AUTEUR (Author) : Glassamilk

Traductrice : Prusse

Disclaimer : voir chapitre(s) précédent(s)

VOCABULAIRE :

Humus : il s'agit du composte/terreau que les feuilles et autres végétaux créent en moisissant. En gros, c'est le sol « moelleux » sur lequel on marche dans la forêt après la tombée des feuilles en automne ou au printemps, vers Avril.

REPÈRES GÉOGRAPHIQUES :

Nuremberg : Au nord de Munich, toujours dans le sud de l'Allemagne même si on se rapproche pas mal du centre du pays. (n'oubliez que l'on commence l'histoire à Munich, tout au sud de l'Allemagne)

Francfort : A l'ouest, centre de l'Allemagne, plus haut que Nuremberg, à environ 200 km de la frontière belge.

Note de la traductrice :

Ahem. Euh. Bonjour ?

Oui, je sais, je sais, j'ai déserté pendant de longs mois mais la fac ne m'en a pas vraiment laissé le choix. Et puis, comme on dit, pas de nouvelle bonne nouvelle ! Non ? Vous m'en voulez ? Arf, désolée… J'espère que ce chapitre m'évitera la lapidation.

Sinon, pour ceux que ça intéressé, j'ai eu un début d'année scolaire très mouvementé ! Après avoir commencé une prépa littéraire et m'être fait jetée niveau demande d'appart, j'ai abandonné l'aventure éreintante et me suis lancée dans une LLCE de… Norvégien ! Oui madame, oui monsieur, je suis dingue ! Je m'attendais pas à autant m'éclater en apprenant une nouvelle langue (surtout une langue scandinave) mais bon sang, j'ai détesté mes cours de civilisation… Oui, terme passé, car j'ai lâché le norvégien pour me consacrer cette fois à une LLCE Anglais (haha, j'me suis réorientée en plein partiels… je vous raconte même pas l'horreur administrative qui a suivi) Eeeeet je dois dire que je me sens comme un poisson dans l'eau : )

Racontage de vie mis à part, j'espère que vous allez tous bien, que les cours ne sont pas trop chiants, que vos partiels se sont bien passés (pour les concernés) et que vous travaillez bien votre bac (encore pour les concernés) ou votre brevet (pour les concernés ?)

Et, très en retard : BONNE ANNEE !

Sur ce, bonne lecture :D


Les réponses aux reviews anonymes sont sur mon blog dont l'adresse est sur mon profil !


Gutters — Chapitre 11 sur 20

Singapour : « En avant ! »


Peter ne sait pas vraiment quoi faire quand il réalise que Danemark pleure. La partie rationnelle de son esprit sait qu'il devrait offrir une quelconque forme de réconfort, quelle qu'elle soit, mais il est encore trop choqué de ce qu'il vient de se passer, des morceaux de peau et des taches vermeilles un peu partout sur le cou et le visage, et il y a Danemark qui est toujours en train de tousser plus de sang dans sa paume entre deux sanglots. Et Peter ne sait tout simplement pas comment prendre les choses en main. Il a peur. Il est terrifié. Terrifié que des gens puissent être encore à leur recherche, terrifié que Belgique et Pays-Bas soient morts, terrifié d'avoir des morceaux de cerveau d'un total inconnu dispersés sur son manteau, terrifié que Danemark continue de répéter le nom de Pays-Bas encore et encore comme si c'était la seule chose le gardant en un seul morceau. Il est terrifié par la flaque de sang qui ne fait que croître entre les racines de l'arbre et le fait qu'ils n'ont plus qu'une balle et à peine assez de nourriture pour leur durer une semaine s'ils ont de la chance. Tout lui est tombé dessus en même temps toutes les craintes et les pensées morbides qu'il avait eues ces dernières années devenant doucement mais sûrement une réalité.

Et il est soudainement très, très conscient d'à quel point il est petit.

Il porte des mains tremblantes à son visage et tente d'essuyer sa joue. Sa peau est collante et chaude après avoir couru. Quand il retire ses paumes rouges et poisseuses, il passe un long moment à juste les fixer, les yeux écarquillés, en hyperventilation, avant de se précipiter vers Danemark et de l'attraper par la taille, enfouissant sa tête entre ses épaules tremblantes, criant dans son dos. C'est égoïste. Il sait que c'est égoïste. Danemark est déchiré entre le deuil et la maladie et tout ce que Peter peut faire est pleurer sa propre peur. Il veut être mature et il veut le consoler et il veut être aussi courageux que Danemark l'a été pour lui, mais il a le sang de quelqu'un d'autre qui le recouvre et il ne sait pas quoi faire.

