention à eux, mon fils. Fais attention à toi.
Son père avait raison, bien sûr. La seconde nuit qu'il avait passée au château, un cinquième année mal dégrossi, du nom de Kelton Goyle, avait envahi leur dortoir pour « initier Lupin au règlement de Serpentard pour les Sangs-Mêlés ».
Tandis que Goyle avançait dans la pièce, Sirius s'était levé de son lit pour marcher droit sur le grand garçon.
- Je te demande pardon ? avait-il dit avec son accent distingué, un peu traînant.
Goyle lui avait jeté un regard noir avant de chercher à l'écarter d'un geste. Sirius avait simplement levé sa main gauche pour lui montrer sa chevalière.
- Maman a invité ta mère à prendre le thé demain, je crois, pour rencontrer ses amies. Ça me laisse le temps de lui écrire que tu as été assez bon pour nous initier aux rites poudlardiens, moi et mon voisin de chambrée. Détails à l'appui.
A douze ans, Sirius était déjà un stratège accompli en fait de mondanités. Goyle avait blanchi.
- Je ne vais pas te toucher, toi !
Sirius avait à peine tourné la tête en répliquant : « Et comment vas-tu le prouver ? Entre ton témoignage et le mien, qui croira-t-on – toi, le prolo, la fin de race – ou moi, l'héritier pur et innocent ? »
Goyle était sorti de la chambre à reculons, en continuant de s'excuser longtemps après que Sirius eut claqué la porte.
- Merci, avait dit Remus, et Sirius avait eu un geste nonchalant de la main avec un simple « Evite-le, il est dangereux ».
Remus aurait aimé penser qu'ils étaient devenus amis dès lors, mais non. Ils étaient trop différents, et il leur avait fallu du temps pour surmonter cette différence.
Mais le temps passant, quand leur amitié avait pris sève et qu'ils s'étaient découvert leurs secrets réciproque, ils s'étaient laissé aller, eux aussi, à ces... expériences d'internat. Remus avait fait le premier pas, peut-être parce que Sirius ignorait tout d'un contact affectueux. Avec le temps, les mains errantes et les instants partagés, les soupirs et les assauts, tout cela s'était épanoui en quelque chose d'autre.
Quelque chose qui se disait haut et clair, maintenant, sur le poignet de Sirius.
Remus sourit à Sirius, avec un regard soupçonneux sur le corridor. Comme il ne voit personne, il se penche et embrasse une bouche qui s'étonne. Puis retourne le baiser joyeusement, alors que les deux continuent leur chemin vers la Salle Commune, main dans la main.
A suivre...