Danemark perd son équilibre lorsque Peter s'écrase contre lui et il tombe face contre terre devant l'arbre. Il essaye de se redresser, de pousser, mais ses bras vacillent et il n'arrive qu'à s'étaler de tout son long, le front pressé contre le creux de son coude, les yeux étroitement fermés alors qu'il lutte pour retrouver son souffle.

— Peter, siffle-t-il. C'est bon.

Peter secoue la tête et s'écarte de lui, les poings crispés sur le devant de sa veste tandis qu'il observe Danemark se tourner lentement sur le dos. Ses lèvres et son nez sont tachetés d'un sang incarnat humide, coulant encore lentement en des sillons diagonaux le long de ses joues et ses oreilles. Sa poitrine se soulève avec peine et son visage blême est strié de larmes, les yeux à peine ouverts. Il ne fait pas un seul geste pour s'asseoir.

— D-Danemark lève-toi, j'ai besoin de ton aide.

Il agrippe la manche de l'adulte et essaye de le hisser debout.

— S'il te plaît, j'ai be-besoin de l'enlever…

La main de Danemark vient se poser au-dessus de la sienne, mais il ne dit rien. Il est encore trop essoufflé. Il a un bras enroulé autour de son torse, là où les bottes de Pays-Bas se sont abattues, prenant des inspirations creuses et humides et ses yeux sont trop flous pour qu'il puisse vraisemblablement voir quelque chose. Il cligne des yeux irrégulièrement, apathique, et il est trop ébranlé et maigre et faible et perd trop de sang dans la cendre…

Il est en train de mourir, réalise soudainement Peter.

Pendant tout ce temps-là, il était en train de mourir.

Peter se cramponne à sa veste et essaye encore une fois de le relever.

— Debout ! crie-t-il. S'il-s'il te plaît lève-toi, je t'en prie, j'ai besoin de ton aide !

Il réussit à secouer Danemark plusieurs fois mais il est lui-même bien trop faible pour le redresser. Il se courbe en avant et se colle à la poitrine haletante de Danemark.

— S'il te plaît… je t'en prie, s'il te plaît, lève-toi…

Il peut sentir Danemark déglutir et poser une main à l'arrière de sa tête.

— Je vais le faire, murmure-t-il. Juste… donne-moi une minute, d'accord ?

Peter crispe simplement les doigts autour du col de Danemark et pleure dans son cou.

Il n'est pas sûr de combien de temps est passé avant que Danemark plante enfin les mains contre le sol et se pousse pour s'asseoir, raide. Il reste ainsi un moment, respirant lentement avant de poser Peter avec précaution contre le tronc d'arbre, et tout en gardant une main sur son épaule, il ramasse leur sac et farfouille dedans jusqu'à trouver une bouteille d'eau. Il la décapuchonne avec ses dents et laisse couler l'eau sur son bandana, tournant la tête de Peter sur le côté pour presser doucement le tissu mouillé sur sa joue maculée de sang. Il ne dit pas un mot pendant sa tâche – il se contente simplement de nettoyer sa peau en silence, s'arrêtant de temps à autres pour rincer le bandana, ou enlever des morceaux d'os et de chair de ses cheveux jusqu'à ce qu'il soit de nouveau propre, les larmes ayant laissé place aux reniflements.

— Tu vas bien ? lui demande-t-il doucement en passant ses doigts dans ses cheveux. Tu n'es pas blessé ?

Peter secoue la tête.

— N-non, je vais bien.

Danemark laisse tomber sa main sur son genou et il baisse les yeux, clignant encore des yeux d'une façon qui enjoint Peter à penser qu'il est sur le point de s'endormir.

— Pardon, dit-il après un moment. Je t'ai promis que je ne laisserais personne te toucher, mais…

Il presse le talon de ses paumes contre son front et lâche un souffle tremblant.

— Je suis désolé. Je ne laisserai pas une chose pareille se reproduire. Maintenant c'est juste toi et moi jusqu'à ce qu'on trouve les autres et si on tombe sur quelqu'un d'autre, je ne te laisserai plus hors de ma vue. Même si c'est quelqu'un qu'on connaît. Je ne leur ferai pas confiance tant que tu seras là.

Une pause.

— J'aurais aimé que Berwald soit là, renifle Peter quand Danemark se déplace pour prendre ses mains entre les siennes, essuyant chaque doigt de toute trace rougeâtre.

Il peut sentir la façon dont ses doigts se crispent contre le tissu et se sent immédiatement mal quand il lève la tête et plonge dans le regard larmoyant de Danemark.

— Je sais, dit-il. Je sais. Pardon.

Il se rassoit et se passe une main sur le visage.

— Désolé.

— A-attends, ce n'est pas ce que je voulais di-

— C'est bon, Peter.

Il relève les yeux et esquisse un sourire fatigué.

— Il a toujours été meilleur que moi à ce genre de chose.

Peter se mord la lèvre et tend le bras pour saisir timidement entre ses mains le bandana ensanglanté, l'essorant sur la terre avant de le tremper à nouveau. Sans un mot, il s'avance un peu plus sur les genoux de Danemark et se met à lui nettoyer à son tour le visage, le sang autour de son nez encore chaud quand il passe le tissu dessus et il commence lentement à l'enlever, aussi doucement et calmement qu'il en est capable alors que son cœur bat la chamade. Il fait attention Danemark semble être du papier fin et il est effrayé de frotter trop fort, de peur de le voir prendre feu sous ses doigts et dériver au loin avec le reste du monde. Comme les arbres et les voitures et les maisons.

Comme Pays-Bas et Belgique.

Danemark garde les yeux clos pendant que Peter s'adonne à sa tâche en silence et quand il annonce doucement qu'il a terminé, il tombe en avant, les mains entre les jambes, et laisse sa tête se nicher au creux du cou de Peter. Il ne dit rien, ni ne bouge ou le touche. Il ne fait aucun geste il reste juste là, assis. On dirait à peine qu'il respire, mais Peter peut sentir son souffle trop rapide contre sa joue et il soulève les bras pour étreindre la tête de Danemark.

Il murmure :

— Tout va bien…

Il sent la colonne vertébrale de Danemark saillir à travers son manteau et il enfouit son visage dans son épaule pour le serrer un peu plus fort.

— Tout va bien.

xox

A la tombée de la nuit, ils ne se sont pas vraiment éloignés de l'arbre.

Ils se remettent en route après que Danemark se soit repris et ait consulté la carte, annonçant qu'ils doivent retrouver la route avant de continuer leur voyage car il n'a aucune idée d'où est-ce qu'ils ont atterri. Après avoir trouvé le nord, ils se mettent en chemin et Danemark porte le sac d'un bras tandis que Peter s'accroche à l'autre. Ils s'extirpent hors du ravin et se retrouvent à nouveau dans la forêt, restant sur leurs gardes alors qu'ils se déplacent entre les arbres et l'humus à la recherche de la route principale. Peter est d'abord optimiste. La route est proche de l'abri de Pays-Bas, alors ils ne doivent pas en être très éloignés. Il suppose qu'ils trouveront une autre voiture dans laquelle dormir et, au petit matin, rebrousseront chemin jusqu'à un point sur la carte qu'ils peuvent suivre et ainsi partir pour la prochaine ville.

Mais ils ne vont pas assez vite.

Les pas de Danemark sont instables et il s'arrête constamment pour faire une pause. Même avec le masque, il a le souffle court et garde une main pressée contre son flanc quand il marche, un éclair de douleur traversant ses yeux à chaque nouvelle enjambée et Peter peut presque entendre ses côtes craquer sous ses vêtements. Pourtant, il ne se plaint jamais, et il s'excuse à chaque fois qu'ils s'arrêtent pour qu'il puisse s'asseoir et essuyer la sueur qui perle sur son front, un piteux sourire lui plisse légèrement le coin des yeux quand Peter serre son manteau, inquiet, et l'aide à boire de l'eau. Il essaie de faire comme si ce n'est rien.

— Je suis juste un peu fatigué, lui dit-il lorsqu'ils s'arrêtent pour la deuxième fois en une heure. Ça a été une dure journée.

Peter ne le croit pas mais fait comme si, ne voulant pas rendre les choses plus angoissantes qu'elles ne le sont déjà.

Quand le soleil commence à se coucher, ils sont toujours au beau milieu des bois sans la moindre idée d'où la route pourrait se trouver. Danemark a la lampe torche de l'abri de Pays-Bas et il demande à Peter de la tenir pendant qu'il leur construit un appentis à partir de branches et débris contre un gros arbre tombé, puis déplie leurs couvertures et ouvre une conserve de soupe à la tomate une fois qu'il est certain que la petite structure en pente est sans danger et tiendra pour la nuit. C'est dangereux de dormir dehors, Peter le sait, mais ils ont peu d'options alors il mange sa soupe en silence, face à Danemark, tandis que les derniers rayons de soleil disparaissent dans le lointain.

Quand Danemark lui tend ce qu'il reste de leur dîner, ses épaules sont affaissées, comme si un poids invisible y repose.

— C'était meilleur quand c'était chaud, hein ? dit-il doucement.

Peter ne sait pas quoi répondre.

Il s'endort plus tôt que Danemark, la fatigue prenant le pas sur la peur d'être débusqué, et réussit à se retrancher dans son esprit pour plusieurs heures, blotti contre l'arbre et enroulé dans des couvertures portant toujours l'odeur de l'abri de Jan. Quand il s'endort, Danemark est toujours dehors et quand il se réveille quelques heures plus tard, il est surpris de voir qu'il est toujours seul et, encore une fois, l'inquiétude le ronge de l'intérieur. Il tient contre lui la lampe torche et rampe hors de l'appentis, une couverture nouée autour de son cou pour le protéger de l'air froid de la nuit. Une fois dehors, il allume la torche et la clairière est à peine éclairée sous la lumière jaune et terne de la lampe.

Il n'a pas à chercher très loin pour trouver Danemark.

Il est assis de l'autre côté de l'arbre, appuyé contre son tronc, une expression lointaine sur son visage meurtri. Il a les yeux rivés sur le ciel, son manteau couvre ses jambes et les manches de son haut sont remontées jusqu'aux coudes, avec presque un air de désinvolture, tandis que le masque respiratoire pend autour de son cou.

Il tient mollement la cigarette entre ses lèvres.

Il éteint la torche.

— Danemark ?

L'homme tourne juste assez la tête pour montrer qu'il l'a entendu. A travers la fumée, le petit point rouge au bout de la cigarette est assez lumineux pour que Peter puisse voir les larmes silencieuses qui sillonnent le visage de Danemark.

— Tu n'arrives pas à dormir ?

Sa voix est tout juste plus forte qu'un chuchotis. Peter acquiesce et va s'asseoir à ses côtés. Danemark sent la sueur et le tabac brûlé.

— Tu n'étais pas là quand je me suis réveillé. J'étais inquiet.

Il amène ses genoux contre son torse.

— Est-ce que ça va ?

— J'vais bien.

Un silence inconfortable plane un moment avant que Peter ne lève des yeux nerveux vers lui.

— Tu es sûr que tu fais bien de fumer ça ? Enfin, je sais pourquoi tu veux le faire, mais…

Danemark secoue la tête.

— J'la fume pas vraiment. J'ai essayé, mais ça faisait trop mal.

Il prend le mégot entre deux doigts et le retire de sa bouche, le tenant comme s'il s'agissait d'un trésor fragile.

— J'attends juste qu'elle disparaisse. As tot as.

Il la remet entre ses lèvres.

— Et toutes ces conneries.

Peter baisse le regard sur ses pieds.

— Ça ne ressemble pas à du danois.

— C'en n'est pas.

Il déglutit.

— Néerlandais ?

— Hm.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Poussière, tu redeviendras poussière.

— Oh…

Un autre silence s'étire pendant lequel ils ne font qu'écouter le souffle de l'autre.

— Je suis vraiment désolé, murmure Peter.

Danemark ne bouge pas.

— Ouais.

— Il essayait juste d'aider sa sœur…

— Il a été idiot. Il a paniqué. On aurait pu l'aider.

Peter trésaille en entendant la dureté dans la voix de l'adulte.

— Je sais, mais…

Il laisse sa phrase en suspend. Il est trop épuisé pour ne serait-ce qu'essayer de tirer quelque chose de sensé dans le désordre que sont ses pensées. Alors il se contente de se rapprocher de Danemark et déploie la couverture autour d'eux deux, se laisse aller contre lui et pose la tête contre son épaule, attendant qu'il termine.

— Je le considère toujours comme mon meilleur ami, dit Danemark après un moment. Est-ce que ça fait de moi une personne répugnante ?

Peter secoue la tête.

— Non.

Il serre le bras de Danemark.

— Je ne pense pas non plus qu'il était quelqu'un de mauvais.

— Non…

Danemark écrase le reste de la cigarette entre ses doigts.

— Il ne l'était pas.

Il frotte le bout de ses doigts et se débarrasse d'une pichenette du résidu noirâtre, les laissant dans le noir complet. Un soupir passe ses lèvres et il bouge enfin pour passer un bras autour des épaules de Peter, l'attirant contre lui pour lui caresser les cheveux.

— Merci, p'tit gars.

Pendant un moment, ils restent dehors, assis en silence. Peter finit par penser que Danemark s'est endormi, mais son long soupir prouve le contraire et Peter insiste bientôt pour qu'ils retournent se coucher et guide le chemin jusqu'à leur petit abri. C'est un étrange changement de rôle quand il se retrouve à border Danemark au lieu du contraire. Il tire les couvertures autour de lui, ramène les bords vers l'intérieur pour les faire tenir en place, et touche d'une main légère le visage de l'adulte pour s'assurer que le masque est bien attaché autour de ses oreilles avant de s'allonger à côté de lui, se trouvant une place contre son torse. Un soupir silencieux passe ses lèvres et il ne laisse ses yeux se fermer qu'après que les bras de Danemark se soient détendus et que son souffle ait ralenti.

Un étrange sentiment le prend quand il réalise qu'il tient la main de Danemark. Depuis qu'ils voyagent ensemble, ça a toujours été Danemark qui a tenu sa main lorsqu'ils marchaient ou se reposaient.

Il n'est pas sûr de savoir si ça le rend fier de lui ou s'il est encore plus effrayé.

xox

Il leur faut deux jours de plus pour trouver la route principale et encore une semaine de camping dans des vieux immeubles brûlés et des cimetières dépenaillés avant qu'ils ne doivent s'arrêter dans une grande ville pour trouver de la nourriture. Ils essayent d'être aussi économes que possible avec leurs rations et, au début, ne prennent qu'un repas par jour. Mais ils sont incapables de s'en tenir à cette routine plus d'un jour avec toute la marche et l'escalade inévitable dans leur périple vers la Pologne. Deux repas par jour est devenu une règle tacite et alors que leurs conserves de soupe froide et leur paquets de légumes lyophilisés diminuent régulièrement, Peter commence à remarquer que sa tasse est toujours un peu plus remplie que celle de Danemark, que ce soit de la nourriture ou de l'eau, autre source vitale qui commence à leur manquer peu à peu. Il essaie de confronter Danemark sur le sujet, mais il nie faire quelque chose de la sorte et ils continuent leur chemin dans le brouillard.

Ils se traînent plus qu'ils ne marchent. Le boitement de Danemark a empiré au cours des jours et ses côtes sont encore trop douloureuses pour faire une quelconque activité physique à part se traîner le long de la route et dérouler leurs couvertures pour la nuit, cette dernière tâche devenant parfois difficile s'ils établissent un campement sous quelque chose. A la fin de la semaine, il se sent un peu mieux, mais Peter est toujours pris d'inquiétude à chaque fois qu'il tousse ou doit s'arrêter pour laisser se reposer ses poumons endoloris.

Ils n'abordent pas le sujet. Ils ne parlent pas beaucoup. C'est bien trop d'effort et Danemark se perd constamment dans ses pensées.

Peter n'a pas besoin de lui demander pour savoir ce à quoi il pense.

Ils ne sont pas loin de Nuremberg quand leur sac est finalement vide et ils descendent lentement dans la ville, juste après l'aube quand il fait encore assez noir pour être quelque peu dissimulés quand ils se glissent sous les rampes de sécurité brisées et déambulent dans les banlieues de la ville, mains soudées l'une à l'autre, Peter remplaçant l'angle mort de Danemark en regardant à chaque tournant.

— On entre et on ressort aussi sec, lui dit Danemark silencieusement mais rapidement alors qu'ils traversent en trottinant une intersection vide, se dirigeant vers une petite épicerie au bout de la rue. On va d'abord voir ce qu'on peut prendre ici, continue-t-il. Sil n'y a rien d'utile, on tentera notre chance à la station service en sortant de la ville.

Ils s'arrêtent juste devant les portes en verre brisées et Danemark couvre les yeux de Peter quand ils entrent, enjambant les restes de squelettes carbonisés gisant dans l'entrée.

— Reste près de moi, souffle-t-il. Dépêchons-nous.

Aussitôt qu'ils posent le pied dans la boutique, une odeur putride les assaille et Peter plaque ses mains contre son nez, son estomac se retournant inconfortablement à chaque bouffé d'air âcre et nauséabonde. Il sait qu'une partie de l'odeur provient de l'aile des produits pourris, mais la majeure partie de l'odeur écrasante le renvoie tout droit à ses premières semaines passées à Munich. Il agrippe le coude de Danemark, essayant de contenir son haut-le-cœur quand ils passent des portes battantes à moitié sorties de leurs gongs qui les mènent à la réserve.

— C-c'est quoi cette odeur ?

Danemark secoue la tête.

— Crois-moi, tu ne veux pas savoir.

Mais il le sait. Et lorsqu'ils entrent dans la réserve à pas prudents, son hypothèse est confirmée par plusieurs cadavres dépouillés et boursouflés, gisant au centre de la pièce, leur peau cireuse et desquamée tout juste visible sous la faible lumière venant des vitres cassées. Peter a les yeux ronds et Danemark le pousse en arrière avant qu'il ne puisse vraiment réagir.

— Tiens, lui donne-t-il le fusil. Tu restes ici, d'accord ?

Il se retourne pour forcer la porte à l'aide d'une étagère retournée et s'aventure dans la pièce.

— J'en ai pour une seconde.

Peter déglutit et acquiesce, faisant volteface pour regarder le reste des vivres de l'épicerie pendant que Danemark se dépêche de fouiller parmi les cartons détrempées dans les recoins de la réserve. Il ne voit pas grand chose. Toutes les denrées qui ont été un jour fraîches sont maintenant bien trop pourries pour que l'on puisse ne serait-ce que rêver de les manger. Dans les quelques rayons qu'il peut voir, il ne s'attend pas non plus à ce qu'ils trouvent des masses en terme de boîtes de conserve. A part si Danemark réussit à déterrer quelque chose qui n'a jamais été ouvert avant la Catastrophe. L'épicerie avait été vidée de sa dernière miette depuis longtemps. Il se laisse néanmoins tomber à genoux et se met à scruter les espaces sous les étagères en face de lui. Il se souvient des fois où Finlande l'emmenait faire les courses et quand, à plusieurs occasions, il devait tendre le bras sous les rayons pour attraper les objets que Tino faisait tomber, ses mains trop grandes pour passer mais celles de Peter étant tout juste à la bonne taille.

Il allume la lampe torche et balance le faisceau sur la longueur du sol. Sur la presque totalité des dalles, tout ce qu'il peut voir sont des moutons de poussière et des morceaux de pierre ou de béton. Mais tout au fond, la lumière réfléchit sur quelque chose et il y rampe avec curiosité pour le chercher, faisant la grimace quand son poignet touche la surface collante du sol en linoleum. Il lui faut quelques instants à tâter aveuglément, mais ses doigts finissent par se refermer autour d'un objet froid et en verre. Il rampe en arrière jusqu'à le libérer de dessous l'étale. C'est une bouteille brune, la capsule intacte, et Peter découvre en essuyant la cendre avec sa manche uneétiquette blanche avec une dinde dessus. Il l'examine du regard.

— Hass… Hasseröder, balbutie-t-il plusieurs fois avant de comprendre ce qu'il tient.

Il a trouvé un trésor.

Il se hâte sur ses pieds et accourt dans la réserve juste quand Danemark réapparaît avec plusieurs conserves cabossées et une bombonne d'eau de deux litres. Il soupire et s'accroupit pour les ranger dans leur sac.

— Il n'y avait pas grand-chose là-dedans.

Il lui montre l'une des conserves.

— Et pas d'ouverture facile. On va devoir les ouvrir avec un tournevis, continue-t-il avant de s'arrêter, un sourcil haussé devant l'expression excitée du plus jeune. Qu'est-ce qu'il y a ? T'as trouvé un truc ?

L'enfant hoche la tête, plein d'enthousiasme.

— Ferme les yeux et tends les mains.

Danemark a un sourire en coin et se redresse. Il clôt les paupières et tend les mains, juste assez pour que Peter y pose la bouteille, souriant d'une oreille à l'autre et sautillant comme une puce alors qu'il regarde les doigts de l'adulte s'enrouler autour du cou de la bouteille.

— Y a intérêt…

Il garde les yeux fermés.

— A ce que ça soit pas une blague.

— C'en est pas une.

Danemark cligne des yeux et un énorme sourire vient étirer ses lèvres.

— Bordel, tu te fous de moi. T'as trouvé de la bière ?

— Elle était sous l'étagère là-bas ! montre-t-il du doigt. Il n'y en avait plus mais quelqu'un a du louper celle-ci.

Il se tourne vers Danemark.

— Tu aimes la bière, pas vrai ?

Le danois tourne et retourne la bouteille dans sa main avant de rire.

— J'adore la bière. Si je pouvais me nourrir uniquement de bière, je le ferai, dit-il dans un nouveau sourire. Je n'arrive pas à me souvenir de la dernière fois où j'ai bu une Hasseröder. J'arrive pas à croire que t'aies trouvé ça.

— Tu peux la garder. Cadeau !

Danemark secoue la tête et garde son regard fixé sur la bière. Après un moment, il lève les yeux et la range soigneusement dans leur sac.

— On va la garder. Pour lorsqu'on retrouvera les autres. Et après, on pourra la partager tous ensemble.

Il donne un coup de poing plein d'affection dans l'épaule de Peter.

— Même toi. T'as quoi, soixante-dix ans passés ? Je pense que c'est assez vieux pour t'essayer à la bière.

— Je sais pas si Berwald me laissera.

— Je pense qu'il fera une exception pour cette fois.

Il tend la main que Peter prend et ils dépassent les derniers rayons.

— J'ai aussi trouvé quelque chose pour toi.

— Ah bon ?

— Mh-hmm. La majeure partie de ce qu'il restait était de la soupe et des légumes en conserve, mais il restait une boîte de fruits.

Il baisse le regard sur Peter et esquisse un sourire.

— De l'ananas. Dans une grosse conserve.

Le garçon écarquille les yeux.

— Vraiment ?

— Vraiment. Elle est pour toi, on pourra l'ouvrir quand tu voudras.

Peter attend, perdu dans ses pensées, alors que Danemark grimpe une pile de cageots pour vérifier l'étagère supérieure du rayon céréalier.

— Peut-être qu'on devrait elle aussi la garder, lâche-t-il au bout d'un moment. Norvège aime le sucré, non ?

Danemark étire le bras pour attraper une boîte de granola au teint passé.

— Plus qu'il ne l'admettra jamais à qui que ce soit. Et Berwald aussi.

Il fronce les sourcils quand il s'empare de la boîte et la trouve vide. Peter l'aide à descendre des cageots.

— Alors on devrait la garder jusqu'à ce qu'on les trouve. Je parie que ça va les rendre très contents.

— Si c'est ce que tu veux, alors j'te suis.

— Un peu qu'je veux, ça sera comme une fête.

Ils font un dernier tour de l'épicerie avant de ressortir dans la ville. Ils ont un maigre butin, seulement les conserves et l'eau de la réserve ainsi qu'une boîte de céréales périmées et pourtant, Peter a l'impression d'avoir déniché de l'or, même quand Danemark lui couvre les yeux et le guide autour des cadavres qui gisent devant la porte d'entrée. C'est idiot, pense-t-il, que quelque chose d'aussi rudimentaire qu'une conserve d'ananas ou une bouteille de bière puisse autant l'exciter. Mais c'est tout ce à quoi il peut penser alors qu'ils rebroussent chemin vers l'autoroute. Il peut s'imaginer assis autour d'un feu dans un cabanon, tous les six, se faisant passer le fruit et la boisson, baignant dans le réconfort de savoir qu'ils se sont enfin retrouvés.

C'est puéril, il le sait. Pur fantasme, même.

Mais alors qu'ils descendent un trottoir longé de squelettes noircis, cela reste une belle pensée.

xox

Cinq nouveaux jours passés à marcher et ils arrivent à Francfort.

— Grande ville est synonyme d'un point d'échange quelque part, songe Danemark lors du déjeuner, la carte dépliée sur ses jambes pendant que Peter remballe leur literie. Est-ce qu'on a quelque chose d'assez bien pour troquer ? demande-t-il.

Peter renverse leur sac et fait le tri.

— On a un carnet plein de jeux auxquels t'as triché, le magazine que j'ai trouvé, notre nourriture et l'eau, nos couvertures, la lampe torche, une boîte d'allumettes, un tournevis et les habits qu'on a sur le dos.

Il lève les yeux.

— Donc… non, pas vraiment.

Danemark soupire.

— On devrait pouvoir se passer d'une couverture pour une boîte d'haricots.

Il fronce le nez et plie la carte avant d'ajouter :

— Ou de la nourriture pour chats.

— Dégueulasse.

— C'est mieux que rien.

— Même. Beurk.

— Je sais, je sais.

Le danois baisse son masque et tousse dans son poing.

— Hé, tu peux me montrer comment on change le filtre ? Ça devient un peu difficile.

Peter ouvre la poche avant du sac et en sort un sachet de filtres. Il se rapproche de l'adulte, accroupi, et lui prend le masque.

— Tu appuies ici et il sort. Comme ça.

Il presse un petit bouton dans le nez du masque et le retourne. Après une brève secousse, le filtre en forme de disque tombe dans sa paume. Il est complètement noir.

Danemark le prend entre deux doigts.

— Alors c'est ça qu'on respire, hein ?

Il fronce les sourcils, le regard rivé sur Peter.

— Je préfèrerais vraiment que tu portes le masque au lieu de ce bandana.

Peter met le nouveau filtre dans un 'clic'.

— Tu en as besoin plus que moi. Tiens.

Il le lui redonne, refusant de décroiser les bras jusqu'à ce que Danemark roule des yeux et le rattache autour de sa tête.

— Ça s'empire, je le vois. Alors je veux que tu le portes.

— Petit anxieux, va.

— Tête de mule.

Peter se lève et ne fait pas vraiment attention à la nouvelle insulte que Danemark a à lui offrir, les sourcils froncés d'inquiétude.

— Hé, t'as vu ça ?

— Vu quoi ?

Il pointe du doigt le ciel au-dessus de la cime des arbres.

— La fumée.

Danemark se tourne pour regarder, claquant la langue quand il voit la grande colonne de fumée qui ondule avec paresse au-dessus du sommet des arbres malingres.

— La fumée n'est pas vraiment une chose nouvelle par ici, Peter.

L'enfant fait la grimace.

— C'était pas là quand on s'est levé ce matin, andouille.

— Tu es sûr ?

— Positif. Quand on mangeait, j'étais juste en face.

Il serre les poings, nerveux.

— Ce qui veut dire qu'elle s'est élevée il y a une heure.

Danemark acquiesce lentement, pensif, et commence à remettre son manteau.

— Qu'est-ce que t'en penses ? Des gens ?

— Peut-être. Il n'y a pas beaucoup de fumée. Ça pourrait venir d'un camp.

— Ce qui veut dire que soit c'est un piège, soit quelqu'un de très, très stupide.

Peter endosse le sac et attend que Danemark passe la sangle du fusil autour de son épaule, les yeux fixés sur la fumée.

— On devrait aller voir ce que c'est, non ?

Le plus vieux soupire, sourcils froncés.

— Non, on ne devrait pas, mais… Tu ne penses pas que si quelqu'un nous suivait, il nous aurait sauté dessus il y a quelques heures quand on était encore endormis ?

— J'aime pas ça.

— Moi non plus.

Il prend la main de Peter.

— On va retourner sur nos pas jusqu'à l'autoroute. Ça va prendre du temps, mais mieux vaut être prudent que désolé. Allez, on y-

— Attends…

Peter lève sa main libre.

— T'entends ça ?

Danemark se tait et penche la tête, l'oreille aux aguets. Au début, rien ne semble hors de l'ordinaire juste le vent qui déplace les cendres et leur propre respiration. Mais après un moment, Peter lui montre les bois et Danemark l'entend à son tour.

Un sifflement. Un faible sifflement, sans mélodie. Et il est proche. Trop proche pour qu'ils puissent courir sans se faire repérer.

Il attrape Peter par l'épaule et le traîne dans le ravin où ils ont passé la nuit.

— Ne bouge pas, souffle-t-il.

Il pose le fusil à ses côtés et se met doucement à plat ventre, juste à temps alors que les buissons au-dessus d'eux ne bruissent et que le sifflement devienne bien plus clair. Des pas retentir dans la clairière. Peter se mord la lèvre. Il se met déjà à craindre une répétition de la confrontation dans la cour de l'école, son corps pris d'une bouffée de chaleur malgré les feuilles humides et glacées. Il doit serrer fortement les poings pour empêcher ses bras de trembler. Il peut entendre des branches craquer et des gravas rouler, le sifflement va un peu plus fort, atteignant un chœur sans paroles à en croire la soudaine énergie qui s'en est emparée. Presque au même moment, Danemark semble confus. Il a déjà entendu cette chanson avant. Elle est enjouée, bizarre et surtout incongrue au vue des circonstances, et il n'arrive pas vraiment à mettre un nom dessus. Mais il est sûr et certain de l'avoir déjà entendue une ou deux fois. Quelque part, au fond de lui, il connaît les paroles. Des paroles qui viennent d'une radio et des enceintes d'un vieux pick-up – une Ford.

John Denver, réalise-t-il. Country Roads.

Bon sang mais qu'est-ce qu'une chanson de John Denver viendrait foutre à Francfort ?

Il échange un regard avec Peter et porte un doigt à ses lèvres, lui faisant signe de garder le silence, et commence prudemment à se lever pour jeter un coup d'œil par-dessus le rebord du ravin tandis que les bruits de pas ralentissent et que le sifflement reprend de plus belle. Peter écarquille les yeux et il essaie de faire se rasseoir Danemark, mais sa main est facilement repoussée et Danemark a tout juste le temps d'avoir un aperçu de la clairière. Il se laisse tomber immédiatement, une expression de surprise marquant son visage, clignant des yeux plusieurs fois, incrédule, avant de remonter vers le haut pour regarder une deuxième fois, se mettant doucement debout – sous l'air horrifié de Peter – s'exposant totalement.

— …Alfred ?

Le sifflement cesse, suivi d'une longue pause avant que Danemark voltige en arrière dans le ravin.

A suivre…